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Histoire de la Mission du Cambodge (1552-1852) 9 (Suite et Fin)

Histoire de la mission du cambodge (1552–1852). Mgr CUENOT, Evêque de Métellopolis. — Dixième Vicaire Apostolique de Cochinchine et du Cambodge.
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    Histoire de la mission du cambodge (1552–1852).
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    Mgr CUENOT,
    Evêque de Métellopolis. — Dixième Vicaire Apostolique
    de Cochinchine et du Cambodge.

    Dès le mois qui suivit son sacre, juin 1835, le vaillant Mgr Cuenot rentra dans sa Mission. Après la mort du Beux Marchand, il ne restait plus aucun missionnaire dans la Basse-Cochinchine. Deux se tenaient cachés dans les hautes provinces, et tout le ministère des âmes était presque sans direction, entre les mains de dix prêtres indigènes, que les fureurs de la persécution avait démoralisés. Le nouveau prélat était bien l’homme qu’il fallait pour relever tant de ruines morales, même au milieu de la tempête. Mais nous n’avons point à le suivre dans le pénible labeur qui l’attendait en Cochinchine. Du reste, tout en restant confiné à la chrétienté de Battambang, dans les limites permises à un historien de la Mission du Cambodge, nous aurons plus d’une fois l’occasion de parler de Mgr Cuenot dont l’action s’étendra parfois jusqu’au Cambodge.

    Réveil de l’apostolat en France. — En France, le catholicisme avait pris franchement le dessus sur la Révolution. Il avait non seulement réparé ses forces affaiblies, mais il lui restait encore assez de sève et de vie pour créer l’Œuvre de la Propagation de la Foi et suppléer ainsi par l’aumône aux riches dotations sur lesquelles la Révolution avait porté une main sacrilège. L’ouvrier évangélique se reprenait à rêver des conquêtes lointaines, et le récit du martyre des Beux Gagelin et Marchand, que les Annales de la Propagation de la Foi portaient à tous les échos du pays de France, n’était pas fait pour ralentir l’ardeur des jeunes recrues de l’apostolat. En assez peu de temps, sept jeunes missionnaires arrivèrent en Cochinchine remplacer ceux qui étaient tombés sous la hache du bourreau.

    MM. Miche, Guillou et Duclos à Battambang. — Mgr Cuenot, qui s’était intéressé à la chrétienté de Battambang et qui l’avait peut-être connue lors de son voyage au Siam, voyait probablement dans cette chrétienté la lampe d’Israël qui servirait plus tard à rallumer le flambeau de l’Evangile dans la Mission du Cambodge. Aussi n’hésita-t-il pas à sacrifier deux missionnaires pour relever ce poste abandonné depuis quarante ans. M. Jean-Claude Miche, de Saint-Dié, et M. Joseph Guillou, de Rennes, arrivés l’un et l’autre en 1837, partirent aussitôt pour Bangkok où ils devaient étudier la langue et faire imprimer les principales prières cambodgiennes et quelques feuilles de grammaire. M. Guillou eut le malheur de se noyer dans le Ménam et fut tout aussitôt remplacé par M. Pierre Duclos, du diocèse de Bayeux, arrivé en 1838.

    M. Miche avait apparemment terminé ses préparatifs quand arriva M. Duclos, car ils partirent au mois de novembre 1838 pour se rendre à Battambang. M. Miche raconte le voyage avec sa verve de jeune missionnaire. “Nous fûmes reçus, écrit-il, je ne dirai pas avec pompe, mais avec une vive allégresse. On nous conduisit d’abord à l’église au son du tambour et des cymbales et de là à notre maison. Ce petit palais, commencé seulement trois jours avant notre arrivée, était conduit à sa perfection quand nous y arrivâmes. Cette cabane, toute misérable qu’elle est, les païens la supposent remplie d’or et d’argent, parce qu’elle est habitée par des Européens. Ils ont déjà essayé de l’incendier au milieu de la nuit.

    “Quatre jours après notre arrivée, le roi de Battambang témoigna le désir de nous voir, et nous lui fîmes une visite. Pour tout présent il reçut de nous une bouteille d’eau de Cologne, un canif et une paire de ciseaux. Voilà sans doute de tristes présents à faire à un roi ; cependant celui-ci fut enchanté de posséder des objets aussi rares et nous reçut fort bien. Il nous donna une poignée de main, chose que je redoutais assez, car Sa Majesté avait des ongles crochus d’un bon pouce de longueur.

    “Comme il n’avait qu’un langoutti pour vêtement et qu’il craignait la fraîcheur de la nuit, il nous demanda une paire de bas et une paire de souliers. Quelques jours auparavant, je lui avais donné mon gilet qu’il m’avait fait demander par l’un de ses mandarins. Quand Sa Majesté entra dans la salle de réception, ou plutôt dans le hangar où elle nous reçut, tout le monde se jeta à plat ventre. Pour nous, nous saluâmes le roi à la façon française. Afin de nous donner un témoignage éclatant de son estime, le roi nous fit asseoir à la même hauteur que lui et nous déclara que tout ce qu’il avait était à notre service. Quelques jours après, nous trouvant peu empressés à solliciter ses royales faveurs, il nous en fit des reproches et nous envoya quelques gâteaux de riz”.

    Dans une autre lettre, datée également de Battambang, 10 mai 1839, M. Miche disait : “Depuis que nous sommes ici, uniquement occupés de l’administration de Battambang qui est restée longtemps dans le veuvage, nous n’avons pas encore pu avoir de fréquentes communications avec les infidèles. Avant de faire quelques excursions vers les provinces du nord où l’Evangile n’a pas encore été annoncé, nous voulons fortifier nos ouailles en leur distribuant le pain de la divine parole dont elles ont été privées pendant de longues années et nous fortifier nous-mêmes par l’étude plus approfondie de la langue du pays. Je pense que nous pourrons nous mettre en route vers le commencement du mois de décembre prochain”.

    Fuite au Cambodge des chrétiens de Battambang. — Ces beaux projets ne purent être mis à exécution. Ils furent entravés par un de ces événements où l’œil de l’homme ne voit d’abord que ruine et confusion, mais dont la divine Providence sait faire sortir une organisation sur un plan mieux approprié aux circonstances.

    Des trois frères de Neac-Anh-Chan l’aîné était mort en 1839, le second était prisonnier à Bangkok, le dernier, Neac-Ang-Em, vivait dans la retraite à Battambang où il était surveillé par les Siamois. Il forma le projet d’échapper à ses gardiens et de s’enfuir au Cambodge, à Phnompenh, avec tous les Cambodgiens que de Battambang il pourrait entraîner avec lui. Une première tentative fut éventée et pendant longtemps la surveillance se fit plus étroite autour du prince.

    Mais, à la longue, les gardiens se relâchèrent et Neac-Ang-Em put s’évader, entraînant avec lui toute la population de Battambang. Les chrétiens subirent l’entraînement commun, ils partirent sous la conduite du chef de la chrétienté, un nommé Réam Pouthéa, qui exerçait à la cour les fonctions de grand mandarin. Les uns prirent la voie de terre. Ils furent saisis à la frontière du Cambodge et emmenés à Bangkok par les Siamois. Les plus nombreux étaient descendus en barques avec Neac-Ang-Em et Réam Pouthéa. Ces derniers furent tous pris par les Annamites, le chef de la chrétienté, Réam Pouthéa, fut tué par eux, et le malheureux Neac-Ang-Em fait prisonnier, fut emmené par eux à Châu-Dôc où il mourut l’année suivante, 1840. Les autres prisonniers, chrétiens et païens, reçurent différentes directions et vécurent dispersés jusqu’à l’amnistie de 1846, c’est-à-dire sept ans plus tard.

    Voici, pour compléter ce trop rapide exposé des faits, la peinture que nous en a laissée M. Miche dans une lettre à son frère, datée de Bangkok 6 avril 1840. “Une de ces révolutions, qui changent subitement la face d’un pays en Orient, vient de détruire sous mes yeux la ville de Battambang, capitale du Cambodge. La population, arrachée à ses foyers par quelques factieux, a été transportée sur les confins de la Cochinchine. Sans m’arrêter à vous raconter la cause et le but de cette émigration, je vais essayer de retracer quelques-unes des scènes auxquelles M. Duclos et moi nous avons assisté.

    “C’était la veille de Noël, quand la nuit fut venue, on donna le signal du départ. Comme elle fut longue pour nous cette nuit de tristesse et d’alarme ! Figurez-vous une population de huit à dix mille âmes, s’agitant au milieu des ténèbres, fuyant comme une armée en déroute devant un vainqueur impitoyable, et vous aurez une idée du trouble, du tumulte dont nous avons été témoins. Tout était en mouvement ; les hommes, les femmes, les enfants, les vieillards s’exilaient à la hâte, sans trop savoir vers quelle patrie on les poussait. Les uns prenaient la voie de terre, emportant leur petit butin dans des voitures à buffles, les autres, en plus grand nombre, allaient par eau. Nous-mêmes, craignant d’être emmenés par force, nous avions rassemblé nos effets les plus nécessaires, mais personne ne nous fit violence. A chaque instant de la nuit, nous nous attendions à voir les payens se jeter sur le presbytère pour le piller, car ils supposaient les Européens tout cousus d’argent. Cette fois, comme toujours, la Providence nous protégea d’une manière visible et notre demeure ne fut visitée que par des chrétiens qui venaient nous dire adieu.

    “Depuis 7 heures du soir jusqu’à onze heures, je vis passer plus de mille barques. Vers onze heures, j’aperçus un incendie à l’est de la ville ; un instant après un autre incendie se déclara à l’ouest, sur les deux rives du fleuve : il faisait de rapides progrès dans notre direction. Je crus alors qu’on exécutait la menace de livrer la ville aux flammes et que dans un instant elle serait consumée. J’appelai M. Duclos et lui dis qu’il serait peut-être bon de déloger et de mettre nos malles à l’abri dans des touffes de bambous. Il fut d’avis d’attendre encore un peu, et dans l’intervalle l’incendie cessa de s’étendre de notre côté.

    “A minuit, nous étions à peu près les seuls habitants de Battambang, avec un enfant qui se sépara de sa mère pour partager nos infortunes. Dès que le jour commença à poindre, nous fîmes le tour de la ville pour nous assurer si nous formions à nous seuls toute la population. Nous ne trouvâmes que deux pauvres vieillards infirmes dont personne n’avait voulu se charger, et un ivrogne, qui était resté en arrière pour boire, dans les maisons des Chinois, le vin de riz que ceux-ci n’avaient pu emporter. Les deux vieillards vinrent se fixer auprès de notre demeure, dans l’espoir de partir avec nous.

    “Nous ne manquions encore de rien, mais nous n’étions plus à notre place : pasteurs sans brebis, nous devions aller chercher un autre troupeau. Au moment où nous allions nous embarquer sur une barque dont on venait de boucher les fentes par lesquelles elle faisait eau, un cavalier tout couvert de poussière et tout ruisselant de sueur arriva près de nous. Il faisait partie de l’armée siamoise que le gouverneur détachait à la poursuite des fuyards cambodgiens. On ne se figure pas quel fut l’étonnement en même temps que la désolation de cette milice cambodgienne rentrant dans ses foyers et ne trouvant plus que des maisons vides ou des monceaux de cendre. Les rebelles avaient emmené les enfants, les femmes et tout l’avoir des soldats, dans l’espoir qu’à leur retour, ceux-ci se joindraient à eux, afin de rentrer en possession de ce qu’ils avaient de plus cher.

    “Dès le jour même de l’arrivée des troupes siamoises, la ville fut au pillage. Les chiens, plus affamés que les hommes, se mettaient de la partie : plusieurs fois nous en avons vus qui se jetaient sur des pourceaux et les dévoraient malgré tout ce que l’on pouvait faire pour leur arracher leur proie.

    “Pour nous, jugeant bien que le poste n’était plus tenable et qu’une épouvantable famine allait succéder à tout ce désordre, nous résolûmes de nous réfugier à Chantaboun. auprès de M. Ranfaing. Mais la Providence nous dirigea sur Bangkok où M. Grandjean, mon compatriote et ami, nous donna la plus généreuse hospitalité. Après-demain nous quitterons Bangkok pour nous rendre à Singapore et de là à Malacca.”

    Les chrétiens de Battambang auraient bien voulu entraîner avec eux MM. Miche et Duclos, mais ceux-ci n’y consentirent pas. Cependant M. Miche, que l’étude de la langue cambodgienne et ses relations avec les Cambodgiens avaient déjà attaché à la pauvre Mission du Cambodge, n’oublia pas les chrétiens de Battambang dans leur exil. Souvent, disent ceux-ci, il leur envoya des lettres et de l’argent. Plus tard, quand vint l’amnistie, plusieurs d’entre eux ne remontèrent pas à Battambang et devinrent en grande partie l’élément providentiel dont se servit Mgr Miche pour reconstituer la nouvelle chrétienté de Pinhalu.

    Guerre de sept ans au Cambodge entre le Siam et l’Annam. — A la suite de ces événements, la situation se compliqua entre l’Annam et le Siam. Le Siam, en effet eut le bon esprit de ne pas prendre parti pour les Annamites contre le prince fugitif, car le roi de ce pays voyait, lui aussi, d’un très mauvais œil un état de choses qui semblait devoir conduire prochainement à la complète absorption du Cambodge par l’Annam. De plus, Minh-Mang était mort et le protectorat du Cambodge était passé aux faibles mains de Thiên-Tri, son fils et successeur. Le moment était donc venu de recommencer la lutte. Se servant du dernier prince cambodgien comme d’un drapeau, les Siamois descendirent au Cambodge, rallièrent autour d’eux la population et massacrèrent les Annamites dispersés dans le pays. Comme la position devenait de plus en plus critique, la prétendue reine Ang-Mei et ses sœurs se réfugièrent à Châu-Dôc. D’autres disent que Truöng-Minh-Giâng l’exila à Hué et que ce dernier acte, à la suite de vexations sans nombre, acheva d’exaspérer la population cambodgienne contre les Annamites.

    De là grand désarroi dans tout le royaume. La lutte entre les alliés Siamois-Cambodgiens et les Annamites dura sept ans avec des fortunes diverses pour les deux camps. Enfin, vers la fin du règne de Thiên-Tri, 1846, la paix se fit entre les deux puissances. Les Annamites prétendent que le fameux Bodin, le général siamois, ayant été battu, demanda la paix. Les conclusions du traité qui suivit, toutes favorables aux Siamois, semblent contredire cette assertion. Voici du reste ce que racontent les Cambodgiens. Ce récit, dit le P. Bouillevaux, n’est guère d’accord avec les vanteries des Annamites. Ces derniers, comme marins, étaient supérieurs à leurs ennemis, mais leur armée de terre était plus faible, à cause du grand nombre d’éléphants que possédaient les alliés Siamois-Cambodgiens. C’est grâces à ces énormes pachydermes qu’ils furent battus, selon le récit des Khmers.

    Le héros de la bataille aurait été un éléphant de Battambang nommé Aphyt. Les Siamois avaient lancé contre les Annamites une troupe de deux ou trois cents éléphants : mais ces prudents animaux n’osaient avancer ou peut-être leurs cornacs ne se pressaient-ils pas trop de s’exposer aux balles annamites, lorsque Aphyt, rendu furieux par la blessure que venait de lui faire un projectile égaré, fondit sur l’armée ennemie. Tous les animaux de son espèce le suivirent. Ils eurent bientôt mis le désordre dans les bataillons annamites : ils saisissaient les hommes avec leurs trompes et les écrasaient en les foulant aux pieds. Bref, la victoire resta aux Siamois ou plutôt à leurs éléphants.

    La paix fut conclue peu de temps après cette affaire. Les cours de Hué et de Bangkok proclamèrent Âng Đuông roi du Cambodge. Ce prince se reconnaissait tributaire des deux puissances, qualifiées officiellement de père et mère du Cambodge. Le nouveau roi établissait à Oudong la capitale de son royaume, 1846. En résumé, ce traité rendait au Siam l’influence qu’il avait perdue sur le Cambodge, il ne peut donc être attribué qu’à sa victoire sur le roi de Cochinchine.

    Il paraît qu’à cette époque un certain courant d’idées rattachait plus volontiers le Cambodge au Siam qu’à la Cochinchine. On a déjà vu plus haut que les chrétiens du Cambodge s’adressèrent à Mgr Florens, du Siam, pour avoir des pasteurs.

    Maintenant c’est Mgr Pallegoix qui, vers 1842, demande à Paris des missionnaires pour le Cambodge. Mgr Cuenot, mis au courant de cette démarche, écrivit alors aux Directeurs du Séminaire : “S’il est venu de Rome quelque bref accordant le Cambodge au Vicaire Apostolique du Siam, envoyez-en une copie, mais s’il n’en existe pas, pourquoi n’avez-vous pas représenté à Sa Grandeur que le Cambodge ne lui appartient pas”.

    L’affaire en resta là. La Mission du Cambodge continua, comme par le passé, à faire partie de la juridiction du Vicaire Apostolique de Cochinchine, puis elle passa à la Cochinchine Occidentale dans le partage dont nous allons parler.


    Mgr DOMINIQUE LEFEBVRE,
    Evêque d’Isauropolis. — Premier Vicaire Apostolique
    de Cochinchine Occidentale et du Cambodge
    1844 - 1852.

    La nouvelle chrétienté de Pinhalu. — Pour se conformer au désir du Pape Grégoire XVI, Mgr Cuenot détacha, en 1844, de son vaste vicariat apostolique, les six provinces de la Basse-Cochinchine pour en former le vicariat de la Cochinchine Occidentale. Mgr Lefebvre, déjà coadjuteur, prit la direction du nouveau vicariat. Il avait pour le seconder dans sa tâche trois prêtres européens : MM. Miche, Duclos et Fontaine, en même temps que 16 prêtres indigènes.

    En 1848 il prit pour coadjuteur M. Miche, qui fut par lui sacré à Lái-Thiêu avec le titre d’évêque de Dansara.

    Avant de porter mître et crosse, le nouvel évêque avait porté la chaîne et la cangue ; dans sa chair étaient encore imprimés les stigmates des coups qu’il avait reçus dans les prisons de Phú-Yen. A son retour de Battambang, il avait été envoyé avec M. Duclos pour ouvrir une mission chez les Sauvages, et c’est en route qu’il avait été pris, mis en prison et torturé. L’issue aurait été probablement le martyre, si la corvette française l’Héroïne n’était venue ouvrir les prisons de Hué et l’en faire sortir lui-même ainsi que ses compagnons de captivité, MM. Duclos, Charrier, Guly et Berneux. Conduit à Singapore, il trouva moyen de rentrer secrètement dans sa Mission et bientôt dans celle du Cambodge que, dans les desseins de la Providence, il devait relever de ses ruines. Voici dans quelles circonstances s’opéra cette résurrection.

    A Bangkok, le nouvel évêque avait connu le dernier survivant des princes cambodgiens. Celui-ci, moitié otage, moitié captif, y vivait assez misérablement. Lorsque l’héritier du trône de Kamphoxa eut recouvré la partie qu’on voulut bien lui donner de l’héritage de ses ancêtres, il projeta de se mettre en relation avec l’Europe, espérant y trouver un appui dans la situation difficile où il se trouvait. Pour y parvenir, il ne vit pas de meilleurs intermédiaires que les missionnaires. Or parmi eux, personne, à son avis, n’était plus apte à remplir cette mission que M. Miche qu’il avait connu à Bangkok. D’ailleurs il ne connaissait guère que lui, et seul M. Miche savait la langue cambodgienne.

    Cependant, pour l’attirer près de lui, il fallait au moins un noyau de chrétienté dans le voisinage de la Cour. La chose paraissait assez facile à créer. Cinq familles de Cambodgiens-Portugais habitaient près de la citadelle de Phnompenh ; six autres habitaient à Cap Rote, au-dessus de Pram-bey-chom ; d’autres enfin étaient épars çà et là ; de plus, plusieurs chrétiens de Battambang, après l’amnistie de 1846, s’étaient fixés à Klang-Sébu, qui n’est autre que Pram-bey-chom. Tous ces chrétiens se groupèrent volontiers sous la protection du roi. ils formèrent ainsi une chrétienté qui prit le nom de Pinhalu, du nom de la province, mais qui fut en réalité établie sur les anciennes limites de la chrétienté de Thonol.

    Mgr Miche au Cambodge. — Le roi députa alors quelques chrétiens pour aller à la recherche de Mgr Miche. Ils découvrirent sa retraite, mais en même temps le trahirent involontairement. Un mandarin et son escorte envahirent aussitôt sa maison. C’était déjà trop tard : le fugitif s’était échappé par une issue secrète, avait gagné Tay-Ninh, puis les villages de la frontière et enfin la Cour du Cambodge.

    Le roi Âng Duông accueillit le prélat avec les plus grandes démonstrations d’affection, l’installa et le combla de ses faveurs royales.

    Tel fut le début de la seconde création de notre Mission. Son premier apôtre était un ouvrier ardent à l’ouvrage, mais un passé de trois cents ans de travail presque infructueux dans ce royaume devait être pour lui un spectacle bien peu réconfortant. Par contre, quelle allégresse et quel encouragement pour lui, s’il avait pu découvrir, dans un avenir de cinquante ans seulement, plus de 40 à 50 églises, petites ou grandes, couvrir la surface du Cambodge. Tant il est vrai qu’on ne doit pas toujours mesurer l’avenir sur le passé.

    Fixé à Pinhalu, Mgr Miche travailla à ramener à des idées chrétiennes et à la pratique des devoirs religieux les pauvres chrétiens du Cambodge. La plupart se prétendaient issus d’illustres familles portugaises, mais ils en avaient presque complètement oublié la langue. Ils ne conservaient plus guère qu’un simulacre de religion. Le nouvel apôtre s’appliqua à instruire ces chrétiens ignorants, et, grâce à la protection du roi, il put sévir même avec vigueur contre certains d’entre eux quand il le fallut. Après deux ou trois ans de travail, la paroisse de Pinhalu se trouva dans un état satisfaisant.

    Création de la Mission du Cambodge. — C’est à ce moment-là que Mgr Lefebvre, songeant lui aussi à satisfaire les désirs du Souverain Pontife qui voulait la multiplication des vicariats apostoliques, détacha de sa juridiction le Cambodge et le Laos pour en faire un vicariat distinct. A ce vicariat fut naturellement préposé Mgr Miche. Sa Grandeur ne reçut ses feuilles de pouvoirs qu’en 1852, et c’est alors seulement qu’Elle put prendre possession de son vicariat apostolique.

    Trois missionnaires : MM. Cordier, Ausoleil et Sylvestre, formaient avec Mgr Miche le clergé de la nouvelle Mission ; quant aux chrétiens, on en monte le nombre à six cents. Plusieurs Annamites, fuyant la persécution, avaient dû déjà sans doute chercher un abri auprès de Mgr Miche, car le nombre des Portugais de Pinhalu et de Battambang ne devait pas atteindre le chiffre de six cents.

    Ici commence la partie contemporaine de l’histoire de notre Mission. Il est à souhaiter que quelqu’un puisse prendre le temps de la tirer au clair, pour l’instruction et même pour l’édification de ceux qui viendront après nous.

    Fin

    J. PIANET
    Miss. Apost. du Cambodge.



    1929/581-590
    581-590
    Pianet
    Cambodge
    1929
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