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Histoire de la Mission du Cambodge (1552-1852) 5 (Suite)

Histoire de la Mission du Cambodge 1552-1852. Monsieur Corre au Cambodge (Suite)
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    Histoire de la Mission du Cambodge 1552-1852.
    Monsieur Corre au Cambodge (Suite)
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    Ce digne missionnaire devait vivre bien pauvrement, si nous en croyons la lettre apologétique de la vertu de pauvreté, dans laquelle M. Artaud se met en scène avec Mgr Piguel et M. Corre. Citons-en un passage, à la gloire de nos devanciers dans l’apostolat du Cambodge. La lettre est datée de Pram-bey-chom : “Dans les lieux où il y a persécution, nous nous cachons sous les habits du pays. Là où l’exercice de la religion est toléré, comme au Cambodge, nous portons des habits ecclésiastiques. Les miens se réduisent à une seule soutane, soutane respectable par son antiquité. Ces jours-ci Mgr Piguel fut obligé, pour que je pusse la faire raccommoder, de me prêter sa soutane de relai, qui jadis avait été noire et commençait à grisonner. Il eut ensuite la bonté de me faire teindre une pièce de toile, et il voulait que je l’acceptasse : mais deux jours après j’en fis présent à M. Corre. Nous étions tous deux également dépourvus, mais le mérite n’était pas égal, je le forçai à la prendre. Ces trois dernières années, pendant la guerre de Siam, ce fervent confrère s’est ruiné la santé à courir continuellement dans les villes et les bourgades, malgré l’ardeur extrême du soleil, que l’ardeur plus grande de sa charité lui faisait mépriser, pour baptiser les enfants moribonds. Il ne peut compter le nombre prodigieux des enfants qu’il a baptisés”.

    En février 1769, M. Corre retourna au Siam, en sa malheureuse Mission, d’où la tempête l’avait tenu éloigné depuis deux ans. Il y fut porté sur les ailes de la Providence, comme il l’avait été, quand il fallut quitter sa Mission pour gagner le Cambodge. Le P. Levasseur raconte de lui qu’il tenta en vain la route de Ha-tien, et qu’il revenait sur ses pas, quand le patron des bateliers qui le conduisaient, oubliant des affaires pressées auxquelles il ne s’était dérobé que pour quelques jours, proposa lui-même de le conduire au port de Bassac (Bai Xao, près de Sốc Trăng). M. Corre accepte aussitôt la proposition et on prend la direction de ce port. Arrivé le matin, il n’y rencontre aucun chrétien, soit portugais, soit cochinchinois ; il monte à bord, comme par hasard, d’un navire chinois qui tout aussitôt lui promet le passage. Le vent, qui depuis longtemps avait été défavorable, devient soudain favorable, et le même jour on fait voile pour le Siam.

    Arrivé à Bangkok, la nouvelle capitale du Siam, M. Corre s’occupa aussitôt d’y rassembler les chrétiens dispersés. C’est dans cette circonstance qu’il fonda la paroisse de Sainte Croix, paroisse actuellement nombreuse et prospère, composée presque entièrement de métis portugais. Il l’appela ainsi à cause des difficultés qu’il eut à faire aboutir son œuvre et parce que ce fut le 14 septembre 1769, fête de l’Exaltation de la Sainte Croix, que le nouveau roi de Siam vint en déterminer les limites. Les métis portugais dont il est ici question sont, comme chez nous, des descendants de Portugais établis au Siam au XVIme siècle. Il est curieux de constater l’analogie qu’il y a entre la formation de la Mission du Siam et celle de notre Mission du Cambodge. On lit en effet dans un compte-rendu de la Mission du Siam, en 1824 : “Quoique la religion ait été prêchée dans le royaume de Siam, depuis plus de 150 ans, par des missionnaires pleins de zèle, néanmoins elle y fait assez peu de progrès. Le nombre des chrétiens répandus dans ce vaste royaume ne se monte pas à trois mille ; encore ces chrétiens sont-ils ou des Portugais d’origine, établis dans ces contrées depuis le XVIme siècle, ou des Cochinchinois, transportés au Siam dans les temps de trouble. La grande influence des bonzes et l’indolence naturelle à ce peuple contribuent pour beaucoup à l’éloignement de ce peuple de la religion”.

    Les chrétiens, qui avaient accompagné le P. Corre dans sa fuite au Cambodge, retournèrent-ils tous au Siam ? Probablement que non. Quelque temps après le départ de celui-ci, le P. Levavasseur en cite 80 qu’il trouva établis sur la route de Cancao (Ha-tien). Nous apprenons encore par lui qu’à Hondat, il y avait trois églises, toutes détruites en même temps que le Collège ; qu’à Cancao, les Pères Franciscains de Manille avaient une église et une procure. “Le gouverneur de Cancao, dit-il, lequel a presque entièrement secoué le joug du roi du Cambodge, favorise les chrétiens par politique, sachant bien que c’est le moyen d’attirer des sujets sous sa domination, surtout des Cochinchinois, qui y trouvent le libre exercice de leur religion”.

    Projets d’évangélisation sur les Cambodgiens. — La persécution de Cochinchine et l’invasion des Birmans au Siam venaient d’être l’occasion de la formation d’un nouveau centre religieux au Cambodge, centre qui, grâce au bon vouloir du Gouverneur de Ha-tien, se développera considérablement sous l’administration de Mgr d’Adran. A Thonol, à Pram-bey-chom, près de la résidence royale, la persécution amenait alors autour des Vicaires Apostoliques des ouvriers de l’Evangile de plus en plus nombreux. C’était donc l’occasion de tenter l’évangélisation, jusque-là si difficile, du peuple cambodgien. Le vénérable Mgr Piguel était trop zélé et trop rempli de l’esprit de Dieu pour la négliger. Il gémissait, dit un de ses missionnaires, de voir ce peuple au milieu duquel la Providence l’avait jeté et que le S.Siège avait confié à sa sollicitude pastorale, abandonné à son malheureux sort, sans que, depuis deux cents ans d’évangélisation en ces pays, on s’en soit occupé sérieusement.

    M. Levavasseur. Son arrivée au Cambodge. — M. Levavasseur était l’élu du ciel pour cette tâche difficile. Nous avons déjà eu plusieurs fois l’occasion de citer son témoignage dans les pages précédentes, c’est le temps maintenant d’entrer dans de plus grands détails à son sujet.

    M. Levavasseur est appelé l’apôtre des Cambodgiens, parce que personne, avant lui, n’a eu la mission spéciale et exclusive de prêcher l’Evangile aux Cambodgiens de race ; parce que fidèle à sa mission, il n’est pas sorti de ce ministère ; enfin parce que, le premier, il a ouvert les portes à l’Evangile au Cambodge par ses travaux de linguistique sur la langue cambodgienne. C’est à ce titre que nous lui devons une notice plus étendue dans cette histoire du Cambodge. M. Gervais Levavasseur était du diocèse de Séez. Il partit de France avec M. Morvan le 26 janvier 1766, il arriva le 3 septembre à Pondichéry. Il attendit neuf mois dans cette ville qu’un navire chinois fit voile vers Macao, car l’invasion des Birmans rendait impraticable la route par le Siam. Quand il fut à Macao, ce furent huit autres mois de repos, pour attendre un bateau en partance pour Bassac, port d’entrée de la Cochinchine et du Cambodge. Enfin le 18 août 1768, au matin, il entrait à Bassac, sur le territoire de sa Mission.

    “La ville de Bassac, dit-il, n’est point située sur le bord de la mer, comme M. de Lille semble l’indiquer sur ses cartes. En remontant la branche occidentale du Mékong, à environ trois lieues au-dessus de l’embouchure, on trouve à gauche un petit canal qui traverse la forêt immense, au milieu de laquelle coule le Mékong. C’est sur ce canal, à une lieue de son embouchure, qu’est située la ville de Bassac. Le port n’est autre que le canal lui-même. Il y a Si peu d’eau, que les bateaux un peu grands n’y sont entièrement à flot qu’à la marée haute. Cependant il y entre quantité de bateaux chinois, dont plusieurs paraissent hors de l’eau. Leur nombre était si grand et ils étaient si près les uns des autres que je ne pus les compter. L’eau qu’on boit à Bassac n’est pas bonne. Elle est saumâtre, j’en fus incommodé ainsi que plusieurs Chinois avec qui nous étions venus.

    “Quant à la ville elle-même, elle peut avoir une demi-lieue de long sur cent pieds de large. Son sol ressemble à l’endroit d’une forêt où l’on a fait une coupe de bois. Ses maisons, faites de branches d’arbres à peine émondées et entrelacées de branches de cocotiers, diffèrent à peine de celles de nos charbonniers. Les habitants de la ville sont pour la plupart des Chinois ; ils sont marchands ou bateliers. Le gouvernement est cambodgien. L’argent y paraît rare, car pour une piastre on a cinq liasses de liards percés par le milieu, chacune de six cents liards. Avec cette monnaie on peut se procurer du riz, des fruits, des légumes, de la volaille, de la viande de porc et du poisson” .

    La ville et le port de Bassac dont parle ici M. Levavasseur étaient situés là où se trouve actuellement le marché de Bãi xào, près de Sốc trăng.

    “Nous partîmes de Bassac, dit M. Levavasseur, le 3 avril seulement, sur une barque de louage. Nous venions d’arriver à l’embouchure du canal, lorsque nous vîmes venir à nous deux hommes dont l’un parlait portugais. C’était un chrétien de Pram-bey-chom, nommé Pascal. Il était chargé d’une lettre de Mgr de Canathe, adressée au premier missionnaire qu’il rencontrerait. Nous apprîmes par cette lettre et par les détails que cet homme y ajouta que MM. Artaud et Pigneaux venaient d’être emprisonnés à Hondat, que MM. Boiret et Corre étaient à Pram-bey-chom et que c’était là que nous attendait Mgr de Canathe. Notre premier itinéraire était pour Hondat, mais le chef de notre bateau consentit à prendre la direction de Pram-bey-chom moyennant une augmentation de prix. Deux jours après notre départ de Bassac, nous sortions de l’immense forêt que le Mékong traverse pour se jeter dans la mer. J’estime qu’elle peut avoir vingt lieues (le tiers du parcours de Dai Ngai à Pinhalu.)

    “Le 30 avril, nous arrivâmes à un canal qui conduit du côté de Cancao. Cet endroit est appelé par les Cambodgiens Meat-chruc, (Chau doc) Nos bateliers nous firent entrer dans ce canal sans que nous nous en fussions aperçus et sans que notre guide ne nous en eût avertis. Ils nous amenèrent assez près d’une ville que les Chinois appellent Solinson. Il nous retinrent là pendant plusieurs jours dans les plus grandes inquiétudes, car toute leur conduite nous faisait craindre qu’ils ne nous livrassent à nos ennemis, en nous conduisant à Cancao. Ils nous firent croire que nous étions sur le territoire de Cancao, que le mandarin qui commandait à Solinson avait défendu à notre guide de nous suivre au Cambodge, qu’il avait dépêché un exprès à Cancao pour avertir de notre arrivée et qu’il allait venir lui-même nous chercher. Nous jugeant donc trahis, nous prîmes des précautions pour sauver les lettres dont nous étions chargés et une partie de l’argent que nous avions sur nous. Le lendemain, en nous levant, nous fîmes l’oraison de N. S. au Jardin des Oliviers et nous protestâmes à nos gens que le mandarin pouvait venir s’il le jugeait à propos. Cette conduite leur fit croire que nous n’avions pas peur et les déconcerta..

    “Alors le chef des bateliers vint nous prier de lui donner l’argent de notre passage, ou au moins quelques piastres. Nous lui répondîmes qu’il ne serait payé qu’au Cambodge ; car nous craignions qu’après avoir reçu l’argent, il ne nous laissât là. Sur notre refus, ces bateliers, après avoir débarqué leur riz, refusent de partir et s’en vont à la ville, excepté le plus jeune d’entre eux. Nous restâmes là pendant deux jours et deux nuits, exposés aux voleurs qui ne pouvaient ignorer que nous avions beaucoup d’effets. A leur retour, ils fabriquèrent de nouvelles histoires qui nous firent connaître que le but de toutes ces démarches ne tendait qu’à nous faire payer d’avance et qu’il n’y avait point pour nous d’autre moyen de sortir de l’embarras dans lequel nous nous trouvions. Nous donnâmes donc la plus grande partie de notre passage et, alors seulement, nous pûmes sortir du canal et reprendre le cours du Mékong.

    “Nous étions au 11 mai et le quatorze, vers midi, nous mouillâmes à Columpé (Phnompenh). Cette ville, que quelques géographes placent sur la branche occidentale du Mékong, est bâtie à la vérité fort proche de ce fleuve, mais sur une autre rivière presque aussi grande, qui sort d’un grand lac du Cambodge et, après avoir arrosé Columpé, va se réunir au Mékong. Columpé a une lieue et demi de long et très peu de largeur. Les maisons sont comme à Bassac, de bois et de branches de cocotiers. Ses habitants, sont presque tous Chinois et Cochinchinois. Le nom de Columpé lui a été donné par les Chinois, les Cochinchinois l’appellent Nam vang, les Cambodgiens Phnompenh. Le nom de Cancao est également chinois. Le nom de cette même ville, en cambodgien, est Péam, en cochinchinois Ha-tien et en portugais Palma Rinha. Quant au port de Bassac, il porte à peu près partout le même nom. Les Cochinchinois prononcent Bathac.

    “Le 15 mai, en remontant la rivière dans laquelle nous étions entrés la veille, nous aperçûmes une grande croix. A la vue du signe sacré, nous ne balançâmes pas à descendre à terre. Bientôt nous vîmes venir à nous le P. Hyacinthe, prêtre portugais qui dirigeait la chrétienté de Thonol, chrétienté située en cet endroit. Après y avoir visité deux R. P. Franciscains espagnols, qui n’avaient point encore pu entrer en Cochinchine, nous continuâmes notre route et nous arrivâmes le même jour à Pram-bey-chom qui n’est éloigné de Thonol que d’environ deux lieues. Une croix semblable à celle de Thonol nous guida. Nous eûmes d’abord la consolation d’embrasser M. Carre et M. Boiret. Ces deux chers confrères nous conduisirent ensuite à Mgr de Canathe qui nous attendait sur la place, avec un grand nombre de chrétiens. Nous vîmes -aussitôt la vérité de ce qu’on nous avait dit de ce respectable prélat, qu’en lui nous trouverions non seulement un père, mais encore le plus doux des missionnaires, qui oublie, pour ainsi dire, ce qu’il doit à sa dignité pour nous rendre en quelque sorte ses égaux. Pram-bey-chom où il réside, n’est habité que par des chrétiens aussi bien que Thonol. Ces deux endroits sont comme deux faubourgs de la ville où réside la cour. Cette dernière ville est appelée par les Cambodgiens Pontai, par les Chinois Pontai, par les Cochinchinois Lovêk ou Dinh Lovêk. La distance de Bassac à Lovêk est de soixante lieues.

    “Huit jours après mon arrivée à Pram-bey-chom, le 22 mai, fête de la Pentecôte, je reçus de Mgr de Canathe la mission de prêcher la foi aux Cambodgiens : car, quoiqu’il y ait depuis longtemps, dans ce royaume, des chrétiens portugais et des missionnaires, néanmoins les naturels du pays n’ont point encore été éclairés du flambeau de la foi. La raison d’un si long délai est que les Cambodgiens sont d’une indifférence étonnante. Ils écoutent, ils avouent que notre religion est bonne, mais ils ne vont pas plus loin et restent comme ensevelis sous l’indolence. Nonobstant cette disposition apathique, Mgr de Canathe a voulu leur faire prêcher l’Evangile, persuadé que c’est aux ministres à parler et au Seigneur lui-même à changer les cœurs . Il me disait qu’il rougissait de voir ce royaume encore en friche. Mais, comme depuis bien des années la Cochinchine n’avait pas, à beaucoup près, le nombre d’ouvriers nécessaires, il n’avait pas été possible de faire autrement. Or, à mon arrivée en Cochinchine, la porte de la Cochinchine se trouvait fermée. En conséquence, il fallait ou me laisser oisif ou me charger de cette œuvre importante. Le parti n’aurait pas été difficile à prendre si c’eût été un autre sujet. Mais moi, encore jeune pour l’âge, la science et la vertu, commencer une mission ! Cependant il n’y avait pas à choisir et peut-être s’écoulerait-il bien des années avant qu’il vienne ici d’autres missionnaires. J’ai donc reçu l’ordre ,de m’appliquer à l’étude de la langue et des caractères cambodgiens, pour traduire nos prières et notre catéchisme en cette langue, et annoncer le royaume de Dieu.

    “Quant à M. Morvan, mon compagnon de voyage, sa destination était pour le Collège de Hondat, où un nouveau professeur était impatiemment attendu. On venait en effet d’apprendre que MM. Artaud et Pigneaux avaient été mis en liberté”.

    M. Levavasseur ne commença pas immédiatement le travail qui lui était assigné. Les misères éprouvées récemment par les directeurs du Collège de Hondat, qui avaient porté la cangue pendant trois mois, et surtout le peu de fond qu’on pouvait faire sur l’amitié du gouverneur de Ha-tien préoccupaient beaucoup Mgr Piguel… L’avenir du reste justifia ses appréhensions. A ce propos, le P. Launay a, dans son Histoire de la Société, une réflexion qui ne manque pas de justesse : “C’est chose étonnante, dit-il, que le sans-gêne dont les Orientaux de ce temps-là usaient envers les étrangers. En Chine, les savants Jésuites de la cour de Pékin passaient, sur un caprice du maître, de la plus haute faveur au fond d’une prison où ils étaient chargés de chaînes et bâtonnés. Au Tonkin, Deydier et de Bourges, laissés en repos pendant longtemps, étaient tout à coup maltraités et emprisonnés. A Siam, Laneau, reçu pendant vingt-cinq ans au palais du roi, avait passé plus de vingt mois dans un cachot. L’orgueil caché, mais profond des princes orientaux s’y révèle. Quel est cet homme ? Un étranger, un barbare. Qui peut le protéger, le défendre, le venger ? Personne. Et alors on lui fait sentir sans pitié la faiblesse de sa position, la force de la situation du maître”.

    Des réflexions de cette sorte sur la versalité de l’amitié du Seigneur chinois qui commandait à Ha-tien, firent craindre à Mgr Piguel un désastre du genre de celui qui, un an et demi plus tard, devait anéantir le Collège de Hondat. Il cherchait donc sur le territoire de sa mission un lieu plus à l’abri du vent tournant de la politique. Son choix s’arrêta sur l’île de Poulo Condore. Le 27 juin 1768, il partit en compagnie de M. Levavasseur pour Bassac, afin d’aviser aux moyens de s’introduire en cette île. Ce voyage, fait sous la direction de son vieil évêque, fut instructif pour le jeune missionnaire. Il nous en décrit quelques circonstances dans son journal ; mais ce fut là tout le résultat : la matière d’un récit. Pendant dix jours, ils cherchèrent barque, rameurs pour passer dans l’île de Poulo Condore ; mais, à chaque tentative, leurs efforts venaient échouer devant la mauvaise volonté des habitants qui semblaient conjurés pour empêcher le passage dans l’île. Ils revinrent donc à Pram-bey-chom, et M. Levavasseur partit dans l’intérieur pour commencer son travail sur le peuple cambodgien et sa langue. Il nous décrit lui-même les premières années de son ministère. Son style, quoique vieux de 160 ans, est assez alerte pour n’avoir pas besoin d’être rajeuni. Ecoutons-le donc nous parler. Son récit ne manque pas d’intérêt pour un missionnaire du Cambodge.

    “Le 8 août 1768, près de trois mois après mon arrivée en mission, Mgr de Canathe décida que j’irai m’installer dans la province de Kampong-Soai pour m’y appliquer à l’étude de la langue et, en apparence, pour administrer quatre familles d’anciens Portugais. Pour aller à ma destination, il aurait fallu remonter la rivière de la cour jusqu’à plus de quarante lieues, mais, l’inondation ayant permis que mon bateau passât à travers la campagne, j’arrivai en trois jours. Je descendis d’abord, le 25 août, à Kompong-Thôm, village considérable où il y a un chrétien portugais marié à une cambodgienne aussi chrétienne ; mais ni l’un ni l’autre ne pratiquait plus aucun exercice de religion. Le mari, qui conservait encore un certain attachement à notre sainte religion, se réjouit de notre arrivée. Il n’en fut pas de même de la femme. Je ne fixai pas mon séjour à Kompong-Thôm, mais dans un village qui en est éloigné d’environ deux lieues, appelé Kuc-Nguon, où je me rendis le 26 septembre. Je trouvai dans cet endroit deux frères et deux sœurs du chrétien de Kompong Thôm, tous chrétiens, mais ignorant tous les mystères de la foi et ne conservant du christianisme que le caractère du baptême. Ils ont aussi une sainte horreur de l’idolâtrie, dont ils savent détourner leurs enfants et leurs neveux, fils d’un frère défunt, quoique ces enfants ne soient pas encore baptisés. Les deux frères furent transportés de joie de ce qu’on leur avait envoyé un missionnaire. L’aîné nommé Ta-Kong, me donna une chambre dans sa maison, en attendant que l’écoulement des eaux permît de me construire une petite maison et même une petite église, si le nombre des chrétiens augmentait.

    “Pendant que j’étais encore à Pram-bey-chom, j’allai un jour sur une montagne proche de la Cour, où est bâtie une pagode sur laquelle je fis les remarques suivantes : l’idole est d’une taille gigantesque, elle est couchée sur le côté droit. Vingt-trois statues d’hommes à genoux, de grandeur naturelle, sont rangées devant elle sur deux lignes, douze sont sur la première, leur habillement est semblable à celui des talapoins, c’est-à-dire qu’ils ne sont couverts que d’une ceinture qui descend jusqu’à mi-jambe et d’un morceau d’étoffe qu’ils portent en écharpe, d’une manière qui ressemble beaucoup à celle dont nos diacres portent l’étole. Ces douze statues, m’a-t-on dit, représentent les douze disciples que l’idole avait envoyés prêcher dans tout le monde. Ils sont représentés à genoux devant l’idole, parce qu’ayant appris que leur maître était près de mourir, ils se réunirent pour assister à sa mort. Tous arrivèrent à temps, excepté un qui arriva trop tard, ce qui l’affligea beaucoup. L’idole est représentée couchée, apparemment parce qu’on la suppose morte. La seconde ligne représente onze rois qui vinrent aussi assister à la mort de celui dont ils avaient embrassé la religion. Ces onze rois ont tous au milieu du front, sur le bonnet royal, une fleur en ferme de croix. Ils ont de semblables croix sur eux en d’autres endroits, les uns sur le milieu de la poitrine, les autres entre les épaules ou derrière la tête. On ne voit point de croix sur les disciples, mais ils n’ont point de bonnet et ils ont la tête et même les sourcils rasés, tels que sont encore aujourd’hui les talapoins.

    “Le 7 octobre plusieurs Cambodgiens étaient venus me voir. Je leur montrai de nos livres européens, sans autre dessein que de contenter leur curiosité, mais ils en firent un objet de vénération, les mettant sur leur tête et demandant par ces livres une longue vie. J’avais essayé de cacher une image de J. C. en croix qui était dans un de ces livres, craignant qu’ils blasphémassent ce qu’ils ignoraient et ce que je n’étais pas encore en état de leur expliquer, mais ils voulurent tout voir, firent de grands saluts à cette image et écoutèrent avec grand respect l’explication que j’essayai de leur donner.

    “La sœur aînée du chrétien chez lequel j’étais rendit son âme à Dieu le 7 novembre ; je ne puis penser à elle sans dire avec le psalmiste : Confitemini Domino quoniam bonus, quoniam in sœculum misericordia ejus. Lorsque j’arrivai dans ce lieu, cette femme ressemblait plutôt à un squelette ambulant qu’à une personne vivante. Avant mon arrivée elle était souvent effrayée par la vue de spectres affreux qui lui apparaissaient, mais qui, selon qu’elle m’a répété plusieurs fois, cessèrent de lui apparaître depuis ma présence en ce lieu. Quoiqu’il en soit de la vérité ou de la fausseté de ces visions, elle s’appliqua avec une ardeur singulière à l’étude des mystères de notre sainte religion, ne rougissant pas de demander à un enfant qui m’accompagnait l’instruction que je ne pouvais lui donner assez clairement en sa langue. A peine sut-elle les vérités les plus essentielles du christianisme qu’elle tomba malade. Alors je lui enseignai comme je pus ce qui regarde la confession et la manière d’examiner sa conscience, je la confessai et lui conférai quelques jours après l’Extrême-Onction ; enfin elle entra en agonie et rendit le dernier soupir, au moment où je récitais la sainte messe que je célébrai après avoir récité pour elle les prières des agonisants.

    “Mon arrivée à Kuc-Nguon donna lieu à divers bruits sur mon compte. Les uns disaient : jamais un prêtre européen n’est venu demeurer avec nous, que vient faire celui-ci ? Il sera cause que le diable nous fera souffrir quelque horrible famine. D’autres publiaient que j’étais un chef de voleurs, venu pour surprendre les hommes, les tuer et prendre le fiel et le sang. Enfin un talapoin, ou religieux du pays, assura comme article de foi, que j’étais de la race des géants, et que, dans trois ou quatre ans, étant devenu un vrai géant, je mangerais tous les Cambodgiens, sans en excepter un seul. De là alarmes sur alarmes, presque tous les hommes et femmes, grands et petits fuyaient devant moi. On jetait des pierres sur la maison de mon hôte, et on lui disait que s’il continuait à me laisser faire chez lui les cérémonies chrétiennes, il s’en trouverait mal. Cette menace intimida cet homme encore faible dans la foi et le porta à quelque extrémité dont il se repentit. Enfin il envoya son frère et son fils vers le gouverneur de la province, pour l’avertir de ce qui se passait contre moi. Ils en reçurent une réponse qui ferma la bouche à tous mes ennemis et changea leur terreur et panique en une crainte plus sérieuse. En effet, ce mandarin dit qu’il connaissait les prêtres européens, qu’ils étaient pleins de droiture et qu’il était charmé qu’un d’eux vint s’établir dans son gouvernement. Il ajouta que si on lui amenait quelqu’un de ceux qui avaient parlé contre moi, il le mettrait à mort. “Ceux, dit-il, qui se plaignent des cérémonies chrétiennes, n’ont sans doute pas été à la Cour où il y a deux églises, (Thonol et Pram-bey-chom), où l’on dit la messe tous les jours et souvent avec de grandes cérémonies”. Enfin, s’adressant au fils de Takong, il lui témoigna sa surprise de ce qu’il n’était pas encore baptisé. J’allai, le 6 décembre, rendre visite à ce gouverneur. Il me reçut avec tous les honneurs qu’il a coutume de rendre aux talapoins ou prêtres de ce pays. Ainsi le Tout-Puissant fit échouer les desseins du malin esprit et, qui plus est, celui-ci s’est servi de ses propres armes et de ses propres ministres contre lui-même. Voici comment :

    “Les Cambodgiens, suivant leur religion, adorent non seulement le soleil et la lune, mais encore la terre. De là, quand quelqu’un veut acheter un champ, il n’en peut venir à bout. Je voulais voir si je serais plus heureux que d’autres. Tous ceux à qui je fis des propositions me répondirent qu’ils voulaient bien changer un champ pour un autre champ ou pour un buffle ou pour une chose semblable, mais que la terre était une chose sacrée qu’on ne peut vendre sans péché. J’étais donc fort embarrassé, ne trouvant pas de lieu où bâtir une église et une résidence. Sur ces entrefaites, le prétendu religieux qui me disait géant me tira d’embarras. Il était venu voir le chrétien chez qui je demeurais. Je m’y rencontrai avec lui, je l’écoutai longtemps proférer ses oracles. Il annonça entre autres choses que le monde finirait dans trois ou quatre mois et ajouta qu’un dieu était descendu du ciel sous la forme d’une couleuvre. A peine eut-il fini de débiter ses prophéties que les Cambodgiens présents me demandèrent mon avis. Il n’était pas difficile à donner ni à comprendre. Je n’avais affaire qu’à un insensé qui, ne sachant que répondre, se rangea à mon avis. Ensuite, étonné que par la miséricorde de Dieu je sais un peu lire les livres cambodgiens qui ne sont difficiles que pour les Cambodgiens et non pour un Européen qui sait un peu étudier, ce religieux déclara publiquement que j’avais une mémoire de Prèa ang, (ange que les Cambodgiens disent créateur de la terre), et que j’étais envoyé par lui. Puis, songeant à sa réputation, il ajouta : “Nous sommes frères, nés d’un même père et d’une même mère”. Je ne fis que rire de ces extravagances. Pour lui, conservant son sérieux, il me dit qu’il me ferait avoir un champ et il tint parole, en se servant de ses fourberies ordinaires. En effet, étant allé trouver un homme qui n’osait me vendre son champ, il lui dit : “Malheureux, à quoi pensez-vous ? Ne savez-vous pas que cet Européen deviendra grand ? Si vous ne tâchez pas maintenant de gagner ses bonnes grâces, c’en est fait de vous, il vous mangera sans quartier vous et toute votre famille”. Il n’en fallut pas davantage pour déterminer cet homme, et avant que je susse ce qui s’était passé, il vint avec ses parents me faire présent de son champ, n’attendant que ce que je voudrais bien lui donner. L’affaire fut bientôt terminée, au contentement des deux parties.

    “Je fus non moins efficacement secondé par le Gouverneur qui, non seulement demandait que je restasse dans sa province, mais encore que j’y amenasse un grand nombre de chrétiens. Le trois février, je reçus la visite de son frère qui est mandarin de second ordre. Il vint, accompagné d’un de ses officiers. J’étais absent et il attendit depuis le matin jusqu’au soir, tant il désirait faire connaissance avec moi. Il me donna un buffle pour m’aider à payer la maison que j’achetai, et m’offrit chevaux, éléphants et argent, en un mot tout ce que je désirais. Enfin il me pria de l’adopter pour mon frère. Depuis ce temps, il me donne cette qualité dans les lettres qu’il écrit en ma faveur et dans les compliments qu’il me fait faire fréquemment. A Dieu ne plaise que je m’appuie sur ce bras de chair !

    “Le 24 avril, à mon retour d’un voyage que je fis à Pram-beychom et à Cancao, je plantai une croix dans le champ que j’avais acheté depuis peu. Vers la même époque, le démon redoubla d’efforts pour me faire chasser de Soai. Il suggéra à un mandarin de premier ordre, membre du conseil du gouverneur, que je serai cause qu’il n’y aurait ni tonnerre ni pluie et qu’on souffrirait probablement une grande disette. Ce mandarin concluait que, si ses craintes se réalisaient, il faudrait me chasser. Mais grâce à Dieu, j’ai la protection des deux frères du gouverneur et du gouverneur lui-même.

    “Ce fut le 14 mai, jour de la Pentecôte. que je commençai à prêcher en cambodgien. J’avais déjà, avec le secours d’un chrétien qui possédait la langue cambodgienne, traduit dans cette langue nos prières et les principaux articles du catéchisme. Il ne me reste plus qu’à me mettre entièrement au fait de la langue cambodgienne, en lisant leurs livres et en conversant avec leurs talapoins, pour savoir à quoi m’en tenir, dans les disputes que j’aurai à soutenir. Dans les divers entretiens que j’ai de la sorte avec les personnes qui demeurent dans les environs, je trouve en elles une grande simplicité, mais, malheureusement, la corruption générale des mœurs parmi les Cambodgiens m’annonce que trop l’ange des ténèbres qu’ils adorent. C’est le culte principal, c’est même le seul pour beaucoup, car ils regardent le démon comme le principe des maladies et des malheurs qui leur arrivent, c’est à le conjurer par des cérémonies superstitieuses que consiste la religion du grand nombre. Si Dieu me fait la grâce d’en pouvoir faire des hommes, j’aurai l’espoir d’en pouvoir faire des chrétiens.

    “Pourrait-on ne pas être attendri sur le malheur de ces pauvres aveugles qui sont nos frères, rachetés comme nous par le sang de Jésus-Christ. Eloignés de ces infortunés, vous n’entendez peut-être pas leurs cris. Pour moi, je demeure au milieu d’eux, je les entends et je suis incapable de leur prêter une main secourable. Quand bien même j’aurais les qualités d’un véritable missionnaire, je suis seul, et, par conséquent, hors d’état de subvenir aux besoins d’un royaume presque aussi vaste que la France. N’oubliez pas devant Dieu ma pauvre mission, digne de toutes vos larmes.

    “Le 19 juin, je bénis une église dans le lieu que j’habite, sous l’invocation de la Très Sainte et Immaculée Vierge Marie, Mère de Dieu, j’arborai ensuite devant cette église l’étendard de la Croix. Peu de jours après, un prince cambodgien qui, depuis plusieurs. Années, avait pris la fuite entra dans la province où je demeure, à la tête d’une armée de Siamois et exerça les mêmes cruautés que les Birmans avaient exercées au Siam. Je fus obligé de me retirer dans les bois, avec les Cambodgiens de cet endroit, mais la famine s’étant mise dans l’armée ennemie, le prince révolté fut abandonné des Siamois et prit la fuite.

    “Au commencement du mois de novembre, s’éleva une guerre d’un autre genre. Ce furent les prêtres des idoles qui prirent les armes, ou plutôt, qui les firent prendre au peuple. Pour eux, ils ne se servaient que d’un fouet de la main droite et d’un éventail de la gauche. Ces révoltés se disaient envoyés de la part du dieu futur, que leurs livres annoncent devoir venir, pour redresser la vie criminelle des hommes, et aller ensuite se reposer dans le séjour de la félicité suprême. Ce dieu étant différent de l’autre, je demandai à ces pauvres aveugles ce que deviendra celui-ci, quand celui-là sera parvenu à la souveraineté du monde ? Je n’ai point encore eu de réponse.

    “Dans le courant de février 1770, je fis un second voyage à Pram-bey-chom, puis à Cancao que venait de quitter le Collège, pour s’enfuir à Malacca. Le principal motif de ce voyage avait été de me concerter avec Mgr de Canathe sur l’exécution d’un projet dont celui-ci m’avait chargé ; il s’agissait de bâtir, dans le lieu de ma résidence, un petit collège pour les Cochinchinois et les Cambodgiens. En conséquence, j’allai dès mon arrivée faire visite au gouverneur de Soai. Il me reçut fort bien et me donna à choisir, dans un espace de trois lieues de long, un endroit pour y faire ma résidence ; il me témoigna de nouveau le désir de voir beaucoup de chrétiens venir dans son gouvernement. Il s’offrit même à me faire bâtir une église, afin de pouvoir, me dit-il, participer à mes bonnes œuvres .

    “Depuis le commencement de cette année 1770, jusqu’au 19 juin, j’ai baptisé dix adultes, soit des Cambodgiens, soit des adultes qui ne pouvaient être instruits que dans la langue cambodgienne. Ce qu’il y a de plus admirable, c’est la manière dont Dieu procure la grâce du baptême à des personnes que tout le monde loue comme observateurs de la loi naturelle et qui ne semblent vivre que pour attendre le missionnaire qui les instruise et les baptise et pour mourir ensuite dans les meilleurs sentiments”.

    Le P. Levavasseur à Pram-bey-chom. — Là se termine la relation que nous a laissée M. Levavasseur sur son travail, d’évangélisation, au milieu des Cambodgiens de race. Pour que son œuvre eût du succès, un pénible labeur n’était pas suffisant, il l’aurait fallu de longue durée. Or deux ans seulement après ce premier essai, les besoins de la Mission interdisaient déjà à M. Levavasseur de s’isoler ainsi dans la province la plus septentrionale du Cambodge, car, au milieu de l’année 1771, Mgr Piguel disparaissait de la scène et M. Levavasseur demeurait au Cambodge le seul prêtre de la Société des Missions-Étrangères. Il avait de plus le titre de Provicaire, et son nouveau Vicaire Apostolique, Mgr Pigneaux, devait rester encore quatre ans à Pondichéry, avant de venir prendre la place de commandement, à la tête de ses missionnaires. Malgré son court séjour dans la province de Soai, M. Levavasseur eut cependant le temps d’organiser et de faire fonctionner le petit collège dont nous venons de parler plus haut. Cet établissement était probablement destiné à préparer, pour le Collège Général, les nouvelles recrues de la milice ecclésiastique. Les dépenses étaient moins grandes et les essais de vocations plus faciles. Le nouveau collège suivit M. Levavasseur, car, très peu de temps après, nous le trouvons fixé à la pointe d’une île, en face de Pram-bey-chom. Nous reverrons plus tard M. Levavasseur au travail, sous l’administration de Mgr d’Adran. Il est temps maintenant, de donner le dernier coup de pinceau à l’ébauche que nous avons faite de la figure de Mgr Piguel, avant qu’il ne disparaisse dans la tombe. Cette figure vénérable est un portrait de famille qu’il nous importe de conserver.

    Dernières années de Mgr Piguel. — Nous avons vu Mgr Piguel, retiré à Pram-bey-chom, s’efforcer de nouer des relations avec ses enfants persécutés de Cochinchine et leur envoyer deux missionnaires d’élite, M. Halbout et M. Boiret. Lui-même, à une époque de sa vie où il estime qu’en France, à cause de ses infimités, il serait réputé hors de service, il fait effort pour traîner son corps débile sur tous les chemins de la Cochinchine. Au Cambodge, l’épiscopat de Mgr Piguel est l’époque la plus florissante pour la religion. Pram-bey-chom rentre dans le devoir sous sa douce autorité. Thonol devient le refuge des religieux exilés. A Hà-tien (Cancao), il se forme plusieurs centres chrétiens nouveaux, et, à côté de ces centres, le Collège Général, la perle des Missions, vient aussi réclamer une place sous la juridiction sage et dévouée de Mgr. Piguel. Les Cambodgiens eux-mêmes semblent vouloir se réveiller de leur léthargie séculaire. C’est du moins à l’initiative de ce saint évêque qu’ils doivent leur premier apôtre, et c’est également à son initiative, qu’ils doivent de pouvoir désormais associer leur langue aux autres langues du monde entier, dans le concert de louanges et de prières qui monte chaque jour vers le trône de Dieu.

    Les Sauvages. — Les sauvages enfin, dont, jusqu’ici, il n’est pas encore question dans l’histoire des Missions, n’échappèrent pas à son zèle. Voici ce qu’il écrit à leur propos au Séminaire de Paris : “Il y a, à quelques journées d’ici, une nation entre le royaume du Cambodge, le Tonkin et la Cochinchine. Je souhaiterais envoyer un couple de missionnaires pour ouvrir cette mission. Ces gens-là paraissent nés pour le christianisme. Ils ont beaucoup de vertus morales et peu de défauts. Ils n’ont ni pagodes ni talapoins ; j’espère qu’on recueillera de grands fruits. J’ai ici quelques-uns de ces gens qui se sont faits chrétiens et qui me disent que les missionnaires seraient bien accueillis par leurs compatriotes. Je me suis informé de tout ce qui regarde ce pays, et, si j’avais des missionnaires, je n’hésiterais pas à les leur envoyer”.

    Cette lettre paraîtra peut-être d’un optimisme exagéré, mais cet optimisme est particulier aux gens de zèle, avides de la gloire de Dieu et du salut des âmes. Quelques paillettes d’or, qu’on signale dans une région inconnue, suffisent pour enflammer leur enthousiasme et exciter chez eux une sainte avidité pour des trésors qu’eux seuls savent apprécier à leur juste valeur. Le saint, prélat n’eut pas la satisfaction de voir ses désirs mis à exécution, mais son appel avait été entendu, car, trois mois avant sa mort, le Séminaire de Paris envoyait au Cambodge un jeune missionnaire qui, à son arrivée au Cambodge, partit aussitôt porter l’Evangile en cette nation, placée entre le royaume de Cambodge, le Tonkin et la Cochinchine, nation dont Mgr Piguel ambitionnait de faire la conquête. Ce jeune missionnaire fut le premier anneau de cette chaîne déjà longue de missionnaires qui, jusqu’à nos jours, ont ambitionné, comme poste d’honneur, une place au milieu des sauvages de l’Indochine. C’est donc encore à Mgr Piguel que les sauvages doivent leur premier apôtre. Ceux qui, dans la suite ont marché sur les traces de ces apôtres, appartiennent tous à la Société des Missions-Étrangères. Honneur au saint évêque qui a imprimé dans notre Société un si généreux élan ! Si les résultats obtenus ne répondent pas à l’effort donné, on ne peut appeler idée inféconde, une idée qui a produit tant de morts héroïques et tant de sacrifices.

    M. Juguet. — Ce jeune missionnaire, auquel nous décernons le titre de premier apôtre des sauvages, est M. Pierre J. Juguet, originaire de St Malo. Il partit de France en 1771, trois mois avant la mort de Mgr Piguel, et arriva au Cambodge probablement trois mois après. Mgr d’Adran qui avait succédé à Mgr Piguel n’était pas encore entré dans sa Mission, et c’est son Provicaire qui le reçut à Pram-bey-chom. Son court apostolat appartient à l’épiscopat de Mgr d’Adran, c’est donc sous l’épiscopat de ce prélat, qu’il convient d’en parler.

    Pauvreté de Mgr Piguel. — Pour compléter le portrait de Mgr Piguel, suivons-le maintenant dans son palais épiscopal, dont deux de ses missionnaires se sont plu à nous retracer les splendeurs-évangéliques. C’est d’abord M. Artaud, le directeur du Collège de Hondat, appelé auprès de son Evêque, qui nous fait part de ses impressions : “Dès en entrant dans son palais épiscopal, je veux dire sa chaumière, je crus entrer dans le réduit de la pauvreté. N’étant jamais sorti de l’Europe, vous auriez de la peine à vous imaginer un réduit où l’on fût plus pauvrement et plus incommodément logé. Dans toute la maison, il n’y avait pas une seule table, pas une seule chaise. Monseigneur, aussi bien que les autres, est assis in piano. Les feuilles qui couvrent la maison sont si clairsemées qu’à peine avons-nous de l’ombre. S’il pleut pendant les repas, nous sommes obligés de changer de place pour manger et de chercher dans toute la maison, qui n’est pas bien grande, le recoin où il tombe moins d’eau. Un de nos confrères disait en plaisantant que Monseigneur logeait dans un observatoire d’où il pouvait, sans se fatiguer, étudier les astres. Sa Grandeur eut la complaisance d’aller loger dans sa barque pour me céder sa chambre. Les murs en sont de feuilles comme le toit. Tout y est si bien éclairé que, quand je ferme portes et fenêtres, j’ai encore plus de lumière et de vent que je n’en voudrais. Le vestiaire de Mgr Piguel répond très bien à son logement. En lui exposant, à mon arrivée, les besoins du Collège, je lui dis que nos écoliers qui, à Siam, avaient tout en assez grande abondance, n’avaient actuellement que trois ou quatre chemises chacun et deux ou trois mouchoirs. — “Comment, trois ou quatre chemises et deux ou trois mouchoirs ! me répondit ce prélat. Je n’ai d’autre mouchoir que celui que vous voyez, qui est déjà déchiré, et je n’ai que deux chemises, une mouillée sur moi par mes sueurs-continuelles, et l’autre à sécher sur la haie ! Au reste, ajouta-t-il, ne croyez pas que je blâme votre tendresse pour ces enfants, au contraire, et, de ce côté-là, je ne prétends pas vous le céder en rien : ils me sont aussi chers qu’à vous. Mon intention est qu’ils ne manquent de rien, autant que nos petites facultés pourront le permettre”. En même temps, il tira de sa cassette un sac d’environ cent piastres qu’il me mit en main : “Voilà, me dit-il, tout ce que j’ai ; si j’avais davantage, je vous donnerais davantage. Je ne me réserve seulement pas de quoi faire acheter aujourd’hui les provisions”. De mon côté, je fus très frappé d’un tel exemple de générosité. Je ne voulais pas accepter cette somme et faisais des représentations. “Non, répliqua-t-il, vous ne pouvez refuser, c’est pour vos chers enfants, qui sont aussi les miens. Soyez tranquille, un missionnaire pauvre a toujours des fonds assurés sur la Providence, et elle ne m’a jamais manqué”. Je fus donc obligé de céder et de tout accepter. Je ne pus pas même obtenir qu’il retînt de quoi s’acheter du linge, quoique les deux chemises qu’il avait fussent très usées. Elles avaient déjà servi à M. Halbout”.

    Entendons maintenant M. Levavasseur chanter à son tour la pauvreté de l’habitation de son vieil et saint évêque : c’est au moment où il arrive de France avec M. Morvan. “Lorsque nous fûmes entrés dans le palais épiscopal, nous commençâmes par en contempler la magnificence, dont nous n’avions point encore vu d’exemple. En voici une légère description : On trouve d’abord une salle dans laquelle on monte des deux côtés, par deux échelles de cinq ou six barreaux. Ensuite, on entre dans un corridor qui a trois chambres de chaque côté et au bout duquel est la cuisine. Tout le logis est élevé sur des colonnes à cause de l’inondation qui arrive tous les ans. Une charpente faite de lattes de bambous et un plancher de même matière composent tout le palais. La couverture est de paille. Les cloisons sont entrelacées de branches de cocotiers et le plancher est couvert de nattes. Les portes et les fenêtres sont de même matière que les cloisons. Quoique Monseigneur soit retiré dans un cabinet de travail pour me faire de la place et que, par conséquent, j’occupe la chambre épiscopale, je n’ai besoin d’ouvrir ni porte ni fenêtre pour avoir du vent. Pendant un orage, j’ai pu constater que le lit épiscopal n’est aucunement à l’abri de la pluie. Ce lit consiste en quelques branches couvertes d’une natte. Il ne nous manque, pour être comme les Capucins, que le capuchon et le cordon de St François. Comme eux, nous laissons croître la barbe et portons des sandales. Cette manière d’être, en ce pays, épargne la dépense et elle est commode. Il n’en est pas de même de la manière de s’asseoir qui est celle des tailleurs”.

    “Que faites-vous donc des sommes que, chaque année, les Directeurs des Missions envoient dans les Indes ? ” s’écrie à ce propos M. Artaud. Lui-même nous répond : “Il est vrai qu’elles sont considérables. Ce qui est envoyé dans chaque mission, pour chacun de nous, suffirait pour un honnête entretien. Mais il y a des dépenses que nous augmentons ou diminuons, selon que les aumônes que nous recevons sont plus ou moins considérables. Elles ont pour objet la formation d’un clergé du pays, les voyages fréquents des missionnaires, l’entretien des catéchistes, les médecines pour les enfant moribonds, afin d’avoir occasion de les baptiser, les courtiers qu’il faut envoyer porter les lettres, le soutien des familles réduites à la mendicité par la persécution, par les injustices et les vexations des infidèles. On pourrait épuiser ici des sommes immenses en différentes bonnes œuvres, et chaque missionnaire est bien aise d’y contribuer de tout son pouvoir, en y appliquant presque tout ce qu’il reçoit de Paris. Quand chacun recevrait dix fois davantage, il serait bien fâché de quitter cette pauvreté volontaire à laquelle il s’est réduit et dont il a, en son évêque, un si bel exemple”.

    Missionnaires au Cambodge sous l’épiscopat de Mgr Piguel. — Monseigneur Piguel touchait au terme de ses fatigues. Il avait alors pour coopérateurs, au Cambodge M. Levavasseur, en Cochinchine MM. Halbout et Boiret. Malgré la pénurie d’ouvriers apostoliques, deux autres confrères, M. Pigneaux de Béhaine et M. Morvan avaient été sacrifiés au bien général, pour la direction du Collège Général. “Il avait une âme de saint, s’écrie à ce propos l’auteur de l’Histoire des Missions-Étrangères, cet évêque qui donnait l’exemple de la solidarité des membres de la Société, de leur union, de leur ferme volonté d’atteindre à tout prix le but de leurs travaux”. La chronique rapporte qu’à cette époque, un certain nombre de religieux et deux prêtres indigènes vinrent au Cambodge chercher un abri contre la persécution auprès de Mgr Piguel et que plusieurs travaillèrent dans les chrétientés de Thonol et de Ha-tiên. C’étaient les PP. Franciscains Hermosa, Zeller, Jean Brecosa, Ferdinand Odemilla, Bonaventura a Corde Jesu, Julien de Columna, Diego de Jumilla ; les Pères Hyacinthe et Loriès Edouard, ex-jésuites ; le P. Isidore, dominicain de Siam ; le prêtre chinois Jacques Tchang et le prêtre annamite Nicolas Dzue (P. Bouillevaux).

    Mort de Mgr Piguel. — “Sentant ses forces épuisées, dit le P. Louvet, Mgr Piguel jeta les yeux autour de lui, pour voir lequel de ses jeunes collaborateurs serait le plus capable de tenir d’une main ferme le gouvernail de la barque apostolique, au milieu de la tempête présente. Son choix s’arrêta sur M. Pierre Pigneaux de Béhaine qui s’était réfugié à Pondichéry avec ses élèves. Un Bref du Pape nomma ce dernier Evêque d’Adran (1770) et Coadjuteur du Vicaire Apostolique. Mgr Piguel tranquille désormais sur l’avenir de sa chère Mission, s’endormit en paix dans le Seigneur le 21 juin de l’année 1771”.

    Son corps fut inhumé dans l’église de Pram-bey-chom. Le P. Hyacinthe Simœns, qui mourut cinq ans après, voulait être enterré à ses pieds : mais les chrétiens de Thonol, quoique l’ayant beaucoup tourmenté dans sa vie, se piquèrent d’honneur et voulurent posséder dans leur église les restes du bon Père.

    Une note de l’époque résume toute la vie de Mgr Piguel dans ces simples lignes : “Il se fit aimer des chrétiens, des missionnaires et des religieux travaillant dans sa mission, par sa douceur, son silence, sa prudence, son humilité et sa patience”.

    (A suivre) J. PIANET
    Miss. Apost. du Cambodge



    1929/328-348
    328-348
    Pianet
    Cambodge
    1929
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