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Histoire de la Mission du Cambodge (1552-1852) 1

Histoire de la mission du Cambodge (1552-1852) Interrègne de sept ans 1684-1691.
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    Histoire de la mission du Cambodge (1552-1852)
    Interrègne de sept ans 1684-1691.
    A la mort de Mgr Mahot, dont l’épiscopat ne dura que dix-huit mois, il y eut un interrègne de sept ans. La cause en fut, selon toute apparence, dans la difficulté qu’il y avait alors à satisfaire les vues de chacune des congrégations qui travaillaient en Cochinchine. Pendant ce temps, Mgr Laneau, Vicaire Apostolique de Siam, eut juridiction sur la Cochinchine et le Cambodge. C’est ce qui explique comment, pendant cet interrègne, une expédition apostolique fut faite au Cambodge par deux missionnaires de Siam. L’un était le Père Louis de la Mère de Dieu, Franciscain portugais, qui tranchait alors sur ses compatriotes par la bonne harmonie qu’il garda avec nous, au point de se faire le zélé et dévoué collaborateur de nos missionnaires à Siam, de partager leurs malheurs au moment de la célèbre révolution de 1688 et de mourir des mauvais traitements endurés en cette occasion. L’autre était M. Genoud, qui appartenait au diocèse de Fribourg, en Suisse, et était missionnaire de notre Société depuis 1680. Nous devons à une relation manuscrite de l’époque les détails suivants sur leur apostolat dans notre Mission.

    “M. Genoud, prêtre suisse, était arrivé à Siam en 1681, avec M. Zorrher, son proche parent, qui mourut trois jours après son arrivée. Il avait travaillé plusieurs années avec beaucoup de zèle dans la Mission de Siam. Dans la suite il fut envoyé au Cambodge avec le Père Louis Marie de la Mère de Dieu, Franciscain portugais. Ce Religieux avait étudié méthodiquement la médecine et la chirurgie à Lisbonne. Il se fit un devoir de charité de communiquer ses lumières à M. Genoud et de le perfectionner dans la connaissance des maladies et dans les opérations de la main. Leur entrée dans le Cambodge fut fort heureuse. Le roi, à qui ils présentèrent des lettres de Mgr de Métellopolis ( Mgr Laneau) et du Barcalon de Siam, leur fit l’accueil le plus gracieux, leur permit de demeurer dans ses Etats et les assura de sa protection.

    “Soutenus par l’autorité royale, ils allèrent s’établir dans un camp de Portugais, d’où M. Chevreuil avait été autrefois enlevé. Comme le P. Louis était de leur nation et que M. Genoud, étant Suisse, ne pouvait leur être suspect, le chef du camp les reçut avec joie, les logea chez lui et leur fournit des ouvriers et des matériaux pour bâtir une église et un hôpital. Dans tout le camp, chacun voulut contribuer selon son pouvoir à ces pieux édifices.

    “La vie pénitente de ces deux missionnaires et les exhortations du P. Louis produisirent bientôt, avec le secours de la grâce, un heureux changement dans les esprits et dans les cœurs. Ces chrétiens, qui vivaient parmi des payens et des mahométans et dont les mœurs étaient peu régulières, rentrèrent en eux-mêmes, reconnurent leurs égarements, se présentèrent au tribunal de la pénitence, reçurent avec docilité les instructions qu’on leur donnait et commencèrent à mener une vie chrétienne.

    “Plusieurs malades cambodgiens, ayant été traités gratuitement et guéris dans ce nouvel hôpital, demandèrent d’être instruits et baptisés. Le nombre des catéchumènes croissait de jour en jour et donnait lieu d’espérer que l’Evangile ferait de plus rapides progrès parmi ce peuple infidèle. Mais, un frère du roi s’étant révolté et ayant imploré le secours de la Cochinchine pour détrôner son frère, des troupes cochinchinoises entrèrent dans le royaume, répandant partout la terreur et la désolation, puis, ayant contraint le roi à fuir, elles pillèrent son palais et la ville royale.

    “Le camp des Portugais ne fut pas épargné. Les Cochinchinois, qui les croyaient riches, leur firent souffrir mille tourments et, leur ayant enlevé tout ce qu’ils avaient, ils en tuèrent plusieurs et brûlèrent leurs maisons. La chapelle, la maison et l’hôpital des missionnaires furent aussi la proie des flammes, et eux-mêmes furent battus, blessés et laissés sans habits, presque morts, sur la poussière. Un capitaine hollandais, témoin de ce triste spectacle et touché de compassion, fit transporter les deux missionnaires dans son vaisseau, les fit panser, soigner et conduire à Siam. Le P. Louis ne guérit jamais parfaitement des coups qu’il avait reçus, mais M. Genoud, moins âgé et plus robuste, revint en parfaite santé. Il souhaitait passionnément de retourner au Cambodge, mais l’obéissance l’obligea de suivre M. Joret au Pégu”.

    C’est seulement pour l’évangélisation des Pégouans que MM. Genoud et Joret furent associés dans l’apostolat. C’est donc par erreur que l’Histoire Générale de la Société des Missions-Étrangères (TOME I, page 371) les unit dans un même travail au Cambodge comme au Pégu. Quoique M. Genoud n’ait pu suivre les élans de son âme qui l’emportaient vers le Cambodge, dit la chronique, suivons-le quand même encore quelques instants sur son nouveau champ de bataille, afin d’avoir l’occasion de raconter son glorieux trépas.

    Comme au Cambodge, M. Genoud et son compagnon essayèrent de gagner les Pégouans par leur charité pour les malades et les infirmes. Ils achetèrent une propriété et bâtirent un hôpital. Des pauvres auxquels ils fournirent des aliments, des malades qu’ils guérirent publièrent leur bonté et leur habileté. Des mandarins les appelèrent auprès de leurs parents infirmes. La confiance qu’on avait en eux leur permit de baptiser un grand nombre d’enfants moribonds et d’instruire plusieurs adultes. Enfin, en peu de temps il purent avoir deux petites chrétientés.

    Mais ces succès et surtout la conversion d’un certain mahométan, qu’une jeune fille chrétienne avait refusé d’épouser pour cause de disparité de culte, soulevèrent contre eux les bonzes du pays. Ceux-ci les accusèrent auprès du roi d’enseigner une religion étrangère et par ce fait de provoquer des troubles dans le royaume. Deux d’entre eux avaient présenté une requête au roi. A peine ce prince en eut-il achevé la lecture, qu’il intima l’ordre de saisir les ministres de J-C. et de les lui amener. C’était le 12 février 1693. Quelques mois après, on apprit qu’ils avaient été condamnés à un supplice barbare. Après avoir été dépouillés de leurs vêtements, ils furent exposés aux moustiques, ensuite enfermés dans un sac et jetés à la rivière.

    Telle fut la fin héroïque des deux premiers martyrs de la Société des Missions-Étrangères. Là-dessus l’historien de la Société ajoute : “Leur nom, perdu dans nos Annales, n’est connu que d’un petit nombre, l’auréole de la gloire humaine n’entoure point leur souvenir, et l’historien se voit avec regret réduit à écrire quelques mots, quand il voudrait tracer de nombreuses pages sur les aînés de cette lignée de martyrs que les Missions-Étrangères ont donnés à l’Eglise”. Nous autres, missionnaires du Cambodge, remarquons, à notre tour, que, si M. Genoud est le premier dans la liste de nos martyrs, il est le seul parmi les ouvriers apostoliques ayant travaillé au Cambodge qui ait mérité la palme du martyre, au moins dans les conditions que l’Eglise requiert pour la décerner. A ce titre, nous lui devons de particuliers hommages et nous devons consigner avec vénération son souvenir un peu oublié dans nos Annales.

    Jean de Maldonato et Jean Bastos. — Quelques années après l’orage qui enleva du Cambodge ces deux grands ouvriers de l’évangile, le P. Jean de Maldonato, supérieur des Jésuites, et son confrère Jean Bastos administrèrent, les chrétiens du Cambodge. Ils établirent à Pinhalu, le 2 février 1689, la confrérie de l’Immaculée. Conception. Le roi du Cambodge, Pang Sor ou Prea Chey Chettha IV ( Prea ang Thu des Annamites), que nous avons vu chassé de ses Etats en même temps que le P. Louis de la Mère de Dieu et M. Genoud, avait fini par prendre l’offensive sur les Annamites, et, pour se protéger contre une nouvelle invasion qui menaçait du côté de Mytho, il avait construit trois forts, l’un à Phnompenh, un second en un endroit que les Annamites appellent Là bích, Là bít, Gò-bích, et qui ne peut être que Lovek, la ville royale. Un troisième, enfin, fut élevé à l’entrée de la rivière appelée par les Annamites ac au nam. On ferma cette rivière par une estacade formée de radeaux et de fortes chaînes. Est-ce la rivière de Banam, désignée ainsi par le nom de ac au nam ? C’est probable, car il est assez naturel que l’entrée de l’arroyo de Banam soit surveillé par qui veut se garantir contre une invasion venue de Mytho et de Saigon. Toutes ces précautions ne furent pas inutiles, car, vers 1691, les Annamites, appelés par un prince du Cambodge en querelle avec le roi, envahirent de nouveau le royaume, mais cette fois ils furent, heureusement, repoussés. Las du pouvoir, le roi abdiqua en faveur de son neveu Prea Outey, connu des Annamites sous le nom de Nea cang Iem, et on l’installa à Labich ou Lovek. Au Cambodge, ce prince est aussi connu sous le nom de Prea Iaco, et il mérite particulièrement de fixer l’attention dans une Histoire de la Mission du Cambodge, car nous verrons plus loin qu’il fut probablement baptisé sur son lit de mort par un missionnaire, qui depuis longtemps travaillait à sa conversion.

    Le P. Langenois, dans ses notes, dit qu’en 1701, le 28 mars, une révolte éclata de nouveau au Cambodge, toujours par le fait de querelles intestines dans la famille royale. Le gendre du roi ayant livré la forteresse de Colompe (Phnompenh). Les Cochinchinois envahirent tout le pays et exercèrent les plus grandes cruautés. Le P. Jean Bastos, comme auparavant ses deux prédécesseurs à Pinhalu, eut beaucoup à souffrir et dut s’enfuir avec quelques chrétiens. Le roi, monté sur un éléphant, parvint à gagner les montagnes du couchant.

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    Mgr PEREZ
    Perez Evêque de Bugie. — Troisième Vicaire Apostolique
    de Cochinchine et Cambodge
    1691-1728.


    Difficultés de l’épiscopat de Mgr Perez. — Après un interrègne de sept ans, Mgr Laneau, Vicaire apostolique de Siam et Administrateur de la Cochinchine et du Cambodge, se décida à mettre à la tête de cette dernière Mission un prêtre indigène, né à Siam d’un père manillois et d’une mère siamoise. Il avait été admis, dès l’âge de sept ans, grâce à Mgr Laneau, au Collège Général de Siam et il s’y était distingué par son intelligence précoce et sa vive piété. Il semble qu’un pareil choix, de la part de Mgr Laneau, fut plutôt un choix d’affection qu’un choix de raison, car l’historien de la Société des Missions-Étrangères dit positivement que dans la Mission de Cochinchine il y avait alors des missionnaires de grand talent et de haute vertu. Il est vrai que, au milieu des discussions qu’enfantait parmi les ouvriers apostoliques la diversité de races et de sociétés, seul Mgr de Lamothe-Lambert, qui venait de disparaître, aurait pu, par la grande autorité dont il jouissait, faire face à cette situation. Mais assurément ce n’était pas le moyen de grandir l’autorité épiscopale que de la remettre entre les faibles mains d’un prêtre indigène, qui, en outre, ignorait les mœurs et la langue du pays qu’il allait administrer.

    Le P. Louvet, (et après lui l’historien de notre Société), dit que Mgr Pérez était un prélat respectable, mais qu’il ne sut pas faire accepter son autorité par les missionnaires européens qui travaillaient sous ses ordres. Une hauteur de manières, qui peut être orientale, mais qui n’est certainement pas apostolique, des préjugés et des antipathies nationales spécialement contre les missionnaires français, rendirent son administration difficile et obligèrent la Congrégation de la Propagande à lui donner un coadjuteur. Ce fut Mgr Marin Labbé, évêque de Tilopolis, originaire du diocèse de Bayeux. Nos confrères l’avaient député à Rome pour faire connaître au Pape la situation difficile dans laquelle ils se trouvaient. On est en droit de s’étonner de l’antipathie de Mgr Pérez pour les prêtres des Missions-Étrangères, car c’est à eux qu’il devait son éducation cléricale et son élévation au sacerdoce et à l’épiscopat. Ce qui étonne le plus encore, c’est qu’il ait partagé les sentiments antipathiques des Religieux contre la formation d’un clergé indigène. Sous son épiscopat, cette œuvre, particulièrement chère aux prêtres français des Missions-Étrangères, fut abandonnée. Il en fut de même de l’œuvre des Religieuses Amantes de la Croix, fondée par Mgr de Lamothe-Lambert.

    Les regrettables querelles qui divisaient entre eux les membres des différentes Sociétés s’envenimèrent singulièrement sous le long épiscopat de Mgr Pérez. La persécution de Ming-Vuong, en les réunissant devant les mêmes juges pour la confession d’une même foi, les rapprocha cependant pour un temps.

    Querelles entre chrétiens portugais et japonais. — Dans la Mission du Cambodge qui nous occupe, les chrétiens, quoique peu nombreux, n’étaient pas toujours d’accord. Ce fut sous l’épiscopat de Mgr Pérez qu’éclata chez eux cette fameuse querelle dont la tradition orale a transmis le souvenir jusqu’à nous. Voici à quel propos éclata cette querelle.

    Nous avons vu plus haut que vers l’année 1600 plusieurs chrétiens japonais s’étaient exilés pour échapper à la persécution qui sévissait en leur pays, qu’ils se dispersèrent en trois groupes, l’un en Cochinchine à Faifo, un autre à Siam et un troisième au Cambodge. Ces derniers se fixèrent sur les bords d’un petit canal, dans le sud du territoire de Pinhalu. Quant aux métis portugais, ils étaient échelonnés plus au nord, sur la rive droite de la rivière venant du grand lac. Parmi ces Portugais, on distinguait à cette époque deux familles importantes, celle de Soarez, monnayeur du roi et partisan acharné du patronage de la cour de Lisbonne, fauteur du schisme, et celle de Martin Diaz, qui avait rendu des services au roi du Cambodge. Ce M. Diaz avait été gouverneur de Samboc, d’où il avait repoussé une attaque des habitants du Laos.

    Ces deux groupes de chrétiens, Portugais et Japonais, qui formaient alors toute la Mission du Cambodge, paraissent avoir été souvent en désaccord. On se souvient, en effet, de la lettre du roi Prea Sorpor, faisant l’éloge du P. Jacome Canceiro, parce qu’il était très tranquille et avait apaisé beaucoup de désordres entre les chrétiens portugais et japonais. A l’époque où nous sommes arrivés, 1713. le P. Michel Donno, prêtre séculier japonais, né dans le groupe de Japonais retirés à Siam et parent des Japonais de Pinhalu, vint au Cambodge prendre la direction religieuse des chrétiens Japonais et Portugais.

    Meurtre du P. Donno. — Au début, le P. Donno parut d’abord pencher vers les schismatiques, représentés par la famille de Soarez ; mais, quand il connut plus clairement les pouvoirs de Mgr Pérez, il se soumit à la juridiction du Vicaire Apostolique. De là, grande irritation contre lui dans la famille de Soarez. Une nuit du mois de janvier 1717, le P. Donno fut trouvé baigné dans son sang, ayant un pied coupé. Il mourut quelques heures après, sans avoir voulu faire connaître son meurtrier. On soupçonna un jeune homme, appelé Alexis Fereira, d’avoir commis ce crime par vengeance, et la famille de Soarez fut également soupçonnée d’en avoir été complice.

    Martin Diaz, avec le tiers des chrétiens, s’était séparé de ses compatriotes ; il avait quitté Pinhalu et était allé s’établir à Thonol, pour être plus près de la cour et plus loin des schismatiques. Il voulut poursuivre le meurtre du P. Donno, mais, faute de preuves, l’affaire en resta là. D’après ce que rapporte la chronique, les Japonais, exaspérés par le meurtre de leur compatriote, auraient apostasié. Le P. Bouillevaux disait en 1852 que les chrétiens Cambodgiens, habitant Pinhalu, lui ont fait remarquer, dans un village voisin, des familles qu’ils disaient descendre des Japonais autrefois chrétiens.

    Ce meurtre dut vivement impressionner les chrétiens Portugais Cambodgiens de l’époque, car 144 ans plus tard, en 1862, les arrière-petits-fils de ceux qui en furent témoins le racontaient encore comme un fait récent aux Annamites, qui, à cette époque, venaient chercher chez eux un abri contre la persécution. J’en ai entendu de la bouche de ces derniers un récit qui ne diffère guère de celui de la chronique. Ils racontent qu’un Cambodgien chrétien de Pinhalu, exaspéré contre le missionnaire qui lui reprochait de vivre avec une femme qui n’était pas la sienne, résolut de se venger. Une nuit il feignit d’être envoyé par un moribond pour appeler le prêtre à son lit de mort, et, chemin faisant, il coupa les jarrets du Père qui marchait devant lui, et il s’enfuit. Le blessé se traîna comme il put jusqu’à son domicile et quelques heures après il expirait baigné dans son sang, sans vouloir dénoncer son meurtrier. L’histoire des divisions qui en furent la suite, l’enlèvement de la statue de la Sainte Vierge par le parti le plus fort, ont passé également dans la tradition orale à l’état de légende.

    Les lettres des Jésuites, d’ordinaire si sobres de renseignements sur la Mission du Cambodge, n’ont pas, cependant, omis de rapporter le meurtre du P. Donno, mais elles paraissent assez mal renseignées. C’est le P. jacques, de la Compagnie de Jésus, qui dans une lettre adressée à M. l’abbé de Raphaelis, à la date du 1er mars 1722, cinq ans après l’événement, s’exprime ainsi : “Il n’y a point de missionnaires maintenant au Cambodge. On attend des circonstances plus favorables pour y entrer. Il y a quatre ans, il s’y éleva une espèce de persécution, pendant laquelle un prêtre japonais fut massacré et les chrétiens furent dispersés. Le roi approuva cet attentat et en récompensa les auteurs. Un autre missionnaire y est mort, depuis quelque temps, de misère, sans pouvoir rendre aucun service. Il n’y a que Dieu qui puisse changer les esprits et les cœurs et dissiper les ténèbres qui empêchent ces peuples d’ouvrir les yeux à la lumière de l’Evangile”.

    Le missionnaire, qui succéda au P. Donno assassiné et dont nous parle la lettre précédente est un jésuite portugais nommé Ignace Franco. Il vint au Cambodge en 1718, un an après le meurtre du P. Donno. Caractère vif et tranchant, il crut pouvoir tout ramener dans l’ordre par des mesures vigoureuses et nettes. Comme nous l’avons vu plus haut, un tiers de la chrétienté, voulant s’éloigner des schismatiques, s’était retiré un peu plus au nord et avait formé la nouvelle chrétienté de Thonol, sous la direction de la famille de Martin Diaz. Le reste était demeuré à Pinhalu, sous l’autorité des Soarez Le P. Franco n’hésita pas, dès son arrivée, à prendre nettement le parti des chrétiens de Thonol contre ceux de Pinhalu, et, trouvant de la résistance chez ces derniers, il résolut de les chasser. En conséquence, il donna l’ordre à Martin Diaz et à son frère Balthazar d’enlever les objets du culte de l’église de Pinhalu. Ceux-ci enlevèrent tout, et, en premier lieu, la statue de Notre-Dame, que tous les chrétiens Portugais avaient en grande vénération. Il s’en suivit une lutte entre les deux villages. Un homme, que la légende dit être le sacristain, fut même massacré, et le roi fut obligé d’intervenir pour empêcher de plus grands désordres.

    Enlèvement de la statue de Notre-Dame. — La statue de la Sainte Vierge, dont l’enlèvement fut la principale cause de cette lutte acharnée entre les deux partis, était cette même statue qui avait été apportée des îles Célèbes par Antoine de Monteiro et dont on eut tant de mal à le déposséder pour satisfaire aux justes réclamations des fidèles. Plus tard, en 1784, cette statue de N.-D. suivit à Bangkok les chrétiens Portugais prisonniers de guerre du roi de Siam, et aujourd’hui elle est encore en grande vénération dans l’église de la Conception à Bangkok, appelée aussi église des Cambodgiens, parce que c’est là que s’établirent nos Portugais du Cambodge prisonniers à Siam. Chaque année, une remarquable procession est faite en son honneur.

    Quoique cette statue ait été emportée loin du Cambodge, depuis déjà 140 ans, les légendes populaires en ont transmis le souvenir jusqu’à nos jours parmi nos Cambodgiens. On raconte encore à Phnompenh qu’autrefois (cet autrefois se perd dans la nuit des temps) des païens virent pendant la nuit une grande dame se promener dans leurs rizières et une foule sans nombre de petites filles qui folâtraient autour d’elle. Le matin seulement la grande dame se dirigea du côté de l’église et disparut dans l’intérieur avec le cortège qui l’accompagnait. On crut d’abord que c’était une dame de la cour, et les pauvres gens la maudissaient d’avoir ainsi dévasté toutes leurs rizières. Mais, toute constatation faite, rien n’était gâté, et, de plus, jamais la récolte ne fut plus abondante dans la contrée que cette année-là. Tous en conclurent que la grande dame en question était la Vierge des chrétiens Portugais.

    Une autre fois, en temps de choléra, on entendait chaque nuit des coups invisibles tomber drus comme grêle sur l’échine d’un être également invisible, et, chaque matin, le sacristain constatait que les pieds de la statue de la Ste Vierge, dont il avait la garde, étaient si boueux qu’il fallait continuellement les nettoyer. D’autre part, le village chrétien était si bien préservé du choléra que pas un n’y mourait. alors que, tout autour, les décès étaient sans nombre. La confiance populaire attribua cette préservation à la Ste Vierge, qui, chaque nuit descendait de son trône pour aller dans la rue fustiger le choléra et le tenir éloigné des limites de la chrétienté.

    Si ces faits sont trop singuliers pour pouvoir prouver que le Sainte Vierge soit intervenue directement en faveur de nos chrétiens cambodgiens, ils sont au moins un témoignage de la foi naïve que les bontés de Marie à leur égard ont su leur inspirer.

    Il existe aussi, paraît-il, à Phnompenh une petite statue dite des Japonais. Cette statue est passée aux mains des chrétiens métis Portugais à la suite de l’apostasie des Japonais, causée par l’impuissance où ils furent d’obtenir justice contre le meurtre de leur compatriote et parent, le Père Donno.

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    Mgr ALEXANDER DE ALEXANDRIS,
    Evêque de Nabuce, — 4ème Vicaire Apostolique
    de Cochinchine et Cambodge.
    1728- 1738.


    Mgr Pérez mourut en 1728 après un long épiscopat de 37 ans. Notre confrère, Mgr Labbé, était mort cinq ans avant lui et, pour le remplacer, Mgr Pérez avait choisi un religieux Théatin, d’autres disent Barnabite, d’autres encore disent qu’il était Franciscain. Il était de nationalité italienne et s’appelait Alexander de Alexandris. Un an après son sacre, il devint, par la mort de Mgr Pérez, quatrième Vicaire Apostolique de la Cochinchine et du Cambodge. Ce prélat héritait de toutes les antipathies de son prédécesseur pour la Société des Missions-Étrangères, et, comme il avait plus d’audace pour les manifester, son administration fut très pénible pour nos confrères. Son épiscopat dura dix ans. Un an avant sa mort, il prit pour coadjuteur un vaillant et zélé Religieux Franciscain de Bavière, nommé Valère Rist, qui mourut l’année même de son sacre, en 1737.

    Le Père Valère Rist et le Père Séraphin. — Avant d’être promu à l’épiscopat, le P. Valère Rist avait été missionnaire au Cambodge. A la suite du meurtre du P. Donno et de l’insuccès du P. Franco pour ramener la paix parmi les fidèles, la Mission du Cambodge resta six ans sans prêtre et sans-secours religieux. Ce fut en 1724 que le P. Valère Rist et le P. Séraphin, du même Ordre et, comme lui, originaire de Bavière, vinrent en cette Mission reprendre le travail interrompu. Leurs premiers soins furent pour les chrétiens. Ils établirent à Thonol le Tiers-Ordre de St François, et dix ans plus tard, quand disparut du Cambodge le P. Séraphin, la paix était à peu près rétablie parmi eux.

    Mais là ne se borna point leur zèle. Rompant avec la coutume déjà séculaire qui semblait exclure du salut les Cambodgiens de race, ils résolurent de tenter ce qui avant eux était réputé impossible. Nous avons, en effet, fait remarquer, après le P. Louvet, que, par une aberration difficile à expliquer, les Religieux missionnaires du Portugal et de l’Espagne, venus au Cambodge, s’étaient contentés presque exclusivement de prêcher l’Evangile à leurs compatriotes établis dans le pays. On se rappelle que, en 1663, le P. Chevreuil, jeté par hasard au milieu des Cambodgiens, fut pris de pitié pour ce malheureux peuple, auquel le pain de la parole de Dieu était refusé. Il espéra contre toute espérance et plusieurs centaines de catéchumènes, dit l’histoire, furent la récompense de sa patience et de son zèle. Le P. Rocha, qui travaillait à ses côtés, dit plus positivement qu’en un seul jour M. Chevreuil baptisa soixante idolâtres. Ces succès paraissent une énigme, car nous avons de lui une lettre où il dit : « Voilà la troisième année que je passe ainsi sans avoir converti un seul païen, parce que, quelles que fussent les recherches que j’aie pu faire, il ne m’a pas été possible de trouver un interprète qui sût assez bien les termes de religion pour me mettre en état d’expliquer la nôtre d’un façon intelligible ».

    Devant cette déposition de M. Chevreuil et devant le succès qu’il obtint, malgré tout, on est tenté de traiter sévèrement la négligence des Religieux qui le précédèrent. Il semble du moins que, après cette petite leçon d’expérience, l’étude de la langue cambodgienne aurait dû être mise en plus grand honneur. Il n’en fut rien. Le zèle de M. Chevreuil fut traité d’extravagance et soixante ans plus tard, à l’époque où nous sommes parvenus, quand le P. Valère Rist voulut à son tour ouvrir aux Cambodgiens les portes du salut, il dut en apprendre la langue dans les conditions d’un homme qui aborde le premier sur une plage inconnue. Il est bon de rappeler ici que le P. Rist était Bavarois. On dit qu’il connut bien la langue et les caractères cambodgiens. Lui et son compagnon, le P. Séraphin, dépensèrent de fortes sommes pour donner aux préceptes de l’Evangile les formes attrayantes de la charité ; mais leur travail ne fut pas d’assez longue durée. Le résultat le plus connu du zèle du P. Rist fut la conversion du roi Neac-Ang-Pun, ou Prea Ioco, lequel, frappé de la vérité des dogmes du christianisme, aurait demandé le baptême, mais seulement sur son lit de mort, de crainte que sa conversion au christianisme ne mît son royaume en révolution.

    Ce qui était arrivé à M. Chevreuil arriva en partie au P. Valère Rist et à son compagnon d’apostolat, le P. Séraphin, après leur départ. Sous leur sage administration, la paix entre les deux camps chrétiens allait se rétablir et le schisme disparaître. Mais cette bonne harmonie sous l’autorité du Vicaire Apostolique de Cochinchine ne faisait pas l’affaire de l’évêque schismatique de Malacca. Celui-ci envoya au Cambodge deux Religieux Théatins, partisans du schisme. L’un se nommait André Final et l’autre Segariga. Ces deux Religieux prirent parti pour les chrétiens de Pinhalu contre ceux de Thonol, et ils les emmenèrent à Lovek, où ils firent un séjour de trois ans. Ils descendirent ensuite se fixer à Pram-bey-chom, à huit kilomètres environ en aval de la cour de Lovek.

    Cette nouvelle chrétienté de Pram-bey-cham, dont il sera souvent question dans la suite de cette histoire, porte à quatre les groupes chrétiens établis au Cambodge. En voici la position géographique.



    1929/14-27
    14-27
    Pianet
    Cambodge
    1929
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