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Histoire de la Mission du Cambodge (1552-1852) 8 (Suite)

Histoire de la Mission du Cambodge 1552-1852. Mgr LABARTETTE Evêque de Véren. — Huitième Vicaire Apostolique de Cochinchine et du Cambodge. 1799-1822.
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    Histoire de la Mission du Cambodge 1552-1852.
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    Mgr LABARTETTE
    Evêque de Véren. — Huitième Vicaire Apostolique de Cochinchine et du Cambodge.
    1799-1822.

    Mgr Labartette, préconisé évêque de Véren depuis onze ans (1782), n’avait pas encore pu recevoir la consécration épiscopale. Désespérant de pouvoir se rencontrer avec le Vicaire Apostolique, Mgr d’Adran, il prit en 1793, la résolution d’aller se faire sacrer au Tonkin. Quand mourut Mgr d’Adran, Mgr Labartette se trouva également dans l’impossibilité de se rendre auprès du Vicaire Apostolique pour l’assister et recevoir ses dernières volontés. La Haute-Cochinchine et le Tonkin étaient encore au pouvoir des Tay-Son et ces derniers montraient une violence d’autant plus grande qu’ils sentaient le pouvoir s’échapper de leurs mains. Enfin, deux ans plus tard, la Haute-Cochinchine étant retombée sous le sceptre de Gialong, Mgr Labartette put descendre à Saigon et de là il administra tout son vicariat apostolique en pleine liberté, d’action.

    Triste état du christianisme dans le Cambodge proprement dit. — Comme on le voit, aucun lien dans le passé ne rattachait Mgr Labartette à la Mission du Cambodge, cette Mission qui avait tenu autrefois une place si grande dans la vie de ses trois prédécesseurs. D’autre part, presque plus rien non plus ne désignait le Cambodge à l’attention du Vicaire Apostolique. Sur quinze cents chrétiens que la Mission, possédait autrefois, neuf cents avaient été emmenés à Bangkok. Sur les six cents qui s’étaient dispersés dans le Nord du royaume, trois cents seulement avaient pu être groupés à Battambang. Qu’étaient devenus les trois cents autres ? Il n’en est pas question dans les lettres des missionnaires de l’époque. On voit seulement qu’à PhnomPenh, il existait une petite chrétienté de 120 fidèles, chrétienté composée moitié de Cambodgiens et moitié de Cochinchinois ; qu’ils avaient une église ; qu’un prêtre indigène les administrait de temps en temps, mais pas tous les ans ; que le roi Neac-Ang-Chan leur était très favorable, les exemptait de la milice, de l’impôt personnel et des corvées, mais qu’il ne put les protéger que faiblement, quand Minh-Mang, le roi de Cochinchine, son suzerain, se mit à persécuter la religion.

    De la Mission du Cambodge voilà donc tout ce qui restait au Cambodge proprement dit, et encore ce dernier vestige du christianisme dut disparaître en 1834, dans l’invasion siamoise que nous raconterons bientôt.

    Cette lamentable situation commença en 1784, quand les chrétiens de Thonol et de Pram-bey-chom furent dispersés ou emmenés en captivité, elle ne se termina qu’au milieu du XIXme siècle. Cette période nous donne un laps de temps d’environ 70 ans, qu’il est naturel de comparer aux 70 ans de la captivité de Babylone. Après ces 70 ans, Dieu sera de nouveau adoré sur la terre sainte de Pinhalu, mais là comme à Jérusalem, ce ne sera que pour un temps, car le temps approche où l’Evangile pourra être prêché dans toute l’étendue du royaume.

    Situation de la chrétienté de Battambang en 1809. — A Battambang, le centre chrétien, fondé par le P. Jean a Jesu et a administré pendant cinq ans par le P. Langenois, était plus considérable, plus durable, mais il était sans prêtre, c’est-à-dire sans le sel qui conserve les choses de Dieu et leur donne de la saveur. Il paraît que des abus graves s’y étaient introduits. C’est le sujet d’une lettre du P. Rameau, missionnaire au Siam, écrite au P. Liot. Voici cette lettre : “Bangkok, 5 octobre 1809. Par reconnaissance et pour la gloire de Dieu, il faut que je vous fasse part de ce que nous entendons dire de votre Mission du Cambodge. On dit que depuis qu’il n’y a plus de prêtre parmi eux, les mœurs d’un grand nombre ne diffèrent point de celles des gentils. Les religieuses sont presque à bout de patience en attendant un prêtre. Elles sont décidées à aller en Cochinchine ou ailleurs, pour vivre dans un pays où elles puissent avoir la consolation et la nourriture des sacrements et de la parole de Dieu. Quant à vos autres Cambodgiens, il paraît que la privation des sacrements n’en gêne pas un grand nombre. Ces messieurs sont habitués à se passer du prêtre, et cela est d’autant plus dangereux qu’ils font eux-mêmes les offices de l’église dans les grandes solennités, même dans celle du Saint-Sacrement. Pour l’office des morts, ils font entre eux, laïques, tout comme s’il y avait un prêtre. Tout cela est pour plusieurs un sujet de scandale et peut avoir des suites fâcheuses. On dit des deux chrétientés du Cambodge qu’elles ne méritent plus ce nom de chrétientés. Si nos chefs, (les mandarins chrétiens de Bangkok), voulaient dire une parole aux grands mandarins païens, ils auraient bientôt un ordre du roi pour faire venir tous les chrétiens du Cambodge au Siam. Mais nous craignons qu’une lampe s’éteigne en Israël. Nous craignons de perdre un lieu de refuge pour vous et pour nous-mêmes en cas de besoin. Aussi nous ne laissons pas les chefs en parler aux mandarins siamois, afin que vous puissiez vous occuper de ces chrétientés et prendre promptement les mesures les plus efficaces, sinon la vieille Mission cambodgienne sera perdue pour vous”.

    Quelles sont ces deux chrétientés du Cambodge soumises aux mandarins du Siam, dont parle M. Rameau dans la lettre que nous venons de lire ? Peut-être qu’outre les chrétiens de Battambang, il est ici question de la petite chrétienté cambodgienne de Phnom Penh, où le Siam prétendait encore parler en maître.

    Le P. Liot dut sans doute tenir compte des observations de M. Rameau, autant que les circonstances le lui permettaient, car la Révolution Française avait tari en France les sources du Sacerdoce, et la pénurie de missionnaires se faisait violemment sentir en Cochinchine. A défaut de prêtres européens, des prêtres indigènes de Cochinchine allèrent de temps en temps porter les secours de la religion aux quelques fidèles déshérités du Cambodge et à ceux de Battambang. Ces secours étaient insuffisants. D’autre part, que pouvaient bien faire ces prêtres de passage ? Ils ignoraient et la langue portugaise et la langue cambodgienne, les seules qui leur eussent permis de se mettre en communication avec les fidèles qu’ils avaient mission de secourir. On ne sera donc pas étonné que de graves abus se soient introduits dans cette pauvre chrétienté. Une absence moins prolongée de Moïse du milieu des enfants d’Israël y produisit un effet plus désastreux. A vrai dire, j’aime mieux admirer, en voyant que la foi de nos Portugais-Cambodgiens put résister à tant d’épreuves.

    Mort de M. Liot et de Mgr Labartette. — M. Liot, le dernier missionnaire du Cambodge, mourut en 1811, après 35 ans de travail soit au Cambodge soit dans la Basse-Cochinchine. Le Roi de Cochinchine, Gialong mourut en 1820. Mgr Labartette mourut à son tour le 4 août 1823, à l’âge de 77 ans. Il avait eu successivement pour coadjuteurs : Mgr Lelabousse, mort avant d’avoir reçu la consécration épiscopale, Mgr Doussain, sacré évêque d’Adran et mort un an après ; Mgr Audermar, sacré lui aussi évêque d’Adran et mort trois ans après. La mort surprit Mgr Labartette avant qu’il eût pu porter son choix sur un quatrième coadjuteur. On ne pouvait l’accuser d’imprudence, mais l’interrègne qui suivit sa mort fut quand même fort regrettable, car au tyran Minh-Mang qui commençait à régner sur l’Annam, le Tonkin et même sur le Cambodge, il eut fallu pouvoir opposer une autorité plus solide et mieux définie que celle d’un intérimaire. De plus, cet intérimaire n’avait que cinq ans de mission et il succédait par droit d’ancienneté à un prélat qui en avait 35.

    Les funérailles de Mgr Labartette se firent au milieu des pleurs et des sanglots des fidèles qui semblaient conduire le deuil de l’église de Cochinchine. Le caractère particulier de ce digne prélat était une piété très vive et très tendre, une douceur inaltérable qui le faisait comparer à St François de Sales, enfin un abandon complet à la divine Providence. Il s’était occupé tout spécialement de l’œuvre des sœurs indigènes, connues sous le nom d’Amantes de la Croix, ce qui fait que quelques-uns lui en attribuent à tort la fondation.

    Après la mort de Mgr Labartette, les chrétiens du Cambodge, voyant le christianisme près de s’éteindre en leur pays et fortement compromis dans la Cochinchine elle-même, envoyèrent une ambassade à Mgr Florens, Vicaire Apostolique du Siam, pour lui demander au moins un prêtre qui pût les instruire sur les principaux mystères de la religion et les assister dans leurs besoins spirituels. L’évêque leur répondit que la chose n’était pas possible, qu’il n’avait personne avec lui. Il ajouta, pour les consoler, que Dieu aurait sans doute pitié d’eux et qu’il leur accorderait sous peu ce qu’ils demandaient. Ils se retirèrent, versant beaucoup de larmes et plaignant leur sort de ne pouvoir obtenir ce qu’ils étaient venus chercher de si loin et avec tant de travaux. (Lettre de M. Pupier, écrite de Poulo-Pinang, le 6 février 1824, à Lyon. Annales de la Propagation de la Foi).


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    Interrègne de quatre ans : 1823 - 1827
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    Mgr TABERD
    Évêque d’Isauropolis. — Neuvième Vicaire Apostolique
    de Cochinchine et du Cambodge
    1827 - 1840

    A la mort de Mgr Labartette, 1823, M. Thomassin, le plus ancien des missionnaires français, prit la direction provisoire de la Mission. Il mourut un an après, 1824. Il ne restait plus en Cochinchine que MM. Taberd et Gagelin, l’un et l’autre du même départ. M. Taberd étant le plus ancien dans les Ordres, exerça la charge de supérieur en attendant que Rome eût nommé un évêque. Cette nomination se fit attendre trois ans, 1827. Mgr Taberd devint alors évêque d’Isauropolis et Vicaire Apostolique de la Cochinchine et du Cambodge. Il fut sacré en 1830, par Mgr Bruguières, coadjuteur du Siam.

    Situation du Cambodge d’après un compte-rendu des Missions en 1824. — Nous avons de cette époque un compte-rendu des Missions-Étrangères. Voici ce qu’il dit du Cambodge : “Le royaume du Cambodge était autrefois appelé par les Tonkinois Chân-Lap. Ils le nomment maintenant Cǎo-Miên ou Cǎo-Mên. Les Chinois l’appellent Chim-La. C’est le nom tonkinois de Chân-Lap”.

    Le même compte-rendu continue ensuite en s’étendant longuement sur la géographie du Cambodge, sur la situation politique de ce pays, sur les dangers qu’il encourt de la part de ses deux puissants voisins : le Siam au Nord et la Cochinchine au Sud. Enfin ce même compte-rendu dit quelques mots sur la chrétienté de Cancao (Hà-Tiên), chrétienté dont il a été si souvent question dans le cours de cette histoire.

    Le Bienheureux Gagelin dans la chrétienté de Hà-Tiên. — Quand en 1776, Mgr d’Adran, cédant aux instances réitérées du gouverneur de Hà-Tiên, vint s’établir dans ce lieu, il nous dit que le chiffre total des chrétiens réfugiés dans cette principauté était de trois ou quatre mille.

    Après le départ de Mgr d’Adran et la destruction du Collège, par suite du manque de missionnaires et en raison de la grande distance qui séparait Hà-Tiên de Lái-Thiêu, le centre de la Mission, les chrétiens de cette province se trouvèrent plus ou moins délaissés. A l’époque où nous sommes arrivés, voici ce que le Bienheureux Gagelin trouva dans cette province de Hà-Tiên, au cours de deux voyages qu’il y fit successivement.

    Vers la fin de l’année 1828, alors qu’il était au Collège de Lái-Thiêu, des chrétiens, habitant la presqu’île de Camau, partie la plus méridionale de Hà-Tiên, vinrent se plaindre d’être si délaissés que depuis bientôt 9 ans, ils n’avaient vu aucun ministre de la religion, soit missionnaire, soit prêtre indigène.

    Le Bienheureux Gagelin fut aussitôt désigné pour aller porter à ces orphelins les secours de son ministère. Après avoir franchi, dit-il, le fleuve du Cambodge, il entra dans une plaine plus vaste et plus unie que la précédente. Souvent il y rencontrait des habitations de chrétiens, éparses à travers la campagne. Ces pauvres gens étaient ravis de le voir. Pour lui, il les invitait à se rendre à la chrétienté la plus proche et il continuait sa route. C’est ainsi que vers la mi-novembre 1828, il arriva chez les chrétiens dont les délégués étaient allés le trouver au Collège. Leurs extrêmes besoins ainsi que ceux des chrétientés environnantes le touchèrent profondément et il passa environ deux mois au milieu d’eux. La peinture qu’il trace de leur docilité à suivre ses conseils après un si long délaissement est vraiment édifiante. Le biographe du Bienheureux semble dire qu’après avoir terminé ce premier travail d’administration, le zélé missionnaire visita les chrétientés qui forment actuellement les districts de Cù-Lao-Giếng et de Cù-Lao-Tây.

    De retour à Lái-Thiêu, le Bienheureux Gagelin s’y reposa quelques semaines seulement et repartit ensuite pour la Basse-Cochinchine. Suivant ses instructions, il devait s’attacher à l’administration des chrétientés qu’il avait été obligé de négliger lors de sa première visite. Il remonta le fleuve jusqu’à la hauteur de Chấu-Đốc ; puis il suivit le canal qui relie cette ville à celle de Hà-Tiên. En mars 1829, il arrivait dans cette dernière ville. De Hà-Tiên, il dit que c’est une ville considérable, qu’elle est fortifiée à l’européenne et qu’elle possède un port très beau et très, animé. “Je débutai, dit-il, par la visite de deux nouvelles chrétientés voisines de la ville. Elles comptent chacune de 80 à 100 néophytes seulement, mais en retour elles sont très ferventes. Ces pauvres gens n’avaient vu aucun missionnaire depuis trois ans. Mon arrivée au milieu d’eux fut une véritable fête”.

    Après quelques jours passés chez ces chrétiens, le missionnaire s’étant rembarqué, se dirigea vers le sud, et à mesure qu’il arrivait à la hauteur de quelque chrétienté, il descendait à terre pour en faire la visite. C’est ainsi qu’il parcourut toute la côte, depuis la ville de Hà-Tiên jusqu’au cap que l’on désignait autrefois sous le nom de Pointe du Cambodge, sur une longueur d’environ 50 lieues.

    La province de Hà-Tiên se composait alors de tout l’espace compris entre la rive droite du fleuve de Bassac et la mer. Anciennement, elle s’étendait jusqu’au fleuve parallèle. C’est cette dernière partie qui forma, au commencement du XIXe siècle, la province d’An-Gũing ou Chấu-Đốc. Ce sont ces deux provinces, antérieurement réunies sous le nom de principauté de Hà-Tiên, qui furent en 1869, cédées à la Mission du Cambodge.

    Le Bienheureux Gagelin arriva ainsi, en longeant les côtes de la mer, dans les chrétientés dont il avait commencé l’administration dans son voyage précédent, c’est-à-dire les chrétiens de Pointe du Cambodge. “J’y trouvai, dit-il, les enfants très instruits de leur religion, et je pensai qu’un concours produirait un bon effet parmi eux et parmi leurs parents. Lorsque l’occasion nous paraît favorable, nous faisons d’ordinaire dans le cours de notre administration des concours de ce genre et nous en retirons toujours d’heureux résultats”.

    Le missionnaire passa la Semaine Sainte au milieu de ces chrétiens, il revint ensuite à Hà-Tiên en suivant la voie de mer, puis il rentra à Lái-Thiêu. Bientôt après, ses courses apostoliques furent arrêtées dans les prisons de Hué, où il allait cueillir la palme du martyre.

    La chrétienté de Hà-Tiên pendant la persécution. — Après ces deux voyages du Bienheureux Gagelin dans la province de Hà-Tiên, éclata la persécution, de Minh-Mang, persécution qui se poursuivit sous le règne de ses successeurs, jusqu’à l’occupation du pays par les Français. La province de Hà-Tiên se trouva forcément délaissée, autant par le manque d’ouvriers apostoliques que par suite de la difficulté de circuler dans les provinces soumises au roi de Cochinchine.

    Aussi, depuis le Bienheureux Gagelin jusqu’au P. Charles Joly, qui parcourut les contrées voisines du golfe de Siam en l’année 1875, on ne voit pas qu’aucun missionnaire ait paru dans ce pays. D’autre part, dans la liste des pays à visiter, assignés aux prêtres indigènes pendant la persécution, ne se trouve pas signalée la province de Hà-Tiên. Des prêtres indigènes durent cependant y passer, mais d’une manière bien insuffisante,

    Le P. Joly dit avoir rencontré beaucoup de chrétiens égarés, soit isolés, soit par groupe. Il s’en émut vivement, mais il n’eut pas le bonheur de faire passer son émotion chez ceux qui seuls étaient capables de lui fournir les moyens de venir en aide à ces malheureux. La tradition qui reliait ces brebis égarées au troupeau fidèle s’était rompue par un trop long délaissement.

    Le Cambodge sous le protectorat de la Cochinchine pendant le règne de Gialong. — Ainsi que nous l’avons vu précédemment, Neac-Ang-Chan avait succédé en 1797 à son père, Neac-Ang-In, sous le protectorat du roi de Cochinchine. Les trois frères du nouveau roi s’étaient d’autre part retirés à Bangkok, sous l’égide du roi de Siam. Ce dernier résolut de mettre à profit l’occasion qui se présentait de la sorte, pour reprendre sur le royaume khmer une prépondérance qu’il sentait lui échapper de plus en plus. A cette fin, quand ses trois pupilles furent assez grands, il les fit conduire à la cour du roi du Cambodge, avec ordre à Neac-Ang-Chan de donner à ses frères les titres et apanages qui convenaient à leur rang. Neac-Ang-Chan avisa aussitôt le gouverneur de Saigon, qui reçut en même temps de Gialong l’ordre d’envoyer des secours au roi du Cambodge. Les Siamois n’osant pas affronter l’armée annamite, il n’y eut aucune bataille.

    Il en fut de même en 1811, quand de nouveaux troubles éclatèrent au Cambodge, qui mirent de nouveau face à face Siamois et Annamites. Le roi de Siam fut obligé de reconnaître que jamais il ne réussirait à s’emparer du Cambodge, aussi longtemps que le puissant Gialong règnerait en Cochinchine. Le roi Minh-Mang qui succéda à ce monarque n’était pas davantage disposé à lâcher sa proie.

    Le point faible, que cherchait le roi de Siam pour entrer en lutte avec son adversaire, fut donc long à trouver. Il se présenta en 1834.

    Comme l’histoire de cette nouvelle guerre entre le Siam et la Cochinchine est en grande partie l’histoire même de l’épiscopat de Mgr Taberd, nous devons entrer dans quelques détails.

    Persécution en Cochinchine. Les Siamois en profitent pour intervenir et porter la guerre dans ce pays. — Minh-Mang commença par suivre la sage politique de son père, mais au bout de quelques années, quand il fut assuré de la complicité des mandarins, il se révéla ennemi acharné des missionnaires et des chrétiens. En quelques jours, les trois cents églises de la Mission furent par terre. Les dix-huit couvents de religieuses furent dispersés, le Séminaire de Lái-Thiêu, qui comptait alors 28 élèves, fut licencié. Le décret de proscription tomba si soudainement que les chrétiens en furent comme foudroyés. L’effarement avait glacé tous les cœurs, et les missionnaires trouvaient toutes les portes fermées devant eux. Mgr Taberd, contre lequel avait été lancé un mandat d’arrêt, était plus difficile que tout autre à héberger. Aussi le prélat résolut-il, malgré des avis contradictoires, de se réfugier au Cambodge ou au Siam. Trois jeunes missionnaires : MM. Vialle, Cuénot et Régereau, trois prêtres indigènes, quinze séminaristes et un certain nombre de chrétiens devaient l’accompagner. (Au nombre de ces 15 séminaristes se trouvait le Bienheureux Minh. Il était alors âgé de 18 ans. Il accompagna Mgr Taberd jusqu’au Siam, et l’aida à composer son grand dictionnaire). Pour ne pas éveiller l’attention publique, les fugitifs se divisèrent en plusieurs groupes. Mgr Taberd partit le premier avec un seul élève, le 19 février 1833, pendant les réjouissances du premier jour de l’an annamite. Mais arrivé à Châu-Ðốc, sur la frontière du Cambodge, il ne put passer outre, à cause des sévérités de la douane et à cause de l’effroi de ceux qui, en d’autres circonstances, lui eussent prêté un concours très utile. Il fut donc contraint de prendre le canal qui de Châu-Ðốc conduit au port de Hà-Tiên.

    De leur côté, MM. Cuénot et Régereau partirent quatre jours plus tard avec l’intention de se rendre à Phnom Penh par Châu-Ðốc. Mais arrivés dans ce lieu, ils y trouvèrent les mêmes obstacles qu’y avait déjà rencontrés Mgr Taberd. Ils durent prendre comme lui la direction de Hà-Tiên. Parvenus dans cette ville, ils trouvèrent leur évêque installé dans une étable à buffles et furent très heureux de pouvoir partager avec lui ce misérable réduit jusqu’au 5 mars.

    Dans cet intervalle, arriva un prêtre indigène qui connaissait la route du Cambodge et qui se faisait fort de conduire à Phnom Penh l’un des prêtres européens, nommément M. Régereau, peut-être parce que la physionomie de ce dernier l’exposait moins à être reconnu. Les intérêts de nos pauvres chrétiens du Cambodge, si délaissés, ne permettaient pas de négliger cette offre. Mgr Taberd exprima donc à M. Régereau son vœu de le voir suivre le prêtre indigène. Malgré le désir qu’ils avaient tous de rester unis dans l’exil, ils se séparèrent le 6 mars. M. Régereau monta seul à Phnom Penh ; Mgr Taberd avec M. Cuénot fit voile vers Chantaboun. Arrivés dans ce lieu, ils furent fort surpris d’y rencontrer M. Vialle, qui, plus alerte qu’eux, les y avait précédés.

    Tous furent très bien reçus par le roi de Siam. Dans la persécution qui venait d’éclater, ce prince flairait sans doute l’occasion d’avoir bientôt à intervenir dans les affaires de Cochinchine et de pouvoir ainsi lui reprendre le protectorat du Cambodge. Mais il fut mieux servi encore par une révolte qui éclata cette même année dans le royaume de Minh-Mang.

    Ðuyêt, le généralissime des armées de Gialong, bien que païen lui-même, s’était posé nettement en protecteur des missionnaires et des chrétiens. En 1828, quand Minh-Mang préludait par de simples vexations à ses futures cruautés envers les adorateurs du Christ, le généralissime fit tout exprès le voyage de Hué afin de plaider la cause des chrétiens. On connaît l’éloquent début de son plaidoyer. “Comment, prince, s’écria-t-il avec indignation, comment pourrions-nous persécuter les corréligionnaires de ces maîtres d’Europe dont nous mâchons encore, à l’heure qu’il est, le riz entre les dents”. Il termina par ces mots : “Non, tant que je vivrai, le roi ne fera pas cela. Que Votre Majesté fasse ce qu’Elle voudra après rua mort”.

    L’autorité de Ðuyêt était trop grande pour que le roi lui-même pût la mettre de côté sans amener des troubles dans le royaume. Pour le moment, le prince jugea prudent de dissimuler. Mais quatre ans plus tard le généralissime mourait et le tyran demeurait le maître absolu dans son propre royaume. Aussitôt parut son fameux édit de persécution. Bien plus, voulant se venger de celui qui avait eu l’audace de retarder cet édit par son opposition, il fit mettre à la cangue le tombeau de Ðuyêt et fit battre ce même tombeau de cent coups de rotin. Enfin il fit pulvériser les ossements de l’ancien généralissime et en dispersa les cendres à tous les vents en les introduisant dans la gueule d’un canon.

    Les anciens amis et les officiers de Ðuyêt, outrés de tant d’ingratitude, prirent les armes. Ils mirent à leur tête le nommé Khôi et se jurèrent fidélité. En peu de temps, ils se rendirent maîtres de la Basse-Cochinchine. Cette conquête leur fut d’autant plus facile que ce pays avait été jusqu’alors sous la juridiction de Ðuyêt, qui l’avait gouverné en qualité de vice-roi. Les chrétiens recouvrèrent leur liberté ; on les engagea à rappeler le Vicaire Apostolique, afin que lui fussent rendus les honneurs dus à son rang. En même temps Khôi envoyait des émissaires au roi de Siam pour lui demander des secours.

    Mgr Taberd est accusé de faire cause commune avec les Siamois. — Quelques chrétiens, à la tête desquels se trouvait un prêtre indigène nommé Phước, s’y laissèrent prendre. Ils écrivirent à Mgr Taberd une lettre qui fut saisie à la douane. On apprenait en même temps qu’une armée siamoise se préparait à venir au secours des révoltés. Pour tout esprit qui ne juge que d’après les apparences, la chose devenait évidente, c’était Mgr Taberd qui, d’accord avec le roi de Siam, avait tramé toutes ces complications.

    La vérité était tout autre. Mgr Taberd préféra perdre les bonnes grâces du roi de Siam plutôt que de satisfaire les vues politiques de ce prince qui voulait se servir de l’évêque pour attirer à la cause des révoltés les chrétiens de Cochinchine. La vérité, c’est encore que le Bienheureux Marchand, pris par les révoltés et très honorablement traité par eux, ne leur prêta jamais son concours et se refusa constamment à parler aux chrétiens en leur faveur. Tous deux d’ailleurs, ont été suffisamment vengés depuis des fausses accusations dont on les avait chargés. (Voir Louvet et Launay).

    Les Siamois au Cambodge, à Hà-Tiên et à Châu- Ðốc. — Comme on le voit, le roi de Siam était bien servi par les circonstances, dans cette querelle qu’il cherchait depuis si longtemps au roi de Cochinchine. Il ne put rien obtenir, il est vrai, de Mgr Taberd pour recommander sa cause aux chrétiens du pays. Les mandarins chrétiens Portugais de Sainte Croix et de la Conception eurent beau solliciter, pleurer, crier, disant qu’il y allait de leur vie dans cette affaire, rien n’y fit. Mais l’évêque du Siam, Mgr Florens, crut devoir, pour le bien de la paix, acquiescer aux désirs du roi qui demandait un aumônier pour ses soldats chrétiens. M. Clémenceau fut désigné à cet effet. Mgr Florens se trompa, dit nettement M. Cuénot, dans une de ses lettres, mais, en même temps, il fait l’éloge de la bonté de ce saint évêque et il ajoute que M. Clémenceau était un charmant confrère.

    Le chef de l’expédition était un fameux guerrier que les Cambodgiens désignent sous le nom de Bodin. Quatre ans auparavant, ce même général avait fait la conquête du Laos et en avait réduit la capitale, Ventiane, ville renommée depuis des siècles. Une armée de terre, forte de 40.000 hommes, envahit le Cambodge, s’en empara sans rencontrer de résistance et en chassa le roi qui dut s’enfuir à Vinh-Long. Une autre armée, forte de 30.000 hommes, descendant par la voie de mer, alla débarquer à Hà-Tiên dont elle s’empara. Les deux armées, celle de terre et celle de mer, opérèrent alors leur jonction à Châu-Ðốc. Les Siamois, tout à la joie d’un si beau succès se débandèrent alors et se mirent à piller le pays dont ils se croyaient les maîtres. Mal leur en prit, car les Annamites revenus d’un moment de surprise, tombèrent sur les pillards et les chassèrent honteusement.

    Les Siamois battirent en retraite dans la direction de Phnom Penh, de Pursat et de Battambang. En dépit de leur défaite, ces fuyards purent traîner avec eux un riche butin et plusieurs milliers de captifs : Cambodgiens, Malais et Chinois. En même temps que ces captifs proprement dits, les Siamois emmenèrent un certain nombre d’Annamites chrétiens. En effet, les chrétiens annamites des provinces de Hà-Tiên et de Châu-Dốc, apprenant que dans le camp des Siamois il y avait des chrétiens avec un aumônier, accoururent s’y réfugier pour se mettre à l’abri contre la persécution dont ils étaient menacés dans leur propre pays. Quant au sort qui fut fait à ces chrétiens annamites, il fut bien différent selon que l’on entend le récit de M. Clémenceau ou bien celui de M. Cuénot.

    Quand les Siamois, battus, mais chargés butin, eurent évacué le royaume du Cambodge, le pays tout entier passa sous la domination des Annamites. Il fut alors annamite autant qu’il est français de nos jours. Cet ancien royaume paraissait si bien réduit à néant dans l’appréciation des missionnaires, qu’on lit dans une lettre du Bienheureux Gagelin : “Les anciens royaumes du Cambodge et du Champa....”

    Etat religieux du Cambodge en 1833. — Nous avons déjà dit qu’à cette époque, il ne restait plus au Cambodge que de bien rares débris du christianisme. Ce n’était certainement pas sous le protectorat de Minh-Mang que ces débris épars allaient pouvoir reprendre vie. On se souvient également qu’au début de l’année 1833, M. Régereau se sépara de Mgr Taberd et de M. Cuénot pour monter à Phnom Penh en compagnie d’un prêtre indigène. — Parti de Hà- Tiên le 6 mars, il arriva à Phnom Penh le 11 avril, après avoir échappé à bien des dangers. Lorsqu’il fut à Phnom Penh, on alla annoncer son arrivée au roi Néac-Ang-Chan et on lui demanda pour lui la permission de pouvoir demeurer parmi les chrétiens de cette ville. Le prince accorda de bon cœur la permission que l’on sollicitait de lui, il témoigna même le désir de voir le Père, mais la crainte des mandarins Cochinchinois, qui se trouvaient dans la ville pour veiller à la sûreté du roi, mit un obstacle à cette entrevue. Mgr Taberd raconte même que M. Régereau, caché dans ses états, lui fut à maintes reprises demandé par les Cochinchinois. Ces derniers voulaient à tout prix obliger le prince à leur livrer le missionnaire. Pour se tirer d’affaire, dit Mgr Taberd, le roi nia la présence du Père dans son royaume. C’est ainsi que le P. Régereau put, pendant plus de huit mois, se maintenir au Cambodge.

    Dans une lettre qu’il adressa lui-même aux Directeurs du Séminaire de Paris, il raconte de la manière suivante la façon dont il quitta ce lieu. Sa lettre est datée du 1er mars 1834. Ce qu’elle raconte est du nouvel épisode de la guerre portée par les Siamois dans le royaume du Cambodge et sur le territoire de la principauté de Hà-Tiên.

    “J’étais à Nam-Vang à Pâques de l’année dernière, j’y fus même assez tranquille et je pus faire toutes les cérémonies de la Semaine Sainte. Le dimanche du Bon Pasteur, je baptisai une adulte cambodgienne. Le calme dont je jouissais ne dura pas longtemps. Le 1er janvier de l’année suivante, à 7 heures du matin, on accourut m’apporter la nouvelle que les Siamois arrivaient à Nam-Vang. Dans un instant, le bruit de leur approche est répandu de tous côtés. On s’alarme, on se presse, chacun prend avec soi le plus nécessaire, abandonnant tout le reste, pour se sauver sur les barques. Bientôt on annonce que le roi du Cambodge a pris la fuite vers Châu-Dốc, chacun veut le suivre. Les Siamois s’étaient emparés de toutes les richesses du roi, de celles des mandarins et de celles du peuple de la ville pour les transporter d’abord à Battambang et ensuite au Siam.

    “Nous prîmes alors la fuite, comme tout le monde, dans la direction de Châu-Dốc. Chemin faisant, nous fûmes remarqués par des gens de guerre qui, ayant vu parmi nous quelques Cochinchinois, voulaient nous massacrer tous. Mais, grâce à Dieu, l’un de ces hommes persuada aux autres d’attendre au lendemain matin pour nous livrer et nous conduire à Châu-Dốc. Le lendemain, je me présentai moi-même aux Siamois qui me reçurent avec politesse. J’attestai que les Cochinchinois qui me suivaient étaient des chrétiens de Nam-Vang qui fuyaient çà et là et que les Siamois n’avaient rien à craindre de la part de ces pauvres gens. Enfin, après avoir exigé de nous une somme d’argent, on nous intima l’ordre de nous retirer. Nous remontâmes la rivière pendant trois jours, après lesquels un mandarin arriva, nous disant qu’il avait l’ordre de rappeler le peuple fugitif à Nam-Vang, qu’ainsi nous pouvions le suivre en toute assurance. Il conduisait déjà une trentaine de barques auxquelles nous nous joignîmes. Un médecin chrétien de Battambang, qui avait suivi à Nam-Vang l’armée d’invasion, alla annoncer notre arrivée et revint nous dire que les mandarins siamois ordonnaient aux deux prêtres et aux chrétiens cochinchinois de passer à Battambang. Il fallut se soumettre à cet ordre. Les Cambodgiens seuls eurent la permission de rester à Nam-Vang. Arrivé à Battambang, une barque de chrétien vint à ma rencontre. Le 18 février, j’allai visiter le grand mandarin du lieu pour lui demander la permission d’habiter près de l’église avec les chrétiens cochinchinois, au nombre d’une cinquantaine, ce qu’il nous accorda sans rien exiger, car je ne pouvais rien lui offrir. L’église était dans le plus mauvais état. On s’empressa de la réparer et de nous faire deux cabanes, une de chaque côté. Nous y chantâmes le Te Deum en actions de grâces d’avoir été délivrés d’un aussi grand nombre de dangers.

    “Les chrétiens de cet endroit n’avaient pas été administrés depuis six ans et n’avaient pas vu de missionnaire européen depuis quarante ans. Ils sont environ deux cents. Il y a un couvent de religieuses. C’est la plus ancienne communauté du vicariat apostolique de Cochinchine. Mais cette communauté tombe, il n’y a plus que trois vieilles religieuses.

    “Le 25, quelques chrétiens, qui étaient allés faire la guerre en Cochinchine, arrivèrent sains et saufs. Chose bien extraordinaire, de tous les chrétiens qui étaient à l’armée du Siam, pas un n’a été tué dans les combats. Maintenant les Siamois reculent. Forcés d’abandonner Châu-Dốc, ils ont brûlé Nam-Vang dans leur retraite.

    “Je ne sais combien de temps nous resterons ici, car on parle de nous enfermer dans la forteresse de la ville où nous périrons de faim ou par la peste. Cependant les Cochinchinois poursuivent les Siamois et s’ils arrivent inopinément jusqu’ici, c’en sera fait de moi et de mes pauvres chrétiens. Que la volonté de Dieu s’accomplisse en tout”.

    D’après cette lettre, il ressort que depuis M. Liot, qui fit à Battambang un voyage d’administration en 1797, jusqu’à M. Régereau en 1834, aucun missionnaire ne parut à Battambang. Une autre constatation plus agréable, c’est l’étonnante persévérance dans leur vocation des religieuses métis cambodgiennes de M. Levavasseur. Un si bel exemple fait regretter que depuis cent ans, nos chrétiens cambodgiens ne nous aient pas donné d’autres vocations religieuses.

    Mort de M. Régereau et de Mgr Taberd. — Les Annamites, vainqueurs des Siamois, ne poursuivirent l’ennemi que jusqu’au fort de Battambang et M. Régereau put ainsi rejoindre à Bangkok ses compagnons d’exil, Mgr Taberd et M. Cuénot. Toute sa vie ne fut qu’un laborieux pèlerinage que notre nécrologe résume ainsi : “En 1842, dans le golfe du Bengale, entre Calcutta et Pinang, F. Régereau, du diocèse du Mans, presque toujours en chemin depuis 18 ans, à cause de la persécution qui désolait la Cochinchine. Il s’enfuit deux fois de cette Mission à laquelle il appartenait, alla à Manille, à Macao, à Singapore, à l’île de Haïnan, au Tonkin, au Cambodge, au Siam, au Collège de Pinang, au Bengale et mourut dans un naufrage”.

    M. Cuénot, qui séchait sur pied, selon l’expression de son évêque, d’être sans ministère, demanda la permission d’aller à Battambang pour, de là, s’ouvrir une voie vers le Laos, mais la mort de M. Mialon empêcha son départ. Il prit alors du ministère dans la paroisse de Chantaboun. On peut voir son nom sur les registres des baptêmes de cette chrétienté.

    Quant à Mgr Taberd, son séjour à Bangkok ne fut pas de longue durée. Venu au commencement de l’année 1833, il se retira un an après. Devenu odieux au roi de Siam à cause de son peu de complaisance au sujet de la Cochinchine, il ne pouvait rester au Siam. Odieux également aux Annamites, à cause de sa complicité supposée avec le roi de Siam, dans la guerre qui venait d’avoir lieu, il n’avait plus l’espoir de travailler utilement pour sa chère Mission au milieu de la tempête qu’elle traversait. Faisant taire tout sentiment d’amertume, il résolut franchement de mettre au poste du commandement un missionnaire moins compromis que lui. Son choix se porta sur M. Cuénot. Sans plus tarder il passa au Collège de Pinang où il le sacra son coadjuteur.

    Mais là encore des préventions suivirent Mgr Taberd, préventions qui furent poussées jusqu’à ce point que MM. les Directeurs de Paris lui retranchèrent son viatique, à lui ainsi qu’à M. Régereau. Mgr Cuénot, nouvellement sacré et rentré dans sa Mission, prit la défense de son évêque. Il écrivit dans ces termes aux Directeurs : “Il ne faut pas que vous pensiez que cette mesure est nécessaire pour les faire rentrer dans leur Mission. MM. Jaccard et Delamotte pensent comme moi qu’il n’est pas encore expédient que Sa Grandeur revienne”.

    Pour éviter sans doute toute nouvelle complication, Mgr Taberd se retira à Calcutta. Il y employa le reste de ses jours à la composition d’un dictionnaire latin-annamite et annamite-latin. Cet ouvrage est regardé par tous les savants comme très remarquable. Pendant longtemps, il perpétuera parmi nous un ministère qu’il coûta tant à Mgr Taberd de quitter avant le temps.

    Ce prélat mourut à Calcutta le 31 juillet 1840, loin de sa Mission, loin de ses confrères et par conséquent dans l’amertume de l’exil.

    (A suivre) J. PIANET
    Miss. Apost. du Cambodge.



    1929/517-532
    517-532
    Pianet
    Cambodge
    1929
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