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Histoire de la Mission du Cambodge (1552- 1852) 4 (Suite)

Histoire de la mission du Cambodge 1552-1852. Destruction du nouveau Collège. (Suite)
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    Histoire de la mission du Cambodge 1552-1852.
    Destruction du nouveau Collège. (Suite)
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    M. Morvan continue ainsi sa narration : “Après notre départ, les rebelles pillèrent notre Collège et le choisirent pour leur demeure. Le gouverneur de Cancao envoya des troupes pour leur donner la chasse. Il fit brûler notre demeure, notre église et tous nos logements, de peur que les rebelles ne vinssent encore s’y réfugier ; de sorte qu’en moins de huit jours, nous nous trouvâmes sans feu ni lieu. Le Frère Martin de Robbez, procureur des RR. Pères Franciscains espagnols, nous céda la moitié de sa maison et nous aida autant qu’il était en son pouvoir. Une dame payenne se chargea de nous nourrir tous, jusqu’à ce que nous eussions eu le temps de nous reconnaître. Tous les chrétiens nous aidèrent en quelque chose. L’un d’entre eux nous dit un jour : “Si j’ai jamais désiré d’être riche, c’est assurément maintenant, afin de pouvoir aider les Pères et les élèves. Je n’ai trouvé autre chose dans ma pauvre cabane que ces deux paniers qui puissent leur être utiles. Je les prie en grâce de les accepter pour mettre leurs poissons qu’ils vont acheter”. Pour ne pas le contrister, nous acceptâmes le présent.

    “Quinze jours après notre arrivée à Cancao, nous fîmes une perte qui nous fut plus sensible que toutes celles qui avaient précédé : c’est celle de M. Artaud. Ce cher confrère, depuis qu’il avait porté la cangue, ne faisait que languir. Les travaux du ministère, que la guerre a rendus beaucoup plus multipliés, avaient achevé de l’épuiser. Le 28 novembre 1769, il rendit le dernier soupir. Il fut tel à la mort qu’il avait été pendant la vie. Jusqu’au dernier moment, il a persévéré dans l’habitude qu’il avait contractée d’élever son âme au Seigneur par de fréquentes oraisons jaculatoires. Celles qu’on l’a entendu sans cesse prononcer aux approches de la mort sont celles-ci : “Mon Dieu, je vous aime, oui, mon Dieu, je vous aime ! Veni, Domine Jesu, veni et noli tardare ! Gratias Deo Patri qui me creavit, gratias Deo Filio qui me redemit, gratias Spiritui Sancto qui me sanctificavit ! Gloria Patri et Filio et Spiritui Sancto ! O Sanctissima Trinitas !”

    “Après lui avoir rendu les honneurs de la sépulture, nous pensâmes à exécuter un dessein que nous avions formé de concert avec ce vénérable confrère. Comme on était menacé de la famine à Cancao, nous avions décidé de partir à Malacca, pour passer ensuite à la côte de Coromandel. Le 11 décembre 1769, nous partîmes de Cancao sur un navire chinois, au nombre de 43 personnes, et, le 3 janvier 1770, nous étions à Malacca”.

    Là se termine la relation du missionnaire au sujet du Collège Général établi au Cambodge. Venu en décembre 1765, il était parti en décembre 1769. Son séjour au Cambodge avait donc été de quatre ans seulement. L’annuaire des Missions-Étrangères dit que la dépouille mortelle de M. Artaud fut transportée au Siam en 1770. Il n’y a pas de doute que ce transport a été fait par les élèves du Collège à la recherche d’une autre terre. Nous avons de ce saint missionnaire une longue lettre écrite du Cambodge aux élèves de la petite communauté de St Sulpice à Paris, ses anciens condisciples, un an seulement avant sa mort. Cette lettre est une brillante apologie de la pauvreté. Elle fait l’éloge de celui qui l’écrivit autant que de ceux à qui elle était adressée. Nous aurons plus loin l’occasion d’en citer plusieurs fragments.

    Avant de quitter nos élèves du Collège Général qui menèrent sur notre terre du Cambodge une vie si tourmentée, mais si pleine de mérites, écoutons l’éloge que nous en fait un de leurs maîtres. “Ils sont déjà formés aux fatigues de l’apostolat par les misères qu’ils viennent d’essuyer. Ils sont accoutumés à coucher sur la dure, à supporter la faim, la soif et les injures de l’air. Tous sont fervents et nous donnent de grandes espérances. Je n’en connais aucun qui ne travaille sérieusement à sa sanctification. Ils se conduisent beaucoup par les sentiments surnaturels. Ce qui les touche par-dessus tout, c’est la considération de la bonté et des attentions de la Providence pour eux. Leurs cœurs sont féconds en pensées et en sentiments d’humilité, de confiance et de reconnaissance envers Dieu si bon. Ils les expriment quelquefois avec feu dans leurs compositions. Dans leurs voyages et pendant que leurs maîtres étaient en prison, ils ne se sont jamais démentis”.

    Le P. Levavasseur, que nous allons bientôt faire entrer en scène, vint à Pram-bey-chom voir maîtres et élèves au début de son ministère. Dans son journal il nous raconte ses impressions, avec l’élan que l’on aime à trouver dans un jeune confrère : “Lorsque, dit-il, j’arrivai à Hondat où est notre Collège, MM. Pigneaux et Morvan vinrent au-devant de moi à la tête de leur chère jeunesse. Mon Dieu, quelle consolation pour eux d’être chargés d’un si précieux dépôt ! Quelles espérances pour nos Missions et surtout pour la Cochinchine ! J’avoue que je n’aurais jamais cru ce que je vois aujourd’hui de cette fervente jeunesse, si je ne l’avais vu de mes propres yeux. Oui, je puis assurer qu’en France je n’ai vu aucun séminaire qui m’ait plus édifié. Ces pauvres enfants, fidèles à tous les points de leur règle, gardent une modestie d’ange à l’oraison. La plupart ont plus besoin d’être retenus en fait d’études que d’être excités. Pendant la récréation, ils gardent une sainte joie éloignée de toute immodestie et de toutes amitiés particulières. Mais ce qui me frappa le plus, ce fut de les voir garder un silence absolu au premier coup de cloche qui termine la récréation et, au son des diverses heures du jour, élevant alors leurs cœurs à Dieu sans avoir besoin qu’on les en avertisse”.

    Dans l’énumération des diverses nationalités auxquelles appartiennent les élèves du Collège d’alors, M. Pigneaux nomme des Cambodgiens. Plût à Dieu qu’on eût pu alors mener jusqu’au sacerdoce l’éducation de quelques élèves de race cambodgienne ! Ce serait, semble-t-il, la grâce de Dieu ouverte plus abondante sur ce malheureux peuple.

    M. Corre au Cambodge. — C’est le moment de parler maintenant d’un autre missionnaire du Siam qui, comme le personnel du Séminaire Général, poursuivi par les Birmans, vint chercher au Cambodge un abri pour ses chrétiens. M. Corre, dont je veux parler, est de ceux qu’on s’honore d’avoir connu, et, par conséquent la Mission du Cambodge doit s’honorer d’avoir eu pour hôte ce zélé et saint missionnaire. A Siam le travail du missionnaire est difficile sur les Siamois de race, comme il l’est sur les Cambodgiens pour les missionnaires du Cambodge. M. Corre, pour se compenser de la stérilité de son travail ordinaire, cherchait à baptiser des enfants moribonds. Il nous a raconté lui-même ses misères et ses consolations dans ce saint ministère.

    “Le bruit de la guerre, dit-il, a ramené tout le peuple dans la capitale (Juthia). La Providence a par là rapproché de nous ce que les années précédentes nous allions chercher au loin. En effet, ce n’était qu’avec d’immenses travaux que nous parvenions à les trouver dans les villages. Aujourd’hui, le Seigneur nous épargne cette peine et la ville nous présente une abondante moisson. Autrefois, à peine en quinze jours, en marchant du matin jusqu’au soir, trouvait-on quarante de ces enfants à baptiser. Maintenant par la miséricorde de notre aimable Sauveur, il n’est pas rare qu’en un seul jour on en baptise une soixantaine, et le soir on ne rentre pas content au séminaire quand, les jours ordinaires, on n’en a pas baptisé une trentaine. L’excellence de cette œuvre nous anime. Nous ne laissons pas échapper l’occasion si belle de procurer quelque gloire à Dieu. Tous les jours nous courons nu-pieds, dans les eaux et à travers les épines, à la recherche de ces petits infortunés, dispersés de tous côtés. On en est quitte pour changer d’habits en arrivant au séminaire. Nous ne faisons point cependant impunément de pareilles courses. La plante des pieds s’entame, à force de fouler une terre rendue brûlante par les ardeurs du soleil. Les jambes se gorgent, à force de marcher dans l’eau. Mais qu’est-ce que tout cela, quand Dieu daigne le regarder d’un œil favorable ? Quand je fais remarquer à nos domestiques le bonheur de ces petites créatures, ils font éclater leur joie, et leur zèle prend une nouvelle activité : j’aurais honte de leur céder”.

    M. Corre resta à Juthia pendant les trois ans que dura le siège de cette ville. Voici comment M. Pigneaux, alors supérieur du collège de Hondat, raconte sa retraite au Cambodge et celle de ses chrétiens. “Il n’y a que trois jours, (1er juillet 1767), que nous est arrivé M. Corre, missionnaire à Siam. Il est arrivé à ce missionnaire une chose assez singulière. Après que la ville de Juthia fut rendue, n’ayant aucune confiance aux promesses de l’ennemi, M. Corre prit le parti de fuir avec trois cents chrétiens. Il vint au bord de la mer, où il était absolument sans secours, sans vivres, sans argent, sans vaisseau pour s’en aller. Dans cet embarras, il ne savait trop que faire. L’état de ses pauvres chrétiens lui faisait plus de peine que le sien. Ayant une parfaite confiance en la Providence, il se promenait seul sur le bord de la ruer et disait intérieurement : “j’aime beaucoup ces pauvres chrétiens, mais le bon Dieu les aime bien davantage ; il en prendra soin”. Il les exhortait ensuite à la patience. Dans le même moment, (chose qui paraît assez surprenante,) ils aperçoivent un vaisseau qui venait droit à eux, sans voile, sans gouvernail, et sans hommes pour le conduire, il suivait le courant de l’eau. Cette vue les rassura beaucoup, mais cela ne suffisait pas : il leur fallait des voiles et bien d’autres choses pour mettre le vaisseau en état de faire le chemin. Le bon Dieu y pourvut également. Un vaisseau chinois, qui avait quitté le même endroit depuis quelques jours, fut obligé d’y rentrer pour prendre de l’eau. Aussitôt qu’il aperçut le vaisseau, le capitaine chinois fit à nos chrétiens une proposition avantageuse dans les circonstances où ils se trouvaient. Il leur promit que, s’ils voulaient lui donner le vaisseau et l’aider à l’équiper, il les conduirait tous gratis au Cambodge. Tous acceptèrent bien volontiers. Il y en a déjà cinquante-deux, arrivés ici avec notre confrère ; les autres doivent arriver incessamment. Que leur donnerons-nous pour vivre ? Nous n’avons presque rien, mais il y a les fonds de la Providence. Pendant le peu de temps que ce saint missionnaire passa dans la capitale, plus de dix mille enfants moribonds ont été baptisés”.

    M. Corre tâcha de fixer ses chrétiens fugitifs dans les deux centres chrétiens du Cambodge : Pram-bey-chom et surtout Ha-tien (Cancao), où ils avaient débarqué. Parmi les fugitifs, il y avait des métis portugais du Siam qui avaient la même origine que les métis portugais de Pram-bey-chom et de Thonol. Ils parlaient alors la même langue, la langue portugaise. ils ne purent manquer de nouer des relations entre eux. D’autre part, M. Corre qui avait appris le portugais au Siam n’était pas un étranger, même au milieu des chrétiens du Cambodge. Aussi le voyons-nous tantôt à Hondat, à Ha-tien, et tantôt à Pram-bey-chom, auprès du vénérable Mgr Piguel.

    (A suivre) J. PIANET
    Miss. Apost. du Cambodge.



    1929/224-229
    224-229
    Pianet
    Cambodge
    1929
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