Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Histoire de la Mission du Cambodge (1552-1852) 7 (Suite)

Histoire de la Mission du Cambodge 1552-1852.
Add this
    Histoire de la Mission du Cambodge 1552-1852.
    ____
    Mgr Labartette coadjuteur. — On ne doit pas oublier que le vicariat apostolique de Mgr d’Adran se composait de la Haute, de la Moyenne, de la Basse-Cochinchine et du Cambodge, c’est-à-dire des quatre missions actuelles : de la Cochinchine Orientale (Quinhon), de la Cochinchine Septentrionale (Hué), de la Cochinchine Occidentale (Saigon) et du Cambodge. Mgr d’Adran, voyant que malgré ses désirs, il ne pouvait se mettre en rapport avec la Haute ni et avec la Moyenne-Cochinchine, fit choix en 1782, d’un coadjuteur en la personne de Mgr Labartette. Ce dernier devait succéder à Mgr d’Adran à la tête du vicariat et pour le moment, il prenait de fait la direction de cette partie de la Mission que ce prélat ne pouvait atteindre efficacement dans son administration. Le nouveau coadjuteur portait le titre d’évêque de Veren. Il ne put être sacré qu’au bout de onze ans, en 1793, encore dut-il aller chercher la consécration épiscopale au Tonkin. Trois confrères : MM. Halbout, Longer et Darcet travaillaient sous ses ordres avec l’aide de quelques prêtres indigènes. Quant à la Basse-Cochinchine, elle était surtout administrée par les religieux franciscains, selon la division qu’en avait faite Mgr de la Beaume, quarante ans auparavant.

    Fuite de Mgr d’Adran au Cambodge. — Tranquille de ce côté, Mgr d’Adran aspirait à reprendre le chemin du Cambodge, car la fortune avait entièrement tourné du côté des rebelles Tây-sơn. Le prélat, irrémissiblement compromis à leurs yeux par ses relations avec le souverain légitime, fut forcé d’évacuer le pays avec ses missionnaires et le Collège. Il ne laissa en Cochinchine que trois prêtres indigènes et un Père espagnol, le P. Ferdinand Odemilla qui, malgré les instances de l’évêque, s’obstina à rester dans le pays. Il possédait un vieux laissez-passer du chef des rebelles et croyait qu’avec ce papier il n’avait rien à craindre d’eux. Mal lui en prit de s’être fié à ces bandits : il fut arrêté dans la paroisse de Cai-nhum où il résidait, ramené à Saigon la cangue au cou et décapité avec son catéchiste dans la chrétienté de Chợ-Quán. après une captivité d’un mois. “Ce bon Père, dit Mgr d’Adran, tout exténué par la maladie, reçut sans se troubler le coup qui termina ses jours et qui lui ouvrit la carrière d’une véritable vie”. Ce religieux passa quelque temps au Cambodge, et c’est à ce titre que nous relatons sa fin. On dit de lui que c’était un religieux bon et pacifique, qui vivait en bonne harmonie avec les missionnaires français.

    En administrateur habile, Mgr d’Adran avait prévu la crise qui l’emporterait et il avait pris la précaution d’envoyer en avant des bateaux chargés de riz et d’autres provisions nécessaires à sa subsistance et à celle de son nombreux personnel. Peut-être même qu’en envoyant un an auparavant M. Liot à Thonol remplacer M. Faulet, Mgr d’Adran avait l’intention de préparer d’avance ce changement de domicile, changement qui depuis longtemps était dans ses plans. Deux religieux franciscains plus prudents que le P. Odemilla suivaient le Vicaire Apostolique. On était au mois de mars 1782.

    Mgr d’Adran était à peine arrivé un peu au-dessus de Phnompenh et venait d’entrer dans la rivière de Tonlé-Sap, qui mène à la résidence royale, quand il fit la rencontre de MM. Liot et Langenois qui fuyaient eux-mêmes la guerre du Siam. M. Langenois dirigeait la chrétienté de Pram-bey-chom depuis la mort de M. Levavasseur, et M. Liot celle de Thonol. Tous deux avaient dû abandonner leurs églises, ils se trouvaient avec leurs chrétiens à une journée de la cour. La famine était grande alors au Cambodge; si Mgr d’Adran n’avait pas eu soin d’envoyer des vivres avant l’arrivée des rebelles, jamais lui et son personnel n’auraient pu y subsister. Force leur fut donc de rester sur place, entassés dans des barques, pendant six longues semaines. Au bout de ce temps les Siamois évacuèrent le pays, mais ils avaient tout pillé et ruiné sur leur passage. Quand les chrétiens rentrèrent chez eux à Pram-bey-chom et à Thonol, ils ne trouvèrent ni églises ni habitations, tout avait été la proie des flammes. Il fallut donc rebâtir à la hâte pour se mettre à l’abri du soleil et des pluies qui allaient commencer.

    Cependant tous avaient la vie sauve, ce qui est d’ordinaire la suprême consolation dans tout désastre. C’était aussi la leur, quand tout à coup le ciel s’assombrit de nouveau et l’orage se présenta plus menaçant que jamais sur le point opposé de l’horizon. Les Tây-Sơn, vainqueurs et maîtres en Cochinchine, arrivaient à leur tour sur la frontière méridionale du Cambodge. Ils voulaient faire reconnaître par le roi et par les mandarins leur protectorat sur ce royaume. Le premier ordre que donna le chef des rebelles fut de lui livrer tous les Annamites qui s’étaient réfugiés au Cambodge. Cet ordre fut exécuté avec la dernière rigueur. Grande fut l’inquiétude de la petite troupe apostolique, surtout celle de Mgr d’Adran. Il avait en effet à sa suite plus de quatre-vingts Cochinchinois, tous connus des mandarins du Cambodge.

    La Providence leur vint en aide et les délivra. Voici comment ils furent sauvés ; un homme malintentionné, croyant faire sa cour aux rebelles, vint leur dénoncer qu’un évêque et deux Pères, nouvellement arrivés de Cochinchine, avaient avec eux plus de cent Cochinchinois déguisés en Portugais, qu’il connaissait le lieu où ils étaient cachés et qu’il était prêt à conduire les soldats dans ce lieu. Fort heureusement, le chef de la troupe auquel s’adressa cet homme était lui-même chrétien. Il rejeta avec indignation la déclaration qui lui était faite de la sorte et fit avertir l’évêque de cacher les Cochinchinois pendant quelque temps. Il ajouta que bien que, le chef des rebelles passât pour être chrétien, il ne fallait pas se fier à ce qu’on en disait, que ce chef n’avait pas la foi, qu’il était également l’ennemi de la religion et celui des idoles. En conséquence, on s’empressa de distribuer les Cochinchinois chez les chrétiens Portugais et le péril fut en partie conjuré.

    Fuite du côté du Laos. — Quant à Mgr d’Adran, il s’en fut chercher un endroit plus solitaire dans la partie supérieure de la rivière de Tonlé. “Pour faire oublier ma présence au Cambodge, dit-il, j’allai me cacher avec mes écoliers et le reste de mes gens, dans le plus affreux désert. Mes bateaux me suivirent dans les sinuosités inconnues de la rivière”. Quel est cet affreux désert, et quelles sont ces sinuosités inconnues de la rivière, où s’enfonça Mgr d’Adran ? Les PP. Louvet et Launay disent qu’il remonta le fleuve jusqu’au Laos. Il est probable qu’il ne fit que remonter le Stung Chinit ou plus probablement le Stung Seng, un arroyo de Kpg-Thôm, autant que le lui permit la crue des eaux, avant la fête de Saint Pierre. Quand il apprit que les rebelles avaient quitté le Cambodge pour retourner en Cochinchine, soutenir la fortune qui déjà semblait vouloir leur échapper, Mgr d’Adran redescendit avec le Collège et ses gens. Il alla rejoindre ses confrères de Thonol et de Pram-bey-choni et put mettre enfin le pied à terre afin de prendre son logement dans une nouvelle habitation qu’on avait eu soin de lui préparer.

    Cependant, loin de quitter le Cambodge, la famine allait toujours en grandissant dans ce pays. Le riz était si rare qu’on ne pouvait plus s’en procurer, même avec de l’argent. D’autre part, les provisions qu’avait apportées le prélat en venant de la Cochinchine étaient sur le point de s’épuiser. Ajoutez à tout cela qu’une guerre intestine des plus acharnées éclatait de toute part au Cambodge, guerre dont le signal avait été marqué par le massacre des plus hauts mandarins. Cette terre était donc bien loin d’être le lieu de repos que cherchait Mgr d’Adran. Mais ce lieu où donc le trouver en ces temps de troubles ? La Providence qui veillait amoureusement sur Mgr d’Adran et sa troupe d’élite allait y pourvoir encore une fois.

    Retour en Cochinchine. — Vers le mois d’octobre, parvint à la cour du Cambodge la nouvelle que le roi de Cochinchine était rentré dans les basses provinces de son royaume et qu’il avait repris Saigon. L’évêque partit aussitôt. Il put célébrer solennellement à Mặc-Bắt la fête de la Toussaint. Cette fois, M. Liot l’accompagnait, qui désormais ne le quittera guère dans ses pérégrinations sur la terre de Cochinchine. Il sera pour lui l’ami fidèle, le sage conseiller. Le prêtre adoucira chez le prélat les amertumes de l’adversité et même les dégoûts de ce que le monde est convenu d’appeler prospérité, dans la vie si mouvementée du vaillant évêque.

    Le second séjour de Mgr d’Adran au Cambodge avait duré de mars à octobre 1782, c’est-à-dire l’espace de sept mois. Pour accomplir ce que lui demande la Providence, de multiples pérégrinations lui restent encore à faire, mais il ne reparaîtra plus au Cambodge. Pour demeurer dans le cadre de cette histoire, nous ne devons donc plus l’accompagner qu’à grands pas, dans les diverses étapes de cette dernière partie de son existence.

    Ce voyage de Mgr d’Adran en Cochinchine fut organisé comme l’eût été pour lui une visite pastorale, et celui de ses missionnaires, comme l’eût été une visite d’administration. Mặc-Bắt fut cette fois le centre des opérations. Là, s’était célébrée solennellement la fête de la Toussaint en 1782. Là aussi, cinq mois et demi plus tard, ils devaient célébrer ensemble la fête de St Joseph, avant de reprendre ensemble le chemin de l’exil. En effet, selon que Mgr d’Adran l’avait pressenti, le roi de Cochinchine n’avait pu tenir contre une nouvelle descente des Tây-Sơn. Il dut prendre la fuite après une lutte désespérée de dix mois. Il ne lui restait plus que 700 hommes, un grand bateau délabré et quinze barques. De plus, il manquait de vivres et ses gens en étaient réduits à fouiller dans les bois pour y déterrer des racines sauvages.

    Quant à Mgr d’Adran, il ne savait lui non plus où se réfugier avec le Collège et ses missionnaires, car tous les pays environnants étaient ravagés par la guerre. La Basse-Cochinchine était pour la troisième fois tombée au pouvoir des rebelles. Le roi du Cambodge, victime d’une révolte, avait été emporté par l’orage jusqu’à Bangkok. Partout le trouble et les horreurs de la guerre. Il n’y avait plus que la mer de libre. Il s’y réfugia. Pendant deux ans, ce furent les îles du golfe de Siam qui servirent de refuge aux misérables débris de la Mission de Cochinchine.

    Les deux Pères Franciscains compagnons de Mgr d’Adran se séparent de lui. — Au départ, la suite de l’évêque se composait de M. Liot, des deux missionnaires Pères Franciscains de Manille, les mêmes qui déjà l’avaient accompagné dans sa fuite au Cambodge, d’un prêtre indigène et du Collège. Peu de temps après, les Pères Franciscains crurent avoir trouvé dans un bateau en partance pour Manille une belle occasion de rentrer en leur couvent. Leur intention, dit-on, était aussi de s’adresser au gouverneur des Philippines pour en obtenir du secours ; mais finalement, ils furent heureux de trouver de nouveau au Cambodge un refuge contre les Tây-Sơn qui s’étaient mis à leur poursuite.

    On verra plus loin leur odyssée. On verra également comment Dieu se servit de l’un d’eux pour sauver et grouper les restes dispersés de la Mission du Cambodge. Quant à M. Liot, il dut quitter le Vicaire Apostolique pour s’installer avec le Collège à Chantaboun, au royaume de Siam. Mgr d’Adran resta donc seul avec le prêtre indigène Paul Nghi qui, par la faveur dont il jouira plus tard à la cour, devait rendre à la Mission des services signalés.

    Rencontre de l’évêque et du roi de Cochinchine. — Ce fut en ces circonstances que Mgr d’Adran fit la rencontre du roi de Cochinchine. Ce malheureux prince était alors avec ses gens sur le point de succomber sous le poids de la misère et des privations. On se rappelle que, sept ans auparavant, le prélat avait déjà sauvé la vie à l’infortuné monarque en le cachant pendant un mois dans sa maison de Hà-Tiên. Ce fut encore lui qui le sauva dans cette circonstance. Bien que très gêné lui-même, puisqu’il tenait la mer depuis plus de dix mois, il partagea avec le prince les dernières cuillerées de riz de la Mission et lui sauva la vie. Il fit plus, il lui proposa d’aller en France réclamer pour lui le secours de ses propres compatriotes. L’affaire fut décidée en principe, mais, prince difficile à décourager, le jeune roi de Cochinchine voulait, avant de la mettre à exécution, tenter encore une fois la fortune de ses armes. Ce ne fut qu’au bout d’un an d’essais toujours couronnés d’insuccès, que le prince infortuné confia son fils à Mgr d’Adran et le chargea officiellement de conclure en son nom un traité d’alliance avec le roi de France, Louis XVI. Cette année d’indécision, Mgr d’Adran la passa dans l’île de Poulo-Way. “Cette île, écrivait-il quelque temps après, a environ une lieue de long sur une demi-lieue de large, et on peut la regarder à tous égards comme un endroit enchanté. Si je ne me croyais destiné à beaucoup d’autres travaux pour l’expiation de mes péchés, je serais heureux d’y passer le reste d’une vie qui, après tant de travaux, aura vraisemblablement un triste dénouement”. Ce fut là qu’il traduisit les Quatre Fins de l’homme et les Méditations de Dupont. Il partit pour la France à la fin de 1785.

    Il est temps maintenant d’expliquer pourquoi le Cambodge, qui jusqu’à présent avait été le refuge des persécutés, n’avait pu, cette troisième fois, donner l’hospitalité à Mgr d’Adran.

    Le roi du Cambodge était alors Neac-Ang-In, arrière-grand-père de notre roi actuel. Il avait commencé son règne juste au temps où Gialong, en Cochinchine, montait sur le trône et à l’époque où débutait dans l’épiscopat Mgr d’Adran. Il n’avait que huit ans et se trouvait donc encore sous la tutelle. Il héritait d’un trône vermoulu que le moindre choc pouvait jeter à terre. Au sud du royaume, l’Annamite avait fini par s’implanter si bien dans le Bas-Cambodge que déjà ce pays ne portait plus d’autre nom que celui de Basse-Cochinchine. Au nord, les Siamois s’étaient emparés successivement de Korat, de Souren, de Koukan ; ils épiaient l’occasion d’annexer également Angkor et Battambang. A l’intérieur, c’était le désarroi et, comme toujours, au Cambodge, chaque membre de la famille royale cherchait à tirer profit du désordre occasionné par la minorité du souverain soit tour revendiquer des droits plus ou moins fondés, soit pour venger des injures personnelles.

    Nous avons vu précédemment comment le roi de Cochinchine, exalté par ses premiers succès, avait eu l’habileté d’intervenir en faveur du jeune roi cambodgien, et comment, de son expédition, il avait remporté le titre de suzerain du Cambodge. On était alors en 1778. En 1780, le roi de Siam envoya un corps de troupes contre Neac-Ang-In, roi du Cambodge. Ce prince fit aussitôt appel à son nouveau suzerain, le roi de Cochinchine. Les Annamites accoururent au-devant des Siamois et s’avancèrent jusqu’à Lovek. Ils n’eurent pas à livrer combat. Le chef de l’expédition siamoise, ayant appris que le roi de Siam avait emprisonné sa femme et ses enfants, au lieu de combattre les Annamites, fit alliance avec eux, repartit incontinent pour Bangkok, assassina le roi de Siam et prit sa place. Ce général est l’ancêtre du roi actuel de Siam. C’était un allié de plus pour le roi de Cochinchine. Celui-ci s’efforça d’en tirer profit.

    Battu par les Tây-Sơn, il appela à son aide ses nouveaux alliés du Siam. Ceux-ci ne se firent pas prier, ils accoururent aussitôt à travers le Cambodge, et ne manquèrent pas cette occasion de piller les sujets de Neac-Ang-In. Ils pouvaient le faire d’autant plus impunément que cet infortuné prince n’avait plus rien à espérer du côté de son protecteur, le roi de Cochinchine, puisque ce dernier se trouvait lui-même réduit à la nécessité d’appeler les Siamois à son secours.

    C’est au cours de cette invasion siamoise que furent saccagées les deux chrétientés du Cambodge, Thonol et Pram-bey-chom, et que furent détruites toutes les fondations qu’avaient faites Mgr Piguel et M. Levavasseur. C’est devant cette invasion que fuyaient MM. Liot et Langenois, quand ils rencontrèrent Mgr d’Adran, en fuite lui-même vers le Cambodge.

    Les choses allaient de mal en pis pour le malheureux roi Neac-Ang-In. Son protecteur, le roi de Cochinchine, fuyait devant les Tây-Sơn, et les Siamois ne lui pardonnaient pas de leur avoir préféré les Annamites. A l’intérieur, le brigandage et l’indiscipline, qu’attisaient en secret les Siamois, rendaient le pays inhabitable. Finalement, l’orage monta tellement qu’il emporta jusqu’à Bangkok le prince Neac-Ang-In. Les uns disent qu’il s’y retira librement pour compléter son éducation ; les autres affirment qu’il y fut retenu comme prisonnier par le roi de Siam, et qu’un administrateur siamois fut envoyé au Cambodge. Mgr d’Adran dit positivement, dans une de ses lettres, que le roi du Cambodge fut enlevé par les Siamois. En supposant que ces derniers agirent en hommes avisés et qu’ils mirent des formes dans cet enlèvement, les deux versions peuvent très bien se concilier.

    Annexion de Battambang et d’Angkor. — L’anarchie régnait donc au Cambodge, et ce ne sera que plus tard, sous la domination française, que le pays parviendra à se relever des ruines qui furent alors accumulées. Ce fut pendant les premières années de cette longue période de troubles que le roi de Siam mit la main sur la province de Battambang et sur celle d’Angkor. C’est dans cette dernière province que se trouvent les ruines merveilleuses de l’ancienne capitale du royaume. Comme le droit du plus fort donnait au roi de Siam plein pouvoir sur le royaume entier, ce prince crut sans doute faire acte de modération en ne s’en adjugeant qu’une partie seulement. Plus tard, les rois de Cambodge ne cessèrent jamais de protester contre cette annexion ; c’est par ses revendications à ce sujet, que la reine, mère du roi Norodom, s’est acquis’ une grande réputation d’intelligence et de patriotisme.

    De longues négociations ont eu lieu à ce sujet entre la France et le Siam, négociations qui ont abouti, en 1907, par le retour au Cambodge des provinces de Battambang et d’Angkor.

    Captivité des Pères Franciscains. — Pendant que l’orage s’abattait sur le Cambodge, que devenaient dans ce pays les chrétiens et leur pasteur, M. Langenois ? On se souvient que Mgr d’Adran avait laissé celui-ci seul à Pram-bey-chom et à Thonol pour diriger ces deux postes. M. Liot et lui, ainsi que deux Pères Franciscains reprirent le chemin de la Cochinchine. M. Langenois était seul depuis un an, quand, à là fin de décembre, il vit arriver vers lui ces deux Franciscains qui cherchaient de nouveau un refuge contre l’ennemi. On sait déjà qu’ils avaient pris la mer avec Mgr d’Adran pour échapper aux Tây-Sơn, et qu’ayant rencontré un bateau en partance pour Manille, ils avaient tenté par cette voie de rentrer dans leur couvent. Mais le 13 août de cette même année 1783, ils furent pris par ceux qu’ils fuyaient, dépouillés de tout et emmenés à Saigon. Là, ils purent avec une liberté relative exercer leur saint ministère auprès des chrétiens, puis, accusés on ne sait de quoi, ni pourquoi, ils furent sans façon chargés d’une lourde cangue et mis à la torture. Ils allaient avoir le même sort que le P. Odemilla, quand les chrétiens leur sauvèrent la vie. Des présents abondèrent que ceux-ci firent aux juges pour obtenir la délivrance des prisonniers. Finalement, la lourde somme de 1500 ligatures ayant été versée à ces mêmes juges, ceux-ci finirent par reconnaître l’innocence des Pères. Un écrit en bonne et due forme leur fut délivré, qui les déclarait solennellement en bon état de conscience. Devenus libres ils se retirèrent au Cambodge.

    M. Langenois et les chrétiens Portugais prisonniers au Siam. — En même temps que ces deux Pères Franciscains, se trouvait chez M. Langenois un jeune prêtre indigène nommé André Tôn. Au départ du Vicaire Apostolique, ce Père avait reçu l’ordre de se tenir soit à Sadec, soit dans tout autre lieu proche de la frontière du Cambodge, afin de pouvoir se réfugier dans ce pays à la première alerte. C’est par une lettre latine qu’il envoya au Séminaire de Paris que nous avons appris le désastre qui va détruire de fond en comble la Mission du Cambodge et en disperser les débris aux quatre vents du ciel.

    Les deux religieux Franciscains se reposaient depuis quelques jours seulement sous le toit hospitalier de M. Langenois des longs jours de captivité et des mauvais traitements qu’ils avaient subis à Saigon ; ils n’avaient pas encore eu le temps d’en achever le récit, quand se présenta l’armée de ces mêmes rebelles de Cochinchine auxquels ils venaient d’échapper. Les Cochinchinois arrivaient au Cambodge, réclamant leur droit de suzeraineté sur ce royaume.

    Cette fois, leur passage fut la fin des deux chrétientés de Thonol et de Pram-bey-chom. M. Langenois, les deux Pères Franciscains, le P. André Tôn et presque tous les chrétiens Portugais durent suivre l’ennemi sur la terre d’exil. Ils partirent le 6 janvier et n’arrivèrent à Sadec que le 2 mai. Pendant les quatre mois qu’ils mirent à parcourir la distance qui sépare Lovek de Sadec, on sait seulement qu’ils essuyèrent bien des calamités, bien des misères. On sait également que leur séjour à Sadec fut de longue durée : ils ne quittèrent en effet ce lieu que dans le courant de l’année 1785.

    Les deux Franciscains parvinrent à recouvrer leur liberté et purent ainsi rendre les services de leur ministère aux chrétiens abandonnés de la Basse-Cochinchine. Celui des deux qui était le Supérieur, le P. Emmanuel Castueza, mourut à Chợ-Quán le 14 février 1790. On le représente comme un infatigable missionnaire, et sa vie si mouvementée en est une preuve. Le second s’appelait Jean a Jesu. Nous le retrouverons bientôt, encore occupé à rassembler quelques débris épars de ces chrétientés détruites, en cette malheureuse Mission.

    Quant au P. Langenois, nous savons seulement qu’à la suite des victoires d’un grand mandarin siamois, qui commandait au Cambodge et qui chassa de ce pays les rebelles de Cochinchine, il fut conduit à Bangkok avec tous les chrétiens Portugais. On ne peut supposer qu’ils s’y retirèrent de leur plein gré, car les deux lettres de l’époque qui nous en parlent, emploient les mots “conduits” et “transportés”, pour exprimer la manière dont ils passèrent de Sadec au Siam. Du reste, ils furent bien traités par le roi, Ce prince leur accorda en concession un vaste terrain dans sa capitale. C’est ce terrain qu’ils occupent encore aujourd’hui ; on le désigne sous le nom de “Camp de la Conception” du nom de leur église qui est dédiée à l’Immaculée-Conception.

    Quelque temps plus tard, M. Liot, que nous avons laissé à la tête du Collège de la Mission, réfugié à Chantaboun, écrivait à M. Boiret : “M. Langenois étant tombé malade frappé de paralysie, j’ai cédé aux instances réitérées des chrétiens Portugais et Cochinchinois et je me suis rendu à Bangkok pour y célébrer les fêtes de Pâques. Ils m’ont reçu avec transport”. M. Liot n’était pas un inconnu pour les chrétiens exilés du Cambodge. On se rappelle que, quatre ans auparavant, il dirigeait la paroisse de Thonol et l’on conçoit aisément la joie que durent éprouver le pasteur et les ouailles en se rencontrant sur les chemins de l’exil.

    Nombre des chrétiens du Cambodge, avant et après la captivité. — Le besoin se fait sentir maintenant de faire un peu de statistique, afin de fixer le nombre des chrétiens cambodgiens partis en exil et de ceux qui cherchèrent dans leur propre patrie un abri contre l’ennemi commun. Le P. Lelabousse, nouveau confrère arrivé de France en 1789, et qui travaillait alors en Basse-Cochinchine, est le seul qui nous ait donné des chiffres sur l’état de la Mission du Cambodge à cette époque.

    “Avant la guerre, dit-il, il y avait quinze cents chrétiens au Cambodge. Neuf cents ont été transportés au Siam”. Quant à ceux qui sont restés au Cambodge, M. Lelabousse n’est pas d’accord avec lui-même sur le nombre. En 1795, il donne le chiffre de 200 chrétiens et 8 religieuses. Deux ans plus tard, en 1797, le chiffre des chrétiens monte à 300 et le nombre des religieuses n’est plus que de six. Je crois le second chiffre plus exact, d’abord parce qu’un second chiffre est d’ordinaire la correction du premier, et ensuite parce qu’il est plus conforme à une autre chronique qui évalue à trois cents le nombre des chrétiens qu’on va voir se grouper à Battambang.

    Formation de la chrétienté de Battambang. — Ces derniers, qui avaient échappé par la fuite aux mains des rebelles, qu’étaient-ils devenus ? Disons d’abord que parmi eux se trouvait la petite communauté des religieuses portugaises, formée par M. Levavasseur à Pram-bey-chom. Chrétiens et religieuses, tout le monde se retira d’abord à Pursat, puis descendit sur la terre de Kompong-Soai.

    Les pauvres religieuses n’avaient pas cessé de vivre en communauté, mais elles étaient, écrivaient-elles au P. Liot, dans la dernière misère. Telle était leur situation et celle des chrétiens, quand Mgr d’Adran revint de France. Il dut être bien embarrassé pour leur venir en aide. Tout son personnel français se composait de M. Liot, supérieur du Collège, et de sept jeunes confrères qu’il avait amenés de France avec lui et qui n’étaient pas encore en état de commencer utilement leur apostolat. Mais le prélat avait retrouvé au poste de travail les deux vaillants religieux franciscains, qui l’avaient suivi autrefois au Cambodge jusque dans l’arroyo de Kpg-Soai, où se trouvaient actuellement les débris de la Mission, et qui plus tard l’avaient accompagné encore à travers les îles dans le golfe du Siam. C’était encore au Cambodge qu’ils s’étaient réfugiés tout récemment. Eux seuls, avec M. Liot, connaissaient donc la situation et pouvaient y remédier. Mgr d’Adran fit sans doute appel à leur dévouement pour le travail de reconstruction de la pauvre Mission du Cambodge.

    Le P. Jean a Jesu, déjà bien fatigué de la vie si tourmentée qu’il menait depuis dix ans, se sacrifia et partit dans le Haut-Cambodge où il réussit à grouper autour de lui tout le petit troupeau. Le Cambodge se trouvait toujours dans le plus grand désarroi. Seule la province de Battambang, que s’était annexée le Siam, jouissait d’un peu de tranquillité. Le P. Jean a Jesu y fixa ses brebis errantes. Jusqu’à l’épiscopat de Mgr Miche, ce petit groupe formera à peu près toute la Mission du Cambodge. On était alors au 5 janvier 1790. Ce religieux resta quelques mois seulement à Battambang, puis il se retira à Macao où il mourut.

    M. Langenois à Battambang. — Le successeur du P. Jean a Jesu à Battambang fut M. Langenois. Celui-ci avait, il est vrai, à Bangkok, un ministère trois fois plus important à exercer que celui de Battambang, puisque les chrétiens Portugais de Bangok étaient trois fois plus nombreux que ceux de Battambang, mais M. Langenois appartenait à la Mission du Cambodge et puis le danger de mourir sans secours religieux était plus grand à Battambang qu’à Bangkok, la capitale du royaume. M. Langenois dut donc quitter les exilés de Bangkok pour venir à Battambang, donner ses soins à la partie la plus délaissée de son troupeau. Mgr d’Adran lui adjoignit l’un des sept jeunes confrères qu’il avait amenés de France avec lui. C’était M. Pillon, du diocèse de Coutances. Le temps que passa M. Pillon à Battambang fut de courte durée. Il dut rentrer en Cochinchine à la fin de l’année 1790. Le 21 janvier de l’année suivante, il expirait entre les bras de M. Gillet qui, par un hasard providentiel, s’était arrêté chez lui en allant prendre un poste de dévouement chez les sauvages.

    M. Langenois vécut jusqu’en 1795. Il mourut regretté de tous ses chrétiens. Le P. Bouillevaux qui passa à Battambang en 1852, dit dans ses Mémoires que les anciens de la chrétienté se souvenaient encore du Padre Langenois et en parlaient avec reconnaissance. Ce Père a laissé sur la Mission du Cambodge des notes que je regrette de n’avoir pu rencontrer. Le P. Langenois a traduit en cambodgien le catéchisme du P. de Rhodes. On loue le style de cet ouvrage.

    Abandon forcé de la Mission du Cambodge. — Le P. Langenois n’eut pas de successeur à Battambang. En cette année où il mourut, Mgr d’Adran écrivait à M. Boiret : « Des sept missionnaires qui m’ont accompagné, il ne reste plus que MM. Boisserand et Lelabousse qui sont les deux moins forts. Je crains que le travail ne les enlève. Vous voyez que cette partie de notre Mission qui paraissait bien pourvue, se trouve réduite à bien peu d’ouvriers. Tout se monte actuellement à trois missionnaires français, un espagnol, six du pays et moi”. Or c’était le temps où les succès de Gialong, roi de Cochinchine, grandissaient de jour en jour le travail de restauration des ouvriers évangéliques. D’autre part le Séminaire de Paris, où se recrutent les successeurs de ceux qui tombent, avait été emporté comme tout le reste par la tourmente révolutionnaire. C’était donc l’heure du prince des ténèbres pour la pauvre Mission du Cambodge. Les ministres de Dieu, qui abondèrent quelquefois à la ville royale, ont maintenant complètement disparu de la surface du royaume. A peine reste-t-il quelques adorateurs du vrai Dieu dans une province éloignée qui fut sienne autrefois, mais qui maintenant ne l’est plus. Encore un léger souffle de vent contraire et la lumière évangélique qui n’a cessé de briller au Cambodge dès les débuts de l’apostolat dans l’Extrême-Orient, va s’éteindre tout à fait.

    Martyre d’une Jeune cambodgienne. — Mais hâtons-nous de reposer notre pensée attristée sur la plus belle fleur peut-être que le royaume du Cambodge ait jamais présentée devant le trône de Dieu. C’est la fleur empourprée du martyre. Or c’est la seule de ce genre que je connaisse dans toute l’histoire du Cambodge. C’était au moment où le sacrifice de nos autels avait cessé sur toute l’étendue du royaume. Une jeune esclave cambodgienne d’environ 18 ans tomba, par la mort de ses maîtres chrétiens, entre les mains d’un héritier, chrétien lui aussi, mais chrétien sans foi et sans cœur. Celui-ci la vendit à un payen, malgré les supplications de la jeune fille, qui le priait de la vendre à des chrétiens. Ce nouveau maître la persécuta et la maltraita de toutes les manières, voulant la forcer à faire des superstitions, mais il ne put jamais réussir à vaincre sa constance. Indigné de se voir vaincu par une servante et ne pouvant plus en soutenir la vue, il la remit au pouvoir d’un de ses amis encore plus dur que lui. Ce dernier, transporté de fureur, la frappa si durement et si longtemps que la généreuse jeune fille mourut quelques heures après, martyre de sa foi.

    Les chrétiens, instruits de la constance de cette digne servante de J. C., prirent son corps et lui rendirent les honneurs de la sépulture avec toute la pompe que leur permettaient leurs faibles moyens. Le P. Lelabousse, qui a rédigé dans une de ses lettres les actes du martyre de cette jeune Cambodgienne, dit que la chose s’est passée sous ses yeux. Il s’écrie en terminant le récit qu’on vient de lire : “Précieuse mort ! Puissions-nous en avoir une semblable”.

    Neac-Ang-In rétabli sur le trône du Cambodge. Sa mort. — A cette époque, le roi de Siam continuait au Cambodge son système de désorganisation, car c’était pour mieux désorganiser le royaume qu’il retenait si longtemps à Bangkok le jeune roi Neac-Ang-In, Mais les succès de Gialong, en Cochinchine, lui firent craindre que celui-ci ne vînt au Cambodge réclamer ses anciennes prérogatives de suzerain et qu’il ne profitât du trouble et du désarroi où se trouvait le royaume pour y parler et agir en souverain, Il crut donc sage de s’entendre avec ce dernier pour rétablir Neac-Ang-In sur le trône de ses ancêtres. L’infortuné ne régna pas longtemps. Il mourut en 1797, à peine âgé de 27 ans.

    Ce prince avait toujours conservé avec Mgr d’Adran de tendres sentiments de vénération, d’attachement et de reconnaissance. Ce sont les termes dont se sert M. Lelabousse, missionnaire à cette époque en Cochinchine. Mgr d’Adran avait eu des rapports avec le jeune roi d’abord au Cambodge, lors de son séjour, en 1782, dans la ville royale, et ensuite à Bangkok, où un commun exil les tint réunis pour un temps. Quelques jours avant de mourir, Neac-Ang-In écrivit à Mgr d’Adran une lettre dans laquelle il l’appelait son second père. Il le suppliait de venir le visiter dans sa maladie : “Vous seul, disait-il, pouvez me guérir. Il écrivit également au roi de Cochinchine pour le prier de permettre à Mgr d’Adran de lui donner cette satisfaction. Mgr d’Adran lui envoya un chrétien nommé Gilles, qui l’avait accompagné dans son voyage en France, lui porter des remèdes. Ces remèdes l’eussent peut-être sauvé s’il n’en avait pas pris d’autres des Cambodgiens. Mais dès que ceux-ci voyaient qu’après avoir pris les remèdes de Gilles, ce prince allait mieux, chacun s’empressait de lui donner les siens, et le roi mourut empoisonné, croit-on, par la trop grande abondance des remèdes. Heureux s’il fût mort dès son enfance, ajoute le missionnaire qui nous raconte ce trait, car il avait été baptisé dans une maladie grave par un médecin fervent chrétien.

    Succession de Neac-Ang-In. — Neac-Ang-In laissait quatre enfants mâles. Ils devaient dans la suite être autant de compétiteurs à la couronne, et le Siam ainsi que la Cochinchine se serviront tour à tour de l’ambition des ces princes pour satisfaire leurs propres visées sur le Cambodge. L’aîné, Neac-Ang-Chan, prit la succession de son père et demanda à Gialong l’investiture du royaume khmer. Elle lui fut accordée sans difficulté, moyennant cependant certaines redevances assez légères qui furent fixées plus tard.

    Dernières années de Mgr d’Adran. — Pour ne pas sortir de notre sujet, nous avons dû laisser Mgr d’Adran faire son célèbre voyage en France sans en parler. Il partit en 1786 et ne revint que trois ans plus tard, en 1789. On sait comment ses succès, dus seulement à son incroyable persévérance, avaient eu pour lui l’amertume des plus durs revers. Aujourd’hui enfin, il voit un rayon de ce beau ciel serein que sa foi avait rêvé pour la Mission de Cochinchine. Son ami, le roi de Cochinchine, n’était point, il est vrai, un nouveau Constantin, mais son règne allait donner trente ans de paix à la pauvre Mission de Cochinchine, et lui-même, par l’ascendant qu’il exerçait sur ce prince, partageait pour ainsi dire avec lui la souveraine puissance, et pouvait par là étendre prodigieusement son champ d’action pour le bien du royaume et celui de la religion.

    Les traits abondent pour dire quelle influence avait le sage prélat dans les affaires du royaume. Nous n’en citerons qu’un. Il a l’avantage de prouver suffisamment et celui de ne pas nous faire sortir du cadre que nous nous sommes imposé, puisque la scène se passe au Cambodge.

    Une province du Cambodge avait été récemment conquise par les armes du roi de Cochinchine, et, quelque temps après, une révolte éclatait dans le pays. Gialong, indigné de la conduite des Cambodgiens, donne aussitôt l’ordre de mettre à mort tous les révoltés et de brûler leurs récoltes. Les troupes qui devaient exécuter les ordres du roi se montaient à 8000 hommes. Déjà l’ordre était parti. Mgr d’Adran apprend cette nouvelle, il court chez le roi et le prie de pardonner à tous. Malgré sa grande colère, le prince cède à la prière du prélat, il donne l’ordre à l’un de ses officiers de partir sur-le-champ et de faire la plus grande diligence pur aller arrêter la punition. Heureusement cet officier arrive au moment où l’on allait exécuter la sentence. Des milliers d’hommes furent ainsi sauvés, grâce au crédit de Mgr d’Adran.

    On a vu qu’à son retour de France, Mgr d’Adran n’avait pas oublié la pauvre Mission du Cambodge. Quoique cette Mission fût réduite à 300 chrétiens seulement, il demanda que M. Langenois abandonnât les exilés de Bangkok pour venir à Battambang leur donner ses soins. Il leur destina encore M. Pillon, un des sept jeunes confrères qu’il avait amenés avec lui à son retour de France. Si plus tard, après la mort de M. Langenois et de M. Pillon, il fut obligé, à cause de la pénurie des ouvriers apostoliques, de laisser le poste vacant, il n’abandonna pas pour cela cette Mission si éprouvée qui lui avait servi d’abri dans les premières années de son épiscopat. L’intérêt qu’il lui portait était partagé par M. Liot qui, lui aussi, on s’en souvient, avait débuté dans l’apostolat au milieu des chrétiens du Cambodge. Ce n’est pas sans émotion qu’en 1798, un an après la mort de M. Langenois, on voit M. Liot, le bras droit de Mgr d’Adran et le favori du roi de Cochinchine, parcourir en barque l’immense étendue qui sépare Saigon de Battambang, pour porter les secours de son ministère aux 300 fidèles qui s’y trouvaient groupés. Dieu bénit sans doute son dévouement, car à cette époque M. Lelabousse écrivait à M. Boiret : “M. Liot arrive de Battambang, il se porte mieux depuis qu’il est en voyage”.

    Troisième tentative chez les sauvages. — On n’a pas oublié les tentatives d’évangélisation que fit Mgr d’Adran chez les sauvages dès les débuts de son épiscopat. Une première avait été faite par M. Juguet, la seconde par M. Faulet. L’une et l’autre avaient été faites dans des conditions défavorables, ce qui faisait dire alors au prélat : “Si j’avais assez de missionnaires, je ferais encore de nouvelles tentatives, mais avec plus de précautions”. Chez Mgr d’Adran, ce n’était pas là des paroles vaines et sans portée. En effet, dès qu’il fut de retour de France, il s’occupa des sauvages qui se trouvaient au centre de la Mission. Il était impossible d’y pénétrer par l’est comme l’avaient fait M. Juguet et M. Faulet, puisque le Cambodge ne possédait plus aucun centre religieux d’où pût partir l’expédition apostolique. Un centre fut créé à l’ouest, du côté de Saigon. Les Missionnaires mirent quinze jours pour faire cinquante lieues. C’étaient MM. Leblanc et Grillet. L’entreprise avait été faite avec plus de précautions que les précédentes, mais elle ne réussit pas mieux. Au bout de deux mois, M. Leblanc fut emporté par la fièvre des bois. M. Grillet faillit le suivre dans la tombe. M. Taurin qui s’était dévoué pour les assister fut atteint par la même maladie et mourut quelques semaines plus tard. La Mission des sauvages fut interrompue jusqu’en 1842.

    Mort de l’évêque d’Adran. — Ici se termine pour nous l’épiscopat de Mgr d’Adran, car nous ne pouvons pas plus le suivre en Cochinchine, dans son travail de restauration que nous n’avons pu l’accompagner en France, dans son voyage politique fait en faveur du roi de Cochinchine. Il mourut le 3 octobre 1799, entre les bras de M. Lelabousse, le dernier survivant des sept missionnaires qu’il avait amenés de France en 1789. Il était âgé de 57 ans et 10 mois. Il gouvernait la Mission depuis 29 ans ; il s’y trouvait depuis 34. En outre des livres qu’il composa dans l’île de Pulo-Way et dont nous avons parlé plus haut, il composa deux dictionnaires : un annamite-latin et un latin-annamite, ouvrages que Mgr Taberd, son second successeur publia plus tard. On lui doit encore des instructions en annamite pour les dimanches et les fêtes.

    Sur le point de mourir, le saint prélat saisit entre ses mains défaillantes le crucifix que tenait M. Lelabousse et prononça ces touchantes paroles : “Croix précieuse, qui toute ma vie fûtes mon partage et qui, en ce moment, êtes mon espoir et ma consolation, permettez-moi de vous embrasser pour la dernière fois. Vous avez été-outragée en Europe, les Français vous ont renversée, rejetée de leurs temples, depuis qu’ils ne vous respectent plus. Venez en Cochinchine. J’ai voulu vous faire connaître à ce peuple plus grossier que méchant, j’ai voulu vous planter en ce royaume jusque sur le trône des rois. Mais mes péchés m’ont rendu indigne d’être l’instrument d’un si grand ouvrage. Plantez-l’y vous-même, ô mon Sauveur, et érigez vos temples sur les débris de ceux des démons. Régnez sur les Cochinchinois. Vous m’avez établi pour leur annoncer votre Evangile, aujourd’hui je les quitte pour aller à vous, je les remets entre vos mains. Je vous demande pardon de toutes les fautes que j’ai commises depuis 33 ans que j’en suis chargé, je vous demande la grâce de mourir dans votre saint amour”.

    On dit généralement qu’on juge mieux les hommes par leurs actes que sur leurs paroles, mais j’estime que ces dernières paroles de Mgr d’Adran nous donnent mieux sa valeur morale que le récit des plus beaux travaux de son apostolat.

    (A suivre) J. PIANET
    Miss. Apost. du Cambodge.



    1929/453-470
    453- 470
    Pianet
    Cambodge
    1929
    Aucune image