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Histoire dun pont 2 (Suite et Fin)

Histoire dun pont. (Fin) Je voulais un pont facile à exécuter, solide et élégant. Je tenais à lui donner un cachet européen pour que le souvenir du service rendu par un missionnaire fût plus durable.
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    Histoire dun pont.
    (Fin)
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    Je voulais un pont facile à exécuter, solide et élégant. Je tenais à lui donner un cachet européen pour que le souvenir du service rendu par un missionnaire fût plus durable.

    Visant au plus facile, jaurais pu faire une simple charpente de fer noyé dans le ciment et qui tiendrait lieu en même temps de balustrade. Avec quatre piles, cela donnait une travée de 20 mètres : ce nétait pas exagéré pour un travail en ciment armé. Mais, une simple balustrade, aussi ornementée soit-elle, manque doriginalité. Faire une arche supportant le tablier avait le gros inconvénient de permettre aux épaves que le torrent charrie de samasser dans les encoignures et doffrir au courant une plus grande résistance.

    Je ne dirai pas tous les plans conçus dans mon imagination, dessinés sur le papier, étudiés en détail et puis jetés au panier. Ils étaient ou bien trop difficiles dexécution ou bien trop mastocs et perdant le cachet européen. Après de nombreux tâtonnements je finis par me décider à faire un pont suspendu. Je conserverai lidée de ma balustrade faite dune charpente de fer, et, pour remplacer larche, jajouterai un arc suspenseur qui donnera une agréable impression de solidité et délégance.

    Le pont, je men tirerai facilement, mais les piles ! Cétait là ma bête noire. Jai beaucoup bâti dans ma vie de missionnaire, et jai lexpérience du ciment armé, mais je ne connaissais lart de faire des fondations dans leau que par ce que javais lu dans les livres. Or, tout ce quon y raconte demande lemploi de machines, de caissons à air comprimé, de moutons pour enfoncer les pilotis et même de scaphandriers. Il me fallait autre chose.

    Mais, avant tout, il fallait connaître le fond de la rivière car la manière dont je bâtirais les piles dépendrait du fond que je rencontrerais. Sonder le sous-sol, encore une chose impossible ici ! Jinterrogeai les vieillards qui avaient assisté aux transformations progressives de ce pays. Ils me dirent : Autrefois il y avait ici un grand et long gouffre. Le nom de Long gouffre quon donne à cet endroit vient précisément de là. Mais ce gouffre a été comblé, avec le temps, par les galets et le sable que le torrent apporte chaque année.

    Cest le filon ! pensai-je avec plaisir. Que puis-je désirer de mieux ? Le sable mêlé de galets est une base très solide. Mon plan fut tout de suite dans ma tête. Puisque la rivière a parfois des crues de 6 à 7 mètres, je donnerai moins de prise au courant en faisant la pile petite en même temps que très fortement armée. Je limaginai comme une lame de couteau incrustée à trois mètres de profondeur dans un rocher artificiel. Ce rocher aurait 9 mètres de longueur sur 3 de largeur. Le difficile était la construction de ce rocher, comment travailler au fond de leau ? Eh bien ! nayant pas de caisson à air comprimé à ma disposition, je commencerai par faire un caisson sans fond puis jy mettrai un fond et je viderai le caisson.

    Javais vu travailler les puisatiers chinois. Ils construisaient dabord en chaux foulée une provision de couronnes de la grandeur du puits. Après séchage complet ils posaient une couronne à lemplacement du puits et creusaient la terre en dessous. La couronne senfonçait par son propre poids. Alors on superposait une autre couronne et lon creusait de nouveau pour faire descendre le tout, ainsi de suite jusquà la profondeur voulue. Cette manière de faire des puits me donna lidée demployer le même système pour faire descendre mes caissons à trois mètres de profondeur.

    Cependant les six mois sont passés, on va commencer les travaux. Suivons-les et nous verrons ce dont les Chinois sont capables.

    Sur la mesure que je leur donnai, les menuisiers firent un moule pour la couronne du caisson : deux cloisons de planches dun mètre de hauteur prenant la forme dun hexagone allongé. A cause de sa grande dimension le poids sera énorme, on ne pouvait donc pas faire les couronnes à lavance pour les transporter et les superposer, il fallait mettre le moule à lemplacement même de la pile avant dy couler le ciment. Mais à cet emplacement il y avait encore une profondeur deau de 0.45 cent., même après avoir détourné les eaux par un barrage. Comment poser le premier moule et construire la première couronne ?

    La difficulté nétait pas insurmontable. Sans doute, encore fallait-il trouver une solution ! Deux cloisons de planches de 0.50 cent. de hauteur, retenues par des piquets et épousant la forme du moule furent maintenues au fond de leau. Après avoir rempli de sable lespace entre les deux cloisons nous eûmes obtenu un mur de sable dépassant leau. Cest sur ce mur quon a posé le moule pour construire la première couronne de ciment. Après séchage on fit crouler le mur de sable en enlevant les piquets et les cloisons, et la couronne alla au fond. Il ny avait plus quà poser le moule sur cette première couronne pour en construire une autre et ainsi de suite ; on fit comme pour les puits, et en enlevant les galets et le sable de lintérieur, le caisson senfonçait graduellement

    Tant que les ouvriers eurent pied, ce fut pour eux un jeu et un plaisir de barboter dans leau, remplir leur panier et le vider à lextérieur. Mais quand les deux premières couronnes furent au niveau de leau il fallait plonger pour remplir les paniers. Pour ce travail je chargeai mon contremaître de me trouver des acrobates. Grâce à sa connaissance du pays il put recruter vingt pêcheurs habitués à plonger pour prendre les poissons dans les creux de rocher. Ils firent merveille.

    Jadmirais le courage et lendurance de ces gaillards dans un travail si pénible. Plonger avec un panier en main, le remplir de galets au moyen dune espèce de truelle, remonter à la surface avec le panier plein, respirer un moment pendant quun autre vide le panier et puis recommencer la plongée, et cela, pendant deux heures de suite, tout cela suppose une puissance de souffle peu commune et acquise par un long entraînement. A ces gaillards revient tout lhonneur davoir réussi les piles. Ah ! ils navaient pas besoin de scaphandre ! Parfois, une pierre plus grosse que lautre et difficile à amener les faisait rester si longtemps sous leau que je me demandais sil leur était arrivé malheur, Mais non, les voici, quel souffle ! Ils travaillaient ainsi se relayant de deux heures en deux heures.

    Tout allait bien et cependant jétais encore inquiet au sujet de la réussite complète. Si, par malchance, le caisson venait à reposer dun côté sur une grosse pierre ou un quartier de rocher, comment enlever ce rocher ? comment continuer la descente du caisson ? Cest justement ce qui arriva, une énorme pierre barrait le passage. Eh bien ! mes acrobates ne furent pas découragés pour ça, ils plongèrent et replongèrent tant de fois quils finirent par dégager la pierre, lui passer un câble en dessous, lentourer et la lier fortement. Alors, en se mettant à vingt, à trente à la fois ils neurent plus quà tirer sur la corde pour extraire cette malencontreuse dent du diable.

    Lextraction de cette pierre dura longtemps, et mon contremaître mavoua que ce travail représentait, à lui seul, 80 piastres de paye. Peu mimportait le prix, mais une autre inquiétude agitait mon esprit. Il y a quatre caissons à faire, que plusieurs accidents semblables nous arrivent, et voilà les travaux retardés dautant ! Sans tenir compte de ces accidents, la lenteur elle-même des travaux me tracassait. Environ quatre-vingt mètres cubes de galets et de sable à extraire de chaque caisson, au seul moyen de petits paniers, cétait un travail de fourmis. Or, lhiver approche, les froids vont-ils rebuter mes acrobates ? Quils me laissent en plan avant lachèvement des quatre caissons, et nous voilà obligés dattendre lautomne suivant pour reprendre les travaux !

    Non, mes gaillards sont encore plus vaillants que je ne le croyais. Les froids sont venus et ils continuent à plonger dans leau glacée. Oh ! ils prennent cependant quelques précautions. Ils ne travaillent plus quune heure de suite à tour de rôle, et puis, ils ont eu soin davoir toujours de leau chaude prête pour que le plongeur, après son travail, puisse, par des lotions répétées, réchauffer ses membres engourdis.

    Cest ainsi que, grâce à lendurance de ces Chinois, mes quatre caissons furent enfoncés à trois mètres de profondeur. Ces caissons étaient encore pleins deau, il sagissait dy mettre un fond pour pouvoir les vider. Une épaisse couche de ciment fortement armé devait avoir raison de la poussée de leau. Jexpliquai à mes ouvriers le principe dArchimède. Leau contenue dans le caisson, leur dis-je, représente un poids de 80 tonnes, eh bien ! quand vous aurez vidé le caisson, le même poids se fera sentir de bas en haut et peut faire éclater le fond sil nest pas assez solide, armez-le donc fortement. Les fers du pont cassé ne manquaient pas, ils sen servirent sans parcimonie et purent poser dans le fond un réseau serré de grosses barres de fer que lon coinça contre les parois.

    Pour étendre le béton au fond de leau sur ce réseau de fers, je fis fabriquer une espèce de cheminée en bois de trois mètres de long. Par cette cheminée plongée au fond du caisson on faisait descendre le béton sans que leau en fut troublée. En promenant la cheminée, le ciment se répandit uniformément dans tous les sens et forma bientôt une couche de 0.20 cent. dépaisseur. Il ny avait plus quà laisser durcir avant de pomper leau.

    Les ouvriers trouvaient ce système très commode et sen réjouissaient.
    Vous avez trouvé le filon ! me disaient-ils, plus besoin de plonger !
    Le filon, leur répliquai-je, cest davoir trouvé de braves gaillards comme vous pour enfoncer les caissons. Sans vous je naurais pas réussi et je perdais la mine. Grâce à vous, je suis sûr du succès. A vous revient tout lhonneur.

    En effet, ce qui restait à faire ne me donnait aucune inquiétude. Avec leurs fameuses norias ils pompèrent leau des caissons et le fond résista très bien à la poussée. Avant de combler les caissons avec du béton mêlé de grosses pierres pour en faire le rocher artificiel, les ouvriers charpentèrent sans difficulté une armature de fer qui, prenant sa base au fond du caisson même et sélevant à 6 m. 40 au-dessus de leau, devait rendre ma pile en lame de couteau capable de résister aux assauts les plus violents du torrent.

    Larmature des piles achevée, on fit le rocher artificiel. Malgré la quantité énorme de grosses pierres que lon fit entrer dans le ciment, il en fallut cinquante barils pour combler un seul caisson. Par surcroît de sûreté, on entoura encore chaque caisson dun enrochement dun mètre de largeur qui devait le protéger contre tout déracinement.

    Ensuite la construction de la pile elle-même fut faite. Elle ne demanda que vingt-cinq barriques de ciment.

    Au total, 75 barriques coûtèrent 600 piastres, la main-duvre revint à une moyenne de 300 piastres par pile. Je ne compte pas larmature prise sur la ferraille du pont cassé. On peut donc dire que le prix de revient dune pile aurait été de mille piastres si lon eût dû acheter cette ferraille. Mais cest là le travail le plus coûteux de toute lentreprise.

    Pendant que mes piles montaient, le chantier où lon construisait les différents moules de la première travée du pont était en grande activité,

    Bien que cette partie des travaux ne me laissât aucun doute sur sa réussite, elle me causa du moins beaucoup de tracas Le Chinois ne sait pas lire un plan dessiné. Son imagination ne parvient pas à se représenter lobjet en voyant les quatre faces de cet objet dessinées sur le papier. Il a appris à fabriquer les meubles comme il a appris à lire les caractères chinois, cest-à-dire machinalement. Il sensuit que dès quon lui donne un ouvrage exceptionnel, il sy perd. Cest pourquoi ces travaux de menuiserie demandaient de ma part une surveillance continuelle, et je dus souvent tirer moi-même les lignes au cordeau encré. Il faut avouer quun tel travail était dune exécution difficile. Un moule doit représenter les formes et toutes les moulures dans le sens négatif, et puis il y a certaines dispositions à prendre dans lajustement des pièces pour quil puisse senlever sans se briser ; un clou mal placé suffit parfois pour tout compromettre. Javais heureusement la chance davoir pour contremaître un menuisier de profession, très intelligent et très habile, qui maida grandement dans cette surveillance.

    Après les premiers essais, les ouvriers acquirent bientôt le coup de main et réussirent très bien les moules des croisillons et des colonnettes, puis terminèrent de main de maître le moule du grand arc suspenseur.

    Les forgerons sen tiraient plus facilement, dailleurs leur travail nétait pas compliqué. Javais fait bétonner le chantier sur un espace suffisant pour y dessiner le plan dune travée en grandeur naturelle, et ils navaient quà rapporter leur pièce sur le dessin pour voir si larmature rentrerait bien dans le moule.

    Les piles et les moules tout était fini le 27 janvier. Cétait la veille du jour de lan chinois et tout le monde abandonna le chantier pour rentrer chez soi et accomplir en famille les rites importants et les réjouissances habituelles du commencement de lannée. Il fallut attendre jusquau 8 février pour que lon pût, les fêtes passées, reprendre les travaux afin de les terminer, si possible, avant la saison des pluies.

    Dès ce jour on construisit sur la rivière un échafaudage soutenant un plancher depuis la culée jusquà la première pile. Cest sur ce plancher quon allait disposer toutes les pièces ; les moules de la balustrade et le moule du grand arc. La base de la balustrade ne reposait pas directement sur le plancher, mais sur des coins placés de distance en distance, en double et à contre-bord, de manière à pouvoir, en le décoinçant, libérer facilement le pont de tout soutien sans toucher à léchafaudage. On plaça dabord les moules des poutrelles devant soutenir le tablier, et, comme pour la pose de la balustrade, on les fit reposer sur des coins doubles, ensuite on plaça les moules de la balustrade et du grand arc. Ceux-ci avaient été fabriqués en deux sections longitudinales. Après avoir fixé une section du moule on y introduisit toutes les armatures et lon rapporta lautre section de manière à renfermer le tout comme dans une boîte.

    La pose de toutes les pièces dura quinze jours. Les ouvriers, encore inexpérimentés, allaient doucement et en tâtonnant, mais avec de la persévérance on arrive à bout de tout. Le 5 mars tout était prêt pour la coulée du ciment. Il était temps. Le ciel commençait à se couvrir et annonçait lapproche des pluies du printemps.

    La coulée du ciment était renvoyée au surlendemain, le temps de recruter vingt maçons parmi les plus habiles et les plus expérimentés en ciment. Il sagissait en effet de faire du bon nougat et non pas du fromage de gruyère. Dans le cas, le ciment remplace le sucre et les pierres remplacent les amendes. Un mauvais ouvrier peut faire un mauvais mélange et laisser des trous, cest ce que jappelle du fromage de gruyère.

    Tout était prêt pour le jour désigné. Un gros tas de pierres et un gros tas de sable étaient préparés à proximité, les pierres cassées préalablement par les femmes et réduites à la grosseur dune amende. Un règlement déterminait à chacun son rôle de manière à ce quil ne se produisît aucune confusion. Les vingt cimentiers avaient chacun leur section et chacun deux avait à sa disposition deux servants pour lui apporter le béton et les pierres. Trois grandes auges étaient desservies chacune par six maçons gâcheurs. Le malaxage du ciment ne souffrant pas de discontinuité, ces maçons devaient pouvoir se relayer. Cela montait déjà le personnel à 78 hommes. Mais il y avait en outre une procession de porteurs de ciment, de sable, de pierres et deau. Le sable et le ciment étaient dabord présentés à un mesureur chargé de faire la proportion de deux parties et demie de sable pour une partie de ciment, prenant pour mesure une espèce de boisseau. Plusieurs porteurs deau tenaient constamment pleines trois grandes jarres placées près des auges, et pour chaque auge un servant était à la disposition des gâcheurs pour leur donner soit du ciment, soit de leau, soit du sable. Au-dessus de tout ce monde il y avait trois surveillants qui assuraient la bonne marche de chaque opération. Les mesureurs et les gâcheurs étaient lobjet dune surveillance particulière parce que la valeur du béton dépend surtout dun bon malaxage fait en bonne proportion.

    Maintenant tout le monde est au travail. Chaque cimentier est armé dun bol et dun petit bâton. Avec son bol il puise une petite quantité de béton, le jette dans le moule et le pilonne avec son petit bâton pour le faire bien pénétrer dans tous les coins. Tout en pilonnant il ajoute, au besoin, des petites pierres quil mêle et malaxe dans le moule même.

    Comme on le voit, le terme couler le béton que jai employé jusquici nest pas exact. En pilonnant on ne fait que répéter le malaxage dans le moule, même en y ajoutant des pierres, sil le faut. Ce pilonnage interne est très important et cest à ce travail quon reconnaît un bon ouvrier. Louvrier inexpérimenté nen connaissant pas toute limportance sétonne ensuite davoir laissé des vides et davoir en même temps employé plus de ciment quun autre. Cest que par un bon pilonnage interne on peut faire entrer beaucoup plus de pierres et ces pierres sont admirablement soudées ensemble: économie et solidité.

    Cest de cette manière quon a rempli tous les moules en commençant par les poutrelles du tablier, remontant aux colonnettes, et aux croisillons pour finir par le grand arc. Pour obtenir une parfaite homogénéité on fit ce travail sans discontinuité jusquà la fin. Commencé à 6 heures du matin il était achevé à 3 heures du soir.

    Le bétonnage du tablier renvoyé au surlendemain noffrit aucune difficulté. Tous les maçons déjà habitués à faire des planchers en ciment, sen tirèrent très bien.

    Il était convenu dattendre vingt jours avant dopérer le décoiffage des moules et lenlèvement de léchafaudage qui soutenait le pont. Mais les pluies dabord peu abondantes devinrent de plus en plus fortes et au bout de quinze jours furent torrentielles. En une nuit, notre rivière, devenue torrent, gonfla tellement que les eaux touchaient presque le sommet des piles. Ce fut une inondation rarement aussi forte. Jordonnai en toute hâte de décoincer le pont pour le libérer de léchafaudage qui secoué par le torrent, pouvait casser et entraîner le pont avec lui. Le pont libéré se soutint de lui-même, le ciment avait pris. Oui, mais les piles tiendront-elles contre un tel courant ? Lanxiété était dans tous les esprits. Lépreuve des piles se faisait en ce moment, trop tôt à mon gré car le ciment na acquis toute sa solidité quau bout de 3 ou 4 mois. Cette épreuve dura toute la journée. Enfin les eaux diminuèrent et les piles, qui sétaient ri du courant, apparurent victorieuses aux yeux de la population.

    Ce fut de lenthousiasme. Quand, après la pluie, je me rendis au chantier, tout le long du chemin, les enfants me saluaient, les femmes me souriaient. (Jai heureusement 65 ans ! et le menton en galoche !) et les hommes minterpellaient.
    Vivez cent ans, mon Père.
    Oh ! ne me souhaitez pas ce malheur !
    On devrait vous faire une statue de bronze, dit un autre.
    Oh ! pas ça ! dailleurs vous ne réussiriez quà faire un monstre.
    Moi, me dit confidentiellement quelquun, je vous trouverai un bel emplacement pour vous enterrer.
    Cest bien aimable de ta part, cependant ne te presse pas trop. Beaucoup de païens réussissaient mieux à me faire plaisir en employant le terme habituel des chrétiens.
    Que le bon Dieu vous bénisse, mon Père.
    Merci, je ne demande pas autre chose.

    Leffet le plus intéressant produit par la réussite du pont fut de mettre une confiance entière dans tous les esprits, si bien que les nouveaux cahiers de souscriptions se couvrirent vite de signatures et assurèrent lachèvement du pont.

    La saison des pluies nous obligeait dattendre le mois doctobre pour construire les autres travées et achever le pont.

    Pendant les sept à huit mois que dura la saison des pluies, les piles subirent encore de nombreuses épreuves. Cette année fut extrêmement pluvieuse et les inondations se renouvelèrent souvent. Ces preuves montrèrent le bien-fondé dune pile étroite sortant dun bloc de rocher. Le torrent tourbillonnait autour de la pile et senfonçait à ses pieds comme une vrille cherchant à la déraciner. Mais il rencontrait le rocher et se voyait brisé et renvoyé au large sans avoir pu lendommager.

    La petitesse de la pile ne nuisait en rien à sa solidité. On le vit bien le jour où une grosse barque, chargée de tuiles, rompant ses amarres, se vit emportée par le torrent impétueux et vint en vitesse se cogner contre une pile. Ce terrible coup de bélier ne fit de mal quà la barque elle-même, laquelle fut brisée et coupée en deux par le tranchant de la pile.

    Ces épreuves si bien soutenues faisaient ladmiration des habitants. Si leur enthousiasme passa, leur contentement dura, et leur reconnaissance se manifesta de plusieurs manières.

    Ne sachant trop que faire pour me la témoigner ils ont lair de sarrêter à lidée de me faire un beau tombeau, de mon vivant.

    Jaurai le plaisir, disent-ils, de voir ma maison avant quon y introduise le cercueil Les notables sont venus minterviewer à ce sujet pour savoir si cette amabilité me toucherait !

    Le dernier témoignage de leur reconnaissance mérite dêtre signalé.
    A trois kilomètres de Wukingfu je dessers une paroisse qui na ni école, ni salle commune, ni cuisine, absolument rien en dehors de la chapelle dont une espèce de tribune sert de logement au missionnaire. Javais résolu dy bâtir une école. On mavait bien dit que les païens du village contigu, lesquels cherchaient toujours noise aux chrétiens, sy opposeraient sûrement, mais jy croyais peu.

    Dailleurs javais pris la précaution denvoyer du monde, à plusieurs reprises, pour sonder leurs dispositions, et, chaque fois la réponse était : Le Père na rien à craindre, il est maître chez lui et peut faire ce quil veut. La vérité était quils se préparaient à me jouer un vilain tour, En effet, le jour où les ouvriers vinrent, tout ce village était en armes pour empêcher les travaux.

    En Chine, heureusement, la rumeur va aussi vite que le télégraphe sans fil, je men suis convaincu cette fois. En un moment, la nouvelle était parvenue aux oreilles des notables de Wukingfu et la matinée nétait pas achevée que je voyais accourir à mon secours le maire de Wukingfu accompagné de deux adjoints et de deux soldats, et suivi de plusieurs membres de la Commission du pont, sans compter dautres particuliers qui disaient bien haut : le Père nest pas seulement le Père des chrétiens, cest notre Père à tous, il ne faut pas quon lui suscite de difficultés. Voyant les autorités du pays si bien tournées de mon côté, le village se tint coi. Laffaire neut pas de suite et mon école fut construite. Détail amusant, les chrétiens voulurent se venger, mais bien innocemment, en boycottant le marchand de fromage (1) de ce village. Défense de sapprovisionner chez lui !

    Plaise à Dieu que lassistance que je trouve déjà auprès de ces bons notables soit assurée aussi à mes successeurs !

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    (1) Fromage de haricots ou téou fou.


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    * *

    Enfin, la saison des pluies passée, on se remit aussitôt à louvrage, et, les travaux avancèrent dautant plus rapidement que les ouvriers étaient plus expérimentés. Le mot dordre était de terminer avant le jour de lan. Les ouvriers mirent leur point dhonneur à offrir pour étrennes à la population le pont tout fini. Ils y réussirent.

    Les habitants, au comble de leurs vux, voulurent en célébrer linauguration par une fête solennelle. Mais lépoque du jour de lan nétait pas propice. En effet, les réjouissances qui se font à cette occasion, en confinant les villageois dans leur localité, les auraient empêchés dy prendre part, et la fête eût été manquée ; dailleurs il fallait bien le temps de sy préparer. En conséquence on renvoya cette solennité au 23 mars.

    Elle fut splendide. Les fêtes durèrent cinq jours pendant lesquels quatre bandes de musiciens parcoururent le pays en tous sens, déployant quantités de bannières et faisant force tapage.

    Je ne parlerai pas deux ni des théâtres, installés en plein air, qui attiraient beaucoup de monde. Je veux seulement dire comment les habitants mont témoigné leur reconnaissance.

    Ils avaient confectionné une magnifique bannière en soie blanche sur laquelle furent brodés des mots déloge et de reconnaissance.

    Cette bannière fut dabord promenée dans le pays à la tête des quatre bandes de musiciens suivis dune foule immense. La procession se termina chez moi par la présentation et loffrande de cette bannière que me firent les notables au nom de la population. Sur la bannière, on lisait :

    Une insigne faveur (faite) aux voyageurs (par) M. Charles Rey missionnaire français. Ce missionnaire ne pense quà secourir le peuple. Il se montre sociable avec tout le monde. Les habitants ayant voulu faire un pont, il en a dirigé les travaux et la achevé au bout de trois ans. Nous lui avons confectionné cette bannière pour lui témoigner notre reconnaissance qui restera gravée dans notre souvenir.

    Je répondis par quelques mots qui se résument à ceci : Le service que je vous ai rendu est bien petit en comparaison du grand service que je voudrais vous rendre. Cest celui de vous faire adopter la doctrine de Jésus-Christ, laquelle seule peut procurer la paix à votre grand royaume.

    C. REY.
    Miss. apost. de Swatow.
    1932/664-675
    664-675
    Rey
    Chine
    1932
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