Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Histoire d’une Chrétienté chinoise 4 (Suite et Fin)

Histoire d’une chrétienté chinoise Yeouyang
Add this

    Histoire d’une chrétienté chinoise
    ____

    Yeouyang
    ___

    VII. — Réoccupation de Yeouyang (Suite). — Outre les soucis causés par la famine, la nouvelle des massacres de Tientsin (19 juin 1870), parvenue à Yeouyang au commencement de septembre, vint augmenter les transes de nos confrères. Le 11 septembre, le P. Hue écrivait au P. Favand : — “La fâcheuse affaire de Tientsin fait grand bruit par ici. Les têtes commencent à s’échauffer dans plusieurs endroits. On dit tout haut que l’Empereur a envoyé l’ordre de se tenir prêt à massacrer tous les prêtres et les chrétiens de la Chine. Notre mandarin, dans une communication sous secret, nous a confirmé ces mauvais bruits Vos communications s’accordent avec celles du prétoire pour nous confirmer que le régent Kong Tsin-ouang a envoyé dans les provinces des ordres pour tout disposer en vue d’un massacre général des chrétiens, et les mandarins n’attendent plus qu’un signal pour commencer. Quoiqu’il doive arriver, nous vous envoyons tous les papiers de quelque importance que nous avons ici. Gardez-les à votre résidence si vous pensez n’avoir rien à craindre ; sinon, remettez-les en lieu sûr.... Allons, vive la joie quand même ! Que le bon Dieu et la Sainte Vierge nous fassent la grâce d’être tout à eux, à la vie, à la mort !”

    Ces transes durèrent un bon mois. Le 19 octobre, le P. Hue écrivait : “ Deo gratias ! Nos affaires vont un peu mieux.... Nous avons porté plainte contre les deux plus furieux agitateurs. Cela a réussi... Depuis lors les rumeurs tombent peu à peu et, quoique les têtes soient encore bien échauffées, nous pouvons espérer que la persécution n’éclatera pas. Néanmoins le mandarin a mis deux piquets de soldats non loin de notre habitation pour nous garder pendant la nuit. Cela nous coûte la bagatelle de 12 ligatures par mois.

    Enfin le 16 novembre il écrivait : “Nous jouissons depuis un mois d’une certaine tranquillité, qui nous permet de commencer la visite des chrétientés de la campagne.”

    Depuis un an et demi qu’ils étaient rentrés à Yeouyang, sauf de rares et courtes sorties pour administrer des malades, nos confrères n’avaient pu quitter la ville. Quelle vie pour des missionnaires ! Et quelle joie de pouvoir enfin aller à la campagne visiter et consoler leur pauvres néophytes !

    Dès le mois de mars 1870, le préfet Tsan, dans une visite, avait demandé au P. Hue quand il pensait enterrer le P. Rigaud et ses trois ministres. Le P. Hue lui avait répondu que pour cela il fallait attendre le retour de l’Evêque, à qui il appartenait de décider. Le mandarin n’avait pas insisté. Mais les 40 chrétiens massacrés avec eux appartenaient à des familles du pays, lesquelles étaient du nombre de ses administrés ; il pouvait donc les presser et même les forcer d’enterrer leurs morts. C’est ce qu’il fit.

    Voici à ce propos ce qu’écrivait le P. Hue le 16 janvier 1871 : “Le mandarin exige la sépulture des morts déposés dans le coin de notre enceinte.... Nous avons laissé les chrétiens pleinement libres d’accepter ou non l’aumône du préfet, d’enterrer ou non leurs morts. Tous ont pris le même parti : enlever et enterrer leurs morts pour recevoir les 16 taëls promis par cadavre. Après avoir de part et d’autre rempli les formalités requises, le mandarin a envoyé hier son outcho 1 et un greffier (lao tien) pour faire l’examen des cadavres et en dresser procès-verbal. Cet examen s’est fait en présence de plus de 100 personnes, parents ou amis des défunts. Le P. Michel Tay 2 et moi avons peu après inspecté ces cadavres. On a pu en reconnaître un bon nombre, encore que nous n’ayons trouvé dans les cercueils que des ossements et de la poussière. Lieou Sien-sen (le séminariste) seul est mieux conservé. Nous ouvrirons après-demain le cercueil du P. Rigaud. Nous avons exigé des parents des défunts un acte par lequel ils reconnaissent avoir enlevé librement leurs morts de notre enceinte, et nous demandent la permission de les enterrer à Gentaoky 3. Ils sont venus ce matin enlever ces cadavres et les ont portés à Gentaoky… Le P. Tay, accompagné de quelques-uns de nos gens, est allé présider l’enterrement, qui fut des plus simples. Nous verrons ensemble plus tard ce qu’il sera possible de faire pour honorer les restes de ces chrétiens massacrés avec le P. Rigaud... Le 19 janvier aura lieu le service pour ces défunts.”

    ___________________________________________________________________________
    1.— Fonctionnaire chirurgien, qui, moyennant certaines lotions, prétend reconnaître, même après plusieurs années, le nombre de coups qu’a reçus la victime d’un meurtre, déterminer la nature de ces coups, en apprécier la gravité. Il y a dans cette opération beaucoup de charlatanisme,

    2.— Le P. Michel Tay était un prêtre chinois, amené à Yeouyang par le P. Hue pour l’aider dans les difficultés des affaires civiles. Nous le verrons tomber martyr à Kienkiang avec le P. Hue.

    3.— Gentaoky est un petit terrain appartenant à la mission et distant d’une demi-lieue de la ville de Yeouyang.


    Le P. Hue, quelques jours après l’enterrement des chrétiens, ouvrit en présence de témoins le cercueil du P. Rigaud. Il n’y trouva que le tronc, sans la tête ni les quatre membres, plus ou moins calciné par le feu, mais aucune corruption. Je ne sais s’il fit faire procès-verbal de cette reconnaissance. 1

    Nous manquons de renseignements sur ce que firent nos confrères à Yeouyang et à Pengchoui pendant les années 1871 et 1872. Une lettre du P. Eyraud dit qu’à Pengchoui il y a de la bonne volonté à s’instruire, de l’assiduité aux prières, des demandes plus empressées du baptême. Il fait en outre mention de trois écoles de garçons et de deux écoles de filles. Il semble donc qu’il jouissait de la paix et pouvait se donner tout entier au soin de son troupeau. Il en fut de même à Yeouyang. Le P. Hue s’occupait à rassembler et à reconstituer son troupeau, ce que faisait également le P. Provost à Longtan.

    ___________________________________________________________________________
    1.— Les quatre cercueils du P. Rigaud, des deux séminaristes Pierre Lieou et Paul Tsin et du domestique Yeou restent encore non enterrés dans la résidence de Yeouyang (1925)

    Dans une lettre du 11 février 1872, le P. Hue écrivait au P. Favand : “Cette année le nouvel an chinois s’est passé plus simplement et à moins de frais que par le passé. Peu de gens nous ont offert des présents. Voilà un progrès après lequel nous soupirions depuis longtemps.... Si nous étions moins tièdes et moins paresseux, il y aurait espoir de former par ici quelques bonnes stations. Notre lâcheté paralyse tout. Priez pour notre renouvellement au commencement de cette année. Le cher P. Provost, fatigué des misères de Yeouyang depuis trois ans qu’il y est, se rend vers vous et vers le P. Blettery, pour se reposer un peu et vous entretenir des besoins de son district. “Et le 30 avril il écrivait au même : “Le mois de Marie va commencer : daignez souvent penser à nous. Mgr de Sinite est arrivé à Tchongking, je suppose. Quelle fête, quelle joie pour vous tous ! D’ici je la partage. Notre mandarin Tsen es t rappelé. 1 Faut-il s’en réjouir ? Faut-il s’en affliger ? Ni l’un ni l’autre.”

    VIII.— Mgr Desflèches à Yeouyang. — Mgr Desflèches n’arriva pas aussi tôt que le supposait le P. Hue : ce ne fut que le 20 mai, lendemain de la Pentecôte, qu’il toucha au port de Tchongking. Les chrétiens lui firent une réception splendide. Grande fut la joie de tout le monde.

    Après s’être reposé quelque peu et après avoir disposé dans sa Mission ce qu’à Rome on lui avait conseillé de faire, 2 il se prépara partir pour Pékin. Il ne pouvait, en effet, sans protester, admettre le jugement de Ly Hung-chang sur les affaires de Yeouyang ; il avait en mains nombre de lettres et de rapports de mandarins qui contredisaient ce qui avait été admis. Dès le 12 août il se mit en route.

    ___________________________________________________________________________
    1.— Ce mandarin Tsen. qui avait administré le département de Yeouyang pendant deux ans, était originaire du Hounan et d’une famille d’anciens chrétiens. Lancé dans la carrière des honneurs et des dignités, il ne donna plus signe de religion et mourut à Tchongking en 1874, comme il avait vécu, en payen. Sa femme avait conservé la foi, mais durant les deux années qu’elle a vécu à Yeouyang, on ne la vit jamais venir à la messe. C’était, du reste, difficile pour elle. Cependant au nouvel an 1871, elle envoya à nos confrères quelque argent, leurs demandant de célébrer des messes à son intention.

    2.— On lui avait conseillé d’instituer des supérieurs ou vicaires forains dans les parties trop éloignées du centre de la Mission. C’est alors que le P. Hue fut établi vicaire-forain de la préfecture de Yeouyang, le P. Eyraud de celle de Kouyfou, et le P. Blettery de Siutin.


    Il avait vu en France M. de Geoffroy, nommé ministre à Pékin, et était en bons rapports avec lui. Il en profita pour obtenir audience du prince Kong Tsin-Ouang et pour être admis à plaider sa cause devant le tribunal du Tsongli-yamen. L’évêque ne se contenta pas de protester : il apporta ses preuves. Devant les membres de ce tribunal il manifesta au grand jour les ruses, les fraudes et les fourberies des mandarins du Setchoan. Les juges étaient stupéfiés ; ils n’avaient rien à répondre, et cependant ils ne pouvaient se résoudre à donner raison à l’évêque. Enfin, après bien des discussions, ils durent réformer le jugement et annuler la sentence de mort portée contre le prêtre Tsin et le chrétien Ouang Hio-tin. Mgr ne parla point de réparation pécuniaire : il se contenta de demander que les victimes du massacre fussent enterrées avec quelque solennité en présence d’un délégué au moins du gouvernement provincial. 1

    Mgr quitta Pékin le 20 novembre 1872, mais il n’avait parlé à personne de ce qu’il se proposait de faire à son retour. Il était autorisé à passer par Yeouyang avec un délégué du ministre de France, lequel fut M. Blancheton, Consul de France à Hankeou. Après son départ de Shanghai, on n’eut plus de ses nouvelles jusqu’à ce que lettre suivante vînt nous en apporter.

    “Ville de Yeouyang, 30 janvier 1873.... Parti du port de Hankeou le 28 décembre, j’arrivais le 22 janvier au soir dans le port d Chety 2 et entrais le 25 dans cette bonne ville de Yeouyang, où je me trouve en ce moment fort tranquille avec les PP. Hue, Provost, Lenoir 3 et Tay. M. le Consul n’arrivera guère, ce me semble, que dans 10 à 15 jours, quoiqu’il ne soit parti de Hankeou que deux ou trois jours après moi, parce qu’il a une grande barque, et la rivière est difficile, roulant presque toujours à la manière d’un torrent. Le prétoire a déjà reçu nouvelle de sa prochaine arrivée et tout se prépare pour le bien recevoir.

    “D’autre part le pays paraît bien disposé à notre égard. Le pauvres égarés reviennent de plusieurs côtés au bercail, et le payens en différents endroits demandent à se convertir. Nous nous préparons à prendre possession des villes si longtemps rebelles de Sieouchan et de Kienkiang, etc....”

    Mgr à Yeouyang ne perdit pas son temps. Le P. Hue convoqua les touan-cheou (chefs des milices rurales) des marchés environnants. Ils déposèrent devant Sa Grandeur, disant que toutes le persécutions qui avaient eu lieu venaient des mandarins, que pour eux ils n’avaient agi que sous leur inspiration. — Cette déclaration est vraie en ce sens que les mandarins (au moins à cette époque) aient ordre de susciter des embarras et des tracas aux missionnaires, pour entraver leur œuvre et les décourager : mais, parmi ces fonctionnaires ruraux, plusieurs avaient excité des émeutes sans en demander l’assentiment au mandarin. Mgr les assura que l’on ne reviendrait pas sur ces affaires, mais que la vérité devait être sue de tout le monde, et il les congédia.

    ___________________________________________________________________________
    1.—Cette dernière clause n’a jamais été exécutée, et nos morts sont toujours sans sépulture.— Cette victoire de Mgr Desflèches est la plus grande qu’il ait remportée sur le gouvernement chinois, mais ce fut aussi la dernière. Nos mandarins, apprenant comment il leur avait “lavé la face”, lui en voulurent à mort. Ils lui suscitèrent des embarras de toutes sortes, l’accusèrent de toutes les émeutes, et finirent par demander son rappel en Europe. Le pauvre évêque, bien qu’il eût pu se disculper et prouver la fausseté de ces accusations, préféra rentre en France pour le bien de la paix.

    2.— Chety est un petit port sur le fleuve Yuen-kiang, qui passe à Changte (Foulan) et se jette dans le lac Tongtinfou. Ce port est dans le district de Sieouchan, à 12 lieues environ de Yeouyang.

    3.— Le P. Lenoir avait été envoyé à Yeouyang par Mgr à son retour du Concile (juillet 1872).


    Mgr tint conseil avec les missionnaires présents sur le moyen d’étendre la prédication aux villes de Sieouchan et de Kienkiang. Pour Sieouchan, on n’y vit pas de difficultés insurmontables. Les habitants de ce district sont, en effet, plus civilisés et assez polis : d’ailleurs nous avions déjà une maison dans la ville et un prêtre chinois y avait habité, sinon en grande paix, au moins sans trop de dommage. Mais il paraissait plus difficile de s’établir à Kienkiang, parce que les gens y sont plus brutaux, et de plus le mandarin, nommé Kouy, qui administrait cet arrondissement depuis sept ans, paraissait fort opposé à tolérer chez lui des missionnaires. Mgr prit le parti de traiter cette affaire avec les autorités supérieures.

    M. le Consul Blancheton étant arrivé plus tôt qu’on ne supposait, Mgr ne resta guère qu’une quinzaine de jours à Yeouyang, et arriva à Tchongking le 21 février.

    IX. — Les PP. Hue et Tay à Kienkiang. Leur martyre. — Le passage de Mgr Desflèches à Yeouyang avait produit un effet oral immense. La réconciliation des esprits semblait faite et le moment venu de faire profiter l’arrondissement de Kienkiang du bienfait de la foi.. Nos confrères tentèrent d’acheter ou au moins de louer une maison dans cette ville. Ils ne purent y réussir. Ils en informèrent Mgr qui, par l’entremise du taotai, fit donner l’ordre au mandarin Kouy d’aider nos confrères dans leur entreprise : mais fut en vain. Mgr s’en plaignit au vice-roi de la province, qui, sans doute, donna des ordres, car dès lors tous les mandarins déclarent que rien ne s’opposait à ce que nous achetassions une maison à Kienkiang.

    Nos confrères cependant hésitaient encore. Enfin, encouragés par certaines paroles du taotai assurant Mgr qu’il n’y avait plus rien à craindre, ils louèrent une maison en dehors des murs de la ville ; le brave catéchiste du P. Hue, Tchen Tchen-len, s’y établit comme pharmacien. Nos confrères alors délibérèrent lequel d’entre eux irait occuper le poste : le P. Hue déclara que c’était à lui comme supérieur que s’imposait ce devoir. Il choisit le P. Tay pour l’accompagner et fit aussitôt ses préparatifs de départ. Lorsque, avant de se mettre en route, il alla saluer le préfet Lo Talaoie, celui-ci le félicita, lui affirmant que toutes les difficultés étaient levées, qu’il n’y avait rien à craindre.

    Les deux Pères se mirent en route le 24 août et arrivèrent à Kienkiang le 26. Leur venue ne causa aucune émotion, tout était calme. Comme la maison louée n’était pas encore appropriée, ils se logèrent en ville, à l’auberge de Siu Kieou Laoye, homme droit et excellent. Ils allèrent saluer le mandarin Kouy, qui les reçut et les traita honnêtement. Au bout de quelques jours le P. Hue, qui n’avait pas osé emporter avec lui ses ornements pour la messe jugeant la position sûre, écrivit à Yeouyang de les lui envoyer. Hélas ! ce calme était le précurseur de la tempête.

    Le 4 septembre, de mauvais bruits se répandirent en ville : des placards furent affichés, exhortant la population à se défaire des missionnaires. Mais laissons la parole au P. Hue, qui ce jour-là même écrivait : “On a affiché à la porte du prétoire et tout près de notre auberge deux placards des plus violents contre nous. Nous sommes allés au prétoire prier le mandarin de les faire disparaître, il n’en a rien fait. Ces affiches nous font beaucoup de mal… Les choses vont mal : priez pour nous et pour nos ennemis, à qui nous pardonnons.” Ce fut comme le testament de notre courageux confrère. La nuit venue, prévoyant ce qui allait arriver, il renvoya tous les gens qu’il avait avec lui, excepté deux, Tchang Tselau pour les affaires du prétoire, et Tchen Yentchang, ministre du P. Tay. Puis les deux Pères passèrent la nuit en prières, se préparant à la mort ; ils ne pouvaient songer à fuir, on les aurait massacrés en route. Le patron de l’auberge, lui aussi, prévoyant une mauvaise issue, les pressait de s’esquiver, leur disant : “Si vous ne craignez pas pour vous, ayez au moins pitié de moi, il va m’arrive malheur.”

    Le matin du 5 septembre, vers les 6 heures, laissant à l’auberge Tchen Yentchang pour garder les bagages, les deux Pères se dirigèrent vers le prétoire, précédés de Tchang Tselau. Les émeutiers étaient déjà nombreux dans les rues, et ce n’est pas sans peine que les Pères arrivèrent au prétoire. Tchang Tselau fait ouvrir h porte : on le laisse passer mais quand les Pères se présentent, on la ferme vivement. Et aussitôt on les assomme à coups de pierres. Tchang Tselau, à l’intérieur, a beau crier au secours : le mandarin ne bouge pas. Lorsque les Pères furent morts, ou au moins sans connaissance, on les dépouilla de leurs vêtements, on les traîna au bord de la petite rivière qui coule près de la ville, et on les y précipita. Ce n’est que le lendemain que le mandarin Kouy vint reconnaître les corps. Il se contenta de les envelopper d’une simple natte et de les recouvrir de sable.

    Quant aux ministres des Pères, Tchang Tselau, après avoir été gardé quelques jours au prétoire, fut renvoyé à Yeouyang : Tchen Yentchang resta deux ou trois jours caché à l’auberge avant de pouvoir s’esquiver. Celui qui courut le plus de dangers fut Tchen Tchenlen, le fidèle compagnon du P. Hue dans sa fuite à Hankeou. Il était à son poste de pharmacien dans la maison louée hors les murs, et ne savait rien de ce qui était arrivé. Quelqu’un vint le lui annoncer et lui dit de fuir au plus vite s’il voulait échapper à la mort. Le brave homme hésita quelque temps avant d’abandonner son poste, et lorsqu’il se décida à partir, c’était trop tard. Il fut bientôt rejoint pas les émeutiers, qui le frappèrent à la tête de tant de coups de pierres qu’il tomba sans connaissance et fut laissé pour mort sur la route. Après un long évanouissement, revenu à lui, il put, en se traînant péniblement, arriver au bout de trois jours chez la famille Siu de Tchouhopa, la tête toute couverte de plaies dont il ne se guérit que longtemps après.

    Une lettre du P. Provost, datée du 12 octobre 1873, va nous faire connaître les effets de ce coup terrible à Yeouyang et compléter les détails donnés jusqu’ici : “...A la suite d’un coup si imprévu, nous avons craint que les méchants ne prissent de là l’occasion de recommencer les pillages et les incendies. Il a fallu que notre préfet prît immédiatement des mesures pour prévenir les suites funestes que pouvait avoir ce massacre.... Dans toutes nos chrétientés, c’est une grande désolation. Nos chrétiens, tant de fois éprouvés, sont d’une timidité à laquelle ni exhortations ni arguments ne peuvent remédier. Pour remonter le moral de ces pauvres gens, nous avons envoyé des ministres un peu partout et les Pères se sont mis eux-mêmes en campagne, de sorte que je reste seul à la maison avec quelques domestiques. Il nous faut vraiment toutes les assurances, tous les encouragements de notre Evêque pour espérer que nous traverserons encore cette crise sains et saufs. Mgr ne cesse de nous répéter que nous n’avons rien à craindre, qu’on ne recommencera pas la persécution à Yeouyang. Sa Grandeur nous prédit après cette bourrasque (qu’Elle dit n’être qu’un coup de tonnerre isolé,) une ère de beau temps et de bon vent. Puisse-t-il bientôt souffler ce bon vent qui nous fasse respirer un peu à l’aise !…”

    “ Nous avons cru bon de nous occuper des corps de nos deux martyrs. Durant cinq jours on les laissa sur le bord de la rivière, enroulés dans de simples nattes. Nous étions indignés. N’ayant pu obtenir de notre préfet un délégué qui allât faire la reconnaissance des corps et les déposer dans des cercueils, nous demandâmes qu’au moins il nous fût permis d’aller nous-mêmes reconnaître les cadavres et les ensevelir. Le préfet nous l’accorda. Paul Lieou fut envoyé à Kienkiang, escorté par deux soldats porteurs d’une lettre de Lo Talaoye à son inférieur de Kienkiang. Quand Paul Lieou arriva dans cette ville, les corps, revêtus d’habits de soie, avaient été déposés dans des cercueils convenables, après constatation faite par Kouy Talaoye. Le procès-verbal porte que le P. Hue a reçu 41 blessures, dont 5 mortelles, et le P. Tay 27, dont 3 mortelles.

    “Paul Lieou, accompagné des satellites du mandarin Kouy, alla voir les cercueils qu’on avait déposés au temple Sienlongtang. On en avait cloué les couvercles avec de grands clous : les satellites refusèrent de les ouvrir. Paul Lieou alla trouver le mandarin, qui refusa pareillement de les faire ouvrir. Alors il nous écrivit pour savoir ce qu’il avait à faire. Notre avis fut qu’il insistât pour voir les corps. Notre préfet écrivit derechef à Kouy à ce sujet : ce mandarin persista dans son refus. Alors Paul Lieou s’en revint

    “Nous nous empressâmes d’informer Mgr. Sa Grandeur s’adressa au taotai, qui promit de déléguer un mandarin pour aller faire les constatations à Kienkiang.... Le taotai délégua le préfet de Foutcheou, et en même temps le mandarin Kouy de Kienkiang fut remplacé par celui de Pengchoui, nomme Tchang....”

    Le nienche, ou examen des corps, eut lieu au commencement de la seconde lune, soit au milieu de mars 1874. Outre le mandarin de Foutcheou, délégué pour y présider, plusieurs autres y assistèrent. .

    De notre côté furent présents le P. Lenoir, délégué, et les PP. Lorain, Farges et André Ly. Le P. Farges nous a laissé de ce nienche la relation suivante.

    “Les mandarins avaient une estrade et les confrères étaient en face. Le mandarin de Foutcheou, qui était l’officiel, fit apporter le cercueil du P. Hue. On eut de la peine à l’ouvrir à cause des longs clous dont il était cloué. Le P. Hue apparut, la tête enveloppée d’un bonnet de bonze qui lui couvrait le visage, habits de soie, bottes vertes. On le retira du cercueil et on le mit sur une natte. On coupa avec des ciseaux ses habits depuis le haut des bras et sur la poitrine : puis on le recouvrit de tsaotse 1 et on versa du chaotsieou dessus. Le corps était bien conservé, il n’y avait qu’un peu de moisissure. Les cheveux du derrière de la tête avaient été arrachés, on voyait l’os. Les doigts des mains et les poignets, ainsi que les chevilles des pieds, avaient été brisés et se décomposaient : les chairs que en tombaient étaient recueillies dans une écuelle. Le corps bien nettoyé, le Outche fit l’examen des plaies. Il criait la largeur et la profondeur de chaque blessure, et un secrétaire écrivait. L’examen fini, on enveloppa le corps dans une toile de coton bleu. Les payens furent étonnés de l’état de conservation du corps et ne s’expliquèrent pas pourquoi on l’ensevelissait si simplement. C’était afin que les voleurs ne fussent pas tentés de venir piller ses habits, s’ils avaient été de soie.

    “Il était tard quand tout fut fini : on remit l’autre examen au lendemain. Les chrétiens présents firent remarquer qu’on n’avait pas suivi les règles rituelles, qu’il aurait fallu que tout ce dont on se servait fût neuf, même les seaux dans lesquels on porta le tsaotse. Le lendemain il en fut ainsi.

    “Lorsqu’on ouvrit le cercueil du P. Tay, qui, lui aussi, avait un bonnet de bonze lui couvrant la tête et le visage, on s’aperçut qu’il était entièrement corrompu. Alors le P. Lenoir dispensa de l’examen, ce qui agréa fort aux mandarins qui disaient que, si on avait voulu le faire, il aurait fallu faire bouillir les os dans l’alcool pour faire apparaître les blessures. On avait commencé à couper les habits, mais comme il était intransportable, on ne continua pas : on le laissa tel quel dans le cercueil.

    ___________________________________________________________________________
    1. — On appelle tsaotse le résidu de la distillation du mais qui donne le chaotsieou, alcool ou vin chinois. L’espèce de chirurgien, qu’on appelle Ou-tche, se sert de ces résidus et de l’alcool pour reconnaître et faire revivre les blessures reçues par le mort. C’est du moins ce qu’on dit.


    “Les mandarins dirent qu’ils avaient besoin pour leurs sacrifices du temple où avaient été déposés les cercueils : en leur fit alors près des remparts de la ville un tumulus en briques, recouvert de terre :” — c’est là qu’ils reposent encore jusqu’à ce jour (1925). Immédiatement après le drame du 6 septembre 1873, tout le monde dans le pays disait que c’était le résultat d’un complot ourdi par les kiuchen (notables) du pays et le mandarin Kouy, et que les. émeutiers avaient été payés par eux. C’est pourquoi, informations prises, on accusa 17 kiuchen comme auteurs du crime, et sept vauriens comme exécuteurs. Tous ces accusés furent amenés à Yeouyang vers la fin d’avril 1874, ce qui ne causa pas peu d’embarras à nos confrères. On en jugera par cette lettre du P. Provost, écrite le 18 mai. “Durant les trois semaines qu’ils (les accusés) ont passé en ville, ce n’a été qu’une suite ininterrompue d’allées et venues du prétoire chez nous et de chez nous au prétoire. On voulait nous faire assister au jugement, le P. Lenoir et moi. Malgré mes représentations, Mgr persistait à croire que cela était nécessaire. Nous étions bien embarrassés, quand un incident se présenta qui résolut la question. Le préfet voulait que nous nous présentassions à son tribunal à la façon chinoise, c’est-à-dire restant debout et gardant le silence : il nous dispensait seulement de nous mettre à genoux.

    “Nous demandâmes un sursis afin d’interroger l’Evêque. Alors il se fâcha et prononça contre nous des paroles de menace : si nous’ allions au prétoire, il s’engageait bien à protéger notre entrée, mais il ne répondait pas de nous à la sortie. D’autre part, on désignait d’avance les victimes qui devaient être immolées à la vengeance des accusés. Ces victimes étaient Changie, (le P. Provost), Liangie (le P. Lenoir) et les paokao (co-accusateurs) Tchang Tselau, Lieou Tsytchao et Lieou Houakiay. Evidemment le préfet avait compté sans l’indiscrétion de quelques-uns de ses hommes, amis des nôtres.

    “Un jour (c’était le 26 de la précédente lune) notre préfet Lo, sans s’être fait annoncer, entre subitement chez nous. Pour lui épargner la peine d’attendre, nous dûmes, le P. Lenoir et moi, nous présenter devant lui en petite tenue. Après un exorde assez véhément, il tira de sa botte un tchatse (lettre) du taotai. C’était, à son avis, un argument sans réplique. Son ton et son air avaient quelque chose d’homérique.

    Que disait ce tchatse ? Que les PP. Lenoir et Provost avec leurs co-accusateurs assisteraient au jugement le jour où les 17 accusés auraient été amenés à Yeouyang. Mis en demeure d’expliquer notre refus de comparaître, nous le fîmes en quelques mots. Notre intention était bien, conformément aux ordres de l’Evêque, de nous présenter au prétoire : mais, ayant appris de source certaine que nos jours et ceux de nos gens étaient menacés si nous faisions cette démarche, nous y avons renoncé ; désormais la force seule pourrait nous entraîner au prétoire. Le mandarin remit son papier dans sa botte, on échangea quelques mots, et l’illustre visiteur se retira un peu confus.”

    Tout s’arrangea. En effet, les grands examens devant avoir lieu à Y eouyang quelques jours après ; on craignit que si ces 17 accusés, notables et lettrés, restaient en ville, il n’y eût alors des troubles. Sur ordre du taotai, ils furent reconduits à Kienkiang, où ils furent remis à la garde du mandarin, lequel en répondait et devait les envoyer à Tchongking lorsqu’il en serait requis. Avant leur départ ils signèrent un écrit par lequel ils s’engageaient à ne pas susciter de troubles et à aider au besoin les missionnaires à trouver une maison en ville de Kienkiang. Quant aux 7 émeutiers, qui avaient été les acteurs du drame du 5 septembre 1873, ils avaient été dirigés quelques jours plus tôt vers Tchongking : mais, arrivés à Kienkiang où ils devaient passer, ils refusèrent d’aller plus loin, sous prétexte qu’on ne leur avait pas payé complètement le prix de leur crime ; leurs femmes et leurs enfants se mettant naturellement de la partie, une sédition faillit éclater contre les notables. C’est sur ces entrefaites que les 17 accusés rentrèrent à Kienkiang. Leur retour fut donc loin d’être un triomphe. Cela se passait vers le milieu de 1874.

    Puisque nous n’avions aucun chrétien à Kienkiang, on ne pouvait accuser nos prosélytes d’avoir provoqué l’émeute en aucune manière. Il semblait donc que l’affaire se traiterait facilement, et pourtant les autorités ne faisaient rien. Bien plus, pour défendre sa cause, le mandarin Kouy chercha à accréditer certaines calomnies contre le P. Hue, dont la principale était qu’il avait affiché en ville de Kienkiang un édit du ministre de France à Pékin, pour avertir les habitants de bien se tenir à 1’égard des missionnaires, sinon on enverrait des soldats de France les exterminer. Ce fut là, prétendait-il, ce qui excita la colère du peuple et provoqua l’émeute dans laquelle périrent les missionnaires.

    Devant pareilles calomnies, Mgr Desflèches ne pressa pas les mandarins de juger le procès : mais ayant rappelé de Yeouyang le P. Lenoir, il l’envoya à Pékin pour mettre le ministre de France au courant des faits, et lui demander d’envoyer un délégué sur les lieux pour constater les mensonges et les calomnies des mandarins : c’était le seul moyen d’en finir. Ce plan réussit. M. le ministre de France délégua M. de Roquette, secrétaire d’ambassade, accompagné de M. de Bezaure, chancelier interprète. Partis de Pékin au mois de décembre 1874, ils n’arrivèrent à Tchongking que le 27 février 1875. Après un mois de négociations infructueuses à Tchongking, ils montèrent à Tchentou, où, après plusieurs avanies, ils finirent, grâce à leur ténacité, par avoir gain de cause. Le mandarin Kouy fut déclaré coupable, condamné à une amende et banni de la province, sans pouvoir dorénavant gérer aucune charge du gouvernement. Quant aux notables de Kienkiang, le vice-roi consentit aussi à prononcer contre les principaux des peines diverses. Jamais un tel succès n’eût été obtenu sans l’énergique intervention des délégués de la Légation de France. La Mission leur en garda une vive reconnaissance.

    X. — Conclusion. — Cette solution assura enfin la paix dans le département de Yeouyang. Désormais les mandarins, assagis la condamnation du ci-devant Kouy, feront en sorte de ne pas se compromettre, et les notables et lettrés, abandonnés à eux-mêmes, ne seront plus si audacieux. Ce n’est pas que nous ayons joui immédiatement d’une paix parfaite : pendant nombre d’années encore il y eut quelques troubles : les haines et les inimitiés ne s’éteignent pas en quelques jours ; mais n’étant plus soutenus et encouragés par les puissants, et promptement réprimés par les autorités, ce ne furent que des faits locaux et sans grande importance.

    Comme je l’ai dit plus haut, le passage de Mgr Desflèches à Yeouyang avait produit un effet moral immense. Dès ce moment les esprits commencèrent à s’apaiser, et nos confrères purent dès lors (février 1873) se mettre à relever les ruines de l’ancienne résidence sans provoquer aucun bruit malveillant. Le gros œuvre était terminé au mois d’août 1873 quand le P. Hue partit pour Kienkiang, et, après le meurtre de ce missionnaire, l’église fut construite sans susciter la moindre rumeur.

    Bien plus, dans la ville même de Kienkiang, dès l’année 1874, sous le successeur du mandarin Kouy, les Pères purent acheter une vaste maison, dans laquelle on disposa une pharmacie à l’entrée sur la rue, et à l’intérieur un oratoire et une résidence pour les missionnaires. Ce furent le P. Lorain et le P. André Ly qui les premiers occupèrent ce poste. Au commencement du mois de septembre 1874, le P. Lorain écrivait :

    “Je suis rentré à Kienkiang depuis une dizaine de jours. Beaucoup de payens entrent chez nous et visitent notre oratoire. Pour le moment nous les laissons pénétrer partout et tout voir de leurs propres yeux. Aussi commence-t-on à croire que les mauvais bruits répandus contre nous sont entièrement faux.... Quand, les jours de marché, nous avons affluence de visiteurs, un catéchiste expose la doctrine et chacun s’en retourne satisfait. Nous comptons en ce moment une trentaine d’adorateurs.... Parmi eux se trouvent quelques lettrés, entre autres le frère d’un bachelier, quelques officiers municipaux, etc...

    Après 10 à 12 ans de bataille, voilà donc enfin tous les postes occupés et la victoire complète. Mais cette victoire nous avait coûté cher : trois missionnaires, un prêtre chinois et deux séminaristes avaient perdu la vie, ainsi que trois ou quatre catéchistes prédicateurs. Quant aux néophytes, le bilan de leurs pertes n’est pas facile à faire. Tous furent pillés, eurent leurs maisons brûlées, non seulement une fois, mais à plusieurs reprises : plus de 200 furent massacrés ou moururent de faim et de misère. Un plus grand nombre, hélas ! n’eurent pas le courage de s’exposer à tant de malheurs et apostasièrent. Bien peu de ces malheureux songèrent dans la suite à réparer leur faute.

    Il semble que d’un sol fécondé par tant de sacrifices et tant de souffrances ait dû surgir une moisson abondante. Pourtant nous ne comptons environ que 3000 néophytes dans tout le département de Yeouyang. C’est bien peu, semble-t-il, après cinquante années de travail. Tel n’est pas l’avis de ceux qui ont labouré et labourent encore ce terrain, dont la culture est des plus difficiles. En effet, les habitants sont turbulents, batailleurs ; de telles gens ne se plient pas facilement à la pratique de la vie chrétienne, toute de charité. Puis le souvenir des malheurs passés est encore là pour empêcher nombre d’âmes, à la volonté hésitante, de franchir le fossé qui les sépare de nous.

    Peu à peu cependant les mœurs de nos néophytes s’adoucissent, les chrétientés se forment à la discipline chrétienne : nous avons à deux prêtres originaires de Yeouyang. L’avenir s’annonce donc meilleur. Les ouvriers qui travaillent à cette vigne y déploient tout leur zèle. Puisse la grâce divine féconder abondamment leurs efforts !

    F. GOURDON,
    Miss. de Tchongking.


    1925/458-472
    458-472
    Gourdon
    Chine
    1925
    Aucune image