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Histoire de la Mission du Cambodge (1552-1852) 2 (Suite)

Histoire de la Mission du Cambodge 1552-1852. Interrègne de cinq ans 1738-1743.
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    Histoire de la Mission du Cambodge 1552-1852.
    Interrègne de cinq ans 1738-1743.
    A la mort de Mgr Alexander de Alexandris, il y eut un interrègne de cinq ans. Ce fut pendant cet interrègne que Mgr de la Baume vint en Cochinchine, envoyé par le St-Siège, pour y rétablir la concorde entre les ouvriers apostoliques des différentes congrégations ; ce n’était pas seulement sur la question des rites que les missionnaires étaient divisés d’opinions et de sentiments. Chacun avait sa manière de voir et de faire, qui variait ordinairement suivant la congrégation ou la nationalité à laquelle il appartenait. Et cependant tous travaillaient presque indistinctement sur le même terrain. Dans de pareilles conditions, les dissentiments et ensuite les discussions étaient inévitables.

    Aussi le premier soin de Mgr de la Baume fut-il d’assigner à chaque congrégation la contrée qu’elle aurait à évangéliser à l’exclusion de toute autre.

    L’Histoire des Missions-Étrangères donne le partage suivant, comme fait par Mgr de la Baume : Société des Missions-Étrangères, la moitié de la province de Hué et de Cham (aujourd’hui Quang Nan), les provinces de Qui Nhon (aujourd’hui Binh-Dinh), de Phu yen, de Nha ru et Nha Trang (aujourd’hui Khanh Hoa), et le Champa, qui depuis a formé la province de Binh-Thuan. Les Jésuites eurent juridiction sur la partie septentrionale de la Cochinchine, et les Franciscains sur la Basse Cochinchine et le Cambodge.

    Dans un manuscrit du XVIIIème siècle, on trouve cette autre division : La Sacrée Congrégation a confié au Séminaire de Paris, jusqu’à ce qu’elle en ordonne autrement, les provinces de Phu yen, de Nha Trang, de Binh-Thuan, la moitié de la province de Qui Nhon, le quart de la province de Hué, le quart de la province de Cham (Quang-Nam), de plus la chrétienté de Ben go, dans la province de Dong Nai.

    Districts des Jésuites actuellement à la disposition du Vicaire Apostolique : le quart de le province de Hué, le quart de la province de Cham, toutes les provinces depuis Hué jusqu’au Tonkin, de plus la province de Quang Nai et de Baria. — Districts des Franciscains de Manille : le quart de la provin de Hué, le quart de la province de Cham, la province de Saigon, les provinces de Mytho, de Long Ho et de Ha-thien. — Districts de la Sacrée Congrégation de la Propagande, au Cambodge : Pram-bey-chom, Thonol (Pinhalu), dans la Cochinchine une portion de la province de Hué, de Cham, de Phu-Yen et de Nha-Trang.

    Ces dispositions, qui assuraient à chaque congrégation la portion de terre à cultiver, ne furent peut-être pas toujours exactement gardées, surtout au Cambodge. Mais il ne faut pas oublier que le royaume du Cambodge fut en tout temps un refuge pour les persécutés de Cochinchine. Il allait même devenir la résidence du Vicaire Apostolique. Or comment les membres ne se seraient-ils pas portés là où se trouvait la tête ?

    Mgr de la Baume n’eut pas à traiter la question des rites, question qui divisait les missionnaires entre eux, non pas seulement en Cochinchine, mais encore dans tout l’empire chinois, car la bulle de Benoît XIV vint mettre fin d’une façon souveraine et radicale aux terribles querelles qu’elle avait soulevées.

    Mgr de la Baume a laissé un mémoire de sa visite en Cochinchine, mémoire dans lequel est relaté l’état de chaque district de la vaste Mission de Cochinchine. Ce mémoire qu’on dit intéressant et documenté est devenu très rare. Le P. Grosjean, qui en a retrouvé deux exemplaires sur les quais de Paris, les a envoyés aux deux Missions de Hué et de Binh-Dinh.

    Le P. Simplicien de la Conception. — En attendant des renseignements que nous serions très heureux de posséder, voici sur le Cambodge tout ce que nous rapporte la chronique de l’époque. A côté des schismatiques de Pram-bey-chom, menés dans la voie de la perdition par les agents de l’évêque de Malacca, le P. Simplicien, franciscain milanais, administrait la chrétienté de Thonol, où il mourut et fut enterré en 1752. Il était provicaire de Mgr Alexander de Alexandris. C’était un religieux fort dévot, qui recommandait beaucoup les neuvaines et surtout les pratiquait pour faire violence au ciel dans les difficultés du saint ministère. Sa bonté le fit aimer de tous, mais elle dégénéra parfois en faiblesse ; on dit qu’il nuisit quelquefois à son troupeau par trop de condescendance. En qualité de Milanais, il dut, comme M. Chevreuil et le P. Valère Rist, ne pas partager l’exclusivisme des Religieux portugais contre les Cambodgiens, car plusieurs Cambodgiens, esclaves des chrétiens portugais, furent baptisés par lui et introduits dans le troupeau de J.-C..

    Le temps de la visite de Mgr de la Baume fut de deux ans. Arrivé le premier mai 1739, il mourut de fatigue le 2 avril, jour de Pâques, 1741. La Mission resta encore deux années sans pasteur, et la Société des Missions-Étrangères doit aux rapports favorables de Mgr de la Baume d’avoir pu, au bout de ce long interrègne, ramener dans son sein l’autorité des Vicaires Apostoliques, autorité qui lui avait échappé auparavant par la nomination de Mgr Pérez. C’était pour nous question de vie ou de mort en Cochinchine. Le Séminaire de Paris le comprit bien. A la même époque il luttait déjà pour faire nommer un Vicaire Apostolique de notre Société à Siam et en Chine. M. de Combes, supérieur du Séminaire des Missions-Étrangères, eut gain de cause à Rome sur toute la ligne, et c’est grâce aux bons renseignements donnés par Mgr de la Baume sur les prêtres des Missions-Étrangères, que nos confrères eurent gain de cause en Cochinchine. Mgr Lefèbvre fut élu évêque de Noëlème et mis à la tête de la Mission.

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    Mgr LEFEBVRE
    Evêque de Noëlème. — Cinquième Vicaire Apostolique
    de Cochinchine et du Cambodge.
    1743-1760.


    Mgr Armand-François Lefèbvre, cinquième Vicaire Apostolique de Cochinchine, était de Calais. Il partit de France en 1737 et travailla pendant quatre ans comme professeur au collège de Siam. Le 6 janvier 1743, il reçut la consécration épiscopale et se rendit l’année suivante dans la Mission de Cochinchine.

    En 1748, Mgr Lefèbvre choisit pour coadjuteur Mgr Bonnetat, qui travaillait en Cochinchine depuis douze ans.

    On était sous le règne de Vớ-Vương, qui d’abord avait été favorable à la religion, mais depuis, mis en défiance par les mandarins contre les missionnaires, il résolut de s’en défaire sans faire couler le sang. En une nuit juillet 1750, tous les missionnaires européens, un seul excepté, qui travaillaient à la cour, furent saisis, mis à la cangue, jetés en prison et, un mois après, embarqués pour Macao. Ils étaient au nombre de 25 : neuf jésuites, neuf franciscains, deux missionnaires de la Propagande et cinq prêtres des Missions-Étrangères. Les cinq prêtres des Missions-Étrangères étaient : Mgr Lefèbvre, Mgr Bonnetat son coadjuteur, M. Rivoal provicaire, M. d’Azema et M. Dupuis du Fayet.

    Mgr Lefèbvre demeura à Macao pendant cinq ans, puis se décida à passer au Cambodge en 1755.

    Mgr Bonnetat, d’un caractère hardi et entreprenant, tenta, dès l’année suivante, de rentrer dans sa Mission avec l’aide du grand colonisateur Dupleix, qui lui fournit bâtiment et même présents pour aller se présenter au roi de Cochinchine. Sa demande eut plein succès, mais, devenu encore suspect à la cour, il fut de nouveau saisi et embarqué pour Macao, d’où il retourna en France pour traiter les affaires de sa Mission. Revenu avec le titre de vicaire apostolique du Tonkin, il mourut en chemin à l’île de France (île Maurice).

    Rivoal, le provicaire, retourna en France l’année qui suivit son exil de la Mission de Cochinchine.

    Dupuy du Fayet rentra probablement en secret dans sa Mission, car il y mourut en 1756.

    M. d’Azema au Cambodge. — Quant à M. d’Azema dont le reste de la vie appartient désormais à la Mission du Cambodge. voici son odyssée dont les lettres des Jésuites nous fournissent les principaux détails. M. Bertrand d’Azema, du diocèse d’Auch, vint en Cochinchine en l’année 1739. Il en fut chassé avec tous ses confrères en 1750. Transporté avec eux à Macao, toutes ses aspirations le ramenaient en esprit dans sa chère Mission, et elles finirent par l’y ramener effectivement en compagnie de Mgr Bonnetat, mais on sait déjà que cette démarche hardie, après avoir eu plein succès auprès du roi, échoua peu après, devant le mauvais vouloir de quelques mandarins. Revenu à Macao, M. d’Azema fit une autre tentative plus modeste en compagnie d’un religieux qui était à Macao dans les mêmes conditions que lui. Leur plan était d’aller directement dans la Mission du Cambodge, cette terre classique de la tolérance religieuse, et de là, pensaient-ils, ils épieraient l’occasion favorable d’entrer secrètement en Cochinchine. Le premier projet, entrer d’abord au Cambodge, fut exécuté sans difficulté et ils y furent très bien reçus, mais, quelques semaines seulement après leur arrivée, s’élevait entre Cochinchinois et Cambodgiens, une de ces guerres dont est remplie l’histoire de cette époque. Il fallait renoncer à entrer pour le moment en Cochinchine et ils prirent le parti de retourner à Macao.

    A peine étaient-ils sortis du port et entrés en pleine mer, qu’ils se virent attaqués par sept barques de Cochinchinois. Ces pirates, armés de fusils, tuèrent vingt-six hommes de l’équipage. La lutte cependant fut acharnée et dura plus de deux heures, à tel point que les ennemis, désespérant de vaincre par les armes, mirent le feu au vaisseau. Les gens de l’équipage furent alors obligés de se partager en deux, les uns combattaient, les autres tentaient d’éteindre les flammes, mais bientôt, réduits à la dernière extrémité, ils mirent à l’eau deux petits bateaux qu’ils avaient et cherchèrent leur salut dans la fuite. Seuls, les deux missionnaires restèrent à bord et tombèrent avec le vaisseau au pouvoir de l’ennemi.

    Les Cochinchinois, qui recherchaient bien moins à faire des prisonniers qu’ils ne convoitaient de s’emparer de leur argent, laissèrent aller les gens et leurs bateaux et s’emparèrent du navire. Dès que les missionnaires aperçurent les pirates, ils allèrent au-devant d’eux. Le religieux fut aussitôt massacré. Quant au P. d’Azema, voyant son confrère égorgé, il s’étendit lui-même sur le tillac pour recevoir le coup fatal. Les brigands accoururent en effet pour le massacrer, mais un de leurs chefs fut si touché de compassion en le voyant, qu’il défendit de lui faire aucun mal. Seule sa malle fut abandonnée au pillage, il ne resta plus au pauvre missionnaire que quelques livres de piété, que ces écumeurs de mer avaient dédaignés comme meubles sans valeur.

    Quand tout fut pillé, les pirates se retirèrent pour ne pas être enveloppés eux-mêmes dans l’incendie qui dévorait le navire. Le missionnaire restait donc seul, et il n’était échappé au glaive des ennemis que pour périr plus misérablement encore au milieu des flammes. Mais le Seigneur veillait sur son serviteur, et voici que soudain les Cochinchinois rebroussent chemin, prennent avec eux le missionnaire, et vont le déposer sur le rivage, en une terre inconnue et inhabitée. Pour M. d’Azema, c’était encore la mort ; elle se présentait à lui sous un troisième aspect non moins terrifiant. Après avoir échappé au glaive des assassins et à l’incendie, il allait mourir de faim et de fatigue. Harrassé, il errait à l’aventure depuis plusieurs heures quand, tout à coup, il aperçoit dans le lointain deux barques qui paraissent s’approcher de lui. Il rassemble alors ce qui lui reste de forces pour appeler et leur tendre les bras. Oh ! bonheur ! ces deux barques étaie précisément les deux barques chinoises qui portaient ses compagnons de voyage et d’infortune. Ceux-ci s’approchaient de lui à force de rames et, quelques moments après, ils purent le prendre dans un de leurs bateaux, puis ils se remirent en mer. La Providence voulut que, peu de temps après, ils rencontrassent un navire chinois qui les reçut à bord, leur donna tous les soulagements dont ils avaient besoin et qui, finalement, les conduisit au Cambodge par le port de Ha-Tiên (Can-Cao).

    A peine débarqué, M. d’Azema se rendit en une chrétienté de nouvelle formation et entièrement composée de Cochinchinois qui s’étaient enfuis de leur pays pour échapper à la persécution. Cette chrétienté, située à 16 kilomètres environ au-dessus de Ha-tiên, ne devait pas être bien loin de la chrétienté actuelle de Loc-Son, peut-être occupait-elle le même emplacement.

    Les lettres des Jésuites disent qu’à cet endroit, il y avait un assez grand nombre de chrétiens. M. d’Azema résolut de rester au milieu d’eux jusqu’à ce que fut terminée la guerre entre Cochinchinois et Cambodgiens. Mais peu de temps s’était déjà passé, que les horreurs de cette même guerre vinrent l’atteindre jusqu’au fonds de cette solitude. Les Cochinchinois firent irruption dans la bourgade qu’il habitait et le missionnaire fut obligé de s’enfuir avec son troupeau dans les montagnes voisines. Ils y restèrent cachés pendant un mois. Quand ils revinrent à leurs habitations, ils n’en trouvèrent plus que l’emplacement. Tout avait été renversé ou brûlé.

    Ce saint missionnaire, dit la lettre qui rapporte les faits que nous venons de lire, a le plus vif regret de n’avoir pas mérité, comme le religieux qui l’accompagnait, la couronne du martyre, laquelle, dit-il, est le seul objet de son ambition.

    A la suite du désastre arrivé à la chrétienté au sein de laquelle s’était retiré M. d’Azema, celui-ci se rendit à Thonol, au centre de la Mission du Cambodge. Là il prit la succession du bon P. Simplicien, mort en 1752. Il y vécut encore sept ans avec le titre de provicaire général. De nouveaux déboires affligèrent encore la fin de ses jours. En effet, par suite de la famine et de la guerre, un certain nombre de chrétiens se virent, à cette époque, contraints d’aller chercher du travail et de la nourriture dans les villages païens : plusieurs apostasièrent par la suite.

    Une lettre de Mgr Brigot, Vicaire Apostolique de Siam, nous précise la date de la mort de ce vaillant missionnaire et nous donne en même temps quelques brèves nouvelles sur la Mission du Cambodge. Voici ce passage : “Mgr Lefèbvre, Vicaire Apostolique, écrit du milieu des bois du Cambodge au P. Jacques, à Chantaboun, qu’il a perdu le 19 juillet 1759 M. Bertrand d’Azema, son provicaire, et un jésuite portugais, et qu’au mois de décembre dernier, il était sur le point de perdre également M. Dominique Lélant. M. Piguel, missionnaire au Cambodge, nous marque, en date du 27 décembre, 1759, que le Cambodge est tout en combustion, que la peste, la famine et la guerre désolent la Cochinchine. Il ajoute cependant qu’il n’est pas aussi difficile d’y demeurer que par le temps passé. surtout dans les provinces méridionales voisines du Cambodge. Mgr Lefèbvre me marque aussi que si on ne lui eût envoyé d’ici et de Batavia du vin et de la farine, il n’aurait pu célébrer les Saints Mystères”.

    Arrivée au Cambodge de M. Piguel. — Peu de temps après l’arrivée au Cambodge de M. d’Azema, un jeune confrère des Missions-Étrangères arrivait lui aussi dans cette Mission, qui devait y grandir et y mourir dans les labeurs d’un pénible apostolat en tant que missionnaire d’abord et ensuite comme évêque. C’était M. Guillaume Piguel. Originaire de Rennes, il était parti de France en 1747. Il eut beaucoup de mal pour se rendre dans sa Mission. Embarqué sur un navire français, il fut pris en mer par les Anglais et ramené à Londres. Il ne parvint à Macao qu’en 1750, juste au moment où son Vicaire Apostolique et nos confrères de Cochinchine y arrivaient de leur côté, chassés par la persécution. Vu l’impossibilité de pénétrer dans ce pays, il fut envoyé au Cambodge et adjoint à M. d’Azema, qui lui donna la formation préliminaire des jeunes ouvriers nouvellement arrivés en Mission.

    Quand M. Piguel put voler de ses propres ailes, il quitta Thonol pour aller s’installer chez les schismatiques de Pràm-bey-chom. A force de soins et de patience il parvint à remettre ces chrétiens à peu près dans la bonne voie. A la mort de M. d’Azema, il fut nommé provicaire et nous allons bientôt le voir succéder à Mgr Lefèbvre à la tête de la Mission de Cochinchine.

    Mgr Lefèbvre au Cambodge.— Nous avons laissé Mgr Lefèbvre exilé à Macao, pour suivre au Cambodge M. d’Azema et ensuite M. Piguel. Ce prélat avait dirigé en paix sa Mission pendant les sept premières années de son épiscopat. En 1750 l’orage de la persécution le transporta avec tous ses missionnaires à la procure de Macao, où il resta pendant cinq ans à épier l’occasion de rentrer dans sa Mission. Perdant l’espoir d’y rentrer par la voie directe, il résolut de faire comme M. d’Azema et d’aller au Cambodge chercher une retraite plus à la portée de son troupeau. La terre hospitalière du Cambodge semblait, en effet, l’abri le plus naturel pour les persécutés de Cochinchine. Au Cambodge ce n’était plus l’exil, car ce pays n’était pas seulement pour les missionnaires une Mission voisine, c’était une partie de leur propre Mission, puisque le Cambodge faisait partie de la juridiction du Vicaire Apostolique au même titre que la Cochinchine elle-même. En nul autre endroit d’ailleurs, mieux qu’au Cambodge, l’évêque et les missionnaires de Cochinchine ne pouvaient entrer en relation avec leurs ouailles délaissées et persécutées.

    Une seconde réflexion se présente naturellement à la suite de celle qui précède, et la complète. Il arrive d’ordinaire que l’orage de la persécution, en enlevant prêtres et fidèles, reforme généralement, sur d’autres points éloignés et plus abandonnés, ce qu’il détruit ailleurs. Le Cambodge aurait bénéficié de cet heureux déplacement, s’il avait connu la visite du Seigneur. En effet, la persécution de Vớ-Vương, qui enlève en une nuit à la Cochinchine ses 29 missionnaires, va jeter sur la terre du Cambodge bon nombre d’ouvriers évangéliques, qui n’aspiraient qu’à faire connaître le nom de N. S. J. C. aux hommes de bonne volonté. Puissent nos malheureux Cambodgiens avoir pour excuse de leur insouciance religieuse les guerres meurtrières qui, à ce moment, les empêchaient de songer à autre chose qu’à parer aux misères matérielles de l’heure présente !

    Dans le même ordre d’idées, cette persécution eut l’avantage de porter la pensée des Vicaires Apostoliques et des missionnaires vers les peuplades sauvages qui habitaient les montagnes de l’ouest, entre la Cochinchine et le Cambodge. Jusqu’à cette époque, on ne voit pas que les ouvriers apostoliques, absorbés par le travail que leur fournissait l’éducation religieuse de la seule race annamite, s’en soient beaucoup préoccupés. Avec une certaine fierté nous constatons que cet apostolat sur les Cambodgiens et chez les sauvages fut l’œuvre exclusive des prêtres de la Société des Missions-Étrangères. Cette constatation est la meilleure réponse à l’accusation de rigorisme, que souvent les religieux de cette époque ont portée contre nous. Les Cambodgiens et surtout les sauvages étaient réputés impropres à garder notre sainte religion. Or, ce sont nos confrères qui, par des principes plus larges, leur ont ouvert la porte du salut et leur ont aplani les voies, comme nous le verrons dans la suite de cette histoire.

    Mgr Lefèbvre n’eut pas le temps de donner à sa Mission cette nouvelle direction réclamée par les circonstances. Il vécut encore cinq ans retiré à Thonol, ayant pour compagnon de son exil M. d’Azema qui administrait la chrétienté. Là, il employa les dernières années de sa vie épiscopale à chercher, au moyen des nombreux Annamites qui viennent chaque année faire la pêche au grand lac, à renouer des relations avec sa chère Mission et à la diriger par lettres, puisqu’il ne pouvait faire davantage. Il essaya encore de rétablir la bonne harmonie parmi les chrétiens du Cambodge et leur fit reconnaître l’autorité des Vicaires Apostoliques. C’est dans ces saintes dispositions qu’il mourut, le 27 mars 1760. On était en pleine guerre et, au moment de son trépas, le prélat se trouvait au bas de Mat-Kompul. Il avait 57 ans. Son corps fut transporté à Thonol et enterré dans l’église de cette chrétienté.

    Je crois cette version, qui place le séjour et le tombeau de Mgr Lefèbvre à Thonol, plus exacte que celle du Père Launay qui, en une note de son Histoire des Missions-Étrangères (I, 574), dit : “On voit encore en ce lieu (Pram-bey-chom) les tombeaux de Mgr Lefèbvre et de plusieurs autres évêques et missionnaires”. Le mot “évêques” au pluriel est aussi une erreur, car, seul, Mgr Piguel fut depuis enterré à Pram-bey-chom. Il est faux également de placer Pram-bey-chom dans une île du Mékong, comme il le dit dans le corps de son récit ; l’île est en face de Pram-bey-chom. Enfin, Oudong qui est donné là comme capitale ne le fut que 80 ans plus tard. Toutes ces erreurs accumulées me font croire que M. Launay n’a pas, attaché grande importance à ces menus détails de notre histoire particulière. C’est inévitable dans une histoire générale.

    (A suivre) J. PIANET
    Miss. Apost. du Cambodge.




    1929/78-87
    78-87
    Pianet
    Cambodge
    1929
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