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Histoire du Séminaire de Pondichéry 1

Histoire du Séminaire de Pondichéry
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    Histoire du Séminaire de Pondichéry

    La formation du clergé indigène a toujours été l'un des principaux objectifs des prêtres des Missions Etrangères en Extrême-Orient. Ils n'ont pas failli à la tâche, leurs oeuvres sont là pour le prouver. Je sais bien qu'il s'est élevé des critiques, mal renseignés assurément et peut-être trop préoccupés de faire de la missiologie en chambre, qui se sont scandalisés de la lenteur de l'évangélisation en Extrême-Orient. Ils feraient mieux de venir par ici pour se rendre compte dans le concret des difficultés de l'apostolat. Il est malsain de parler sans connaître, et il est encore plus malsain de critiquer le labeur admirable des missionnaires. Au milieu de difficultés financières, au milieu de troubles suscités par l'esprit de caste, au milieu d'un pays où la religion hindoue est si vivace et où les païens tiennent tant à leurs coutumes et à leurs traditions, dans un pays enfin où une poignée de missionnaires seulement devait parcourir des espaces immenses, on comprend que leurs progrès aient été plutôt lents. Mais dès le début, nos devanciers ont su s'imposer les sacrifices nécessaires, pour assurer, aux Indes, la réalisation du plan que la maternelle sollicitude de l'Eglise leur avait imposé : la formation du clergé indigène. Laissez-moi revenir sur le passé, et rappeler des événements qui sont tout à la gloire des Missions catholiques.
    Il nous faut remonter à l'année 1777. A cette époque, les prêtres des Missions Etrangères prirent la succession des Pères Jésuites dans la mission du Carnate, dont le centre était Pondichéry. Quand Mgr Brigot y arriva avec ses missionnaires, un Séminaire était déjà installé à peu de distance de la résidence épiscopale. Le Collège général de la Société, établi à Siam, en fut chassé en 1767 par l'invasion birmane et la persécution, et c'est aux Indes qu'il vint chercher tranquillité et sécurité, à l'abri du drapeau français. Le Père Pigneau de Béhaine, celui qui devint plus tard le grand évêque de Cochinchine, en avait alors la direction, à Virampatnam, non loin du bord de la mer, dans un charmant enclos planté de bananiers, de cocotiers et de manguiers. Dans le silence et la solitude de la campagne, les élèves pouvaient s'adonner sans difficulté à l'étude et la méditation.
    L'occasion était merveilleuse pour Mgr Brigot d'utiliser ce Séminaire et d'y envoyer les premiers Séminaristes indiens. Il se heurta malheureusement à des difficultés et dut envisager d'autres projets. La caste, la plaie de l'Inde, opposait ses droits intangibles et les parents chrétiens refusèrent absolument d'envoyer leurs enfants dans un établissement où vivaient des étrangers. Il leur fallait un Séminaire à part. On construisit alors, en 1778, une maison destinée à cet usage, à Oulgaret, aux environs de Pondichéry : ce fut le premier Séminaire de la Mission. Le supérieur en fut le P. Busson, un ancien Jésuite, rallié à la Société des M.-E.. C'était un véritable saint, auquel les difficultés et les déboires ne furent pas ménagés, car apparemment son oeuvre alla droit à l'échec. Une quinzaine d'élèves se préparaient au sacerdoce, mais la persévérance leur manqua et ils désertèrent le Séminaire, pour rentrer dans leur famille l'un après l'autre jusqu'au dernier. En 1784 toutefois, Mgr Champenois, coadjuteur de Mgr Brigot, crut se trouver en face d'une vocation sérieuse et se prépara à ordonner un élève, nommé Jacques, qui, hélas, au dernier moment fit faux bond et disparut. Ce n'est qu'en 1788 et 1789 qu'il put ordonner les deux premiers prêtres tamoulères, Thomas et Philippe. L'oeuvre de Dieu commençait, après bien des aridités, à donner ses premiers fruits, et l'avenir s'annonçait meilleur.
    Aussi, Mgr Champenois chercha à rapprocher le Séminaire du centre de la Mission, et il commença les travaux de construction d'un nouveau bâtiment, tout près et au nord de la cathédrale. Le tout fut achevé en 1792 et le nouveau supérieur en fut le P. Magny. On peut lire dans les lettres de ce missionnaire l'expression de tous ses déboires. Il constate que pour une douzaine de séminaristes qu'il forme, 3 ou 4 seulement parviennent au sacerdoce, et son âme de prêtre est angoissée à la vue de tant de désertions. Toutefois la joie de voir ordonner quelques-uns de ses meilleurs élèves compense le poids de ses tristesses, et, malgré tout, neuf indiens auront été ordonnés prêtres par Mgr Champenois quand celui-ci mourra, en 1810. Avec l'avènement de Mgr Hébert, nous entrons dans une nouvelle série d'épreuves pour la Mission et le Séminaire de Pondichéry. Il fallait que l'Eglise des Indes baignât dans la persécution et le martyre, pour avoir des assises solides. La croix qui domine et oriente sa marche devint alors pour elle une réalité poignante et le sang des martyrs, là comme en Cochinchine, fut une semence de chrétiens. Tippou Sahib, un musulman qui mérite bien le nom de Néron indien, se leva pour répandre la terreur. Dans son fanatisme, il frappa fort. Nos plus belles chrétientés furent ruinées et nombre de chrétiens furent déportés, tués ou dispersés par la tourmente. Ce fut une grande souffrance pour les missionnaires, plus ou moins réduits à l'inactivité. Comment, en particulier, trouver des vocations en pareilles conjonctures ? Assurément, elles se firent très rares, et la Mission, appauvrie par les années de troubles, n'avait même plus les ressources nécessaires pour entretenir celles qui se présentaient. Je crois que la pauvreté extrême a toujours été une des caractéristiques de nos Missions des Indes et, réflexion paradoxale peut-être, c'est sans doute cela qui les a sauvées. Toujours est-il que Mgr Hébert parla de fermer le Séminaire. A cette nouvelle, un prêtre, célèbre par ses études sur l'Inde, le P. Dubois (1), qui, à la mort de Tippou Sahib, avait été envoyé dans le Mysore pour retrouver et relever les chrétientés de ce pays, s'offrit à maintenir de ses propres deniers le Séminaire de Pondichéry. Son offre fut acceptée avec joie, ce qui permit à Mgr Hébert d'ordonner durant son épiscopat (1810-1836) huit nouveaux prêtres indiens.

    (1) Le P. Dubois prit la charge du séminaire en 1813 et le dirigea pendant quelques années, De 1820 à 1826, ce fut le P. Jarrige qui exerça les fonctions de supérieur.

    Mais entre-temps, le P. Bigot, qui exerçait en 1828 la charge de Supérieur, voulut faire quelques réformes utiles pour améliorer son Séminaire. Le résultat en fut désastreux. Le pauvre Père se heurtait sans doute encore à des préjugés : tous les enfants l'abandonnèrent, et le Séminaire resta inexistant jusqu'en 1835. Grâce à une allocation du Gouvernement français, le P. Lehodey put alors le rouvrir, et si maintes fois de sombres nuages ont trop souvent obscurci l'horizon, d'ores et déjà un nouveau rayon de soleil va réussir à percer. L'avènement de Mgr Bonnand en 1836 fut comme un radieux matin, annonciateur des plus belles espérances. Le synode qu'il convoqua en 1844, à Pondichéry, marqua un véritable tournant dans l'oeuvre du clergé indigène.
    Mgr Bonnand, un des plus grands évêques de l'Inde, se plut à promouvoir la cause du clergé indigène. II avait une si juste compréhension du rôle de l'Eglise, il était si pénétré des grandes idées qui ont toujours présidé à l'activité des prêtres des Missions Etrangères, il avait un coeur si largement apostolique ! Sa correspondance nous révèle les ardeurs dont il brûlait pour la conversion des païens, les conseils judicieux qu'il savait donner à ses missionnaires. La lecture de telles lettres nous fait songer aux écrits des Pères de l'Eglise. C'est que cet évêque missionnaire était de leur trempe. Il invita au Synode de 1844 tous les prêtres de la Mission, européens aussi bien qu'indiens, et tous sauf deux s'empressèrent de venir prendre part aux débats. La question du clergé indigène n'était pas une innovation, car plusieurs prêtres indiens étaient membres actifs de ce synode. On voulut intensifier le nombre des vocations, améliorer les études des Séminaristes, pourvoir à la subsistance de ceux qui parviennent au sacerdoce.
    Par quels moyens assurer la réalisation pratique de tels projets ? On décida alors d'établir un grand et petit Séminaire en deux institutions distinctes. Jusqu'ici en effet, il n'y en avait qu'une, juste l'indispensable pour faire face aux premières difficultés. Ce n'est que peu à peu que la tige, sous la poussée d'une sève riche, s'élargit et se divise en branches, pour devenir un arbre d'une harmonieuse majesté. Le premier Séminaire, près de la cathédrale, devenait trop étroit, insuffisant. Le temps était venu de l'agrandir ou de construire du neuf. Le Synode résolut alors la construction d'un petit séminaire séparé, plus spacieux et mieux adapté à l'instruction et l'éducation qu'on voulait donner aux aspirants au sacerdoce. Chose digne d'intérêt : Mgr Bonnand ne pense pas seulement leur faire apprendre le latin et l'instruction religieuse, mais leur donner une éducation plus complète. On ne peut qu'approuver cet \ humanisme " tendant à la formation de tout l'homme. On enseignera les sciences profanes et religieuses : l'étude des langues tamoule, française et anglaise sera obligatoire comme celle du latin. Quant à la construction d'un grand Séminaire séparé, on l'entreprendra dès que les circonstances le permettront. Il aura comme règlement le règlement même des Séminaires français, avec quelques adaptations au milieu et au tempérament des Orientaux.
    Ce Synode était appelé à faire date dans l'histoire des Missions. Ses beaux développements, ses judicieuses remarques, ses décisions de bon sens, tant sur la question du clergé indigène que sur d'autres sujets d'extrême importance firent le thème de la belle instruction de la Propagande du 23 novembre 1845, adressée à toutes les Missions. Ce n'est pas sans difficulté toutefois que ce Synode tint ses assises. Le secret des discussions n'avait sans doute pas été très bien gardé, et des chrétiens interprétèrent mal certaines idées échangées au sujet du clergé indigène et des castes. Les esprits commencèrent à s'échauffer et il ne fallut rien moins que le tact du Vicaire apostolique pour empêcher toute cabale.
    Sans tarder, Mgr Bonnand jeta alors les fondations du nouveau Petit Séminaire dans l'enclos même de la Mission. Tout fut fini au mois de février 1846. L'établissement avait coûté 9.000 roupies, sans que les chrétiens y eussent contribué de la moindre obole. Aussitôt, séminaristes et professeurs s'y transportèrent. Les Pères Godelle, Leroux et Virot formaient avec un prêtre indigène le corps professoral.
    L'avenir s'annonçait meilleur. La sollicitude du Vicaire apostolique avait triomphé de beaucoup de difficultés. Mais d'autres peines l'attendaient, qui durent faire saigner son cur. Avant même d'avoir commencé la construction du Grand Séminaire, une grande révolte se produisit parmi les chrétiens. Elle était encore suscitée par l'esprit de caste, cet esprit antichrétien qui devait jusqu'à nos jours et de nos jours même empêcher tant de bien de se faire. Un Père du Séminaire voulut, en 1847, mettre fin à une anomalie qu'on avait tolérée jusqu'ici par respect pour les préjugés du pays. La coutume voulait en effet qu'on prît ses repas avec de multiples précautions pour éviter les regards indiscrets, et cette coutume est encore vivace aujourd'hui dans l'Inde. Modestie exagérée et de provenance toute païenne, dont nos chrétiens avaient de la peine à se débarrasser. Ainsi au Séminaire, les Pères mangeaient dans une salle différente de celle des élèves. Le Père Leroux crut devoir passer outre à cette coutume et se mit à prendre ses repas avec les Séminaristes, qu'il avait eu soin d'ailleurs de consulter auparavant. Bientôt les PP. Godelle et Virot le rejoignirent. Cet exemple enhardit les missionnaires de l'intérieur, qui pendant les vacances ne virent aucun inconvénient à recevoir les Séminaristes à leur table. Ils allèrent même plus loin, et lors de la visite du Vicaire apostolique à Caruvey s'avisèrent de faire prendre la soutane à 4 clercs, qui assistèrent aux Vêpres et à la Procession tête nue, sans turban. Ce fut un grand scandale pour les fidèles présents, qui colportèrent la nouvelle partout et provoquèrent une protestation en masse. Une grande cabale alors éclata, on cessa de venir à l'église, la cathédrale de Pondichéry devint presque déserte. On fut obligé de fermer le Séminaire et cet état de choses dura près de 6 mois.
    Mgr Bonnand se vit dans la nécessité de donner un nouveau poste au P. Leroux, dont la position était devenue intenable au Séminaire. Ce n'est qu'après son départ en janvier 1848 que les esprits s'apaisèrent, que la révolte s'éteignit et qu'on put rouvrir le Séminaire avec 17 élèves seulement. Mais tous ces événements malheureux n'avaient pu jeter une étincelle de découragement dans le coeur de nos missionnaires. Au contraire, nous voyons en 1849 nos évêques du sud de l'Inde s'occuper activement des moyens d'entretien du clergé indigène. Le problème était devenu sans doute urgent, depuis la division, en 1846, de la Mission de Pondichéry en 2 nouvelles Missions : Maissour et Coïmbatour. Mgr Bonnand, en collaboration avec Mgr Charbonneaux, évêque de Maissour et Mgr Marion de Brésillac, évêque de Coïmbatour, rédigea alors un directoire, qui servit de base à l'administration des diocèses. Toutes ces démarches prouvent avec quel soin et quelle ardeur nos évêques se sont donnés à leur oeuvre de prédilection.
    Le nombre des vocations allait toujours croissant, et à Pondichéry Mgr Bonnand crut le temps arrivé de mettre à exécution la seconde partie du programme de 1844 et de jeter les fondations d'un Grand Séminaire séparé. Il eut la consolation de le bénir solennellement le 18 septembre 1850. C'était un bâtiment bien simple. Le mobilier se composait d'une table et d'une chaise pour chaque élève, qui le soir venu étendait une natte sur la terre nue pour dormir. Les Pères qui furent chargés de ce nouveau Séminaire s'appelaient le P. Godelle, " qui personnifiait l'amabilité et le bon sens ", et le P. Ligeon, " l'esprit d'humilité et la vertu de mortification incarnés ". Quant au Vicaire apostolique, il avançait en âge, mais après avoir si bien semé il pouvait quitter cette terre pour aller récolter là-haut le centuple de son labeur. Nommé visiteur apostolique des Indes par le Pape Pie IX, il quitta Pondichéry le 29 novembre 1859. Il avait parcouru la plus grande partie de l'Hindoustan, quand, à bout de forces, il dut s'arrêter dans la Mission d'Agra et mourut à Bénarès le 21 mars 1861, après 37 ans de ministère apostolique. Pendant les 28 années de son épiscopat, il avait eu la consolation d'ordonner 11 prêtres indigènes, dont 9 depuis le Synode de 1844. De 1861 à 1867, Mgr Godelle vit son clergé s'augmenter de 10 prêtres, et c'est en 1868 qu'apparaît la grande figure de Mgr Laouënan, dont les travaux apostoliques méritent de retenir notre attention.

    (A suivre).


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    1935/13-19
    13-19
    Francis Audiau
    Inde
    1935
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