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Histoire dun pont 1

Histoire dun pont. Comment jai été bombardé ingénieur dans lentreprise dun pont à construire en ciment armé, et comment jai réussi cette entreprise, malgré le manque de tout outillage, avec le seul secours de Chinois inexpérimentés ; la chose vaut la peine dêtre racontée. On me la tant dit et redit que je finis par me laisser convaincre. * **
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    Histoire dun pont.
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    Comment jai été bombardé ingénieur dans lentreprise dun pont à construire en ciment armé, et comment jai réussi cette entreprise, malgré le manque de tout outillage, avec le seul secours de Chinois inexpérimentés ; la chose vaut la peine dêtre racontée. On me la tant dit et redit que je finis par me laisser convaincre.

    *
    * *

    Nous sommes à Wukingfu ; petit pays dans la sous-préfecture de Kityang (1). La rivière de Wukingfu na que 80 kilomètres, environ, à parcourir avant de se jeter dans le fleuve de Kityang qui débouche à Swatow. On ne trouvera donc pas son tracé sur les cartes géographiques. Elle sort des montagnes du Foung Choung, se frayant un chemin au milieu des rochers quelle contourne avant darriver dans la large vallée de Wukingfu. De là elle forme encore quelques petits rapides avant de trouver un champ libre, à quelques kilomètres plus loin.

    En temps ordinaire cette petite rivière, est peu profonde et on la traverse, à Wukingfu, sur des planches jetées sur des tréteaux, mais, à la saison des pluies, elle se change parfois en un torrent profond et impétueux, entraînant avec lui des épaves de bois et de bambous arrachées sur son passage,

    Cest sur cette rivière, large ici de 102 mètres, que la population décida, au commencement de lannée 1929, de jeter un pont.

    On forma une commission de plusieurs membres respectables, pour étudier le projet, préparer les matériaux et trouver des ouvriers. Il fallait avant tout adopter un plan, savoir le prix approximatif et trouver largent.

    La question du plan fut la plus embarrassante pour la raison que, parmi les membres de la commission, personne ne sy entendait et nosait prendre sur soi la responsabilité. Pour éclaircir la question ils résolurent de rendre les assemblées publiques et contradictoires, espérant que du choc des idées la lumière surgirait. Résolution inepte puisque le peuple ne sy entendait pas mieux. Les ténèbres ne peuvent engendrer la lumière.

    Cependant, tout le monde, fier davoir été pris en considération et davoir voix au chapitre, se préparait à dire son mot. On sy préparait chez soi en causant, aux champs en travaillant, au marché en buvant ou en jouant. Cétait le sujet habituel des conversations ; et chacun sefforçait de faire prévaloir son opinion.

    Ainsi, dès la première assemblée, on se trouva en présence de deux partis. Les uns, les plus nombreux, parce quils représentaient la jeunesse, voulaient un pont sans piles, jeté dun jet dune rive à lautre. Quand la rivière se changera en torrent, disaient-ils, aucune pile ne pourra résister au courant. Et puis, ajoutaient-ils, avouant par là leur pensée intime, il nous faut un pont qui fasse honneur au pays, un pont comme on nen trouve pas dans toute la sous-préfecture.

    (1) Cest une jolie plaine, bien cultivée, sétendant aux pieds des chaînes de montagnes qui séparent cette sous-préfecture de celle du Foung Choung.


    Les vieux, les gros commerçants, les personnes de sens plus rassis composant le second parti raisonnaient mieux. Cest bien avantageux, disaient-ils, davoir un pont sans piles, encore faut-il pouvoir le faire. Et puis, les difficultés augmenteront la dépense, trouverons-nous largent ? qui se chargera de faire un pont sans piles et pas cher ?
    Nous connaissons quelquun qui sen chargera, répliquèrent plusieurs voix.
    Où ça ? il est du pays ?
    Il est du village Four à chaux, à 3 lieues dici ; cest le charpentier Violon qui est revenu de létranger.

    Après beaucoup de débats, le président de lassemblée leva la séance en disant :
    Eh bien ! dites à votre charpentier de nous présenter son plan et lon décidera ensuite.

    Quelques jours après, la commission du pont invita tous les notables du pays à se rendre à lassemblée. On me fit lhonneur de my inviter aussi.

    Le président me questionna aussitôt.
    Mon Père, vous êtes Français et, dans votre noble pays, vous avez vu de beaux monuments et de beaux ponts de tout genre. Vous avez beaucoup de connaissances scientifiques et votre expérience nous sera dun grand poids. Croyez-vous quon puisse faire un pont dune seule jetée sur notre rivière qui a 102 mètres de largeur ?
    Je ne crois pas la chose possible ici. Une pareille entreprise ne peut se faire sans laide de machines. Vous en manquez et si vous en aviez vous ne sauriez pas vous en servir. Il vous faudrait, avec les machines, faire venir de Hongkong un ingénieur expérimenté, mais tout cela coûte fort cher.
    Nous avons ici quelquun qui se dit ingénieur, et se fait fort de faire le pont sans piles.
    Bah !... alors je nai rien à dire.... mais comment ?... sans machines, il se croit capable ?... permettez-moi den douter... a-t-il dessiné un plan ?
    Oui, oui, je vais vous le montrer.

    A la vue de ce plan, mon étonnement se changea en indignation. Voilà un loustic, me dis-je, qui ne cherche quà exploiter ses compatriotes. Je rendrai grand service à la population en le combattant.
    Votre ingénieur veut faire un prodige, pourrais-je voir ce phénomène ?
    Mais oui, il est ici. Eh ! maître Violon, approche donc, le Père veut te parler.

    Il sapprocha un peu hésitant mais essayant de garder lassurance quil montrait devant ses compatriotes.
    Bonjour mon Père, je suis heureux de recevoir les enseignements du Père.
    Cest moi plutôt qui ai besoin de tes leçons. Ô homme illustre, je te félicite de ta toute-puissance. Moi, je ne suis pas très fin t je ne comprends rien à ton plan, je voudrais que tu me lexpliques. Je vois un mur suspendu en lair.... cest tout.
    Cest la grosse poutre maîtresse. Elle sera en ciment armé.
    Elle aura 0 m. 45 dépaisseur sur 1 m. 50 de hauteur. Il faut bien la faire en proportion.
    Ah ! je comprends, deux grosses poutres de 102 mètres de longueur sur lesquelles tu poses le tablier et la balustrade. Que cest ingénieux ! Mais as-tu calculé quel poids aura ta poutre ?
    Quel poids elle aura ? mais on ne peut pas la peser à lavance.
    Très fort ! Et sur quoi reposera ta poutre ?
    Elle sarqueboutera sur les deux culées de chaque extrémité. Vous ne voyez pas quelle est voûtée ? elle a 0.90 de plus en hauteur au centre.
    0.90 de flèche, cest insignifiant sur une telle longueur, elle ne tiendra pas. Je te prédis lécroulement de ton pont avant même que tu laies débarrassé de la charpente qui le soutiendra quelque temps. Pas darc ! et quel poids ! non, cest impossible.
    Si, si, ça peut tenir. Dailleurs jai vu faire un pont comme ça à létranger, et jy ai même travaillé.
    As-tu vu des acrobates danser sur une corde ? eh bien ! fais-en autant.

    Toute lassemblée se mit à rire. Alors, madressant à tous, en face du soi-disant ingénieur :
    Croyez-moi, dis-je, si vous faites le pont sur ce modèle, vous jetez votre argent à leau, et vous mettez en danger la vie de plusieurs. Je défie nimporte qui de réaliser une telle entreprise. Pourquoi ne pas faire au moins deux piles ? A la rigueur on pourrait faire un arc de 30 mètres. Un pont à trois arches serait bien joli.
    Et le courant ? cria quelquun ; savez-vous que cette rivière a parfois des crues de 6 mètres et plus ?
    Ah ! il faudrait des piles solides, mais ce serait toujours plus facile à réaliser quun pont sans piles. Après tout, cest votre affaire. Vous avez voulu mon avis, le voilà.

    En quittant lassemblée, le président maccompagna un bout de chemin et il me dit :
    Je vous remercie, mon Père, davoir parlé franchement. Tous les hommes réfléchis seront de votre avis. Il ny a que cette jeunesse ignorante qui vous combat parce quelle ne pense quà sa mine sans tenir compte des difficultés. Malheureusement les jeunes sont les plus nombreux, mais la commission du pont tiendra compte de vos avis.

    Nous nous quittâmes sur ces mots.
    A quelque temps de là, jappris que, malgré tout, on avait adopté le plan du loustic Violon, et voici comment. Mal conseillés par ce soit-disant ingénieur qui voulait avoir lassiette au beurre, les jeunes avaient fait une proposition qui devait trancher le différent à la satisfaction de tout le monde. Nous, les jeunes, avaient-ils dit, nous ne sommes pas compétents, soit, mais vous, notables, vous ne lêtes pas davantage, avouez-le. Alors, consultons lEsprit et nous nous en remettrons à sa décision. Et la proposition fut adoptée.

    Pour consulter lEsprit il faut un spirite medium (caractères chinois). Celui-ci fixe le jour de la consultation et, le jour indiqué, tout le monde se rend à la pagode. Le spirite, tenant sur ses deux mains étendues une tablette sous laquelle a été fixé un stylet, se dirige vers lautel sur lequel on a étendu une légère couche de sable. Il fait aussitôt des invocations jusquà ce que lEsprit veuille bien entrer en lui (caractères chinois). Bientôt il prend lair hagard plutôt quinspiré, il respire difficilement, il pâlit, on le pince et il ne sen aperçoit pas, il semble avoir perdu connaissance. Il est bien sous la puissance de lEsprit, alors quelquun linterroge.
    Esprit, pourrons-nous faire le pont sans piles ?

    La tablette aussitôt, mue par lEsprit, conduisit le stylet qui traça le caractère oui sur le sable.
    Vaut-il mieux faire des piles ?
    On lut le caractère non sur le sable.
    Aurons-nous assez dargent ?
    Une troisième fois la tablette se mit en mouvement et fit écrire : largent viendra, confiance!

    Ce furent aussitôt des applaudissements et des hourras frénétiques de la part des jeunes. Imbus de superstitions et ayant une foi aveugle en leur dieu, les notables et les gens les plus réfléchis ne soupçonnèrent même pas la fourberie du médium, sans doute payé pour donner la réponse.

    Le diable avait parlé, on se mit à luvre sans plus réfléchir. On lança des souscriptions un peu partout. Les uns furent envoyés à Siam et à Singapore pendant que dautres parcouraient la région, sadressant à tous les riches de Wukingfu et des environs. A plusieurs reprises on vint solliciter ma générosité, mais ma réponse était invariable.
    Je ne jetterai pas mon argent à leau, revenez quand le pont sera fait.

    Je ne perdais pas non plus loccasion de dire aux notables, quand je les rencontrais : Vous vous laissez mener par la jeunesse inexpérimentée, vous vous en repentirez un jour.

    Le Chinois est généreux, surtout quand il sagit dacquérir des mérites qui, en même temps, lui donnent une bonne renommée. Avoir, gravé sur un grand panneau de pierre, son nom que tout le monde pourra lire en passant le pont, quelle gloire ! non, il ne faut pas négliger loccasion dêtre au tableau dhonneur. Et largent venait.

    On put alors acheter les matériaux pour être prêt à commencer les travaux à la bonne saison dautomne. Les habitants de Wukingfu voyaient tous les jours des barques revenant de Kityang chargées de ferraille, de bois ou de ciment. Oh ! le bon temps pour les barquiers !

    Dans le pays on faisait jouer la mine et sauter des quartiers de rochers que lon transforma en petites pierres, car, paraIt-il, les galets de la rivière ne valent pas le rocher cassé. Cétait le bon temps pour les gens pauvres devenus casseurs de pierre.

    Enfin à lautomne on était prêt et lon se mit aussitôt au travail. Menuisiers et forgerons rivalisaient de zèle pendant quune équipe de charpentiers construisait un immense échafaudage sur toute la largeur de la rivière, forêt de bois devant soutenir le plancher sur lequel on poserait le moule de la fameuse poutre.

    Jaimais à regarder travailler ces Chinois. Leur travail nétait pas compliqué, mais jadmirais leur force et leur adresse dans le maniement de ces poids lourds. Quels bons ouvriers ! pensais-je, un bon ingénieur en ferait ce quil voudrait ! mais ce loustic de Violon est dune ignorance crasse, cest dommage !

    Léchafaudage était solide, il soutint sans vaciller toutes les charges quon lui fit porter successivement. Les grosses poutres de fers en T en L en 1, les grosses barres, les petites barres et dautres tiges en quantité, le tout disposé, on le voyait, sans connaissance de la technique des armatures pour le ciment. Enfin on plaça le moule, deux simples cloisons de planches encaissant sur toute sa longueur cette quantité de ferraille. Puis, aidés de toute la population, les ouvriers remplirent de ciment et de pierres cette immense boîte.

    Malgré le poids énorme, léchafaudage tint bon. En consultant les registres où sont inscrits les achats de matériaux on peut se rendre compte du poids total. En effet, tout a été acheté au poids, les pierres cassées aussi bien que les fers et le ciment. Or on voit quil y entra 58 tonnes de ferraille, et quil y eût eu, après séchage complet, 1680 tonnes de ciment et de pierres, ce qui donne un total de 1738 tonnes.

    En voyant léchafaudage tenir bon sous un tel poids, le soi-disant ingénieur était fier. Quand tout sera sec, disait-il, cela fera bloc, ce sera comme un rocher.

    Messieurs les notables de la commission du pont se rangèrent sans doute à son avis. En effet, ils vinrent un jour chez moi, triomphants, et me rappelèrent que javais promis ma cotisation quand le pont serait fini.
    Mais il nest pas fini, répliquai-je.
    Si, on va bientôt enlever léchafaudage.
    Eh bien ! revenez quand léchafaudage sera enlevé.
    Pour votre honneur, insistèrent-ils, il faut nous donner quelque chose.
    Pourquoi voulez-vous que je dépense mon argent pour un pont que je ne passerai jamais ?

    Ils sen allèrent en se demandant ce que signifiait ma réponse. Veut-il dire quil va mourir ou que le pont va seffondrer ? Le doute leur était revenu.

    Le pont avait été terminé le 28 janvier 1930, et lon avait résolu dattendre jusquà la mi-avril avant denlever léchafaudage qui le soutenait. Il faut ce temps, avait dit lingénieur, pour que le ciment ait bien pris et fasse bloc.

    Il faut croire que lingénieur, malgré son air conquérant, avait gardé quelque doute sur la réussite de son entreprise. En effet, quelques jours avant la date fixée pour cette dernière opération, il vint pendant la nuit accompagné de deux confidents. Ils grimpèrent dans la charpente et, sans témoins, voulurent commencer la démolition de léchafaudage. Mais, à peine eurent-ils enlevé quelques poutres quun léger craquement leur donna la frousse et les fit déguerpir avec le frisson dans le dos. Bien leur en prit, ce léger craquement nétait que lannonce de la catastrophe. On eut dit que le pont prenait son élan pour se jeter dans la rivière. Il neut pas besoin de dix camions chargés de sable pour faire comme le pont de Saint-Denis-de-Pile. Son propre poids de dix-sept cents tonnes fut plus que suffisant et il écrasa sous lui tout le reste de léchafaudage. Cétait la nuit et il ny eut pas daccident de personnes.

    Le lendemain, ce fut une stupeur générale dans tout le pays. Les membres de la commission et quelques notables du pays versèrent des larmes de honte. Quel déshonneur ! quelle perte de mine!. Lun deux en fit une maladie dont il ne se releva pas. Le premier moment de stupeur passé, on pense à lingénieur. Où est-il cet escroc ? on va lécharper. On le chercha en vain ; se doutant du sort qui lui était réservé, il sétait esquivé. Alors lidée leur vint de se venger sur lEsprit qui les avait trompés. Ils se rendirent à la pagode et brûlèrent la tablette et le stylet dont le médium sétait servi.

    Cette catastrophe était arrivée le 3 avril 1930. Quinze jours après, une dizaine de notables se présentèrent chez moi en grande cérémonie et lair tout marri. On eut dit des pénitents venant à confesse. Cétait justement pour ça !
    Mon Père, nous avons manqué de confiance en vous et nous venons vous en exprimer notre regret et vous faire des excuses.
    Vous êtes bien aimables, mais vous navez pas dexcuses à faire, vous nétiez pas tenus à me croire. Non, ce nest pas votre faute.
    Oh ! si, cest notre faute. Comme nous sommes bien punis !
    Cette catastrophe est en effet un désastre, surtout au point de vue pécuniaire.
    Nous en sommes pour 40.000 piastres !
    Et votre ingénieur ?
    Il a filé avec ses mille piastres.
    Pour le travail quil a fait ! cest bien payé !... Et maintenant quallez-vous faire ?
    Voici. Avant-hier nous avons tenu conseil et nous avons délibéré à ce sujet. Jugez de notre embarras. Sur tous les engagements que notre souscription a recueillis, de grosses sommes nont pas encore été versées. Or, escomptant cet argent, nous avons fait des dettes. Que faire ? Si nous ne refaisons pas le pont, nous ne pouvons plus compter sur le payement de ces sommes, et les dettes nous restent. Si nous refaisons le pont immédiatement, ces sommes nous seront payées, et nous oserons même demander un effort de plus aux bienveillants souscripteurs. Après avoir tout considéré, nous avons résolu de refaire le pont, mais, cette fois, nous naurons confiance quen vous, mon Père. Nous vous en supplions, veuillez prendre la direction de lentreprise. Vous ferez 2 piles, 4 piles, 6 piles, on fera ce que vous direz et personne ne vous contredira. Cest là le but de notre visite, nous venons vous conjurer de nous aider à nous tirer de ce mauvais pas.
    Eh ! la chose nest pas si facile que vous pensez. Je ne suis pas ingénieur, moi. Il vaut mieux confier lentreprise à un ingénieur, mais un vrai. On en trouve bien, dans votre noble pays de Chine.
    Un Chinois ? Nous naurons jamais confiance en un Chinois. Navez-vous pas appris que le pont de Tenghai a été emporté par les eaux ? Cependant il a été fait par un ingénieur diplômé, mais cétait un Chinois. Cest en vous seul que nous mettrons notre confiance.
    Je vous remercie de lhonneur que vous me faites, et je serais très heureux de pouvoir vous rendre service, mais vous me donnez un problème bien embarrassant. Ce nest pas tout de dessiner un plan, il faut encore pouvoir le mettre à exécution.
    Vous naurez quà commander, mon Père, tout le monde vous obéira aveuglément.
    Je ne doute pas de votre bonne volonté, mais on ne peut pas toujours faire ce quon veut... et puis, je suis vieux il me faudrait aller souvent au chantier....
    Vous naurez pas à sortir, quelquun viendra tous les jours prendre vos ordres et les expliquer aux ouvriers.
    Cest une grosse affaire.... aurai-je le temps de men occuper ? en tout cas cela demande réflexion, je nose pas me décider tout de suite. Donnez-moi une quinzaine de jours pour y penser.
    Cest juste, mon Père, vous êtes la prudence même et notre confiance nen fait que saccroître. Nous vous quittons la joie dans le cur, assurés davance que nous serons exaucés

    Lorsque je fus seul, je ne fus pas long à me décider. Au fond je nétais pas mécontent de laventure et, si je me suis fait prier, cétait un peu pour la forme. Je ne voulais pas avoir lair de prendre la balle au bond.

    Oui, jaccepterai pour attester une fois de plus que le missionnaire désire sincèrement tout le bien tant matériel que spirituel de ce grand peuple. Le tout nest pas dêtre connu, il faut être aimé cest-à-dire connu avantageusement et pour cela quon nous trouve utiles. Or, en me mettant à la tête de cette entreprise, je me rends utile, je serai même indispensable durant le temps des travaux.

    Ces travaux me mettront nécessairement en relation avec les notables du pays et beaucoup dautres personnages influents. Un jour ou lautre le missionnaire peut avoir besoin de leur aide et il trouvera plus facilement accès et assistance auprès deux.

    De plus, ce pays de Wukingfu a été beaucoup travaillé par les Protestants dont linfluence se fait sentir depuis plus de trente ans. Il est bon que linfluence du missionnaire catholique se manifeste de quelque manière.

    A toutes ces considérations générales il sen ajoute de plus particulières. Pour mon compte personnel je tiens beaucoup à ce pont. Je dois souvent traverser cette rivière. Passer un pont de cent mètres sur des planches qui ont tout juste 0.30 centimètres de largeur a toujours été pour moi un sujet de crainte et parfois de danger. Nombreux sont les chrétiens qui doivent le passer pour se rendre à la messe du dimanche, et combien sont tombés à leau dans ce périlleux exercice ! Or si je ne prends pas laffaire en main, le pont ne se fera pas. Oui, jaccepterai.

    Mais réussirai-je ? Oui, si jai des ouvriers dociles. Je connais les Chinois. Livrés à eux-mêmes ils sont incapables de tout parce quils ne travaillent pas avec leur intelligence, mais, guidés et surveillés, ils sont capables de faire des merveilles. Au moyen âge, les peuples élevaient de beaux monuments sans aucun secours de la mécanique moderne ; les Chinois, habitués à se passer de machines, sont comme eux, capables dexécuter des travaux qui rebuteraient nos contemporains.
    Il faudra, leur dis-je, me donner confiance jusquà la fin. Dans le courant des travaux il y en a qui ne comprendront pas et sétonneront même de ceci ou de cela, les critiques ne manqueront pas et vous pourriez vous laisser influencer....
    Pour cela, soyez sans crainte ; nous sommes payés assez cher pour les laisser dire.
    Je vais élaborer un plan avec quatre piles. Ça coûtera moins cher et ce sera plus facile à faire. Nous avons tout le temps puisquil faudra auparavant déblayer la rivière.
    On a déjà commencé. Croiriez-vous, mon Père, quon a trouvé de grosses poutres de fer tordues comme un ver ! Il y a aussi une grosse barre de fer affilée comme un bâton de sucre dorge qui fond ! Oh ! oui, vous avez bien le temps. Il faudra de nombreuses mines pour faire sauter le ciment qui emprisonne cette ferraille, et, ce quil en faudra des scies à métaux pour la sortir de là ! Ce sera long. Dailleurs la saison des pluies approche et lon ne pourra pas commencer les travaux avant le mois doctobre. Nous sommes en avril, cela fait six mois.
    Tant mieux, ainsi jaurai le temps de bien étudier le projet et de ne rien laisser au hasard. En attendant, trouvez-moi, dans le pays, un ouvrier très intelligent qui puisse venir me voir souvent. Il faut quil étudie avec moi le plan dans tous ses détails et quil puisse au besoin me remplacer. Il sera mon contremaître et cest à lui que je madresserai pour tout. Cest lui qui devra recruter les ouvriers et les surveiller, il vaut donc mieux quil soit du pays et de bonne réputation.

    Et voilà comment moi, pauvre missionnaire, un peu bricoleur, je me suis vu bombardé ingénieur non diplômé du pont de Wukingfu.

    Il sagissait de sen tirer avec honneur.
    Comment ai-je réussi ? Cest ce quon va voir par la suite.

    (A suivre)
    1932/580-590
    580-590
    Rey
    Chine
    1932
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