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Histoire de la mission du Cambodge 3 (Suite)

Histoire de la mission du Cambodge 1552-1852. (Suite) Origine des chrétiens Portugais du Cambodge. Les Portugais dont il est ici question sont les ancêtres de nos métis Portugais-Cambodgiens de Phnompenh, de Battambang et de Bangkok. Il est donc nécessaire dentrer dans des détails plus circonstanciés sur leur compte.
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    Histoire de la mission du Cambodge
    1552-1852. (Suite)
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    Origine des chrétiens Portugais du Cambodge. Les Portugais dont il est ici question sont les ancêtres de nos métis Portugais-Cambodgiens de Phnompenh, de Battambang et de Bangkok. Il est donc nécessaire dentrer dans des détails plus circonstanciés sur leur compte.

    Quelque temps avant de passer au Japon, St François-Xavier avait évangélisé les îles Célèbes avec un tel succès que le roi de Macassar, la ville principale des îles Célèbes, sétait fait chrétien avec toute sa famille. En peu de temps on y compta 25.000 fidèles. Cétaient autant de frères pour les Portugais, compatriotes de lapôtre, et bientôt les colons portugais ne manquèrent pas aux îles Célèbes. Mais, 60 ans plus tard, les Hollandais semparèrent de la ville de Macassar et pénétrèrent peu à peu dans presque toutes les possessions portugaises. Vers lan 1660, ils furent assez avisés pour soulever les naturels du pays, nommés Boughis, contre les Portugais, et, grâce à leur concours, ils chassèrent de la ville de Macassar tout ce quelle contenait de Portugais. Parmi ces derniers, quelques-uns se réfugièrent au Cambodge avec le P. da Costa, vicaire général de Macassar, peut-être le P. Rocha, jésuite, et un prêtre séculier.

    Une partie des émigrés se fixa à Phnompenh dans le Camp Portugais, que nous venons de voir attaqué et détruit par les Annamites. Les autres sétablirent avec le P. Rocha à 4 ou 5 lieues de là, dit la chronique, cest-à-dire très probablement à Pinhalu, où se retirèrent aussi plus tard les ouailles du P. da Costa, chassées de Phnompenh. Cest là que, jusquau milieu du XIXe siècle, sera toute la Mission du Cambodge.

    La chronique rapporte que les émigrés de Macassar possédaient en cette ville une belle statue de N. Dame, quils avaient en grande vénération. Quand ils prirent la fuite, un dentre eux, Antoine de Monteiro, sempara de la Vierge et lemporta avec lui en exil jusquau Cambodge. Personne ne lui contesta le droit de translation, mais, quand la statue fut au Cambodge, on la lui réclama comme un bien commun à toute la paroisse. Celui-ci, qui prétendait avoir sur la statue un droit de propriété légitimement acquis, ne voulut rien entendre. On dit même que le P. Rocha le menaça vainement dexcommunication, sil ne rendait aux fidèles ce que, à son avis, on lui réclamait justement. Finalement, pourtant, la statue de N. D. dut quitter la maison dAntoine de Monteiro et reprendre place dans léglise, car nous verrons bientôt quelle fut loccasion de luttes bien autrement pénibles parmi les Portugais chrétiens.

    Cest ici loccasion de rapporter une légende assez curieuse, que nos chrétiens portugais aiment à raconter pour vanter la sagacité de leurs ancêtres. Cétait au temps où, des îles Célèbes, ils passèrent au Cambodge. En arrivant ils allèrent se présenter au roi du Cambodge avec une peau de buffle et un picul dargent. Après les prostrations dusage, ils demandèrent au roi, en échange du picul dargent, un terrain, non loin du palais, de la grandeur de la peau de buffle. Il est bon de remarquer ici que, au Cambodge, on ne mesure les terrains situés le long du fleuve que dans le sens de la longueur ; il nest pas tenu compte de la profondeur, qui peut sétendre indéfiniment dans lintérieur. Le roi prit ces Européens pour des gens simples, dont les propositions ne méritaient pas même de fixer sa royale attention. Mais ceux-ci revinrent à la charge et avec tant dinsistance que, pour se débarrasser de leurs importunités, Sa Majesté crut devoir leur faire une donation en règle dans les conditions demandées.

    De retour chez eux, les Portugais sappliquèrent alors à découper la peau de buffle en lanières si minces quelles ne dépassaient pas la grosseur dune petite ficelle, et, avec ces lanières mises lune au bout de lautre, ils mesurèrent sur le fleuve une étendue de terrain qui partait de Pinhalu et finissait à Prek-Parang, en aval de la résidence royale. Tous les Cambodgiens, qui habitaient dans lespace mesuré, furent alors requis, au nom du roi, davoir à se retirer. La plupart résistèrent, mais les Portugais, forts de leur droit, enlevaient avec des crochets en bambou les toitures des maisons. Exaspérés, les Cambodgiens allèrent en foule porter plainte au roi contre les Portugais. Surpris de tant daudace dans des gens qui paraissaient si simples, le roi les demanda sans plus tarder à son tribunal.

    Les Portugais interrogés assurèrent au roi quils navaient rien pris en dehors de ce que leur avait octroyé lordonnance royale, puisquils avaient scrupuleusement mesuré sur le fleuve un terrain de la grandeur exacte dune peau de buffle. De plus en plus surpris, le roi ordonne quon lui apporte la susdite peau de buffle. Les Portugais roulent alors leurs lanières de cuir et viennent les déposer aux pieds du roi en témoignage de la sincérité de leurs affirmations. A cette vue, les mandarins crient à limposture et réclament quon chasse au plus vite ces étrangers, qui par leurs ruses ne pouvaient manquer de jeter le trouble dans tout le royaume. Le roi ne fut pas de leur avis et déclara que, les Portugais étant restés dans les conditions de lacte de donation, on ne pouvait sans injustice et sans faire injure à sa Majesté royale leur retirer la propriété de ce quils avaient légalement acquis, et que, en conséquence, les anciens locataires du même terrain devaient se retirer sur un autre terrain moyennant compensation et dédommagements pris sur les fonds royaux.

    Le roi eut même le bon esprit dattacher ces étrangers à son service, pensant que des gens si bien avisés devaient être un excellent appui pour le trône des rois.

    M. Chevreuil évangélise les Cambodgiens. Il est temps maintenant de revenir à M. Chevreuil, que nous avons laissé sans gîte et sans ministère après la dispersion du Camp Portugais établi à Phnompenh. M. Chevreuil pensa alors retourner en Cochinchine, mais le roi du Cambodge ny voulut jamais consentir. M. Chevreuil se mit donc, selon les désirs du roi, à évangéliser le peuple Khmêr. Pendant trois ans le missionnaire nobtint à peu près aucune conversion mais, au bout de ce temps-là, les vertus du saint apôtre commencèrent à faire impression sur ce peuple extraordinairement attaché au bouddhisme, et Dieu récompensa son humilité et sa patience par quelques centaines de baptêmes.

    Ces succès apostoliques réveillèrent la jalousie dun misérable prêtre portugais, qui demeurait non loin de là pour administrer un camp de Portugais au service du roi. Ce prêtre sappelait Antoine de Moraïs. Daccord avec un de ses compatriotes, le capitaine portugais Manuel Oliveira, il fit enlever par trahison M. Chevreuil, le fit mener à Macao, où il demeura cinq mois en prison, puis à Goa, où on le déféra au redoutable tribunal de lInquisition, comme suspect dans la foi et les murs. Son crime était de sêtre permis de venir, sur lordre du Pape, prêcher lEvangile sans avoir lexequatur de Sa Majesté le roi de Portugal. On était en 1670.

    Après une longue captivité, il fut relâché et revint à Siam, en sorte que les néophytes cambodgiens de M. Chevreuil restèrent sans pasteur et par conséquent sans persévérance possible. Voici le témoignage impartial que rendit aux vertus de ce saint missionnaire le P. Rocha, jésuite, qui habitait Pinhalu : M. Chevreuil travaille incessamment dans sa mission, et cependant il jeûne tous les jours. Il ne reçoit rien des chrétiens. Il a baptisé en un seul jour soixante idolâtres. Cest un homme très exemplaire, qui mérite mieux le nom et la qualité dapôtre, que ne le méritent plusieurs quon honore de ce titre au Portugal et dans les Indes.

    On voit par cette lettre du P. Rocha, que le théâtre de ce second apostolat du P. Chevreuil au Cambodge ne devait pas être éloigné de celui du P. Rocha. Ce théâtre daction se trouvait probablement près de la cour, puisque M. Chevreuil travaillait sur linvitation du roi et sous sa protection. Nous avons vu, en outre, que près de là était un camp portugais attaché au service du roi. Enfin, voici ce que dit M. Chevreuil lui-même en sa relation : A environ huit journées de la peuplade où je demeure, il y a un très ancien et très célèbre temple qui sappelle Onco, et qui est presque aussi fameux entre les gentils de cinq ou six royaumes que St Pierre de Rome lest parmi les chrétiens. Or, cet Onco, dont parle M. Chevreuil, est assurément Angkor, qui est à 200 kilomètres de Pinhalu. Huit journées, de chacune 25 kilom. en barque, font juste les 200 kilom. qui séparent Angkor de la résidence supposée de M. Chevreuil.

    Grâce à une heureuse trouvaille faite par le P. Rousseille sur les quais de Paris, nous avons encore à noter quelques courtes réflexions faites par M. Chevreuil lui-même sur lévangélisation au Cambodge. Ces réflexions sont dautant plus précieuses que cest la première fois que lhistorien peut emprunter à un missionnaire de lépoque une appréciation, quil risque toujours de fausser daprès son sens propre. Voici donc ce que dit M. Chevreuil : Si je nétais pas ici par emprunt et comme en passant, dans lattente continuelle dentrer en Cochinchine, je me serais enfoncé dans ces vastes solitudes, pourvu que jeusse pu trouver quelquun qui voulût maider à porter ce qui mest nécessaire. Mais que faire étant tout seul ! Jespère, pour me consoler, que quelques autres viendront après moi recueillir cette grande moisson et quils gagneront ces pauvres païens en soutenant leurs instructions par loraison, par le bon exemple et la patience, car, bien quils ne se rendent pas aussi tôt que les Cochinchinois et les Tonkinois, la persévérance et la sainteté dune conversation toute apostolique emportent tout avec le temps.

    Après trois ans dexpérience au milieu des Cambodgiens, voici encore ce que dit M. Chevreuil : Voici la troisième année que je passe ici sans avoir converti un seul païen, parce que, quelque recherche que jaie pu faire, il ne ma pas été possible de trouver un interprète qui sût assez bien les termes de religion pour me mettre en état dexpliquer la nôtre dune façon intelligible. Il est vrai que quelques-uns pensent que cest peine perdue que de travailler à convertir cette nation, à cause quelle na pas profité jusquà présent des instructions qui lui ont été données depuis cinquante ans. Mais, quand je considère quelle réussit si bien dans les affaires temporelles et surtout dans les intrigues de commerce, je ne puis me persuader que la grâce du Rédempteur ne la rendît capable de laffaire du salut, sil y avait assez douvriers qui sy attachent avec tout le soin que lamour de Dieu leur imposerait.

    On se demande comment M. Chevreuil fait remonter à cinquante ans seulement la prédication de lEvangile au Cambodge, alors que des documents précis la font remonter à plus de cent. Cela prouve du moins que, malgré labsence de renseignements sur les travaux des Religieux au Cambodge, pendant les cinquante ans qui précèdent lapostolat de M. Chevreuil, lEvangile ne cessa pas dy être annoncé.

    Réflexions. Maintenant, quelle conclusion tirer de ces paroles de M. Chevreuil : Quelque recherche que jaie pu faire, il ne ma été possible de trouver un interprète qui sût assez bien les termes de religion pour être en état dexpliquer la nôtre dune façon intelligible ? . La conclusion inévitable à tirer, cest quil nexistait alors ni catéchisme ni livre de prières, ni manuel quelconque pour aider les Européens dans létude de la langue cambodgienne. Sil nexistait rien de tout cela, cest quil nexistait pas de porte de communication entre les missionnaires et le peuple cambodgien, puisque cest par la langue seulement quon peut se mettre en communication avec un peuple. Que faisaient alors les missionnaires de cette première époque ? On dit que rebutés des difficultés que présentait lévangélisation des Cambodgiens, ils donnèrent exclusivement leurs soins à leurs compatriotes, qui au début sétaient portés en grand nombre dans le pays quon appelle aujourdhui Indo-Chine. De tout temps, cependant, il y eut des Cambodgiens que des circonstances particulières amenèrent au baptême, mais ces Cambodgiens retournèrent toujours au paganisme quand disparurent les personnes ou les circonstances qui les y avaient amenés. Telle la corde de larc qui se détend aussitôt que la main qui la retenait a cessé dexercer sa pression. On peut, en effet, toujours regarder comme une pression toute cause qui enlève momentanément le Cambodgien à ses murs bouddhiques.

    Les institutions politiques des Cambodgiens, et par conséquent leur éducation, sont tellement imprégnées de bouddhisme, les bonzes, enfin, sont si nombreux (on en compte 38.000 dans tout le Cambodge, 52 par 1000 habitants), que le Cambodgien respire dès son enfance une atmosphère de bouddhisme, qui devient pour lui comme une nécessité dexistence. Cest cette atmosphère, cette ambiance, comme on dit aujourdhui, quil faut enlever au Cambodgien, pour quil puisse un peu goûter le parfum de nos vertus chrétiennes. La France est peut-être maintenant en train de faire, à son insu, cette opération préparatoire. Mais ce nétait pas le cas au temps des premiers missionnaires. On verra plus loin quun roi cambodgien, converti au christianisme, se fit baptiser à larticle de la mort pour ne pas soulever une révolution dans son royaume.

    Cet état de choses, constaté par tous ceux qui se sont occupés de la question, est une excuse contre laccusation de négligence pour les Religieux qui nous précédèrent au Cambodge, mais lexcuse ne peut être que partielle quand même. Létude de la langue cambodgienne leur était nécessaire, donc il fallait létudier et formuler les règles de cette étude, comme on la fait depuis. Si, alors, cette étude navait pas porté les fruits quon était en droit den attendre, alors seulement lexcuse était complète et lépreuve décisive. Il aurait aussi fallu aux missionnaires de la première moitié du XVIIème siècle une autre direction que celle imprimée par la jalouse susceptibilité du roi de Portugal et du métropolitain de Goa. Le zèle dun missionnaire du genre de celui qui fit saisir et emprisonner M. Chevreuil, nest guère fait pour nous prouver que les Cambodgiens sont inaccessibles à lEvangile.

    M. Chevreuil proposé pour lépiscopat. En 1674, à son retour des prisons de Macao et de Goa, M. Chevreuil fut mis en concurrence pour lépiscopat avec son confrère M. Laneau. Après avoir beaucoup prié et réfléchi, convaincus tous deux de la valeur de leur candidat, ils résolurent, à lexemple des apôtres, de consulter Dieu par le sort. Ils se prosternèrent donc, et élevant leur prière vers le ciel : Seigneur, dirent-ils, vous qui connaissez les curs, montrez lequel de ces deux prêtres vous avez choisi pour le ministère pastoral. Après cette prière, ils firent deux billets. Dans lun était écrit le nom de Chevreuil et dans lautre celui de Laneau. Les ayant mis dans une boîte, Mgr de Lamothe-Lambert les présenta à Mgr Pallu. Celui-ci tira le premier billet qui tomba sous sa main, louvrit et parut surpris dy trouver le nom de Laneau. Une seconde épreuve donna le même nom. Le ciel avait donc prononcé, Laneau était préféré. Mais notre premier apôtre du Cambodge garde pourtant le mérite davoir été mis en concurrence avec un évêque qui a singulièrement honoré lapostolat au XVIIème siècle. On voit, en outre, par là, en quelle estime il était dans lesprit de Mgr Pallu.

    M. Chevreuil revient au Cambodge avec M. Lenoir. Pendant son séjour auprès de Mgr de Lamothe-Lambert, M. Chevreuil usa sans doute de son influence pour quun missionnaire fût envoyé au Cambodge, afin dy reprendre luvre quil avait commencée au prix de tant de tribulations. Son retour à Siam eut lieu, en effet, en 1672 et, trois ou quatre ans plus tard, arrivait par voie de terre un missionnaire que lAnnuaire des Missions dit avoir travaillé au Cambodge. Cétait M. Lenoir, de Calais, au diocèse de Boulogne, dont notre nécrologe annonce la mort en ces termes : En 1685, à Nha ru, en Cochinchine, Pierre Lenoir, missionnaire en Cochinchine et au Cambodge pendant dix ans. Avant de partir pour les Missions il avait travaillé douze ans à lHôtel-Dieu de Paris. M. Lenoir fourbit ses premières armes à Siam, comme toutes les nouvelles recrues de lépoque. Il avait dabord été désigné pour la Mission du Tonkin, mais sa destination fut changée et en 1678 il partit pour la Cochinchine en compagnie de M. Chevreuil, qui, malgré ses 51 ans et son passé de misères et de souffrances, allait reprendre son travail. M. Chevreuil put donc revoir ses néophytes cambodgiens, quil avait dû abandonner depuis dix ans, et il leur amenait un jeune homme, dans lequel il voyait le prolongement de son apostolat sur les Cambodgiens. Mais ce jeune confrère ne tarda pas à tomber malade par excès de travail, traîna pendant un an une vie languissante, et, désespérant de se rétablir, il repassa au Siam, dit lhistoire, avec M. Chevreuil, encore plus infirme que lui. Il est probable que M. Lenoir se rétablit et revint travailler en Cochinchine, puisquil mourut à Nha ru.

    Mort de M. Chevreuil. Quant à M. Chevreuil, il mourut en 1693, à lâge de 66 ans, après 32 ans dapostolat. On est surpris de voir quil ait pu atteindre un âge aussi avancé, après les privations quil simposait ou que la Providence lui imposa, et après les misères morales quil endura dans les prisons de Macao et de Goa. Ces épreuves morales allèrent si loin que ses facultés mentales en furent ébranlées. M. Vacher, qui rapporte ce fait dans ses mémoires, dit quil fut miraculeusement guéri pendant que les élèves du Collège Général priaient à cette intention devant le St Sacrement exposé et que ce fut un grand sujet de joie pour la communauté.

    La longévité de M. Chevreuil, en dépit des influences contraires, nest pas un fait qui lui est particulier. On connaît la vie mortifiée de nos premiers Vicaires Apostoliques, puisque Rome dut intervenir pour empêcher quils nintroduisissent dans le règlement un jeûne obligatoire pour trois jours de la semaine et labstinence complète de viande et de vin. Or, Mgr de Lamothe-Lambert mourut à 54 ans après 19 ans de Mission ; Mgr de Bourges atteignit 83 ans dâge et 44 ans de Mission. Mgr Didier mourut à 60 ans et fit 33 ans de Mission. Mgr Laneau vécut jusquà 60 ans, dont 34 passés en Mission. Enfin Mgr Mahot mourut en la 54e année de son âge et la 19e de son apostolat en Mission.

    Quant aux missionnaires de Cochinchine, dont le climat est réputé plus débilitant quailleurs, on peut dire quils menèrent tous une existence misérable, voyages incessants par les seuls moyens de transport que leur fournissaient les pauvres gens quils évangélisaient, ou retraite dans les forêts, si ce nest dans les prisons, nourriture débilitante des indigènes, pas dhabitation fixe, pas dautres médecins que ceux du pays et pas de retour possible en France. Et cependant sur les quatorze missionnaires qui vinrent en Cochinchine dans les vingt premières années de notre Société, neuf passèrent 50 ans dâge. Voici leurs noms : Chevreuil, 66 ans ; Langlois, 60 ; Vachet, 78 ; Forget, 60 ; Labbé, 75 ; Feret, 56 ; Capponi, 55 ; Ansier, 52 ; Noguette, 60. Trois dentre eux moururent en prison et y abrégèrent leurs jours.

    Sur les cinq autres qui restent pour compléter le nombre de quatorze, Haingues, Brindeau et Lenoir ne moururent pas de mort naturelle. Sans doute quune semblable endurance est le fait dune assistance spéciale de Dieu, qui ne voulait pas que le dévouement de ses missionnaires tournât à la joie de Satan et au détriment des âmes. Mais il faut convenir quand même, quon peut aller loin dans les fatigues de lapostolat sans trop abréger son existence. Ceci soit dit, non pour autoriser les imprudences de quelques jeunes missionnaires qui se croient indestructibles, mais pour encourager ceux que la Providence a mis dans la nécessité de travailler dans la pauvreté et les privations.


    oOo


    Mgr MAHOT
    Evêque de Bide. Deuxième Vicaire Apostolique
    de Cochinchine et du Cambodge.
    1682-1684.

    A la mort de Mgr de Lamothe-Lambert, la Mission de Cochinchine fut séparée de celle du Siam, et Mgr Mahot, prélat dune grande vertu et dune grande modestie, fut choisi comme Vicaire Apostolique. Mgr Laneau vint le sacrer en Cochinchine et, à cette date, 1682, il a laissé une note relative au Cambodge dans laquelle il dit : Au Cambodge il y a deux missionnaires qui sont protégés par les ministres du prince, et les chrétiens, dont on ne sait pas encore le nombre, y jouissent dune grande paix. Ce nest pas la première fois quil est fait mention de la bonne volonté du roi du Cambodge à légard des missionnaires et des chrétiens, et ce nest pas non plus la dernière, car on voit rarement dans lHistoire de la Mission du Cambodge que les rois Khmers se soient départis de cette bienveillance. Cest ce qui fait dire au Père Louvet dans sa Cochinchine religieuse : Le roi du Cambodge sétait toujours montré favorable aux missionnaires, dont il ne redoutait nullement linfluence, attendu que ses sujets ne montraient aucun penchant pour le christianisme.

    Quels sont ces deux missionnaires dont parle Mgr Laneau en son compte rendu, qui travaillaient au Cambodge quand Mgr Mahot fut sacré ? Cétait probablement M. Chevreuil et son compagnon M. Lenoir, que nous avons vus partir de Siam en 1678 et qui, en 1682, nétaient pas encore revenus de leur expédition apostolique. En tout cas, si ce nest pas eux, ce ne peut être dautres confrères de notre Société.

    En cette même année 1682, où Mgr Laneau vint de Siam sacrer le nouveau Vicaire Apostolique de Cochinchine, un missionnaire de Siam venait, lui aussi, partager les travaux de ses confrères de la Mission de Cochinchine et du Cambodge. Cétait M. Fajet, du diocèse du Mans. Il avait auparavant travaillé à Batan, dans lîle de Java, sur laquelle sétendait alors la juridiction des Vicaires Apostoliques. et il travailla au Cambodge, où sa mémoire est restée en bénédiction, dit le Père Louvet. Il nen dit pas davantage sur son apostolat supposé en notre Mission, et je regrette de ne pouvoir y suppléer par dautres documents. Le Père Rousseille, dordinaire si exact à nous renseigner sur le champ daction de chaque missionnaire, ne signale pas même le passage de M. Fajet au Cambodge. Voici, à son sujet, une note de Paris, que citent lHistoire du P. Louvet et, après elle, celle du P. Launay : M. Fajet était un saint ; il était favorisé de dons surnaturels, avait des extases et, plus dune fois, il fut vu élevé de terre pendant quil priait. Cette note de Paris, qui semble entourer M. Fajet dune auréole de sainteté, nous fait désirer encore davantage dêtre mieux renseigné à son sujet et de pouvoir avec certitude le compter parmi nos ancêtres en lapostolat du Cambodge. Mais la chose est peu probable. On a vu précédemment dans une lettre du roi Prea Huncar quil donne la permission de baptiser toute personne du Cambodge, de Java, du Champa, ou autres, de quelque nation quelles soient, dans ses royaumes. Cela laisse à supposer que lîle de Java, où avait travaillé M. Fajet, était sous la juridiction du roi du Cambodge. De là à confondre Java avec le Cambodge, il ny a quun pas.

    (A suivre)

    J. PIANET
    Miss. Apost. du Cambodge.

    1928/718-728
    718-728
    Pianet
    Cambodge
    1928
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