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Histoire de la Mission du Cambodge (1552-1852) 6 (Suite)

Histoire de la Mission du Cambodge 1552-1852. Mgr PIGNEAUX DE BÉHAINE Evêque d’Adran. — Septième Vicaire Apostolique de Cochinchine et du Cambodge. 1771-1799.
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    Histoire de la Mission du Cambodge 1552-1852.
    Mgr PIGNEAUX DE BÉHAINE
    Evêque d’Adran. — Septième Vicaire Apostolique
    de Cochinchine et du Cambodge.
    1771-1799.

    Après Mgr Piguel, de douce et sainte mémoire, apparaît la grande figure de Mgr Pigneaux de Béhaine, Evêque d’Adran et septième Vicaire Apostolique de Cochinchine et du Cambodge. Son histoire est connue ou bien facile à étudier dans les nombreux ouvrages qui ont été écrits à ce sujet. Nous nous contenterons donc de mettre en plus grand jour la partie de sa vie qui a trait au Cambodge.

    Mgr Pigneaux partit de France et arriva dans sa Mission au mois de mars 1767. Il se rendit d’abord au Cambodge où résidait son Vicaire Apostolique. Il entra par le port de Hà-tiên, qui était alors le centre des relations commerciales avec le Siam, la Malaisie et la Chine. On a vu que, dès son arrivée, il prit place comme Directeur au Collège Général, nouvellement établi à Hondat, dans le Cambodge, et comment, peu de temps après, il fut chargé d’une lourde cangue et passa trois mois en prison. Deux ans après son arrivée à Hondat, il dut chercher à Pondichéry un refuge plus assuré, pour y abriter ses pacifiques labeurs du Séminaire. Mais déjà ses hautes qualités l’avaient fait désigner par son Evêque pour lui succéder et quand il fut de nouveau installé dans le Collège de Viranpatnarn près de Pondichéry (1770), il reçut de Rome les bulles qui le nommaient Evêque d’Adran et Coadjuteur de Mgr Piguel. Il n’avait donc que deux ans de mission, quand il fut désigné par son Evêque pour prendre sa place, et trois ans quand il reçut ses bulles d’institution comme coadjuteur. Enfin il en avait quatre, quand il devint Vicaire Apostolique, par la mort de Mgr Piguel.

    Pour des motifs que nous ignorons, il ne se fit sacrer que trois ans plus tard, à Madras le 24 février 1774, et il n’entra dans sa Mission qu’un an plus tard encore, le 4 mars 1775. Son retard à rentrer dans sa Mission fut peut-être causé par la guerre, portée à cette époque par les rois de Siam et du Cambodge dans le gouvernement de Hà-tiên (Cancao). Hà-tiên fut pris par les Siamois en 1772 ; les vainqueurs arrivèrent jusqu’à Chau-Doc et vinrent à Cu-lao-Gieng, où se trouvait une forteresse annamite imposante. Ces deux derniers endroits faisaient alors partie du gouvernement de Hà-Tiên.

    Pendant ces quatre ans qui séparent la mort de Mgr Piguel de l’entrée de Mgr Pigneaux en sa Mission, que devenait la Mission du Cambodge ? M. Levavasseur avait été forcé d’abandonner ses essais d’évangélisation sur les Cambodgiens dans la province Kpg-Soai, pour venir à Pram-bey-chom, prendre un poste plus central, en sa qualité de Provicaire. Il ne resta seul que quelques mois seulement, car, pendant que Mgr Piguel s’éteignait à Pram-bey-chom, un jeune missionnaire parcourait les mers pour venir au Cambodge, prendre la place de ceux qui tombaient. C’était M. Juguet dont nous avons commencé à parler plus haut. Destiné à fonder une mission chez les Stiengs, il passa sans doute quelques mois sous la direction de M. Levavasseur, pour se former à la langue et aux mœurs du pays, et partit.

    M. Juguet chez les Stiengs. Première tentative. — Il entra chez les Stiengs par l’arroyo de Chklong, mais dans des conditions telles, elles devaient nécessairement faire échouer sa sainte entreprise. A Chklong, il ne trouva personne qui consentît à l’accompagner. Revenir sur ses pas lui semblait un acte de lâcheté et peut-être un péché. Il résolut donc de s’abandonner hardiment entre les mains de la Providence, et partit quand même, accompagné seulement d’un jeune Cambodgien. Ils marchèrent pendant quatre jours au milieu d’un vaste désert rempli de tigres, d’éléphants, de rhinocéros et de buffles sauvages. Ils ne rencontrèrent heureusement que la trace de leurs pieds et, le cinquième jour, ils arrivèrent sains et saufs au premier village des Stiengs, village nommé Saat. Là s’arrêtaient les connaissances géographiques du jeune compagnon de M. Juguet, et, là comme à Chklong, personne ne voulut les aider à poursuivre leur route. Sept jours de pourparlers avec les sauvages n’aboutirent à aucun résultat. M. Juguet dut donc se contenter d’observer ce qu’il voyait et ce qu’il entendait. Il revint sur ses pas. C’était déjà trop tard, car, selon la relation des missionnaires du temps, les eaux empoisonnées de la rivière Chklong l’avaient frappé à mort. A Pram-bey-chom, il reçut les soins de M. Levavasseur qui eut la précaution de noter les quelques mots qu’il put recueillir de sa bouche mourante, sur les peuplades qu’il avait mission d’évangéliser.

    Voici cette note du P. Levavasseur : “M. Juguet, dit-il, avant de tomber dans le transport, ne put me dire que ces paroles : “Arrivé au premier village des Stiengs, je ne pus faire autre chose que de remarquer soigneusement tout ce que je pouvais, et la divine Providence m’en facilita les moyens, je vis arriver à Saat, où j’étais, un seigneur venant de l’intérieur du pays, bien accompagné. J’eus une conversation avec ces nouveaux venus. Ils me parlèrent les premiers de la religion et me demandèrent en langue cambodgienne si je ne connaissais pas Ta-Jout. Je compris sur-le-champ que c’était le dieu qu’ils adoraient, quoiqu’ils n’aient ni idoles, ni prêtres. Je leur fis plusieurs questions sur ce Ta-Jout, objet de leurs adorations. Ils me firent entendre que c’était un homme d’une taille si gigantesque qu’un grand arbre lui servait de cure-dents, qu’il était unique, éternel, créateur de toutes choses. Sur ce récit, je les vis peu éloignés de l’idée du vrai Dieu. Mais ils s’en éloignent davantage en ajoutant que ce dieu géant avait des femmes et qu’il mange énormément chaque jour. Je ne pus rien découvrir de plus sur leur religion, mais sur le reste, je remarquai que les habitants de Stieng sont polis et affables. Il faut bien se garder de se jouer d’eux et de leur manquer, si on ne veut pas être mis en esclavage. Ils exercent volontiers l’hospitalité et font part de ce qu’ils ont aux autres. Quand ils voient une chose qui leur fait plaisir, ils la demandent, et il ne faut pas la leur refuser. Si on leur donne de son plein gré quelque chose quand ils sont plusieurs, il faut leur donner à tous également. L’habillement des hommes est un morceau de toile qui ne couvre que ce que la pudeur ne permet pas de laisser à découvert : ils ont cependant des chemises sans manches et une ceinture de toile, dont ils se servent de temps en temps par cérémonie et pour se préserver du froid. Les femmes sont couvertes, de la ceinture jusqu’aux genoux, d’un morceau de toile. Quand il leur plaît, elles usent d’une chemise sans manches, laquelle leur descend jusqu’à la ceinture. Les enfants, jusqu’à l’âge de dix à douze ans, sont nus. Quant à la lubricité, il ne paraît pas qu’ils y soient plus portés que les autres Indiens”.

    M. Juguet mourut le 28 janvier 1774, à l’âge de 30 ans ; il fut, selon toute probabilité, enterré dans l’église de Pram-bey-chom, auprès de Mgr Piguel.

    Mgr d’Adran au Cambodge, à Pram-bey-chom. — Au commencement de l’année 1775, Mgr d’Adran se décida à rentrer enfin dans sa Mission. Il emmenait avec lui un certain nombre de grands élèves de sa Mission. Il comptait les réunir aux jeunes élèves du petit collège formé par Mgr Piguel. M. Morvan, qui devait en prendre la direction, suivait le prélat. Ils étaient en tout au nombre de quinze. Ils passèrent par Macao et entrèrent au Cambodge par le port de Bassac. De là, Mgr d’Adran se rendit directement à Hà-tiên. Sans doute que les intérêts de la Mission l’appelaient en ce pays, mais, en cela, les intérêts de la Mission ne devaient guère aller à l’encontre des besoins de son cœur qui avait hâte de revoir des lieux si pleins pour lui d’émouvants souvenirs : “Je retrouvai là, dit-il, une partie des chrétiens que j’avais quittés, quand je partis avec le collège. Ils ne purent me donner que des larmes et nous n’eûmes pas d’autre salut mutuel”. Il retrouva là le prétoire, la prison où, pendant plus de trois mois, il avait porté la cangue, et, non loin de là, l’aimable solitude d’Hondat où, disait-il, autrefois la mer, les montagnes, les immenses forêts, les oiseaux, le silence, toute la nature enfin, lui rappelaient continuellement la grandeur de son Créateur. Mais toutes ces émotions n’étaient que jeux d’enfants auprès des commotions bien autrement troublantes qui allaient remplir cette dernière partie de l’existence du vaillant prélat.

    Le gouverneur chinois qui commandait à Hà-tiên était Mac-Ton, le même qui, six ans auparavant, l’avait mis à la cangue ainsi que son confrère, M. Artaud. Il reçut le prélat avec beaucoup de démonstrations d’amitié et de respect et eut avec lui plusieurs conférences sur la religion. Ces conférences laissèrent sur l’esprit de Mgr d’Adran une impression très favorable, car, quelque temps après, il écrivait à ce sujet les lignes suivantes : «Je crois qu’avec la grâce de Dieu, cette moisson sera bientôt mûre et que nous aurons la consolation de la recueillir”. Néanmoins, comme son intention n’était pas de se fixer à Hà-tiên, il prit assez rapidement congé du gouverneur et de son hôte, le P. Julien de Columna, franciscain de Manille, et, le 20 mars 1775, il se dirigea sur Pram-bey-chom, où son prédécesseur avait fixé la résidence épiscopale. Trois jonques du gouverneur l’accompagnaient, et, avant son départ, celui-ci fit promettre à Mgr d’Adran que d’ici peu il reviendrait s’établir en ses états.

    Le roi du Cambodge témoigna également une grande satisfaction de voir le Vicaire Apostolique s’installer comme ses deux prédécesseurs auprès de la ville royale et le reçut, lui aussi, avec de grandes démonstrations d’amitié. M. Levavasseur, qui accompagnait l’Evêque dans la première visite que celui-ci fit au roi, parla beaucoup de religion. L’impression que garda Mgr d’Adran de cette conférence de M. Levavasseur, c’est que si les Cambodgiens ne se font pas chrétiens, c’est plutôt par indifférence que par attachement à leur religion.

    M. Grenier. — Outre M. Levavasseur, Mgr d’Adran trouva à Pram-bey-chom, un jeune missionnaire qui déjà était à même de se lancer dans la carrière apostolique et de voler de ses propres ailes, c’était M Blaise Grenier, du diocèse de Saint-Flour. Avant de venir en Mission, il avait été avocat au présidial de Clermont. Il partit de France en décembre 1772. Il devait donc être au Cambodge depuis un an et demi quand y arriva Mgr d’Adran. Il apprit la langue et les caractères cambodgiens sous la direction de M. Levavasseur et le seconda dans l’administration du petit collège. Ce dernier avait été établi à la pointe de l’île, en face de l’église de Pram-bey-chom. Mgr d’Adran nous apprend que ce jeune confrère vint le recevoir à Bassac, sur un grand bateau et il ajoute : “Ce missionnaire très fervent était déjà tout accablé. Je fus obligé de lui interdire le carême pour le mettre en état de travailler”. Quand Mgr d’Adran envoya M. Levavasseur en Mission sur le grand fleuve, M. Grenier dirigea la chrétienté de Pram-bey-chom, puis, moins d’un an après, il fut envoyé en Cochinchine où il allait combler le vide laissé par le départ de M. Boiret, rappelé quelque temps auparavant au Séminaire de Paris. Pris par les rebelles de Baria, dans le courant de cette même année 1776, il fut cruellement battu de verges. A la suite de ces mauvais traitements, la fièvre et la dysenterie se déclarèrent. Il mourut en odeur de sainteté, dit notre nécrologe, au mois de juin 1777. Il dirigeait alors la chrétienté de Tân-Triêu.

    MM. Faulet et Leclerc. — Quelques jours seulement après l’arrivée de Mgr d’Adran à Pram-bey-chom, le 25 mars 1775, arrivèrent à leur tour deux jeunes confrères qui ont aussi une place d’honneur dans notre histoire de la Mission du Cambodge. L’un était M. Julien Faulet, de Saint-Malo, l’autre M. Tite Leclerc, de Bourgogne. Ils restèrent seulement six semaines à Thonol, où Mgr d’Adran les avait placés pour apprendre la langue, et, le 18 mai, ils partirent avec M. Levavasseur, pour une expédition apostolique que l’Evêque ouvrait sur le grand fleuve dans le but d’évangéliser les Cambodgiens, les Stiengs, les Penons et même les Laotiens, en un mot, tous les hommes de bonne volonté que la Providence placerait sur leur chemin. Ils devaient aussi s’efforcer de trouver, dans les environs de Sambor, un endroit convenable pour l’établissement du collège de la Mission.

    Munis d’une lettre de chacun des deux rois, ils visitèrent la plupart des villages situés sur le grand fleuve jusqu’à Chklong. L’accueil fut parfait, on leur faisait même des présents. Quand, dans les villages, ils rencontraient des mandarins de la cour, ceux-ci élevaient les missionnaires jusqu’aux nues, vantaient leur charité et la droiture des chrétiens. On écoutait volontiers M. Levavasseur disserter sur la vérité de la religion chrétienne et la fausseté des idoles, mais on ne voit pas que personne parmi les autorités les ait invités à se fixer au milieu d’eux pour compléter leur instruction. Arrivés à Chklong, les missionnaires prirent pour prétexte la présence en ce lieu de deux familles chrétiennes ; ils y achetèrent un petit terrain afin d’y bâtir un pied-à-terre. Chklong était alors comme de nos jours, situé à l’embouchure de la rivière qui conduit chez les Stiengs, et dont les eaux, disait-on, avaient empoisonné M. Juguet. Il était habité par quelques Cambodgiens et par de nombreux Chinois, ces derniers étaient des émigrés venus de Canton, quand les Tartares s’emparèrent de la Chine. C’est là que se fixa M. Faulet avec un vieux bonze qui s’était attaché à lui et trois enfants qui le servaient. “J’avais, dit-il, un catéchiste qui, après Dieu, était mon seul appui. Il m’a abandonné dans la route pour aller se marier. Le grand obstacle à la prédication de l’Evangile dans cette province, dit encore M. Faulet, est la grande autorité des bonzes, qui sont en partie les seigneurs du pays, en sorte qu’on appelle cette terre la terre de Prèa Pùt. C’est ainsi qu’ils nomment leur dieu. D’ailleurs ils ne sont pas estimés, eux-mêmes sont les premiers à rire de leur religion, même en notre présence”.

    Quant à MM. Levavasseur et Leclerc, ils remontèrent le fleuve jusqu’à Sambor, prêchant, partout où ils abordaient, le royaume de Dieu ; ils cherchaient en outre un endroit propice pour y établir le collège, à l’abri des guerres qui dévastaient sans cesse le centre du royaume. Ne trouvant ni l’un ni l’autre, ils revinrent sur leurs pas et s’établirent à Kratié, pour se mettre plus facilement en relation avec certains prétendus savants, qui conservaient là les antiquités du Cambodge avec leurs livres les plus estimés et les plus curieux sur l’origine et les progrès du peuple cambodgien. M. Levavasseur, qui, par ses connaissances linguistiques, était en état d’apprécier ces ouvrages, dit qu’il n’y a découvert que des fables absurdes, auprès desquelles les fables des Grecs et des Romains seraient sagesse et sublimité.

    Il ne fut pas donné aux missionnaires de rester longtemps ensemble. car M. Faulet, étant tombé dangereusement malade à Chklong, envoya chercher M. Levavasseur. Celui-ci fut donc obligé de quitter son poste afin de ramener son confrère au centre de la Mission, puisque, là seulement, le malade pouvait trouver les remèdes qui convenaient à son état. Les soins de Mgr d’Adran le guérirent promptement, mais une fièvre lente s’empara à son tour de M. Levavasseur et force lui fut de rester à Pram-bey-chom, où il prit la direction de la chrétienté.

    Quant à M. Faulet, qui était passablement guéri, croyait-on, il partit reprendre son poste de Chklong, pour se préparer à passer au pays des Stiengs. Mais à peine y était-il arrivé qu’il retomba malade ; M. Leclerc dut alors descendre de Kratié pour le soigner. Ses soins eurent plein succès et M. Faulet, enhardi par la facilité avec laquelle il passait des portes du tombeau à la santé, voulut de suite entreprendre chez les Stiengs le voyage d’exploration qu’il avait reçu mission d’y faire. M. Leclerc prit donc à Chklong la place de M. Faulet. “J’étais seul, dit-il, avec deux enfants de douze ans, obligé de tout faire par moi-même et de me préparer à manger, ce qui m’a empêché d’apprendre le cambodgien, au moins assez pour prêcher en cette langue”.

    Seconde tentative d’évangélisation chez les sauvages. — De son côté, M. Faulet n’était guère mieux monté en fait de personnel. Il avait à son service un esclave payen et deux jeunes enfants, et c’est avec ce brillant équipage qu’il partait à la conquête d’un royaume. On était en la fête de S. Matthieu, 21 septembre 1775. Il arriva assez bien portant au premier village nommé Saat, le même où M. Juguet avait séjourné pendant une semaine ; mais sa santé ne fut pas de longue durée, car l’esclave ivrogne et débauché qui le servait lui enleva presque tout son argent, en sorte qu’il se trouva dans l’impossibilité de se procurer des provisions, il dut donc vivre pendant plusieurs mois de concombres, de sel et de riz. Quand on le ramena à Chklong, il était dans un état pitoyable. La fièvre était continuelle, son estomac délabré ne pouvait supporter aucune nourriture, même la plus délicate. M. Leclerc parvint à le soulager, mais, désespérant de le ramener à la santé, il le transporta à Pram-bey-chom. C’était le second essai d’évangélisation chez les sauvages. Parlant de cet essai, Mgr d’Adran disait ensuite : “Si j’avais assez de missionnaires, je ferais encore un essai, mais avec plus de précautions”.

    M. Faulet rapporte à son tour, sur les sauvages Stiengs, qu’ils sont simples, qu’ils témoignent assez d’envie d’apprendre. Ils paient seulement un tribut au roi du Cambodge, mais ne sont les sujets de personne. Ils sont grands chasseurs, bons laboureurs, fort peu ménagers de ce qu’ils recueillent, ils ne conservent rien. Ils sont obligés, les trois quarts de l’année, de vivre de fruits et de feuilles ou d’herbes de la forêt. Ils ont le vol en horreur. Cependant les habitants de la partie supérieure volent les femmes et les enfants de ceux qui demeurent dans la partie inférieure et réciproquement. M. Faulet eut le malheur de l’éprouver en revenant, car un de ses écoliers, qui gardait les buffles de la charrette pendant qu’il mangeait, fut enlevé par le chef des charretiers qui l’accompagnaient. Il fut impossible de le retirer des mains de son ravisseur et M. Levavasseur dut prendre un ordre du roi pour le faire rendre de gré ou de force. De plus, ces gens sont de vrais pèlerins. Ils ne restent dans un endroit que deux ou trois ans ; ils se logent au milieu des forêts et ne laissent qu’un passage très étroit pour entrer dans leur village et pour en sortir. On a grand soin de tenir fermée l’entrée de ce passage pendant la nuit, tant par crainte des éléphants, des rhinocéros, des tigres, des buffles sauvages et autres bêtes féroces, que pour cacher la retraite aux voleurs qui de temps en temps inquiètent ces pauvres gens.

    M. Faulet ne revint jamais entièrement à la santé. il fut cependant capable de rendre quelques services à la Mission du Cambodge dans la chrétienté de Thonol, où il remplaça le P. Hyacinthe Simoens en 1776. Lui-même eut pour successeur, en 1781, M. Liot, le compagnon bien connu de Mgr d’Adran. A cette époque, Dieu demanda à M. Faulet un sacrifice bien plus dur que la pénible mission de porter l’Evangile aux sauvages. Il lui fallut sacrifier au Seigneur les facultés mentales dont il s’était si bien servi pour tenter d’éclairer ceux qui dormaient à l’ombre de la mort. Il quitta la Mission pour retourner en France et mourut en route, à Batavia, le 2 novembre 1783.

    Mgr d’Adran à Hà-tiên . — Pendant ces pérégrinations apostoliques de MM. Levavasseur, Faulet et Leclerc, dans le Haut-Cambodge, Mgr d’Adran quitta la ville royale du Cambodge avec tout le personnel du Séminaire pour aller s’établir auprès du gouverneur de Hà-tiên. Son séjour à Pram-bey-chom avait duré de mars à septembre 1775, l’espace de 6 mois. Or, pourquoi ce déplacement subit de la Résidence Episcopale ? Nous avons vu précédemment que Mgr d’Adran, quand il prit congé du gouverneur de Hà-tiên pour monter à la cour du Cambodge, avait, sur ses instances réitérées, promis à ce même gouverneur de revenir sous peu s’établir dans ses états. Mgr d’Adran n’aurait pas voulu quitter le Cambodge, car la révolte des Tay-Son était plus à craindre à Hà-tiên qu’à Lovêk. Mais les instances du gouverneur devinrent si pressantes que Mgr d’Adran ne crut pas devoir refuser, à cause des suites que pourrait avoir le mécontentement du prince. Celui-ci du reste promettait sa protection aux missionnaires et aux chrétiens et nul doute que, si cette protection était efficace, on pourrait rassembler dans la chrétienté de Hà-tiên un grand nombre de fidèles, fidèles que la guerre civile jointe à la persécution jetait errants sur tous les chemins de la Cochinchine.

    L’espoir de Mgr d’Adran ne fut pas trompé. Le gouverneur, ravi de le posséder auprès de lui, lui dit de choisir sur son territoire l’endroit qui lui plairait le mieux ; de plus il fit savoir à tous qu’il verrait avec plaisir les chrétiens de Cochinchine s’établir à côté de leur évêque et les payens embrasser la religion chrétienne. En moins d’un an, plus de 4 à 500 chrétiens, chassés du Dồng-Nai ou Basse-Cochinchine, vinrent s’établir auprès de lui. Mgr d’Adran compte à cette époque 3 à 4000 chrétiens dans tout le gouvernement de Hà-tiên. Le gouverneur lui en abandonna le soin. Aucun mandarin n’avait le droit de se mêler de ce qui le regardait. Il recommandait lui-même le viatique des missionnaires aux capitaines de vaisseaux chrétiens, et leur épargnait à ce sujet plus de 200 piastres de frais... De plus, ils étaient dégrevés de tous les impôts de douane, et le Collège était sous la protection spéciale du gouverneur.

    Celui-ci faisait donc tout ce qui était en son pouvoir pour être agréable à Mgr d’Adran, aussi Mgr d’Adran lui était-il très reconnaissant. Mais le gouverneur pourrait-il longtemps encore protéger l’évêque efficacement ? On assurait qu’une bande de 50.000 voleurs, qui avaient tout pillé dans la province de Dồng-Nai, s’apprêtait à se jeter sur le gouvernement de Hà-Tiên. Or le gouverneur n’avait que trois ou quatre mille hommes d’armée régulière à leur opposer. Il était résolu, il est vrai, à mourir plutôt que de se soumettre à des voleurs, mais sa mort n’aurait rien sauvé, au contraire. D’autre part le Vicaire Apostolique ne savait pas où trouver des ressources afin de pourvoir aux besoins de ceux que la misère amenait auprès de lui. Un moment sa grande âme en fut ébranlée ; il disait dans une de ses lettres de l’époque : “J’envie le sort de M. Morvan qui, après avoir été quelque temps le témoin de ces misères, en a été délivré par une mort précieuse devant Dieu”. Quelques jours seulement après, il écrivait de nouveau ; “Je suis encore au milieu de ce vaste désert, sans savoir quel parti prendre. Le roi du Cambodge m’écrit et m’invite à monter à la cour. Le gouverneur de Cancao qui m’a rendu des services essentiels me prie de rester avec lui et s’oppose fortement à mon voyage au Cambodge. Je suis fort embarrassé, désireux de le contenter sans désobliger le roi”. Un esprit exercé aux choses d’Extrême-Orient pourrait croire que Mgr d’Adran se laissait illusionner sur les intentions du gouverneur de Hà-Tiên à son égard. Il n’en est rien, car le prélat dit positivement en relatant les bons soins dont l’entoure le gouverneur : “Je sais bien que son intention est politique, mais elle peut devenir avantageuse à la religion”.

    Ce fut en ces circonstances et dans sa résidence de Hà-Tiên, laquelle l’histoire place au Cambodge, parce que régulièrement le territoire de Hà-Tiên faisait partie de ce royaume, que Mgr d’Adran fit, pour la première fois, connaissance avec Nguyễn-Anh, appelé plus tard Gialong, le futur roi de la Cochinchine et du Tonkin. Par suite de l’assassinat de Huệ Vương et de son fils, rois de Cochinchine, ce prince était devenu, à l’âge de 17 ans, le représentant légitime de ses ancêtres au trône. Traqué avec acharnement par les Tây-Sơn ses ennemis, il tomba un instant en leur pouvoir, puis parvint à s’échapper et se réfugia, un mois tout entier, dans la maison de l’Evêque d’Adran, près de Hà-Tiên, où il se tint soigneusement caché. Il passa ensuite dans une île du golfe de Siam avec les rares débris de ceux qui s’étaient attachés à sa fortune. Tel est le premier anneau de cette longue chaîne de relations, qui unirent si intimement la vie du futur roi de Cochinchine avec celle de Mgr d’Adran.

    Séminaire de la Mission. — Parmi les graves préoccupations qui déjà pesaient si lourdement sur les épaules du jeune prélat, celle du Collège n’était pas la moindre. C’était pour lui surtout qu’il tremblait, quand l’horizon s’assombrissait au lieu de sa résidence. Il l’avait établi un peu au sud de Hà-Tiên, sur le fleuve salé, près de la mer, dans un endroit appelé Cây-quao. Cet endroit paraissait sûr du côté de Hà-Tiên et du côté du Cambodge, dont il semblait assez facile d’entretenir l’amitié et d’obtenir la protection. Du côté de la mer seulement, il y avait à craindre les voleurs, mais encore ne pouvaient-ils y venir qu’à deux époques de l’année : “Du reste, s’écrie M. Leclerc, qui nous donne ces détails, quel est le lieu, en ce moment, où il n’y ait rien à craindre” ? M. Morvan, que nous avons vu autrefois au Collège de Hòn-đất, puis à Pondichéry, avait suivi Mgr d’Adran en qualité de supérieur du nouveau Collège de la Mission, établi d’abord dans l’île située en face de Pram-bey-chom, puis au-dessous de Hà-Tiên. Là devaient se terminer ses multiples pérégrinations. Il mourut saintement le 13 janvier 1776. et son corps fut enterré probablement dans la chapelle du Collège. Quatre mois plus tard, M. Leclerc revint de son expédition à Kratié, à Chklong et autres lieux sur le grand fleuve et prit la direction du Collège de Hà-Tiên.

    Plusieurs élèves de la Mission que Mgr d’Adran avait ramenés avec lui de Pondichéry étaient prêts à être promus aux saints ordres. L’année précédente, veille de la Trinité une ordination aux ordres mineurs et au sous-diaconat avait eu lieu à Pram-bey-chom. Cette année 1776, trois furent promus au sacerdoce, deux la veille de la Trinité et un autre trois mois plus tard. “Le plus jeune d’entre eux, dit Mgr d’Adran, a 28 ans. C’est aussi un sujet de bénédiction. Depuis douze ans qu’il est au collège, il a toujours vécu comme un ange, et il y était venu de son pays avec la réputation d’un saint. Un autre se nomme Pierre Langenois. Il est natif de l’île-de-France, (maintenant île Maurice, groupe de la Réunion). Tout le monde en paraît content. Il sait bien le cambodgien et fera, je crois, beaucoup de bien en Mission”.

    M. Langenois. — Cette note de Mgr l’évêque d’Adran nous fait comprendre pourquoi M. Langenois, quoique d’origine française, n’est point compté dans l’Annuaire des Missions, ni comme membre de la Société des Missions-Étrangères, ni comme religieux. En 1765, Mgr Piguel l’avait retiré du Collège Général de Siam, pour l’amener avec lui au Cambodge, quand il revint du Siam, où il était allé recevoir la consécration épiscopale. Il s’en servit depuis comme de secrétaire. Maintenant ordonné prêtre, son rôle dans la Mission du Cambodge, va prendre plus d’importance et répondre aux espérances que concevait de lui Mgr d’Adran, quand il l’ordonna. En effet M. Levavasseur, l’apôtre du Cambodge, était près de disparaître, et c’était M. Langenois que sa connaissance de la langue et des caractères cambodgiens désignait d’avance pour recueillir sa succession.

    M. Levavasseur à Pram-bey-chom. — Quoique nous ayons déjà parlé longuement de M. Levavasseur, nous ne pouvons pourtant pas fermer sa tombe, sans rendre plus complet hommage au titre d’apôtre des Cambodgiens que l’histoire lui a décerné. A son retour du grand fleuve, où il était allé avec MM. Faulet et Leclerc prêcher l’Evangile et, s’il était possible, fonder un nouveau poste, il prit la direction de la chrétienté de Pram-bey-chom. Il dut aussi avoir autorité sur celle de Thonol. La chronique le peint comme un missionnaire de grand mérite, caractère ferme, âme très charitable. M. Faulet, installé à Chklong, dit qu’il n’entendait parler que de la charité de M. Levavasseur et de celle de M. Juguet. Il fonda dans la chrétienté le premier couvent d’Amantes de la Croix au Cambodge, et une association de pieuses femmes, chargées de secourir les pauvres et de visiter les malades abandonnés.

    Ses ouvrages en langue cambodgienne. — Les œuvres pieuses de M. Levavasseur ont disparu, et, si sa parole d’apôtre a produit des effets, il nous est impossible d’en suivre la trace. Mais ses petits ouvrages en langue cambodgienne nous restent. Ce sont : 1º, un catéchisme ; 2º , un livre de prières usuelles ; 3º, un traité contre les superstitions ; 4º enfin, un petit dictionnaire cambodgien-latin. Pour la composition de ces ouvrages, M. Levavasseur eut à vaincre deux difficultés communes à tous ceux d’entre nous qui font le premier travail sur une langue. C’est d’abord d’acquérir une grande connaissance de la valeur des mots, pour en donner une exacte traduction, et ensuite de trouver parmi ces mots les plus propres à exprimer, dans une langue toute payenne, la nouveauté de nos dogmes chrétiens. Sous ces deux rapports, M. Levavasseur a réussi mieux qu’on ne réussit d’ordinaire dans un début.

    Ses ouvrages de religion n’ont pas été retouchés, et il faut dire aussi que, depuis un siècle, nous n’avons guère cherché à en augmenter la collection. Quant à son dictionnaire, je ne crois pas qu’on lui ait jamais reproché autre chose que de n’être pas complet, chose qui ne lui enlève rien de sa valeur intrinsèque. Plusieurs essais ont été faits depuis pour le compléter, mais le travail de M. Levavasseur a toujours servi de base à ces essais. Une traduction française de ce dictionnaire a été faite au temps de Mgr Miche probablement par Mgr Miche lui-même. Elle est excellente, mais, comme l’auteur ne destinait pas sa traduction à l’impression, il voulut abréger le plus possible le travail du copiste et supprima même quelques mots plus scientifiques que M. Levavasseur y avait insérés. Le P. Silvestre et le P. Misner ont accumulé des matériaux pour compléter M. Levavasseur, mais ces matériaux n’ont pas encore vu le jour de la publicité. Parmi les Européens, M. Aymonier nous a donné deux dictionnaires qui complètent celui du P. Levavasseur, mais, quelle que soit leur valeur, ils ne sont pas parvenus à faire disparaître celui de la Mission.

    Le P. Bernard a fait éditer à l’imprimerie de Nazareth, à Hongkong, un nouveau dictionnaire cambodgien-français. Son ouvrage est le perfectionnement des ouvrages précédents, il a de plus ses devanciers l’avantage matériel d’avoir été livré à l’impression dans de meilleures conditions de netteté et de clarté. A côté des caractères alphabétiques latins, il y a le caractère cambodgien. Les savants, jugeant que l’étude des caractères cambodgiens est assez facile pour ne pas nécessiter l’introduction de nos caractères européens dans cette langue, en voudraient la suppression complète dans le dictionnaire du P. Bernard. Leur idée est assurément juste, mais pas assez pratique, car il est très difficile, pour un Européen, de s’introduire dans la connaissance d’une langue étrangère, avec un dictionnaire qu’il ne pourra manier librement qu’au bout de trois ou quatre mois d’étude. Les gens, qui ne veulent apprendre le cambodgien que superficiellement et surtout le plus commodément possible, sont trop nombreux pour qu’on néglige de les satisfaire dans un ouvrage classique de propagande.

    A vrai dire pourtant, nos caractères alphabétiques introduits dans l’écriture de la langue cambodgienne deviennent de plus en plus barbares par le fait que, chacun trouvant sa façon d’écrire préférable à celle de son voisin, il nous arrive en cambodgien ce qui arriverait en français si chacun se permettait d’écrire à sa façon les sons de notre langue. C’est ce qui est arrivé en Chine. Non seulement il y a de la différence dans la manière dont les Européens des différentes nations écrivent le chinois en lettres latines, mais, même les Européens d’une même nation ne s’accordent pas sur la façon d’écrire les mêmes mots chinois. Ainsi, les deux provinces de Chine appelées communément Chen-Si et Chan-Si sont appelées par d’autres Xen-Si et Xan-Si. Le nom de la province du Sut-Chuen se trouve écrit tantôt Sut-Chuen, tantôt Tze-Tchuen et tantôt Ss-Tchoan. Tous prononcent de la même manière, la différence est dans la façon d’écrire.

    Les Missionnaires du Tonkin ont été plus heureux dans l’application de leur Quốc-Ngữ, nom qu’ils ont donné à la transcription de la langue annamite en lettres latines. On attribue aux missionnaires portugais, les premiers qui prêchèrent l’Evangile en Extrême-Orient, la formation de ce quốc-ngữ. Ils y appliquèrent le génie de leur langue. Malgré cela, les missionnaires qui vinrent après eux, soit Français, soit Italiens, soit Espagnols, eurent le bon esprit de l’accepter sans modification.

    Pour plus de facilité, M. Levavasseur appliqua à l’écriture de la langue cambodgienne en caractères européens la même méthode qu’avaient suivie les Portugais pour la langue annamite. Quelques signes y manquaient pour rendre plus sensible la différence de certains sons de la langue, dans certains caractères de l’écriture cambodgienne. Il fallait les ajouter, mais garder entièrement la façon d’écrire du premier auteur ; autrement, c’est une confusion qui ira toujours en augmentant et contre laquelle il est déjà impossible de réagir.

    Mort de M. Levavasseur. — M. Levavasseur mourut à Pram-bey-chom, le 1er juin 1777, après dix ans d’apostolat, et par conséquent nous n’avons pas de raison de chercher la place de sa tombe ailleurs qu’auprès de Mgr Piguel . Il fut le dernier, jusqu’à nos temps, qui fut enterré soit à Pram-bey-chom, soit à Thonol, soit même dans le gouvernement de Hà-Tiên. Ainsi, trois de nos confrères sont enterrés à Pram-bey-chom : Mgr Piguel, M. Juguet et M. Levavasseur. Deux le furent à Thonol : Mgr Lefebvre et M. D’Azema. L’ancien collège de Hondat possède la tombe de M. Andrieu ; le nouveau collège de Mgr d’Adran, établi à Câi-quao, au-dessous de Hà-Tiên, a celle de M. Morvan. Quant à M Artaud, qui mourut à Hà-Tiên, on sait déjà que sa dépouille mortelle fut emportée à Siam par ses anciens élèves du collège Général. Parmi les religieux, le P. Hyacinthe de Simoens fut enterré à Thonol et probablement aussi le P. Simplicien.

    Le vide se faisait autour de Mgr d’Adran. Parmi les cinq confrères qu’il avait auprès de lui, quand il vint au Cambodge prendre sa place de Vicaire Apostolique, trois avaient disparu : c’étaient MM. Morvan et Levavasseur, et, dix jours seulement après la mort de ce dernier, c’était le tour de M. Grenier, mort à Tân-Triêu, en Cochinchine. Il ne restait plus au Cambodge que M. Faulet, placé à Thonol, et M. Leclerc qui dirigeait auprès de l’Evêque le petit collège de la Mission. Ces deuils de famille n’étaient pas faits pour adoucir les préoccupations qui agitaient sans cesse l’âme de Mgr d’Adran au sujet du terrain chancelant qu’occupaient et le Collège et les chrétiens, sur le territoire de Hà-Tiên . L’avenir allait prouver que ses craintes n’étaient pas chimériques, mais cette fois l’orage ne vint pas du côté où on l’attendait : il fut causé par une querelle que suscita le roi de Cambodge au gouverneur de Hà-Tiên. Vers le milieu de 1778, un parti de pirates cambodgiens vint piller le Collège. Ces pirates tuèrent quatre élèves, brûlèrent la maison et l’église, massacrèrent plusieurs chrétiens, entre autres sept religieux ses annamites, qui préférèrent se laisser égorger plutôt que de consentir à la brutalité de ces bandits. La perte matérielle de la Mission fut de quarante mille francs.

    Mgr d’Adran à Tân-Triêu. — Mgr d’Adran, voyant qu’on ne pouvait plus tenir au Cambodge, profita de ce que le jeune roi de Cochinchine, appelé à ce moment Ng-Anh, avait recouvré, l’année précédente, la Basse-Cochinchine, pour aller s’établir avec ses élèves dans la chrétienté de Tân-Triệu, auprès de Biên-Hòa. Il y demeura près de quatre ans, jusqu’au mois de mars 1782. Quelques mois seulement après son arrivée en Cochinchine, le 21 septembre 1778, mourut à Bària M. Leclerc, le supérieur du susdit Collège, l’ancien apôtre du grand fleuve, et le seul de nos confrères qui fût resté auprès de Mgr d’Adran.

    M. Liot au Cambodge. — Ce ne fut qu’un an plus tard, le 3 août 1779, que M. Liot vint prendre auprès du prélat la place laissée vide par la mort de M. Leclerc. M. Jacques Liot, du diocèse de Tours, arriva en Mission l’année précédente le 29 août. Son Vicaire Apostolique, Mgr d’Adran, qui habitait encore le territoire de Hà-tiên, l’envoya à la cour du Cambodge, comme on disait alors pour désigner les postes de Pràm-bey-chom et de Thonol, qu’on regardait comme faubourgs de la ville royale. Il apprit là très probablement le cambodgien pendant plus d’un an. Puis il descendit en Cochinchine, et, après deux ans de séjour auprès de son évêque, il remonta au Cambodge, prendre la direction de la chrétienté de Thonol, en remplacement de M. Faulet, que sa santé obligeait à quitter le ministère et à repartir en France. Dans la suite, la vie de M. Liot fut intimement liée à celle de Mgr d’Adran, qu’il suivit dans ses pérégrinations. Néanmoins, grâce à ses premières relations avec la Mission du Cambodge, M. Liot porta toujours un vif intérêt à notre Mission, et le lui témoigna en toutes circonstances.

    Ce fut à cette époque que Mgr d’Adran noua des relations suivies avec le jeune roi de Cochinchine, auquel il avait sauvé la vie, en lui donnant asile en sa résidence de Hà-tiên. Son habitation de Tân-Triệu était située non loin de Biên-Hòa, où habitait le roi. Celui-ci passait en longs entretiens avec l’évêque le temps qu’il n’employait pas aux exercices militaires : tantôt il le faisait venir chez lui, et tantôt, suivi seulement de deux ou trois mandarins, il lui rendait visite, s’asseyant familièrement et sans façon sur la même natte. “De quoi s’entretenaient donc ces deux hommes si différents par l’éducation, les mœurs et les idées ? L’âme apostolique de l’évêque d’Adran voulait sans doute dédommager ce roi aux trois quarts détrôné, de la couronne temporelle qui chancelait sur son front, par l’espérance d’une couronne, plus précieuse et plus durable, à l’abri des révolutions, et des défaites”. (Louvet).

    Accusations portées contre Mgr d’Adran. — Les intentions de Mgr d’Adran étaient excellentes, et tous, missionnaires comme chrétiens, n’avaient qu’à se féliciter des bonnes relations qui existaient entre l’évêque et le roi, puisqu’elles assurèrent trente ans de paix à la Cochinchine. Néanmoins la passion trouva moyen de les infecter de son venin. Voici quelle en fut l’occasion. La fortune semblait sourire au jeune roi de Cochinchine, et, cette même année où Mgr d’Adran, fuyant le Cambodge, était venu lui demander l’hospitalité, ce prince pensa à profiter habilement des dissensions qui agitaient le Cambodge. Son entreprise eut plein succès, car, étant intervenu contre un usurpateur au profit du jeune prince Néac-Âng-In, l’héritier légitime du royaume, son protégé, ne put moins faire que de lui reconnaître le droit de suzeraineté sur le Cambodge. Telle fut l’origine de l’émulation entre la Cochinchine et le Siam pour dépecer le royaume du Cambodge, chacun à son profit. L’un et l’autre avaient déjà rogné les bords à leur portée au Nord et au Sud. C’était maintenant la pièce principale qui était en jeu. Elle le fut jusqu’en 1862, c’est-à-dire jusqu’à l’arrivée d’un troisième acteur, acteur inattendu dont le rôle vainqueur rappelle assez les vers de La Fontaine :

    Arrive un troisième larron,
    Qui saisit maître Aliboron.

    Mgr d’Adran n’avait pu détourner le roi de Cochinchine de cette guerre, qu’il aurait voulu épargner au Cambodge ; il lui demanda du moins, comme témoignage d’amitié, d’épargner les chrétiens du Cambodge. Le roi le lui promit, mais à la condition qu’un prêtre annamite l’accompagnerait pour lui indiquer ses protégés. De là l’origine des accusations diffamatoires qui, à Paris comme à Rome, représentèrent Mgr d’Adran comme le fauteur de cette guerre et comme un ambitieux qui, par ses imprudentes relations avec un roi mal assis sur son trône, pouvait compromettre les intérêts religieux de toute l’Indo-Chine. Un religieux, franciscain espagnol, qui travaillait dans la Basse-Cochinchine, le P. Didace, et quelques autres s’étaient attiré par leur conduite peu édifiante de graves reproches de la part du Vicaire Apostolique. Plusieurs colons portugais, qui trafiquaient dans ces contrées, avaient aussi à se plaindre de la sévérité du prélat, sévérité qu’ils avaient provoquée par leurs scandales. Tous ces mécontents se chargèrent de tourner l’opinion publique contre Mgr d’Adran, et, grâce aux apparences qui leur étaient favorables, ils réussirent pour un temps à le discréditer, non seulement auprès des gens de mauvaise foi, mais également auprès de graves et saints personnages qui ne tenaient aucunement à trouver le vaillant prélat en défaut. De ce nombre se trouva Mgr Lebon, Vicaire Apostolique du Siam. Prévenu par la rumeur publique contre la façon d’agir de Mgr d’Adran, ce prélat crut devoir en écrire aux Directeurs du Séminaire de Paris.

    D’autre part, les missionnaires de l’entourage de Mgr d’Adran, MM. Faulet et Leclerc, surtout M. Liot protestèrent hautement contre ces insinuations qu’ils connaissaient si peu conformes à la vérité. Le Procureur même des religieux accusateurs, à Macao, se constitua l’avocat de l’évêque d’Adran auprès de la Sacrée Congrégation et la vérité ne tarda pas à se faire jour.

    Néanmoins le prélat, pour ne point prêter le flanc à la malice de ses ennemis, résolut de rompre ses relations avec la cour, en se retirant de nouveau au Cambodge. Il ne le put faire aussitôt qu’il aurait voulu, et, quand il partira, il fera par la force des choses ce qu’il était prêt à faire de son plein gré.

    (A suivre) J. PIANET
    Miss. Apost. du Cambodge.



    1929/395-413
    395-413
    Pianet
    Cambodge
    1929
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