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Histoire d’une Chrétienté chinoise 2 (Suite)

Histoire d’une Chrétienté chinoise YEOUYANG (SUITE)
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    Histoire d’une Chrétienté chinoise
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    YEOUYANG
    (SUITE)
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    VI.— Les Pères Rigaud et Hue.— La vie de ces deux missionnaires ayant été écrite, il semble inutile d’ajouter ici quoi que ce soit pour les faire connaître. Cependant, ayant fait mes premiers pas dans la vie apostolique sous leur égide, ayant vécu assez longtemps avec eux et ayant été admis dans leur intimité, je ne puis m’empêcher de témoigner ce que j’ai toujours pensé d’eux. Leur vie était réglée comme une vie de séminariste, n’omettant jamais leurs exercices de piété ; ils semblaient vivre toujours en la présence de Dieu, car, aussitôt qu’ils étaient seuls, on les voyait se recueillir et ils semblaient prier ou méditer. Oui, ils priaient, se mortifiaient, jeûnaient pour le salut des âmes qui leur étaient confiées et, pour obtenir la conversion de certains pécheurs, ils avaient recours à d’autres pénitences et à la flagellation. Ils faisaient l’édification de tout le monde, et, pendant le temps que j’ai vécu avec eux, je n’ai jamais rien trouvé à reprendre dans leur conduite, si ce n’est que parfois leur humilité et leur charité me semblaient dépasser les bornes. Avec cela ils étaient d’un commerce charmant, toujours joyeux, si bien que le P. Hue fut surnommé le “Père La Joie.” Mais revenons à l’histoire.

    Le P. Rigaud, en 1867, fut envoyé à Pengchoui pour restaurer cette chrétienté qui languissait depuis les troubles de décembre 1864. Il partit de Tatsiou au commencement de juillet et se rendit à son nouveau poste avant la fin du même mois. A Pengchoui, où il ne resta que quelques mois, il obtint les éloges de son mandarin, comme je l’ai dit plus haut, et, de même qu’à Tatsiou, il sut apaiser les rancunes et ramener la bonne harmonie entre chrétiens et payens.

    Appelé à Yeouyang, comme il a été dit, il s’y rendit au mois de janvier 1868, avant le nouvel an chinois, qui, cette année, tombait le 25 janvier. Le P. Eyraud et le P. Gojon, après l’avoir mis au courant de la situation, le quittèrent et vinrent ensemble à Pengchoui, où le P.Eyraud s’installa et se mit aussitôt, avec le même zèle qu’à Yeouyang, à travailler à la formation et à l’instruction de son nouveau troupeau. Le P. Gojon fit le voyage de Tchongking pour mettre son évêque au courant de la situation, puis fut renvoyé à Hocheya au secours du P. Tsin.

    La chrétienté de Hocheya était sans cesse molestée et attaquée par les malfaiteurs du voisinage, aidés de bandits de la province du Kouytcheou ou à la solde de notre ennemi Tchang Peitchao. Mgr Desflèches s’en plaignait au taotai, le priant d’y mettre ordre. Le taotai finit par y envoyer le mandarin militaire de Yeouyang avec 300 soldats. Mais le préfet de Yeouyang se plaignit que cela laissait sa ville sans défense, à la merci des brigands, et le mandarin militaire dut revenir avec ses soldats, de sorte qu’à Hocheya la situation resta la même. L’Evêque ne cessant de s’en plaindre au taotai, celui-ci lui avoua qu’il n’y pouvait rien et lui conseilla d’engager les chrétiens à se défendre. C’est alors que Mgr envoya le P. Gojon à Hocheya pour organiser la défense. Autour de l’amas de maisons qui entouraient la demeure du principal chrétien de l’endroit, on construisit un mur d’enceinte en terre battue sur des soubassements en pierre dont une partie existait déjà. Et telle fut cette forteresse imprenable, qui fit tant de bruit à l’époque.

    Le premier acte du P. Rigaud, arrivé à Yeouyang, fut d’écrire de tous côtés pour demander qu’on lui envoyât des hommes capables d’enseigner la doctrine chrétienne à ses néophytes, et aussi de bonnes veuves pour instruire les femmes. Il en reçut un certain nombre et put installer, à peu près dans tous les centres un peu importants, des écoles de prière et de doctrine.

    Le Père était content : tout allait bien, la paix n’était pas troublée mais il se trouvait un peu seul. Il n’avait avec lui que deux séminaristes et deux ou trois aides civils pour les affaires du prétoire ; il ne pouvait compter sur aucun confrère ou prêtre chinois. Les Pères de Hocheya étant la plupart du temps bloqués, impossible de s’adresser à eux. Le P. Joseph Tchen était allé mourir à Foutcheou l’année précédente ; il ne restait que le P. Liao, habitant à Sieouchan, à 15 ou 20 lieues de Yeouyang, mais qui avait grand’peine à s’y maintenir, étant toujours sur le qui-vive au milieu d’une population mal disposée, pour ne pas dire ennemie. Après le meurtre du P. Rigaud, au commencement de 1869, il fut chassé de sa résidence par l’émeute et s’enfuit jusqu’à Tchongking.

    Le P. Rigaud ne se plaignit pas ; mais Mgr Desflèches, estimant que cet isolement ne pouvait se prolonger, lui donna, au bout cinq ou six mois, un socius, en la personne du. P. Hue, son saint ami.

    Le P. Hue amena avec lui deux compagnons. L’un, François Lieou, de bonne famille, intelligent et résolu, avait été renvoyé du séminaire pour quelque fredaine qu’il regrettait beaucoup ; le P. Hue se l’était attaché ; ce jeune homme lui avait rendu de grands services à Yuntchang et lui en rendit de plus grands encore à Yeouyang. Le P. Hue lui faisait entre temps continuer ses études et obtint enfin pour lui la faveur de rentrer au séminaire. Il devint un prêtre plein de ferveur et de zèle, et est mort pieusement il y a quelques années. L’autre compagnon fut Tchen Tchenlen, nouveau chrétien, converti à Yuntchang par le P. Hue, auquel il s’attacha et qu’il servit avec une fidélité et un dévouement bien rares en Chine, je pourrais même dire en tout pays. Nous en verrons la preuve de la suite de ce récit. A une piété solide et une instruction religieuse bien suffisante pour remplir les fonctions de catéchiste, il joignait des connaissances en médecine plus que communes. Toutes ces qualités étaient relevées par une grande modestie. Ce bon serviteur ne quittera plus le P. Hue jusqu’à sa mort, le 5 septembre 1873.

    Ce fut au mois d’août que le P. Hue arriva à Yeouyang. Inutile de dire la joie qu’éprouvèrent ces deux vénérés confrères en se trouvant ensemble. Après avoir passé quelques jours heureux dans l’intimité, ils se partagèrent la besogne. Le P. Rigaud resta sur place pour entretenir les relations nécessaires avec le prétoire et traiter les affaires courantes, tout en administrant les chrétientés voisines de la ville. Le P. Hue alla s’installer à Longtan, afin pouvoir surveiller et diriger les chrétientés éloignées du centre.

    Tout alla bien pendant quelque temps ; mais, vers le mois de novembre, à Hocheya les “Pavillons blancs” (pehao), brigands du Kouytcheou, à la solde de notre irréconciliable ennemi Thang Peitchao renouvelèrent leurs attaques contre les chrétiens et leur firent subir de graves dommages. Le mandarin militaire de Yeouyang, sur 1es ordres des autorités supérieures, dut y retourner avec ses soldats. Le P. Rigaud s’y rendit alors pour estimer les pertes des chrétiens, les consoler et chercher à apaiser les esprits. Pendant son absence le P. Hue dut venir à Yeouyang pour garder la maison, et voici, comment il raconte les tragiques événements qui se déroulèrent alors. Il n’échappa, en effet, à la mort, que comme par miracle et se sauva jusqu’à Hankeou, d’où il écrivit à Mgr Desflèches la lettre suivante.


    Hankeou, 1er février 1869.

    Monseigneur,

    Je m’empresse d’informer Votre Grandeur que le bon Dieu a daigné me soustraire aux mains de nos ennemis de Yeouyang et me sauver la vie. Je suis arrivé hier à Hankeou. De suite je suis allé au Consulat de France, où je n’ai trouvé que deux employés. Ils m’ont dit que M. le Consul et son chancelier étaient partis le matin pour la chasse et ne devaient revenir que dans 15 jours. Ils m’ont aussi appris que, la veille, le Consul avait reçu de Votre Grandeur des lettres relatives à la mort de M. Rigaud et à la persécution de Yeouang, et que déjà ces lettres étaient parties pour Pékin.

    Du Consulat je suis venu chez les PP. Franciscains, où je resterai jusqu’à mon départ.

    Maintenant, que Votre Grandeur me permette de lui raconter ce que je sais sur la persécution qui éprouve si cruellement nos chrétientés de Yeouyang et Pengchoui. Lorsque, vers la fin de la 9e lune (nov.1868) I Tajen, 1 par ordre du taotai et du tchéntai de Tchongking, se rendit à Hocheya, les “Pavillons blancs” ( pe haó ) du Kouytcheou, appelés par Tchang Peitchao, durent se retirer de Hocheya. Quelque centaines de ces brigands allèrent du côté de Pengchoui aider la famille Fou à assiéger la famille Tô ; d’autres allèrent à Gaitchenpá et à Màtyky, où ils pillèrent plusieurs de nos néophytes, dont trois furent grièvement blessés. A cette même époque un ancien satellite, nommé Hotsai, rassemblait une cinquantaine de vauriens pour s’emparer d’un chrétien du nom de Long Sieòu-yuên, de Soukiahô, près du marché de Hechoùipá. M. Rigaud fit tout son possible auprès du préfet de Yeouyang, Fou Talàoié, pour l’engager à faire disperser ces bandes, rendre justice aux chrétiens lésés et mettre Long Sieou-yuên en liberté.

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    1. Mandarin militaire de Yeouyang.


    A Gaitchénpá, grâce à l’activité des chefs des milices rurales (touan-cheou), les bandes furent promptement dispersées. A Soukiaho, après un mois de négociations au prétoire, Long Sieou-yuên fut mis en liberté, mais la bande de Hôtsai ne fut point dissoute. Dès lors nous soupçonnâmes ce mauvais sujet d’être de connivence avec Tchang Peitchâo. C’est dans ces circonstances que M. Rigaud, obéissant à Sa Grandeur, se rendit à Hocheya pour y examiner les pertes des chrétiens et aider le mandarin militaire I Tajen et M. Tsin à préparer la paix. Je revins de Longtan en ville pour garder la résidence en l’absence du cher confrère. C’est alors que Fou Talàoie nous donna de nouvelles preuves de sa connivence avec Tchang Peitchao. Il avait mis tout en œuvre pour empêcher I Tajen d’aller à Hôcheya ; il fit aussi tous ses efforts pour détourner M. Rigaud de ce voyage. Mon confrère venait d’arriver à Chouytcheepin, bourg situé à 6 heures de Hocheya, où s’était arrêté I Tajen, lorsque le préfet Fou rappelait celui-ci à Yeouyang, sous prétexte de tenir conseil avec lui. Fou Talaoie s’efforça d’empêcher son collègue de reprendre la route de Hocheva. I Tajen ne l’écouta pas et, deux jours après, il était de retour à Chouytcheepin.

    En l’absence du P. Rigaud, je fus informé que Hô Tsai et d’autres chefs de bandes rassemblaient des hommes à Soukiâhô, à Mâo-pâtchâng et à Malafou pour tomber sur nous. En même temps ils faisaient publier partout que les chefs de nos persécuteurs avaient envoyé une commission à Tchéngtoú pour consulter le nouveau vice-roi Ou. On attendait sa réponse ou pour congédier les bandes ou pour continuer de piller les chrétiens. C’est encore en ces jours de troubles et de menaces que, pour la première fois, nous entendîmes des payens nous parler des affaires de Corée. Ils ont appris cette année seulement que le royaume de Corée, si petit relativement à l’Empire du Milieu, n’avait pas eu peur de massacrer neuf missionnaires français, des négociants américains et un nombre considérable de chrétiens, que ces massacres étaient restés impunis, etc. Aussi, lorsque M.. Rigaud était à Hôcheya, un chef de touân lui demanda-t-il malicieusement si les affaires de Corée étaient terminées.

    Je pressai donc le mandarin Fou Ky d’envoyer à Soukiahò ordre aux chefs de bandes de congédier leurs hommes. M. Rigaud, étant revenu en ces jours de Hôcheya, appuya ma demande. Le mandarin se montra disposé à nous accorder tout ce que nous lui demandions. C’était trop tard ! Soit que le préfet donnât secrètement des ordres contraires à ceux qu’extérieurement il donnait en notre faveur, soit que nos ennemis fussent décidés à ne pas écouter le mandarin, les ordres du préfet ne furent point exécutés.

    Nous étions au 22 décembre ; les rumeurs devenaient de jour en jour plus menaçantes, même dans les chrétientés voisines de la ville. Les persécuteurs répandaient le bruit qu’ils allaient venir nous assiéger, piller notre résidence et nous massacrer tous. En maints endroits ils affichèrent des écrits manifestant leur intention d’anéantir la religion chrétienne, de massacrer missionnaires et chrétiens. — Cependant le mandarin essayait de nous rassurer. C’étaient nos chrétiens qui nous effrayaient, nous trompaient. Qu’on vînt nous assiéger en pleine ville de Yeouyang, à la porte des prétoires civil et militaire ! C’était chose impossible. — En ces jours de péril Fou Talaoie essaya de se montrer plus aimable que jamais. Plusieurs fois il vint nous voir en grande pompe, mit sous nos yeux ses tchatse (circulaires) et ses káoché (avis au public) en gros caractères sur papier grand format, nous proposant, avant d’y apposer son sceau, d’y faire les corrections que bon nous semblerait. Ce langage et cette façon d’agir nous rassuraient, mais, hélas ! nous trompaient.

    Le 23 décembre après dîner M. Rigaud me dit : “Père Hue, que pensez-vous que nous devions faire ? Nos chrétiens de la campagne sont bien effrayés. Quoique l’horizon soit un peu sombre, le péril ne me semble pas imminent. Si vous alliez passer les fêtes de Noël à Siàoyaopá (grosse chrétienté à 4 lieues de la ville), nos chrétiens, en vous voyant, reprendraient courage ; de là après la fête, vous iriez visiter telle et telle station qui n’ont pas reçu le Père depuis un an.” J’acceptai, et de suite nous donnâmes avis aux chrétiens de venir me recevoir le lendemain matin, vigile de la Nativité de N.-S. En quittant mon bien aimé confrère, j’étais loin de penser que nous ne devions plus nous revoir en ce monde. — En traversant la ville, je voyais des gens qui me regardaient avec des yeux étonnés. Il semblaient me dire : “Où vas-tu en un moment où tant d’hommes prennent les armes contre la religion ? Tu ferais bien mieux de rester en ville, où tout paraît en sûreté.” — Il était nuit quand nous arrivâmes à Siàoyaopá. J’y trouvai les chrétiens bien tristes, bien effrayés. J’essayai de les consoler et de les rassurer. La fête passée, j’allai de famille en famille, encourageant, fortifiant les faibles pour les empêcher d’apostasier, exhortant tout le monde la pénitence et à une grande confiance en Dieu. Les derniers jours de décembre se passèrent dans ce ministère.

    Durant cette dernière semaine de l’année, M. Rigaud et moi, nous nous écrivions chaque jour, nous communiquant tout ce que nous entendions et voyions. Les lettres du cher confrère étaient des plus rassurantes ; il me communiquait ce qui lui venait du prétoire ; il n’y avait rien à craindre. Mes lettres, au contraire, étaient de plus en plus alarmantes.... Dans la nuit du 31 décembre, un payen, domestique d’une famille chrétienne de Siaoyaopa, arrivant de ville, nous apprenait que la résidence de Yeouyang, où M. Rigaud était enfermé avec une centaine de chrétiens, hommes, femmes et enfants, venait d’être cernée par les persécuteurs, que le mandarin était sorti précipitamment du prétoire au devant de ces malfaiteurs, comme pour les empêcher d’entrer en ville, ce dont ils n’avaient tenu compte. Plusieurs autres payens confirmèrent ces tristes nouvelles. Alors les chrétiens arrivèrent par bandes amenant leurs buffles, leurs porcs, portant riz, maïs et autres provisions. Nous allâmes ensemble nous enfermer dans une caverne spacieuse, propriété de la Mission, située à une petite distance de Siaoyaopa. A partir de ce moment je n’ai plus reçu de lettre du cher P. Rigaud.

    Le 1er et le 2 janvier, des payens nous apprirent que notre résidence était cernée par un millier de bandits armés de fusils, lances, sabres, etc.; que déjà ils avaient mis le feu à la grande porte, mais n’avaient pu encore réussir à pénétrer dans l’enceinte ; que le mandarin Fou et un délégué de Tchongking étaient assis aux portes de notre résidence, faisant semblant de nous protéger et de défendre à nos ennemis l’entrée de notre maison.

    Le 3, au point du jour, un chrétien et plusieurs payens vinrent nous raconter que, la veille au soir, nos persécuteurs étaient entrés dans notre résidence et oratoire, avaient pillé tout ce qu’ils avaient trouvé, massacré tous les chrétiens, hommes, femmes et enfants, puis avaient tué M. Rigaud. Enfin on avait mis le feu à notre église et tous les bâtiments de la résidence étaient devenus la proie des flammes. De la ville les pillards et les assassins s’étaient répandus dans la campagne, où ils continuaient leurs brigandages, pillant, incendiant les maisons et massacrant, tous les chrétiens qui leur tombaient sous la main.”

    Interrompons un moment la lettre du P. Hue pour dire ce qui s’était passé à la résidence.

    D’après plusieurs qui s’échappèrent, il y avait au moins 100 personnes à la mission ; car, outre des menuisiers payens qui travaillaient à fabriquer des meubles, beaucoup de chrétiens de la campagne, effrayés par les rumeurs, s’étaient réfugiés en ville sous la protection des Pères. Lorsque la résidence fut investie, le préfet accourut et chercha à persuader aux bandits de se retirer moyennant 200 taels ; mais des mutins s’y opposèrent. Alors commença le siège. Comme, de l’intérieur, plusieurs étaient montés sur le mur de l’enclos pour voir ce qui se passait au dehors, une tuile ou une brique tomba à côté du préfet, qui aussitôt se fâcha, s’écriant que, puisqu’on s’attaquait à lui, il ne répondait plus de rien. Et il s’en alla. C’est alors que les bandits brûlèrent la porte. Mais à l’intérieur elle était barricadée ; ils ne purent que peu à peu s’ouvrir une voie pour entrer.

    Cependant le P. Rigaud, prévoyant ce qui allait arriver, distribua aux chrétiens l’argent qu’il avait, pour leur servir de viatique, s’il pouvaient se sauver ; puis, ayant réuni ses néophytes à l’oratoire, il les exhorta à avoir confiance en Dieu et à persévérer dans la foi jusqu’à la mort, après quoi il baptisa ceux qui n’avaient pas encore été régénérés.

    Plusieurs témoins ont raconté que, lorsque les assaillants entrèrent, le P. Rigaud s’avança à leur rencontre, mais tomba aussitôt, frappé de coups de lances et de sabres. Ho Tsai, cet ancien chef de satellite maintenant chef de bandits, s’acharna, dit-on, sur le P. Rigaud, trancha la tête et les quatre membres. Alors, dans toute la résidence, ce ne fut que pillage et massacre. Un certain nombre cependant purent se sauver en franchissant les murs ou en se faufilant vers les issues au milieu des pillards. On compta une quarantaine de chrétiens massacrés avec le P. Rigaud, parmi lesquels ses deux séminaristes, Pierre Lieou 1 et Paul Tsin, et son domestique, nommé Yeou. A la fin on mit le feu, et la résidence fut anéantie par les flammes.

    Revenons maintenant à la lettre du P. Hue.
    “ Les chrétiens enfermés avec moi dans la caverne, entendant ces tristes nouvelles, prirent la fuite ; il ne resta que quelques femmes et enfants. Cinq ou six hommes, plus braves et plus dévoués, revinrent me trouver et ensemble nous gravîmes une montagne voisine. Là nous tînmes conseil sur la route que je devais suivre pour me soustraire aux poursuites des assassins, qui ne pouvaient tarder à arriver. Le pays qui nous séparait de Pengchoui et de Foutcheou étant occupé par nos persécuteurs, il nous sembla que la route la moins périlleuse était celle de Longtan. Là je pourrais louer une barque, qui me conduirait à Hankeou à travers la province du Hounan et une partie de celle du Houpe. Je m’arrêtai à ce plan, et, nous attendîmes la nuit pour nous mettre en route.

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    1. — Pierre Lieou était le fils du catéchiste Lieou, massacré à Pengchoui en décembre 1864, pour n’avoir pas voulu apostasier.


    Le reste des faits et incidents qui me concernent n’ayant plus qu’une importance secondaire, je vais raconter en quelques mots comment je me trouve en ce moment à Hankeou.

    Le bon Dieu ne me demandait pas, comme au cher P. Rigaud, le sacrifice de ma vie ; mais, avant de me la sauver, Il ne m’a pas jugé indigne de goûter au calice d’amertume.

    Avant de sortir du pays, je fut arrêté trois fois par les persécuteurs, qui nous dépouillèrent de nos meilleurs habits, nous maltraitèrent et me volèrent 12 taels que j’avais sur moi. Après m’avoir retenu prisonnier un jour et une nuit, avoir délibéré s’ils me mettraient à mort ou s’ils me rendraient la liberté, ils s’arrêtèrent à ce dernier parti, et je me remis en route, accompagné de trois chrétiens.

    Après 19 jours de marche et bien des privations, nous arrivâmes à Changte, ville du Hounan, sur le bord d’une rivière qui passe par Longtan et débouche dans le Yangtse à quelques journées au dessus de Hankeou. Vêtus de haillons, chaussés de sandales de paille, les pieds dans la neige et dans la boue, sans sapèques, sans connaissance des gens ni des lieux, nous voyageâmes comme nous pûmes, tantôt demandant l’aumône, tantôt mangeant certaines petites baies rouges qui croissent sur les buissons des montagnes.

    Nous arrivâmes à Changte dans le plus complet dénûment, les habitants de cette ville immense et encore toute payenne refusant de nous faire l’aumône, repoussés des auberges même les moins apparentes, sans gîte pour passer la nuit, mes pieds et mes jambes enflés refusant de me porter. Dans cette détresse extrême, exposé à mourir de misère et de faim, je fis à N.-D. des Victoires, à N.-D. de la Garde du Grand-Séminaire de Séez et à la Vierge Immaculée du Petit-Séminaire de la même ville le vœu suivant : 1o de jeûner pendant un an la veille de toutes les fêtes de la Sainte Vierge, 2o d’offrir à chacun des trois sanctuaires ci-dessus désignés une paire de beaux vases en porcelaine chinoise, si le bon Dieu daignait me mener sain et sauf à Hankeou. Ce vœu formulé dans mon esprit et dans mon cœur, la divine Providence, qui m’avait tant de fois secouru, me vint encore cette fois en aide en me faisant rencontrer d’une façon inespérée un petit mandarin militaire. il consentit à me louer une barque qui me conduirait à Hankeou, à la condition qu’arrivé là, je rembourserais les frais de passage et de nourriture tant des gens de sa suite que de la mienne. Je n’avais plus qu’un homme avec moi ; les deux autres, qui m’avaient accompagné depuis Longtan, épuisés de fatigue et peut-être découragés, m’avaient abandonné et avaient disparu avant notre entrée en ville de Chante. Enfin pour prix du service qu’il allait me rendre, l’officier chinois demanda 100 taëls. Je promis tout. Il m’amena à Hankeou, où nous sommes arrivés hier soir, et je lui ai remis ce matin 125 taëls pour récompense et frais de barque et de nourriture.

    Ne pouvant rien faire ici qui puisse être utile à nos chrétiens de Yeouyang, mon intention est de remonter de suite à Tchongking.”

    Le P. Hue termine cette longue et émouvante lettre en priant Mgr Desflèches de lui envoyer à Kouyfou un bréviaire et le nécessaire pour dire la messe.

    Après le P. Hue, donnons la parole au P. Lorain.
    “ Dans la relation que nous venons de lire, dit ce confrère, le P. Hue s’est surtout proposé de renseigner Mgr Desflèches sur les causes qui ont amené les persécutions et le massacre du 2 janvier 1869. Il raconte ce qu’il a vu et entendu, dit ce qu’il croit la vérité, sans acception de personne, sans haine ni rancune. Le mandarin de Yeouyang n’est pas épargné. Le P. Hue est et restera convaincu que Fou Ky (appelé plus haut Fou Talaoie) est le plus coupable de tous. La suite des événements a démontré que ce mandarin était de connivence avec les persécuteurs. Dans son rapport au vice-roi de la province et au Tsong li yamên, Fou Ky, pour décharger sa responsabilité, entassera mensonges sur calomnies ; il intervertira l’ordre des faits, attribuant à des événements postérieurs de 3 mois au 2 janvier le massacre de Yeouyang et la mort du P. Rigaud. Dans cette pièce officielle, qui sera présentée à l’empereur tandis que le mémoire de Mgr Desflèches sera mis de côté, les missionnaires et prêtres de Yeouyang, le P. Rigaud lui-même, seront représentés comme des hommes sans conduite et comme des assassins.

    Dans le récit de ce qui le concerne personnellement le P. Hue a passé sous silence bien des détails et épisodes intéressants. De retour à Yeouyang, durant les 4 années qui précédèrent son martyre, il a souvent égayé et édifié ses confrères en leur racontant quelques aventures de sa vie de mendiant, comme il appelait son long et pénible voyage de Yeouyang à Hankeou. — Voici quelques traits, dont 20 ans écoulés ne nous ont pas fait perdre le souvenir.

    “ Et d’abord, au sortir de la caverne, après avoir rasé sa barbe de nuance peu chinoise, il arriva au P. Hue ce qu’on éprouve quand on rêve être poursuivi par des brigands. Les jambes fléchissent, on ne peut faire un pas. Il voulut marcher à grands pas, courir même : il ne put avancer ; ses jambes refusaient tout service. Ce que voyant, le plus robuste de ses trois compagnons le prit sur son dos, façon de porter le monde, surtout le monde enfantin, très usitée en Chine. Heureusement cette paralysie soudaine et si inopportune ne fut pas de longue durée.

    “A peine avait-il recouvré l’usage de ses jambes qu’il tomba entre les mains de mauvais sujets qui l’arrêtèrent et, durant une nuit et un jour, le retinrent prisonnier, discutant entre eux s’ils le mettraient à mort ou s’ils le laisseraient aller. Après de bruyants pourparlers, des insultes et des malédictions dont la langue chinoise est très riche, on décida de faire au prisonnier grâce de la vie. On se contenta de lui enlever son bagage, couverture, habits de rechange, calice et ornements ; on consentit cependant à lui laisser les habits qu’il avait sur le corps. Quant aux 12 taëls d’argent qu’il avait sur lui, inutile de dire qu’on les lui vola. Pour justifier ces traitements et ces violences, que de reproches, que d’accusations contre les chrétiens et contre les missionnaires ! Les chrétiens sont pillés et persécutés bien justement ! Pourquoi ne rendent-ils pas de culte à la tablette des cinq caractères ? etc. Les missionnaires sont des étrangers, qui, sous prétexte de religion, ne viennent en Chine que pour frayer la voie aux Européens, etc. etc. La conclusion de tous ces arguments fut qu’on était bien indulgent relâcher l’Européen, quand on avait une si bonne occasion de le traiter comme venait de l’être celui de Yeouyang. Le P. Hue, se souvenant du silence de N.-S. devant ses juges et ses bourreaux, écouta tout sans essayer de se défendre.

    Moins de deux ans après, le P. Hue, de retour à Yeouyang repassera par cet endroit en visitant ses chrétiens ; de la maison où il fut détenu et où il put croire qu’on allait le mettre à mort, il ne restait plus que l’emplacement ; quelques mois après les faits que nous venons de rapporter, cette maison avait été réduite en cendres par un incendie.

    (A suivre)
    F. GOURDON,
    Miss. de Tchongking.

    1925/333-341
    333-341
    Gourdon
    Chine
    1925
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