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Histoire d’une Chrétienté chinoise 1

Histoire d’une Chrétienté chinoise Yeouyang
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    Histoire d’une Chrétienté chinoise
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    Yeouyang
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    I. — Le pays. — La ville de Yeouyang est le chef-lieu du département et de l’arrondissement du même nom. Le département de Yeouyang est administré par un préfet, qui relève du grand intendant (taotai) de Tchongking, soumis directement au vice-roi de la province. La préfecture du département de Yeouyang comprend les quatre arrondissements de Yeouyang, Sieouchan, Kienkiang et Peng-choui. Cette contrée montagneuse et assez fertile, surtout dans ses innombrables vallons, a une superficie au moins égale à notre ancienne province de Normandie.

    “Situé au sud-est de la province du Setchoan, le département de Yeouyang est borné au Nord, à l’Est et au Sud par les provinces de Houpe, Hounan et Kouytcheou, sa frontière occidentale seule le rattache à la province du Setchoan. Eloignée des grands centres, à 100 lieues de Tchongking et à 200 lieues de Tchentou, capitale du Setchoan, la population de Yeouyang est encore un peu arriérée, dit-on. Les discordes et rivalités, qui trop souvent surgissent entre les familles puissantes, justifient cette mauvaise réputation. Ajoutons que, entouré presque de tous côtés de voisins appartenant à d’autres provinces, cette situation ne contribue pas peu à entretenir les instincts remuants et belliqueux du peuple yeouyannais.

    “Jusqu’en 1860, durant plus d’un siècle, les missionnaires, pour se rendre de Macao, plus tard de Hongkong, au Setchoan, y entraient généralement par Yeouyang, après avoir traversé les provinces de Kouangtong et de Hounan. Le dernier qui ait, croyons-nous, suivi cet itinéraire, le P. Desgodins, provicaire de la mission du Thibet, arrivé sur le territoire de Yeouyang, y fut reconnu pour Européen et comme tel, reconduit à Canton après plusieurs semaines de détention dans une pagode de la ville. C’était en 1859, un an avant la ratification du traité de Tientsin. Conformément à celui de 1845 entre M. de Lagrenée et le gouvernement chinois, le P. Desgodins, ramené à Canton, y fut remis au Consul de France.

    Un autre missionnaire, le P. Durand, se rendant au Thibet, fut aussi arrêté à Yeouyang au mois de décembre 1859. Amené à Tchongking pour être de là renvoyé à Canton, il réussit à se débarrasser des satellites, ses conducteurs, et reprit sa route vers le Thibet, où il arriva heureusement.

    “A cette époque, et même quelques années plus tard, le pays de Yeouyang ne comptait encore aucun chrétien. Et pourtant Mgr Desflèches, Vicaire Apostolique du Setchoan Oriental, n’oubliait pas cette partie jusque là délaissée de sa vaste Mission. Il se rappelait qu’en 1839, jeune missionnaire, il avait passé par Yeouyang. Que de fois depuis que, sacré évêque de Sinite par Mgr Perrocheau, il comptait Yeouyang dans la partie du Setchoan confiée à son zèle, que de fois n’avait-il pas pensé à envoyer là des ouvriers évangéliques ! Ce n’est qu’en 1863 qu’il put enfin réaliser son projet (J. Lorain).1

    II.— Première évangélisation. — Pour commencer l’évangélisation de Yeouyang, Mgr Desflèches choisit le P. Jean Siao, qui, ancien élève du Collège de Pinang, prêtre depuis une douzaine d’années, recommandable par sa prudence autant que par sa piété et son zèle, semblait devoir réussir dans cette mission.

    C’est au commencement de 1863 que le P. Siao se rendit à son nouveau poste. A son arrivée il y eut une petite émeute : on fit semblant de vouloir le chasser. Le Père comprit qu’on cherchait à lui faire peur ; il tint bon. Peu à peu il put faire deux ou trois prosélytes et, avec leur aide, il vint à bout d’acheter un pied-à-terre en ville, non loin du prétoire. C’était un vrai succès ; malheureusement cela ne dura pas longtemps.

    Il était depuis peu installé dans sa nouvelle demeure, quand une émeute sérieuse vint l’en chasser. La maison fut saccagée et en partie démolie, mais le prêtre s’en tira indemne. L’affaire fut portée devant les tribunaux, et le mandarin de Kienkiang fut délégué pour la régler.2 Il attribua 500 ligatures au P. Siao, qui, avec cette somme, rebâtit sa maison. mais qui, pacifique, ennemi de toute chicane, estima qu’il ne pourrait réussir à rien faire avec une population si turbulente et demanda son rappel. Mgr le lui accorda, et envoya à sa place le P. Joseph Tchén. Ainsi, après moins d’un an le P. Siao quitta Yeouyang et revint à Tchongking, où il dirigea chrétienté jusqu’en 1892.

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    1.— Le P. Lorain, qui a travaillé dans le département de Yeouyang depuis 1876, a laissé des notes considérables auxquelles nous recourrons souvent dans ce travail. On ne sait à quelle époque ces notes ont été écrites ; en tout cas avant la fin du XIXe siècle ; et c’est pourquoi, pour ce qui regarde le gouvernement, tout se rapporte à l’ancien régime impérial. Le P. Lorain mourut à Tchongking en 1913.
    2.— Pourquoi le mandarin du lieu n’arrangea-t-il pas l’affaire lui-même ? Parce que, dans ces émeutes à propos de religion, le mandarin du lieu est toujours plus ou moins compromis : la politique exige que sous main il favorise ces émeutes, si même il ne les provoque pas.


    Le P. Joseph Tchén était, lui aussi, un ancien élève de Pinang, mais plus âgé que le P. Siao. Ordonné prêtre en 1843, il avait travaillé dans le nord et dans le sud de la province, au milieu de montagnards plus ou moins civilisés ; il était donc aguerri. Eu outre il était d’une taille et d’une vigueur peu communes ; dans son jeune âge il s’était exercé à la boxe et il avait dans toute la province la réputation d’un pugiliste de première force. Cela ne l’empêchait pas d’être un excellent prêtre, plein de ferveur et de zèle.

    Arrivé à son poste, il ne resta pas enfermé chez lui et ne craignit pas de se montrer en public, sa seule prestance en imposait ; n’étant pas, par ailleurs, dépourvu d’une certaine éloquence, il se mit à annoncer la doctrine de vérité. Il parcourut à peu près tout le département, prêchant partout et s’arrêtant plus longtemps dans les endroits où sa parole était mieux écoutée. Il recueillit ainsi de nombreux prosélytes, si bien qu’au bout de quelques mois il se vit débordé et incapable de suffire seul à la besogne.

    Il demanda alors de l’aide, et surtout un missionnaire européen, pour diriger les travaux de cette nouvelle mission. Mgr Desflèches y députa le P. Eyraud avec deux jeunes prêtres, les PP. Jean Houang, ordonné en 1860, et Simon Tchang, ordonné en 1862, et deux séminaristes qui avaient terminé leurs études, Michel Tsin et Jean Liao.

    III.— Le Père Eyraud.— Le P. Eyraud était depuis 1856 directeur du séminaire de la Mission, installé alors à Chongiatang ; mais il était fatigué et avait demandé à rentrer dans le ministère extérieur. Il partit donc joyeux avec ses auxiliaires au printemps de 1864. Arrivé à Yeouyang, après s’être mis au courant de la situation, il envoya ses aides dans les principaux centres enseigner la doctrine aux néophytes, les former à la vie chrétienne et les préparer au baptême. Lui-même, pour connaître son troupeau, se mit à faire la visite des familles, donnant à chacune les avis conformes à sa situation et expliquant à toutes la voie du salut, ce que faisait aussi le P. Tchén.1

    Tout alla bien jusque vers la fin de l’année 1864. Le P. Eyraud était dans la joie, les conversions devenaient de jour en jour plus nombreuses, la paix n’était pas troublée ; il se livrait avec l’ardeur d’un jeune à l’éducation de son troupeau, se croyant à la veille de récolter une moisson abondante. Hélas ! la tempête ne tarda pas à gronder et à éclater furieusement. Comment fut-elle excitée ? On ne sait trop. Voici cependant ce que le P. Eyraud a raconté. 2

    Tiên Tajen, grand général du Kouytcheou et meurtrier du bienheureux Néel, 3 rappelé pour cela à Pekin, s’en allait à petites journées, cherchant à communiquer sur son passage sa haine contre le christianisme. Il arriva à Kongtan, sur les limites de Yeouyang et de Pengchoui, au mois de décembre 1864 et il y resta près de trois semaines, y faisant chanter la comédie. Pendant ce temps, à Pengchoui, des gens du pays, se disant faussement soldats de Tien Tajen, parcouraient la campagne, se servant de son drapeau pour ameuter le peuple contre les chrétiens. 4 Des troubles s’ensuivirent. Les chrétiens furent maltraités, pillés, chassés ; un baptiseur nommé Lieou, originaire de Tatsiou, fut mis à mort pour n’avoir pas voulu apostasier. Le prêtre qui dirigeait la chrétienté, le Père Jean Baptiste Ouang, avait été peu de jours auparavant appelé à Yeouyang par le P. Eyraud, qui ne se doutait pas de ce qui allait arriver. C’est en arrivant à Yeouyang que le P. Ouang apprit ce qui se passait dans son district. Il repartit en hâte, entra de nuit à Pengchoui, alla se loger chez un payen et bientôt descendit à Foutcheou, d’où il monta à Tchongking faire part à Mgr Desflèches des désordres de son poste.

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    1. — Le Joseph Tchen tint bon au poste pendant 12 ans, malgré toutes les émeutes et persécutions qu’il eut à subir. En 1867 enfin, épuisé, il demanda du repos et descendit en barque jusqu’à Foutcheou, où il arriva mourant. Porté à la résidence, il y rendit son âme à Dieu au bout de deux ou trois jours.
    2.— En 1874 le P. Eyraud, gravement malade, descendit à Shanghai, où il mourut la même année, le 4 juillet. En même temps que lui se trouvait à Shanghai le P. Magnac, auquel il raconta en détail ses aventures de Yeouyang. Le P. Magnac eut soin d’écrire ce récit immédiatement, presque sous la dictée du P. Eyraud, et c’est d’après ses notes que je vais raconter ce qui suit, y ajoutant seulement quelques détails donnés par P. Lorain.
    3.—Le Bx Jean-Pierre Néel, missionnaire du Kouytcheou, fut décapité à Kaitcheou le 18 février 1862.
    4.— Pengchoui était le seul arrondissement de Yeouyang où il y eût des chrétiens de longue date, bien que peu nombreux. Notre bienheureux Joseph Yuên (1767-1817) était originaire de ce district, où sa famille existe encore. Mais ce n’est qu’après les traités qu’un prêtre s’y installa à poste fixe pour y faire du prosélytisme.


    A Yeouyang, ce n’étaient encore que des rumeurs. Un incident fit éclater la persécution à Hocheya, marché de l’arrondissement de Yeouyang, sur les limites de ceux de Pengchoui et de Kienkiang, à 15 ou 20 lieues de chacune de ces trois villes. Quatre jours après les affaires de Pengchoui, des chrétiens de ce district se rendaient à Yeouyang, soit pour accuser leurs persécuteurs auprès du préfet, soit pour se mettre en sûreté. En passant à Hocheya, ils rencontrèrent des payens de Pengchoui qui conduisaient les bœufs enlevés aux chrétiens pour les vendre à Yeouyang. Ils se saisirent des bœufs et des voleurs qu’ils purent attraper et voulurent les livrer au préfet. Mais quelques-uns s’échappèrent et allèrent trouver un payen puissant et redouté, qui habitait non loin de là et est devenu célèbre par ses complots contre la religion chrétienne ; il s’appelait Tchang Peitchao. D’aucuns lui ont donné à tort le titre de général, il n’était en réalité qu’un chef de bandits.

    Le P. Simon Tchang et le séminariste Jean Liao étaient installés depuis peu à Tchèfângkè, tout près de là, dans la maison du principal chrétien Ouang Hiôtin, où ils enseignaient les néophytes des environs. Une bande de malfaiteurs, soudoyés par Tchang Peitchao, envahit tout à coup la maison, se saisit du prêtre et de son aide et les mène enchaînés dans une enceinte fortifiée voisine. Là on les dépouille de leurs habits, on les accable de coups, on leur prodigue des outrages et des vilenies sans nom ; ce n’est qu’au bout de quinze jours, et après leur avoir fait promettre de quitter le pays, qu’on leur donna quelques haillons pour se couvrir et quelques centaines de sapèques pour leur servir de viatique et qu’on leur rendit la liberté. Ils revinrent à Tchongking.

    A Yeouyang même, de graves rumeurs persévérèrent plus d’un mois, mais il n’y eut pas d’agression contre les chrétiens. Cependant les payens, voyant que les affaires de Pengchoui se traitaient mollement et qu’à Yeouyang même les mauvais sujets qui déblatéraient contre les chrétiens n’étaient pas réprimandés, s’enhardirent, et une émeute éclata le 3 de la 1e lune chinoise (29 janvier 1865).

    Le P. Eyraud était alors à Siàoyaopa, village à 4 ou 5 lieues de la ville. Il y était allé passer les fêtes du nouvel an chinois en compagnie du P. Houang, qui s’y était fixé pour quelque temps afin de préparer les néophytes au baptême avec l’aide du séminariste Michel Tsin. Dans une famille voisine, trois vieilles veuves, envoyées de Tchongking, instruisaient les femmes. Il y avait là quelques centaines de néophytes ; c’était toute une chrétienté. Les suppôts de Satan ne pouvaient voir cela sans frémir de jalousie et de haine. C’est là que se déchaîna la tempête.

    Le matin, avant le jour, une troupe de vauriens envahit la retraite du missionnaire et de ses deux compagnons. Le P. Eyraud, éveillé par le bruit, s’échappa par une porte ouvrant sur le jardin derrière la maison. Le P. Houang et son séminariste furent pris au lit. Liés et garrottés, ils furent menés au marché de Toukiatchai, où demeurait Song Ouantsiuên, mauvais sujet, digne émule de Tchang Peitchao ; c’était lui le chef de la bande. Là les deux captifs subirent les plus humiliants et les plus cruels traitements. Dépouillés de leurs habits, suspendus par les pouces, selon une coutume barbare usitée en Chine, ils furent exposés durant des heures à la risée et aux outrages de femmes sans pudeur. La plume se refuse à décrire ces infamies, que l’Esprit immonde seul peut inventer. Après une semaine de captivité et de mauvais traitements, les deux prisonniers, sur leur promesse de quitter le pays, furent mis en liberté ; on leur donna de mauvais habits déchirés pour remplacer ceux qu’on leur avait pris et on ajouta même quelques centaines de sapèques comme viatique. Avant de quitter le pays pour reprendre la route de Tchongking, le P. Houang et Michel Tsin purent voir le P. Eyraud, qu’ils trouvèrent caché chez un payen à quelque distance de Siàoyaopa. Le missionnaire les réconforta et approuva leur retour à Tchongking. — Les trois vieilles catéchistes, que leur sexe et leur âge n’avaient mises à l’abri ni des coups ni des insultes, avaient déjà quitté Yeouyang.

    Le P. Eyraud restait seul pour tenir tête à l’orage. Il erra quelque temps dans les montagnes couvertes de neige, logeant tantôt chez un chrétien, tantôt chez un payen. Enfin, serré de près par ceux qui le poursuivaient, il voulut se retirer du côté de Pinhipa ; mais il fut dénoncé par un mauvais chrétien.

    Apprenant qu’une bande de 30 brigands venait pour s’emparer de lui, les deux ou trois chrétiens, qui jusque là l’avaient accompagné, s’enfuirent ; pour lui, il sortit de la maison où il était hébergé et alla à quelque distance se blottir derrière une pierre. Les brigands se précipitèrent vers lui et lui demandèrent qui il était : “Je suis le prêtre Ten (nom chinois du P. Eyraud)”, répondit-il. — “Oui, reprit l’un d’eux, c’est bien lui : ses longues jambes le dénotent.” — Ils le frappèrent alors, lui donnèrent des soufflets et ne lui épargnèrent ni les injures ni les mauvais traitements. Puis bientôt ils semblèrent embarrassés de leur capture. Il fut conduit d’abord dans une vallée retirée de la montagne, où il passa la nuit dans une masure, puis emmené plus loin, dans la crainte que des payens, ses amis, ne vinssent à son secours. Enfin il fut livré à des hommes qui se disaient satellites et prétendaient avoir reçu l’ordre de le conduire au mandarin. Ils le firent voyager toute la nuit par une pluie battante. Quand il ne put plus marcher, on procura une chaise découverte, comme on fait pour les grands criminels. Une vingtaine d’hommes dont les uns se disaient officiers de la garde rurale, les autres satellites, le conduisirent vers la ville. Deux ly avant d’y arriver, ils déposèrent sa chaise à côté d’une auberge, puis tous, les uns par une route, les autres par une autre, se dispersèrent, le laissant seul.

    Le bon Père, voyant qu’on l’avait abandonné, prit le parti de se retirer dans notre pharmacie de la ville ; sur sa route personne ne lui dit rien. Il se demandait à lui-même pourquoi, pendant qu’ils le tenaient, ils l’avaient menacé si fort de le livrer à Tien Tajen, de le décapiter, de le brûler vif, etc., tandis que maintenant ils le laissaient seul. Il sut bientôt la raison de cette conduite : ils étaient allés en ville annoncer leur haut fait et ameuter la population.

    En effet, arrivé à la pharmacie, il n’y resta pas longtemps tranquille : bientôt la populace, prévenue par les mauvais sujets, afflua vers la maison. Des gens à visage sinistre entrent et sortent, leur propos ne sont pas rassurants. Le P. Eyraud prend le parti de se retirer au prétoire. On refuse d’abord de l’y recevoir. Puis un grand jeune homme lui demande ce qu’il voulait.— “Je désire voir le mandarin,” répond-il. –– “En pareil costume ! s’exclame le valet du prétoire ; mais qu’as-tu à dire au mandarin ?” — “C’est pour le prier de faire garder ma maison, qui va être pillée.” — “Je vais l’en informer.” Bientôt parut un chef de satellites, qui dit au missionnaire. — “Voilà deux hommes pour garder ta maison.” Et les deux satellites, coiffés du chapeau officiel, un chiffon de papier à la main, de s’acheminer vers la résidence.

    Le P. Eyraud eût agi prudemment en restant au prétoire ; il crut mieux faire en suivant les deux satellites, qui, à travers les huées et les poussées d’une foule énorme, le conduisirent à la résidence. A peine étaient-ils arrivés que la foule se rua sur la pharmacie, qui fut livrée au pillage : au milieu d’un vacarme épouvantable les meubles sont brisés, les cloisons enfoncées et démolies. Le pauvre Père s’esquiva et se réfugia chez un voisin qui voulut bien lui donner asile. Enfin arriva le préfet. Il demanda le missionnaire. Tous savaient où il était, mais personne ne dit mot. Le mandarin fit saisir deux vauriens, qu’on mena en prison, puis il rentra au prétoire.

    Le P. Eyraud était depuis deux heures retiré chez le voisin quand les satellites vinrent le prendre et le conduisirent à leur corps de garde. Ils le gardèrent au milieu d’eux sans lui donner de chambre ; deux chrétiens vinrent se joindre à lui. Ils passèrent là une semaine, sans qu’il leur fût permis de sortir, à cause de la populace ; ils ne virent ni le mandarin ni son secrétaire. Inutile de parler des avanies auxquelles fut exposé le pauvre Père au milieu de cette valetaille de prétoire, tourbe la plus grossière qu’on puisse trouver.

    Au bout de huit jours un chef de satellites, nommé Hô Maocheou, qui tenait auberge en face du prétoire, dit au P. Eyraud : “Le seto (prêtre) n’est pas bien ici ; qu’il vienne chez moi ; j’habite en face.” Ce brave homme avait pitié du missionnaire et ne craignit pas de le recevoir chez lui. Son dévouement devait lui coûter la vie Puisse-t-il, au moment de la mort, avoir reçu de Dieu la lumière de la grâce qui sauve les âmes ! Le P. Eyraud alla donc, avec ses deux compagnons, loger chez cet homme, qui les entretint à ses frais pendant 40 jours.

    Cependant le préfet faisait demander au P. Eyraud s’il ne s’en irait pas bientôt. Le Père répondait qu’il n’avait pas d’argent pour les frais du voyage et qu’il en attendait de Tchongking, D’autre part son évêque lui écrivait des lettres qui l’engageaient fortement à rester à Yeouyang. — “Tenez bon, lui disait-il, ne quittez pas le poste. Patience ! le secours viendra d’en haut.” — Sur ces entrefaites arrivèrent à Yeouyang deux délégués, l’un du taotai (intendant) et l’autre du tchentai (officier militaire) de Tchongking. Ils vinrent loger à l’auberge même où était le P. Eyraud, qui put se croire alors plus en sûreté.

    Les délégués étaient arrivés depuis une dizaine de jours, quand on apprit qu’une nouvelle conspiration s’ourdissait pour ruiner complètement la maison de la mission et perdre le missionnaire. La chose ayant été confirmée par un chrétien qui était allé aux écoutes en ville, le chef de satellites qui donnait l’hospitalité au P. Eyraud l’engagea à se retirer au prétoire. Celui-ci s’adressa aux délégués, prient celui du tchentai d’aller demander au mandarin militaire de recevoir le missionnaire chez lui. On ne comptait pas sur le préfet civil, qu’on savait hostile aux chrétiens. L’asile demandé fut accordé et, cette nuit-là même, le P. Eyraud passa de l’auberge de Hô Mâocheòu au prétoire militaire. Il était temps. Le lendemain matin, tandis que le préfet civil était occupé à l’examen des lettrés, un millier d’émeutiers se ruèrent sur la résidence, qui en quelques heures fut entièrement démolie et dont les matériaux furent vendus sur place. Cet exploit accompli, la foule courut à l’auberge de Hô Mâocheòu et demanda l’Européen. Le chef des satellites répondit qu’il n’était plus chez lui. — “Alors, lui cria-t-on, c’est toi qui es l’Européen,” et ils le frappèrent si cruellement que le pauvre homme en mourut le lendemain.

    Le P. Eyraud passa trois mois au prétoire du mandarin militaire. Les privations qu’il y endura, les insultes d’une soldatesque grossière eussent été adoucies pour le pieux missionnaire, s’il eût eu la consolation d’offrir le Saint-Sacrifice ; mais il avait perdu tous ses ornements sacrés et n’avait même pu sauver son bréviaire. Une autre cause d’angoisse pour lui, c’est qu’il resta quarante jours sans recevoir aucune nouvelle de Tchongking, personne n’osant se risquer à lui porter ses lettres. D’autre part, le mandarin militaire s’impatientait et tempêtait contre le mandarin civil. Il pressait le P. Eyraud de s’adresser à celui-ci, lui-même n’étant pas chargé du peuple, etc. Devant les difficultés d’une telle situation, le Père finit par demander à être reconduit à Tchongking. Toute sa vie il se reprocha cette démarche comme une faute. On lui donna pour le conduire un délégué avec une escorte de dix hommes.

    Arrivé à Foutcheou, il apprit que Tong, le préfet civil, était changé et que le nouveau, nommé Ten, était déjà en route pour se rendre à son poste. A cette nouvelle le Père regretta amèrement d’être parti : s’il eût été informé de ce changement, jamais il n’aurait quitté le poste ; mais on lui avait toujours affirmé que le mandarin Tòng demeurerait là et que, par conséquent, il n’y avait rien à espérer. Il arriva à Tchongking avant la fin de juillet. Il avait croisé le P. Mabileau à Foutcheou, mais sans le voir et peut-être sans le savoir.

    IV.— Le Père Mabileau. — Mgr Desflèches avait été vivement peiné de la situation du P. Eyraud à Yeouyang ; il semble même avoir dès lors songé à lui envoyer du secours. Il avait, en effet rappelé pris de lui son provicaire, le P. Mabileau, qui administrait la chrétienté de Tatsiou-hien. Lorsqu’il apprit que le P. Eyraud avait quitté Yeouyang, sa sollicitude pour ce petit troupeau privé de pasteur lui inspira d’envoyer sans retard son provicaire occuper le poste laissé vacant.

    C’était au commencement de juillet 1865, époque de la crue des eaux et des grandes chaleurs. Ces deux obstacles n’effrayaient pas le missionnaire ; mais il s’inquiétait d’un danger plus sérieux provenant des grands examens triennaux qui devaient avoir lieu à Yeouyang vers la fin du mois d’août. Il insinua à l’évêque qu’il serait peut-être prudent d’attendre après ces examens pour se rendre à Yeouyang. Celui-ci lui répondit : “S’il en est ainsi, prenez la direction de la Mission, je vous donne tous les pouvoirs, et je pars moi-même pour Yeouyang.” A ces mots le P. Mabileau s’inclina : Monseigneur votre place est ici. C’est à moi d’obéir : je pars.” Et, après quelques préparatifs, il prenait la route de Yeouyang accompagné du P. Tchen, qui devait occuper le poste de Pengchoui. Nous ne nous permettrons pas de juger si, en cette circonstance, le vénérable évêque suivit moins les conseils de la prudence que l’ardeur de son zèle.

    Le P. Mabileau arriva à Yeouyang vers le milieu de juillet. La ville, qui en temps ordinaire compte à peine quelques milliers d’âmes, en renfermait alors de quinze à vingt mille. Cette augmentation considérable était due à l’affluence des lettrés venus de tous les coins du département pour les examens. Il était arrivé aussi à Yeouyang, ville peu commerçante, un grand nombre de commis-voyageurs, de marchands venus de Tchongking et ailleurs, dans un but commercial. Ces milliers d’étrangers avaient été bientôt mis au courant de la récente détention du P. Eyraud. Ces faits, racontés et commentés par des gens compromis plus ou moins gravement pour leur participation aux troubles et aux pillages de Pengchoui, de Hochya, de Siaoyaopa, et de la ville même de Yeouyang, ne pouvaient manquer d’intéresser et de passionner une jeunesse turbulente. C’est dans ces dispositions peu favorables que le P. Mabileau trouva les esprits à son arrivée.

    Son premier souci fut de trouver où se loger. Après la mort tragique de l’aubergiste Hô Mâocheou, qui eût osé donner l’hospitalité au missionnaire européen ? D’ailleurs les hôtelleries étaient combles. Dans son embarras il demanda un logement au préfet civil. Celui-ci ne voulut pas d’abord s’en occuper ; puis il envoya des satellites lui préparer une chambre dans le temple Tchen-hoûang-miáo, où, le 1er et le 15 de chaque mois, le mandarin du lieu va en grand apparat, suivant les rites traditionnels, faire des prosternations, brûler des chandelles et des papiers superstitieux au génie protecteur de la ville. Cette pagode est à 500 mètres du prétoire.

    Le P. Mabileau alla donc s’y installer. On lui donna la chambre à gauche de l’autel de l’idole, celle de droite étant occupée par le gardien de la pagode. Ces trois pièces sont au fond d’une cour, à gauche et à droite de laquelle deux ailes sont reliées par un quatrième corps de bâtiment donnant sur la rue et parallèle à celui du font. En ces semaines d’examens publics, toutes les chambres, d’ordinaire vacantes, étaient occupées par des aspirants au baccalauréat. Ce n’étaient ni les plus riches, ni les moins turbulents, les jeunes gens de familles honorables et aisées préférant les hôtels et auberges au logement dans les pagodes. C’est dans cette société et au milieu de ce tumulte que le P. Mabileau passa six semaines, les dernières de sa vie ; à la fin du mois d’août, les vociférations, les railleries, les figures même des visiteurs ne présageaient rien de bon. On avait affiché des placards excitant le peuple à se défaire de l’étranger. Le Père pria le préfet de les faire enlever ; mais celui-ci lui répondit qu’il n’y pouvait rien. Et dans la nuit du 29 au 30 août 1865, tiré de sa chambre et traîné dans la rue, le missionnaire tombait sous les coups d’assassins armés de couteaux et d’autres instruments. Son corps fut jeté dans le ruisseau qui traverse la ville et, comme les assassins s’aperçurent alors qu’il respirait encore, quelqu’un lui lança sur la tête une grosse pierre.

    Le crime avait été commis depuis plusieurs heures quand parut le préfet, qui ne put que constater la mort du missionnaire. Il le fit revêtir d’habits de soie, et le corps, déposé dans un cercueil de cyprès, fut enterré au théâtre qui fait face à la pagode Tchen-houang-miao. C’est là qu’il repose depuis soixante ans, sans qu’il ait été possible jusqu’ici, vu les difficultés incessantes au milieu desquelles nous avons vécu, de lui donner une sépulture définitive. Le cercueil, couvert d’une sorte de sarcophage en brique, était exposé à toutes les profanations ; on l’a enfermé dans une petite construction en planches fermant à clé, et la clé est entre les main du missionnaire résidant à Yeouyang. 1

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    1.— La Vie du P. Mabileau a été écrite par l’abbé Gabory, son condisciple et son ami.


    V.— Les PP. Eyraud, Camard et Gojon.— Mgr Desflèches offrit au P. Journiac d’aller recueillir la succession du P. Mabileau. Ce confrère accepta avec empressement ; mais il était malade et devait se guérir avant d’aller rejoindre son nouveau poste : or il arriva que, au contraire, il alla de mal en pis et mourut le 24 décembre 1865. La Mission du Setchoan Oriental ne comptait alors que six missionnaires. Heureusement trois nouveaux confrères, partis de Paris le 15 septembre, allaient bientôt arriver à Tchongking ; c’étaient les PP. Gilles d’Avignon, Hue de Séez et Croisat de Tarentaise. Ce renfort permit de donner au P. Mabileau deux successeurs au lieu d’un.

    Le choix de Mgr Desflèches se porta sur les PP. Eyraud et Camard. Le P. Eyraud accepta avec joie la proposition de retourner à Yeouyang : le meurtre barbare de celui qui était allé le remplacer lui avait fait oublier toutes les souffrances qu’il y avait endurées lui-même. Quant au P. Camard, il ne fut pas moins heureux et fier d’aller venger, comme les apôtres savent le faire, la mort de son compagnon de voyage de France en Chine en l’année 1858. Les deux missionnaires n’entrèrent à Yeouyang qu’en mars 1866. Une trentaine de chrétiens vinrent à leur rencontre à Kongtan et de là les escortèrent jusqu’à la ville. La résidence ayant été détruite, comme nous l’avons vu plus haut, ils s’installèrent chez un néophyte, Toù Koue-han, qui, quelque temps après, leur vendit sa maison. Le préfet vint immédiatement leur rendre visite, ce qui fit bonne impression sur le peuple.

    Lorsqu’ils furent bien installés, Mgr leur envoya deux aides. Les séminaristes Jean Liáo et Michel Tsin, qui, au commencement de l’année 1865, avaient subi de si atroces traitements dans ce pays, avaient été ordonnés prêtres à Noël 1865 ; Mgr les y renvoya. Père Liáo parcourut le pays, prêchant, enseignant, ainsi que faisait le P. Joseph Tchen, jusqu’à l’époque où l’on parvint à acquérir un pied-à-terre dans la ville de Sieouchan, qu’il occupa le premier ; le Père Tsin fut destiné à Hocheya, où il eut des jours difficiles à passer, comme nous le verrons plus loin.

    Le P. Eyraud avait hâte de revoir ses chrétiens pour les affermir dans la foi en les instruisant à fond des vérités de notre sainte religion ; aussi abandonna-t-il entièrement à son collègue, le P. Camard, la gestion des affaires temporelles et les relations avec le prétoire. Ce n’était pas là une sinécure ; il fallait, en effet, s’entendre avec le préfet pour apaiser les esprits et éviter de nouvelles émeutes. Le P. Camard était de force à se tirer honorablement de ces difficultés : il sut gagner l’estime des mandarins et les sympathies de tous les braves gens. Il obtint que les provocateurs des émeutes précédentes et les principaux auteurs de la mort du P. Mabileau fussent arrêtés et conduits à Tchongking pour y être jugés ; puis il s’employa à arranger, de concert avec les mandarins, les différends entre chrétiens et payens, différends sans nombre, puisque tous les jours il en surgissait de nouveaux.

    Avec une pareille quantité d’affaires à traiter, sa résidence devint trop étroite. Il acheta les propriétés avoisinantes et entreprit, au commencement de 1867, d’en construire une plus vaste. Malheureusement la maladie l’obligea bientôt à quitter Yeouyang et même la Mission, pour aller chercher en France le rétablissement de sa santé.

    Le P. Gojon jeune missionnaire arrivé au printemps de 1866 et comme le P. Camard, doué d’une rare habileté pour débrouiller les affaires chinoises, lui succéda à Yeouyang, où, sous la direction paternelle du bon Père Eyraud, il continua les relations avec les mandarins, relations dont, à cette époque, on ne pouvait se passer. Ce fut lui aussi qui acheva l’œuvre entreprise par le P. Camard, la construction d’une résidence plus spacieuse. On en fit la dédicace très solennellement, selon tous les rites chinois, avec accompagnement de pétards, dont le mandarin fit les frais. Il daigna même, en présence de tout son peuple, escalader une échelle pour tracer de son pinceau préfectoral les trois immenses caractères (caractères chinois Tiên tchòu tàng ) au fronton de la grande porte d’entrée. On ne pouvait douter, semble-t-il, de ses bonnes dispositions. Hélas ! un an et quelques mois plus tard, ce même mandarin assistera impassible à la destruction, à l’incendie de cette résidence et au massacre du P. Rigaud avec une quarantaine de ses chrétiens !

    Pendant ce temps que faisait le P. Eyraud ? Aidé des deux prêtres chinois, Joseph Tchen et Jean Liao, il parcourait le pays prêchant, enseignant, baptisant, multipliant les chrétientés et construisant, dans les centres plus considérables, des oratoires et des résidences. Animé d’un zèle infatigable, il se dépensait entièrement pour le salut de ces pauvres payens, de ceux-là même qui naguère l’avaient insulté, bafoué, maltraité et avaient médité sa mort. Aussi Dieu bénit tout particulièrement ses travaux : les centaines de chrétiens qu’il baptisa et légua à ses successeurs ont été les meilleurs du pays, ceux qui ont supporté le plus généreusement les rudes épreuves auxquelles il plut à Dieu de soumettre leur foi.

    Le bon P. Eyraud était ainsi tout entier à sa besogne lorsque vers la fin de 1867, il reçut de son évêque l’ordre de quitter Yeouyang et d’aller à Pengchoui prendre la place du P. Rigaud, qui devait lui succéder. Cet ordre dut lui paraître bien dur : il s’y soumit cependant en toute obéissance. — Mais quelle raison avait pu pousser l’évêque à ce changement ? Le P. Eyraud faisait merveille à Yeouyang, de même que le P. Rigaud à Pengchoui : pourquoi les changer ? C’est le préfet de Yeouyang qui, ayant entendu le mandarin de Pengchoui vanter la prudence, la douceur du P. Rigaud avait prié le Vicaire Apostolique, par l’intermédiaire du taotai Tchongking, de le placer à Yeouyang, persuadé qu’il s’entendrait parfaitement avec lui, et Mgr Desflèches avait cru devoir accéder à ce désir.

    (A suivre)
    F. GOURDON
    Miss. de Tchongking

    o—O—o

    Un père ne choisirait pas, pour faire l’éducation géométrique de son fils, un professeur qui ouvrirait ainsi sa première leçon :
    “ Deux angles droits sont égaux et inégaux entre eux.”

    Mais le même père choisira peut-être pour faire l’éducation morale de ce même fils un professeur qui dira :
    “ Le catholicisme est une excellente institution, et le protestantisme aussi.”

    *
    * *

    La vérité, qui est la loi de la pensée et la loi de la vie, est aussi la loi de la parole et toujours la même vérité...
    Ainsi l’homme doit :

    Vivre dans la vérité,
    Penser comme il vit,
    Et parler comme il pense...

    Si la vérité est une, nous sommes divers entre nous, et les impressions que nous recevons d’elle sont toujours diverses, sans jamais être contradictoires. Le même soleil fait fleurir les lis et fait fleurir les roses...

    Ernest HELLO

    1925/267-281
    267-281
    Gourdon
    Chine
    1925
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