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Histoire de la Mission du Cambodge (1552-1852) 3 (Suite)

Histoire de da Mission du Cambodge 1552-1852. Mgr PIGUEL, Evêque de Canathe. — Sixième Vicaire Apostolique de Cochinchine et du Cambodge. 1764-1771.
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    Histoire de da Mission du Cambodge 1552-1852.
    Mgr PIGUEL,
    Evêque de Canathe. — Sixième Vicaire Apostolique
    de Cochinchine et du Cambodge.
    1764-1771.

    Mgr Piguel, qui était provicaire quand mourut Mgr Lefèbvre, fut mis à la tête de la Mission à la mort de ce dernier, mais il ne fut sacré que quatre ans plus tard. Mgr Piguel et M. Halbout demeuraient à cette époque les seuls membres de la Société des Missions-Étrangères présents sur la terre de Cochinchine. M. Halbout était un jeune confrère arrivé depuis six mois seulement. Venu en 1759, il n’alla en Cochinchine qu’en 1765 ou 1763. Il dut donc faire ses premières armes au Cambodge, dans la chrétienté de Pram-bey-chom, où résidait Mgr Piguel. Au témoignage de Mgr d’Adran, ce jeune confrère fut un des plus grands missionnaires qui fussent passés en Cochinchine, pour le zèle et surtout pour son grand amour de la pauvreté. Il vivait, disait-on, plus misérablement que les gens de la dernière classe. Son séjour à Pram-bey-chom, en compagnie de Mgr Piguel, ne dut certainement pas affaiblir ses goûts pour cette belle vertu, car nous verrons, dans la suite de cette histoire, à quel point ce saint prélat se fit pauvre pour l’amour de J.-C. et des âmes.

    Cependant la mort de Mgr Lefèbvre ayant laissé sans pasteur la chrétienté de Thonol, il paraît qu’à cette époque, les fidèles de cette localité devinrent jaloux de la suprématie que Mgr Piguel donnait à Pram-bey-chom, en y fixant sa résidence. C’était l’histoire du frère de l’enfant prodigue, qui voyait d’un mauvais œil les prévenances d’un père pour un fils infidèle. Les chrétiens de Thonol auraient voulu voir venir se fixer au milieu d’eux Mgr Piguel, d’abord provicaire et supérieur de la Mission, puis évêque de Canathe. C’est ainsi qu’avait fait Mgr Lefèbvre. D’autre part, Mgr Piguel, qui, après beaucoup de soins et une grande patience, était parvenu à ramener dans la bonne voie les chrétiens de Pram-bey-chom, croyait sa présence nécessaire au milieu d’eux et ne voulait pas quitter cette paroisse. Les Portugais de Thonol persistèrent dans leur mauvais vouloir et firent subir beaucoup de misères aux prêtres envoyés pour les administrer, en particulier au P. Hyacinthe Simoens, un ex-jésuite portugais qui avait été placé à Thonol en 1763. A la longue pourtant, le P. Hyacinthe, à force de patience et de charité, parvint à leur faire accepter la situation.

    A la fin de 1764, plus de quatre ans après la mort de son prédécesseur, Mgr Piguel passa au Siam pour se faire sacrer. C’est ce que nous apprend Mgr Brigot. Dans une lettre datée de Siam, séminaire de St Joseph, 9 mars 1765, il écrit ce qui suit : “Mgr Piguel, évêque de Canathe, Vicaire Apostolique de la Cochinchine, ayant reçu de Sa Sainteté des bulles plus claires que celles des Vicaires nouvellement élus, est venu au Siam à la fin de novembre, et je l’ai consacré dans notre église St Joseph le 9 décembre avec le plus d’appareil qu’il a été possible. Il est retourné dans sa chère Mission sur la fin de janvier, emmenant avec lui M. Boiret que nous lui avons cédé, à cause de la nécessité de renouveler la Mission de Cochinchine, où M. Halbout est seul de notre corps avec un prêtre cochinchinois ; car pour le prêtre tonkinois, il a été rappelé au Cambodge”.

    M. Denis Boiret, dont il est ici question, dans la lettre de Mgr Brigot, Vic. Apost. du Siam, était du diocèse d’Angers. Il partit de France pour le Siam avec M. Corre, le 14 janvier 1760 ; cinq ans plus tard, en janvier 1765, il venait au Cambodge avec Mgr Piguel. Il passa quelques mois seulement à Pram-bey-chom et partit en Cochinchine avec Mgr Piguel, lors de la première tournée pastorale que fit ce prélat. Nous le retrouvons une seconde fois à Pram-bey-chom, en mai 1768, quand arriva de France M. Levavasseur, Il y était probablement venu voir son vaillant ami M. Corre qui, pour échapper au glaive des Birmans, avait dû passer avec ses chrétiens du Siam au Cambodge. Le P. Boiret travailla treize ans en Mission, tant au Siam qu’en Cochinchine. Après quoi, il fut rappelé à Paris comme Directeur. Il y vécut encore quarante ans. Pendant ce temps, il entretint de nombreuses relations avec les confrères du Siam, du Cambodge et de la Cochinchine, il leur rendit tous les services que peut rendre à ses confrères un missionnaire intelligent, zélé, dévoué. Il séjourna pendant longtemps à Rome. C’est lui qui rédigea la première collection des décrets du St Siège, collection connue autrefois parmi nous sous le nom de Cahier des Décrets.

    Premier voyage de Mgr Piguel en Cochinchine. — A peine revêtu du caractère épiscopal, Mgr Piguel voulut, malgré les édits de persécution, faire visite à son troupeau persécuté de Cochinchine. Il partit avec M. Boiret, qu’il donna pour compagnon à M. Halbout, et ne revint au Cambodge que six mois après. Quatre Pères Jésuites et deux Franciscains les y avaient précédés, qui avaient réussi à s’introduire dans les provinces de Basse-Cochinchine vers 1760. Les deux Franciscains administraient alors à Cái-nhum, une belle chrétienté de 300 fidèles, mais, découverts par certains mandarins qui voulaient faire du zèle, ils reçurent l’ordre de passer au Cambodge. Ils y furent reçus et hébergés par le P. Hyacinthe Simoens.

    Second voyage de Mgr Piguel en Cochinchine. — L’année suivante, Mgr Piguel fit encore un voyage en Cochinchine, une visite pastorale qui dura de cinq à six mois. Lui-même nous en fait le récit. “J’ai passé, dit ce prélat, la moitié de l’année en Cochinchine. Le Seigneur a daigné m’y faire trouver beaucoup de consolations. Le concours des chrétiens était si grand et si continuel, que les plus grandes maisons ne suffisaient pas pour les contenir, bien que je n’aie fait que passer deux ou trois jours dans chaque bourgade tout au plus. Il y a eu cependant dans ma course sept mille personnes confirmées, plus de six mille adultes baptisés. Les confessions et communions sont innombrables. Les gentils viennent d’eux-mêmes demander à être instruits et baptisés.

    “Dès que les chrétiens apprennent que l’évêque est dans les environs, ils accourent en foule de toutes parts, même de plusieurs journées de chemin, sans aucune discrétion. On a beau leur représenter que par ce peu de modération, et le pasteur et le troupeau se trouvent exposés à de grands dangers, on ne peut les retenir sur cet article. J’ai cru en conséquence qu’il valait mieux me retirer de nouveau au Cambodge.

    “D’ailleurs, mes infirmités, qui ne sont plus passagères et par intervalles, comme les années précédentes, mais continuelles, ne me permettent pas de souffrir de si grandes fatigues. J’ose dire qu’en Europe un prêtre, qui souffrirait la moitié de mes infirmités, se regarderait comme incapable des moindres fonctions du ministère. Il m’a fallu, dans l’état où je suis, aller tantôt dans un petit bateau fort incommode, tantôt en charrette, très souvent à pieds, de temps en temps une partie du corps dans l’eau, plus fréquemment les pieds nus dans la boue, quelquefois dormir au grand air avec la fièvre, ma fidèle compagne. Elle a coutume de me prendre dès que je me fatigue plus qu’à l’ordinaire, ne fut-ce qu’à prêcher ou à entendre les confessions. Dans le temps que je ne l’ai pas, je ne suis pas sans douleurs, celles que j’éprouve dans les reins et la rate, et de la part de mon asthme, ne me laissent pas un moment sans souffrir. Si je vous fais l’énumération de mes maux, ce n est pas que je m’en plaigne, à Dieu ne plaise ! Je les regarde au contraire comme des grâces précieuses dont je me reconnais indigne. C’est uniquement pour vous engager efficacement à m’envoyer du secours”.

    Le Collège Général quitte Siam pour venir au Cambodge. — En cette même année où Mgr Piguel s’échappa d’exil pour aller chercher au milieu de son troupeau de Cochinchine ces consolants labeurs du saint ministère, d’autres exilés d’une Mission voisine venaient au Cambodge lui demander l’hospitalité. C’était le Collège Général, fondé par la Société des Missions-Étrangères, pour donner l’éducation ecclésiastique aux élèves des différentes Missions de la Société, élèves qui se destinaient au sacerdoce. Pendant un siècle, ce Collège avait joui d’une parfaite tranquillité au royaume de Siam. Mais en juin 1765, directeurs et élèves, au nombre de trente, durent, pour échapper à une invasion de Birmans, abandonner la maison de Juthia. Ils se retirèrent d’abord à Chantaboun, chez un prêtre chinois nommé Jacques, qui administrait cette chrétienté. Enfin, au mois de novembre de la même année 1765, chassés de nouveau de Chantaboun par ces mêmes Birmans, ils se décidèrent à venir chercher un abri sur un point du territoire soumis à la juridiction de Mgr Piguel. Les deux directeurs du Collège étaient alors M. Kerhervé et M. Artaud.

    Formation de la Principauté de Hà-tien. — Le territoire où ces directeurs se retirèrent s’appelait alors le gouvernement de Cancao (Hà-tien). Cinquante ans auparavant, en 1715, un Chinois du nom de Mac Cửu, fermier des jeux au Cambodge, parvint à un grand éclat de fortune. Il se fixa à Pẽam, que les Chinois appelaient Cancao et les Cochinchinois Hà-tiên ; il y fonda six centres de population. Ces centres existent encore, ce sont : Hà-tiên (Cancao), Phu-quốc, Long-co, Kampot (Kân-vọt), Rach-Giá et Camau. Quand le Chinois se vit fermement établi, il fit offrir l’investiture de ce territoire à la cour de Hué, demandant en retour qu’on reconnût sa suprématie sur ces nouveaux pays. Minh Vuong, le roi de Cochinchine, accueillit sa demande avec faveur. Après la mort de Mac Cửu, son fils Mac Tong lui succéda et se fit, lui aussi, reconnaître par la cour de Hué. Ainsi donc, le gouvernement de Hà-tiên était devenu pareil à une principauté indépendante, et son gouverneur, qui aurait dû régulièrement reconnaître le roi du Cambodge pour son souverain, faisait honneur de ce droit au roi de Cochinchine. C’était sans aucun doute parce qu’il croyait le roi de Cochinchine plus capable de lui nuire ou de le protéger que ne l’était son souverain légitime, le roi du Cambodge.

    Le gouverneur de cette petite principauté ne demandait pas mieux que de voir augmenter le nombre de ses sujets ; aussi, accordait-il une large hospitalité à ceux qui voulaient s’établir dans ses états. C’est ce qui explique comment un bon nombre de chrétiens y vinrent alors chercher un abri contre la persécution et comment les directeurs du Collège Général pensèrent de leur côté y rétablir leur maison que les Birmans avaient détruite.

    Collège Général à Hondat (Cambodge). — Suivons maintenant pas à pas une relation du temps, nous aurons tout au long l’histoire du Collège Général pendant les quatre années de son séjour au Cambodge. Ces quatre années vont de décembre 1765 à décembre 1769. Cette même histoire nous fera connaître également plusieurs confrères de la Mission du Siam, leur vie s’étant trouvée liée d’une façon très intime à celle de nos confrères du Cambodge.

    “Le gouverneur de Cancao (Hà-tiên) fit un très bon accueil aux exilés et leur donna le choix entre trois endroits pour s’établir en son gouvernement : Hondat, promontoire situé à quatre heures de chemin de Cancao, fut préféré à cause de la bonté de ses eaux, de sa charmante solitude, de la douceur de sa température, enfin parce que dans le voisinage se trouvait une chrétienté composée de Cochinchinois qui s’étaient enfuis de leur pays pour échapper à la persécution. C’est probablement celle où s’était retiré M. d’Azema, après être sorti des mains des pirates. On fit l’acquisition d’un terrain auprès de ces fervents chrétiens ; avec du bois, de la boue et de la paille, on construisit une cabane sur ce même terrain. Sans les libéralités d’un mandarin et des chrétiens, on n’aurait pas été en état d’en faire tant. Le personnel du Collège doit encore au secours que lui envoya le Vicaire Apostolique de Cochinchine, d’avoir pu vivre dans la pauvre maison qu’on venait de construire. On s’y vit souvent réduit à n’avoir qu’une poule à se partager entre vingt-cinq ou trente personnes.

    “M. Artaud resta pour être supérieur dans cette nouvelle habitation. Quant à M. Kerhervé, il repassa au Siam pour aller y chercher dix nouveaux écoliers. Ceux-ci, au moment de l’invasion des Birmans, n’avaient pu rejoindre le Collège. Ce cher confrère fut emporté par une révolution d’humeurs, dont il fut attaqué en arrivant à Chantaboun. Il mourut avant d’avoir pu savoir où étaient les écoliers qu’il était venu chercher. Vers le mois de novembre, M. Andrieux arriva par la voie de Malacca, ayant été racheté de sa captivité par un Anglais de Masulipatam, Anglais dont il était connu. Les fatigues du voyage, jointes à de grandes mortifications, achevèrent de l’épuiser. Le désir de seconder nos écoliers le porta à s’exposer généreusement sur un mauvais navire chinois, à souffrir la faim, la soif, la mort même, s’il eût rencontré en chemin les pirates malais. Cette glorieuse action lui coûta la vie. Son tempérament, cependant si robuste, fut ruiné par les privations et, un mois après son arrivée, il expira à Hondat, dans des sentiments admirables de résignation à la volonté de Dieu. Dès qu’il fut averti que sa dernière heure approchait, il répéta jusqu’au dernier soupir ces paroles de N. S. : Verumtamen non mea volontas, sed tua fiat. C’était le 10 décembre 1766.

    “En mars 1767, il fut remplacé par M. Pigneaux. Ce cher confrère était destiné à la Cochinchine, mais, en passant par le Collège, il y fut retenu, et quelques mois après établi supérieur par Mgr Piguel, Vic. Ap. de Cochinchine. M. Artaud fut destiné à la Cochinchine. Néanmoins, il resta au Collège en attendant l’arrivée de quelque nouveau missionnaire. Il devait, d’une part, aider M. Pigneaux et, d’autre part, prendre soin des chrétiens voisins. Ces messieurs pensaient à réparer le Collège qui tombait en ruine. Ils mettaient en réserve une partie de leur viatique à cet effet, mais bientôt il leur fallut employer cet argent à payer des soldats, des geôliers et des juges.

    “Voici l’affaire : vers la fin de 1767, un prince siamois s’était échappé des mains de l’usurpateur, qui détenait alors la couronne du Siam, et était venu incognito à Cancao. Sans la moindre participation des Messieurs du Collège, il trouva moyen de passer au Cambodge, sur un bateau qui leur avait apporté des vivres. Le gouverneur le sut et, comme il tenait à ménager la cour de Siam, il en fit un crime à Messieurs du Collège.

    Arrestation de MM. Artaud et Pigneaux. — “ Le 5 janvier 1768, à 3 h. du matin, des soldats vinrent au Collège pour saisir M. Artaud et M. Pigneaux. Ils prirent également, à quelque distance de là, au bord de la mer, un prêtre chinois, M. Jacques Tchang, ancien élève du Collège et agrégé à la Mission. Il demeurait habituellement à Cancao et ne se trouvait à Hondat que depuis quelques jours. Chemin faisant, les missionnaires se mirent à réciter tranquillement l’Itinéraire et le Bréviaire. Il était huit heures du matin, quand ils arrivèrent aux portes de la ville ; c’était l’heure du marché, la populace arrivait de toutes parts et il leur fallut parcourir ainsi, entre deux rangées de curieux, les faubourgs de la ville et même la ville en son entier pour arriver à leur prison. Les prisons de Cancao sont fort incommodes, on y est entièrement exposé au vent et à la vue de la populace. Bientôt arriva le geôlier qui s’écria en les abordant : “Ah ! les voilà ces trois scélérats !” Les trois prisonniers de J.-C. ne s’émurent pas de cette apostrophe, en pensant que le disciple ne doit pas être au-dessus du Maître.

    “Quand vint l’interrogatoire, M. Artaud réclama pour lui toute la responsabilité de l’accusation portée contre eux ; en effet, M. Pigneaux ne connaissait pas le siamois, il ne pouvait par conséquent avoir eu de relation avec le prince ; pas plus que le prêtre chinois qui demeurait à Cancao, quand le fugitif passa du Siam au Cambodge. D’autre part il affirma nettement sa propre innocence sur le crime qui lui était reproché. Comme on le menaçait de le mettre à la question s’il continuait ses dénégations, il répondit avec fierté : “J’ai rendu témoignage à la vérité et vos tortures ne m’arracheront pas un mensonge ; je l’espère ainsi de la grâce du Tout-Puissant qui est ma force et mon appui, car le Dieu que j’adore n’est pas un dieu de bois, de pierre ou de papier comme les vôtres qui ne peuvent jamais vous aider”. Malgré l’assurance de sa réponse, M. Artaud avouait plus tard qu’à la vue des horribles préparatifs dont il était l’objet, il était saisi d’horreur, qu’il se sentait près de défaillir. Il se reprochait alors de ne s’être pas assez mortifié et de ne pas avoir accoutumé son corps à la douleur. Cependant pour ce jour-là il en fut quitte pour la peur, la suite de l’interrogatoire ayant été remise au lendemain.

    “Le lendemain, ceux qui étaient chargés de l’affaire des missionnaires, après avoir passé toute la journée ensemble, les firent appeler sur les dix heures et demie du soir. On employa d’abord la persuasion et on engagea M. Artaud à avouer ingénument sa faute, afin d’éprouver la clémence du vice-roi ; puis on eut de nouveau recours aux menaces, mais ce fut en vain. On ne parvint pas à surprendre, dans la réponse de M. Artaud, la moindre contradiction avec ses réponses antécédentes. Les juges embarrassés renvoyèrent le missionnaire en prison, sans mettre à exécution aucune de leurs menaces. Les prisonniers tâchèrent de n’y pas perdre leur temps. Ils s’efforcèrent de s’y sanctifier par des actions de grâces qu’ils rendaient à Dieu, par les incommodités qu’ils souffraient, par des exhortations faites aux chrétiens qui venaient les visiter et par les exercices du règlement qu’ils se prescrivirent dès le premier jour. Tout le temps qui n’était pas consacré aux exercices de piété était employé à l’étude des caractères du pays. Tous les criminels, qui étaient en grand nombre, les soldats qui veillaient jour et nuit, étaient étonnés de voir les missionnaires toujours gais et contents, toujours occupés à quelque chose. Un des soldats, plus hardi que les autres, leur dit un jour : “Je prends la liberté de demander aux Pères pourquoi ils sont contents, puisqu’ils sont en prison”. On lui donna la véritable raison, mais le pauvre homme n’y comprit rien.

    “La cour, informée de ce qui se passait, fit des reproches au geôlier de ce qu’il avait laissé changer la prison en église. Lui-même le rapporta aux Pères, sans pourtant leur dire positivement de cesser. Aussi continuèrent-ils toujours et il ne les en empêcha pas. Un homme de la cour leur disait un jour : “Au palais on n’ignore pas comment vivent les Pères. On a su qu’ils ne dorment presque pas, qu’ils sont ou à enseigner ou à prier Dieu, qu’ils ont toutes leurs actions réglées et marquées à telle heure et à tel moment. On sait tout cela à la cour, et on en est dans l’admiration”.

    “Au bout de quelques jours, les trois prisonniers ayant été conduits chez le préfet de la ville, celui-ci leur déclara que le vice-roi l’avait chargé de leur dire en son nom qu’il était plein d’estime pour les Pères, qu’il connaissait leur droiture, qu’il les déclarait innocents et doués de toutes les vertus, qu’il savait que les missionnaires quittaient leur famille, leurs biens, leurs amis, leur patrie, pour venir en ce pays dans le seul but d’y annoncer la vérité, etc., qu’il priait le missionnaire, qui avait répondu dans cette affaire, de se rendre au Cambodge et d’y faire son possible pour en ramener le prince siamois.

    “M. Artaud, pressé d’en finir à cause du Collège, accepta la commission, mais aux conditions suivantes : 1º Qu’avant son départ on élargirait les autres missionnaires ; 2º que le gouverneur promettrait de ne faire aucun mal au prince siamois ; 3º qu’il ne s’engageait qu’à rapporter fidèlement la réponse de ce prince, sans prendre aucune qualité d’ambassadeur ou d’envoyé.

    “Ces conditions acceptées, les deux autres missionnaires furent élargis et publiquement déclarés innocents, non seulement déclarés innocents, mais encore recommandables par leurs vertus et par leur charité.

    “M. Artaud partit aussitôt à la recherche du prince fugitif, mais il ne put réussir dans son entreprise. Le gouverneur irrité le fit mettre à la cangue. M. Artaud se mit alors à genoux et récita, pour sa consolation, les prières que dit le prêtre en mettant la chasuble pour la messe : Domine qui dixisti : jugum meum suave est et onus meum leve.... “Seigeur qui avez dit : mon joug est doux et mon fardeau léger, faites que je porte celui-ci de manière à pouvoir obtenir votre grâce”. M. Pigneaux et M. Jacques Tchang subirent le même sort que M. Artaud.

    “Les cangues, dont furent chargés nos trois missionnaires étaient si pesantes, que, dès le troisième jour, ils tombèrent tous trois malades. M. Pigneaux, qu’une cangue énorme accablait, fut attaqué violemment. Il était consumé par les ardeurs d’une fièvre brûlante. Au milieu de ces tribulations, la joie et le contentement des missionnaires faisaient l’admiration de tous ceux qui les voyaient. Un si rare et si édifiant spectacle confirmait les fidèles dans la foi, touchait le cœur des apostats et les ramenait dans la foi en même temps qu’il augmentait la ferveur des élèves. Quelques gentils se convertirent et un des gardes qui avaient le soin des prisonniers embrassa le christianisme.

    “Après qu’ils furent demeurés en prison pendant trois mois, le gouverneur qui avait souvent publié leur innocence fit remettre les missionnaires en liberté. A leur retour au Collège, ils trouvèrent les élèves fervents et en bon ordre. Sans supérieur, ces jeunes gens avaient été également studieux et fidèles à leurs exercices de piété”.

    Rentrée des Missionnaires au Collège. M. Morvan. — M. Morvan qui nous a donné, dans un style indirect, la première partie du récit qui précède, se met ici en scène, et nous donne la suite de l’histoire du Collège Général à Hondat : “Quoique innocents et déclarés innocents, M. Artaud et M. Pigneaux durent, suivant la coutume, payer les frais d’emprisonnement et de procédure, ainsi que le salaire des geôliers et des sentinelles. Ainsi fut-on hors d’état de faire les réparations projetées à la maison de Hondat.

    “En juin 1768, environ trois mois après l’affaire du prince siamois, j’arrivai à Hondat. M. Artaud fut alors uniquement chargé des chrétiens ; pour moi, je fus appliqué à la besogne qu’il partageait avec M. Pigneaux. Je trouvai le Collège dans une bien grande misère. On n’avait pour réfectoire qu’une grange couverte de paille et ouverte à tous les vents. Quand, pendant le repas, survenait un orage, les élèves, qui étaient du côté d’où venait le vent, étaient obligés de se lever, d’emporter leur ration et d’aller au côté opposé, chercher un coin pour éviter d’être mouillés. Le corps du logis où on étudiait n’était pas en meilleur état. Le vent du nord avait emporté une grande partie du chaume, de façon que, lorsqu’il pleuvait pendant la nuit, la plupart des élèves étaient obligés de se lever, de ramasser leurs nattes et de chercher un abri, en attendant la fin de l’orage. Quand la pluie avait cessé, ils s’en retournaient dans leurs chambres, étendaient leurs nattes sur la terre encore mouillée ; ils dormaient là comme ils pouvaient jusqu’au lendemain matin.

    “Une partie du viatique apporté par moi fut employée à remédier à ces maux, et on travailla à construire un nouveau collège. Nous fûmes obligés d’assembler nous-mêmes les matériaux et de faire le gros ouvrage. Deux jours par semaine, les travaux étaient interrompus pour aller au désert couper et dégrossir les bois, d’où il fallait ensuite les traîner ou les porter à travers les marais jusqu’à une rivière, où on venait les chercher en bateau. Dès que ce pénible travail eut été achevé, les chrétiens, au commencement de 1769, profitèrent du loisir que leur laissaient les travaux seigneuriaux, pour venir élever notre Collège et le couvrir de chaume. Ils ne voulurent prendre autre chose pour leur peine que leur nourriture. Des charpentiers furent loués pour achever le reste de l’ouvrage. Nous fîmes nous-mêmes les travaux les plus pénibles, parce que nous n’aurions pas pu louer des ouvriers sans faire naître le soupçon que nous avions de l’argent et donner envie à nos voisins chinois de venir nous voler.

    Destruction du nouveau Collège.— “Nous n’avons pas eu la consolation de jouir du fruit de nos peines et de profiter des dépenses que nous avions faites. En septembre 1769, le gouverneur de Cancao se brouilla avec le nouveau roi de Siam. Les Cambodgiens de quatre provinces différentes et une certaine race de Chinois, fort portés aux séditions, profitèrent des troubles et de la faiblesse du gouverneur pour secouer le joug des Cochinchinois. En octobre, ces séditieux vinrent au presbytère de M. Artaud, presbytère situé à un quart de lieue du Collège. En entrant, ils entendirent quelques mots de cochinchinois sortir de la bouche d’un ancien élève qui était garde-malade de son maître. Ils le percèrent de leurs lances, mais ils s’arrêtèrent aussitôt, quand M. Artaud, entr’ouvrant sa moustiquaire, le réclama comme disciple de sa religion. En entendant la voix mourante du missionnaire, en apercevant son visage pâle et défiguré et en voyant ses nattes teintes du sang de son élève, qui s’était réfugié près de lui, leur fureur se changea en compassion et ils se retirèrent.

    “Quant à nous, nous en fûmes quittes pour la peur, mais un mois plus tard, à la mi-novembre 1769, quand nous y pensions le moins, nous fûmes tout à coup investis par une bande de ces rebelles. Ils étaient venus voir s’il n’y avait pas de Cochinchinois cachés dans notre Collège, car c’est à eux seulement qu’ils en voulaient. Ils trouvèrent dans notre sacristie une famille entière. Ils massacrèrent impitoyablement la mère et les deux fils et ne firent grâce au père qu’à cause de sa lèpre. Ils n’étaient d’abord entrés que deux, mais dès qu’ils eurent découvert les Cochinchinois, ils accoururent de tous côtés et nous assaillirent au nombre de plus de cent. Ces barbares avaient formé le dessein de nous égorger tous. Nous en eûmes vent par nos domestiques, qu’ils avaient essayé de débaucher. Du reste, en parlant entre eux de leur projet, ils parlaient chinois, croyant n’être entendus de personne dans cette langue, mais nos écoliers chinois avaient tout entendu. Nous nous embarquâmes donc pendant la nuit, avec nos effets précieux, abandonnant au pillage beaucoup de livres et notre provision de vivres, suffisante pour un an. Nous nous dirigeâmes vers Cancao”.

    Le P. Levavasseur raconte que M. Pigneaux, en cherchant tous les moyens de faire évader le Collège, prit un domestique pour l’aider à passer un courant d’eau. Des bois furent liés ensemble pour servir de bateau. Ce cher confrère s’embarqua dessus, au beau milieu du ruisseau tout se détruisit. Par deux fois M. Pigneaux alla au fond de l’eau sans que personne put le secourir, et il aurait péri infailliblement, si la troisième fois il n’eût pris terre. Sorti de l’eau, il se mit à rire, à la grande surprise des domestiques effrayés ; il continua son chemin comme s’il ne lui était rien arrivé.

    (A suivre) J. PIANET
    Miss. Apost. du Cambodge.





    1929/142-154
    142-154
    Pianet
    Cambodge
    1929
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