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Hiatus

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    Hiatus

    Si peu sensible que soit le souffle de liberté qui pénètre à la fois les couches les plus avancées et les plus retardataires de la population de l'Inde les plus avancées, par aspiration vers un équilibre démocratique, les plus retardataires, par réaction contre un esclavage ancien il ne laisse pas moins de bouleverser les esprits, car le renversement progressif des barrières sociales ne s'effectue pas sans provoquer aussi le déracinement de la vie religieuse, tant les deux domaines vont se compénétrant intimement. Et qui plus est, il n'existe rien de solide pour remplacer ce qui se détruit, ni cadre neuf adapté aux conditions actuelles, ni formation personnelle forte : sans transition, dès que la caste s'abolit, l'individu perd le bénéfice d'une conscience et d'une pression communautaire qui jusque-là le dirigeaient, sans trouver en échange de conscience et de ressort personnels propres à guider ses actes.
    C'est sans doute un bien que la caste disparaisse, puisqu'avec elle sombreront ses innombrables et désastreuses conséquences. Il est d'ailleurs inéluctable, à mesure que s'intensifie le progrès économique, qu'elle décline et meure de sa belle mort, et il nous paraît un peu puéril et utopique aussi, d'essayer d'en conserver les aspects positifs et créateurs après l'avoir émondée de ses vices et corrigée de ses malfaçons.
    Dernièrement, un publiciste catholique en veine de panacée universelle préconisait le renforcement du système de ségrégation filles garçons, le retour de la femme à ses devoirs de mère à l'exclusion d'autres fonctions sociales, en un mot, selon ses propres termes, la suppression du mythe de l'égalité. (1) Cela semble un peu court : le problème est plus vaste que l'Inde et l'heure n'est plus où des mesures \ réactionnaires" suffiraient pour rendre à ce pays isolément sa béatitude para mystique et sa trompeuse tranquillité d'âme. Monsieur Nehru, l'agnostique, voit plus loin lorsque, examinant l'inquiétude suscitée par le déséquilibre entre le progrès de la science et le spiritualisme, il déclarait que ce développement à sens unique n'avait pas seulement laissé un vide dans la vie des hommes, mais aussi avait créé une situation critique mondiale. (2) Cependant, rien n'empêche de scruter en particulier le cas de l'Inde pour en tirer, si possible, des leçons adaptées à sa condition. Et pour en revenir à nos moutons, il ne faudrait pas que la caste s'évanouisse totalement avant que les unités dont elle est formée soient à même de s'en passer. Et, pour entrer davantage dans le vif du sujet, il ne faudrait pas que la jeunesse s'en émancipe avant d'avoir trouvé un autre milieu auquel s'intégrer, ni avant d'avoir réuni un autre faisceau de principes cohérents auxquels rattacher son existence.

    La politique, aussi "conservatrice" qu'elle puisse apparaître parois voir par exemple le rôle, en certains cas déterminant, de la caste au cours des dernières élections aussi "revivaliste" qu'elle soit au sein même du Congrès ou de certains partis hindouistes sectaires, joue son rôle dans le nettoyage par le vide auquel nous assistons, spirituellement parlant. En pays tamoul notamment, cette action se manifeste sous l'égide des mouvements dravidiens, qu'ils fassent parade d'athéisme ou le cultivant plus subtilement sous une forme quelconque de théisme. Par opposition aux Aryens, tant ceux du nord que ceux qui se sont transplantés au cours des âges dans le sud les Brahmes, formant la caste sacerdotale on rejette la religion et la morale, les principes et les pratiques dont ceux-ci sont dépositaires, et que l'on représente comme des éléments étrangers à la culture du terroir. Cela vaut aussi, bien qu'on ait pu parfois se leurrer à ce sujet, pour le christianisme. Inutile de s'étendre beaucoup au sujet du communisme dont l'attitude en ce domaine ne diffère pas de ce qu'elle est ailleurs, même si, pour les besoins de l'heure, il montre patte enfarinée en tel ou tel coin du pays, et réussit à tromper pour un temps les bonnes âmes inquiètes ou déçues qui, à la recherche d'une lumière, n'ont trouvé que son miroir aux alouettes.
    Ajoutez au tableau la propagande incessante menée par des esprits influents, soucieux d'union nationale et de paix religieuse, et prêts à sacrifier à ces idéaux somme toute secondaires les caractères spécifiques des diverses religions, ce qui, à leur point de vue, n'a pas tellement d'importance. Le vieux syncrétisme n'est pas mort mais c'est un processus qui demande du temps, et il demeure sans cesse des éléments actifs qui se rebellent. En allant au plus pressé, en faisant les doux yeux à tout le monde, on espère amadouer les plus coriaces. Voyez donc comme on leur fait la part belle! Qu'on relève de Mahomet ou de Bouddha, de Siva ou de Vishnou, du Christ ou de Zoroastre, cela ne tire pas à conséquence ; toutes les religions sont bonnes, puisque toutes sont des chemins parallèles menant au même but. A quoi bon dès lors le prosélytisme? Point n'est besoin non plus d'une quête de la vérité : celle-ci n'est jamais qu'incomplète en ce monde, et chaque rite n'en reçoit qu'une étincelle. Tolérance donc, mais tolérance hindouiste, étant implicitement admis comme une chose qui va de soi que, de toutes les religions, c'est celle des ancêtres qui a la meilleure part ; et l'on n'hésite pas à favoriser par l'appât d'avantages à d'autres refusés les mouvements de "reconversion" de pauvres gens qui s'étaient laissés séduire par des doctrines en provenance d'Occident.
    Si toutes les religions sont bonnes, ceux qui en sont arrivés à constater l'inanité de celle que l'on considère comme excellant parmi les autres ne feront pas grand cas de ces dernières, et sans plus d'examen, rejetant tous les dieux y compris l'Unique, iront grossir la cohorte, peu nombreuse encore mais qui gagne chaque jour du terrain, de la prétendue Libre-Pensée.
    Et ce ne sont pas les sociétés théosophiques, les Rotary Clubs, et tout un pullulement d'organisations plus obscures bien que de la même veine, qui arrêteront le glissement, bien au contraire. Comme ne fera que l'accélérer aussi l'extension de la pratique du "birth control", prônée et encouragée à grands frais par l'autorité publique, et qui est en opposition formelle avec les tendances les plus profondes de l'âme hindoue. Si elle n'atteint encore que faiblement les campagnes, elle est déjà fort répandue dans les villes et parmi la classe moyenne. (3)

    Quant aux établissements d'instruction, qu'ils soient entre les mains d'hindous ou de chrétiens, il est clair qu'ils activent la démarche par laquelle le peuple se déprend de plus en plus de son antique esprit religieux. Au fur et à mesure de l'expansion d'une science mise chaque jour davantage à la portée de tout le monde, le donné de foi, lorsqu'il ne repose que sur des légendes ou des traditions plus ou moins corrompues, ne résiste pas à l'épreuve de la raison. S'il n'est pas secouru par une étude "théologique" fortement charpentée, il sombre dans l'âme des enfants, pour faire place au rationalisme, à un vague scientisme, au matérialisme, ou même à un communisme émotionnel. Perte donc de la pratique religieuse, de l'esprit religieux, si toutefois une croyance nouvelle qui satisfasse aux exigences de l'intellect n'est pas présente pour recueillir les débris, informer une vie spirituelle débilitée et sauver l'âme à la dérive.
    Les classes ne comptent nulle part de cours de religion : l'école est "neutre", même si un prêtre en assume la direction. (4) Les règlements sont tels, et tant qu'ils le seront, nul changement appréciable ne pourra être enregistré en ce domaine, les cours de morale naturelle ne pouvant, tant bien que mal, que tempérer et retarder dans une certaine mesure la chute inévitable. Des gens sérieux, des éducateurs, des hommes politiques se sont émus de cette situation et ont proposé des remèdes. Ceux-ci, pour autant qu'ils soient valables, sont en tout cas difficilement applicables, en raison de la fluidité même de ce qu'on appelle l'hindouisme. On ne se déclarera "hindou" que par opposition à "chrétien" par une espèce de réaction assez naturelle dans une institution dirigée par des ecclésiastiques ; mais, quand on interroge quelqu'un dans son ambiance morale sur ses appartenances religieuses, il annoncera de premier jet qu'il relève de telle ou telle secte et elles fourmillent un peu sans doute comme on le ferait en pays protestant mêlé. Avec cependant cette différence qu'une faction chrétienne digne de ce nom garde au moins, malgré toutes ses déchéances, un minimum du Credo commun, aussi lâche soit-il, qui la rattache à un Dieu personnel par l'intermédiaire du Christ, tandis que la variété impressionnante des groupes hindouistes et assimilés n'a comme signe de ralliement qu'une sagesse nuageuse encore que non dénuée de grandeur, une certaine conception de vie plus ou moins oblitérées selon les circonstances.

    Bien sûr, il y a l'orthodoxie, ou plutôt les orthodoxies hindouistes, mais autant que nous sachions, l'oeuvre immense, surhumaine, n'a pas encore été réalisée, malgré les efforts de tant d'orientalistes occidentaux, de les grouper en un corps de doctrine logiquement établi, qu'il faudrait ensuite réduire à l'essentiel et présenter de telle sorte qu'il devienne assimilable par les intelligences d'enfants et de jeunes gens. Il n'est donc pas hasardeux d'affirmer que rien n'est fait, dans les écoles officielles du gouvernement " District Boards " ni dans les écoles subventionnées à direction hindoue, pour construire dans l'âme des étudiants les fondements solides d'une foi, tandis que le vernis de religiosité qu'ils ont reçu en leurs premières années dans le milieu familial rapidement s'écaille au contact des réalités scientifiques et des appels du monde moderne.
    Il ne semble pas que les jeunes musulmans soient mieux préparés à rencontrer ces difficultés. Encore que l'Islamisme puisse être facilement enseigné d'une manière simple et claire, il résulte d'une brève enquête sur la question que cet enseignement est pratiquement inexistant. On se borne à apprendre les prières, à observer les préceptes et à transmettre les traditions. Néanmoins, en raison de la situation minoritaire de cette religion dans le pays, et de la tendance de ses disciples à se garder, par la formule du vase clos, du péril d'absorption par un hindouisme indéfini toujours en quête d'aménagement, elle donne peut-être moins de prise aux influences laïcistes : en se défendant contre les entreprises de sectes étrangères, on met l'accent sur le caractère spécifique du système auquel on appartient, et par là même on renforce sa position vis-à-vis du péril de désaffection religieuse. Cela ne signifie point qu'il n'y ait pas eu d'interférences de l'hindouisme chez les tenants de Mahomet, mais celles-ci ne furent jamais décisives et n'atteignent en somme que la surface des choses, particulièrement en ce qui concerne certaines célébrations extérieures.

    Puis, il y a nos chrétiens, dont les fenêtres s'ouvrent de plus en plus sur ce qui les entoure, et qu'il s'agit de bien armer contre les déceptions du monde. Dans les écoles subventionnées confiées au clergé et aux congrégations religieuses, on ne se fait pas faute de mettre en action tout l'arsenal catéchistique dont nous pouvons disposer. Les diocèses ont leur "curriculum" et nos élèves catholiques sont tenus d'assister aux leçons de catéchisme données en dehors des heures de classe. Ils sont soumis à des examens réguliers, et une préparation spéciale à la Première Communion et à la Confirmation est faite dans les villages éloignés, dont les enfants suivent les cours d'une école dépendant d'une autre direction que la nôtre, ou bien tout simplement n'ont pas l'occasion d'aller en classe. De récents sondages montrent hélas! Quune énorme proportion d'enfants catholiques ne reçoivent aucune éducation scolaire, et que, même dans les villes où nos institutions sont nombreuses et florissantes, une part non négligeable de notre jeunesse en fréquente d'autres. Il est à noter que la faute n'en est pas toujours aux parents. (5)
    Tout ceci vaut pour les établissements primaires et secondaires. Nos écoles normales se montrent certainement à la hauteur de leur tâche délicate et essentielle (6) et nous avons lieu de croire qu'il en est de même en ce qui concerne nos collèges universitaires (7). Quant aux autres, nous savons que l'A.I.C.U.F. du Père Ceyrac y fait du bon travail d'Action Catholique.(8) Mais l'intérêt de nos observations ne réside pas tellement en ce qui a trait aux études supérieures : celles-ci étant réservées à un petit nombre d'élus, il ne peut être question de les envisager directement sous l'optique d'un problème de masse. (9)
    Instruction catéchétique à tous les degrés, inspection diocésaine, vie paroissiale, oeuvres sociales, groupements charitables, congrégations de piété, Légion de Marie, Croisade Eucharistique, rien n'est négligé pour encadrer nos enfants dès leur plus jeune âge, et leur donner non seulement les fondements intellectuels de leur foi, mais aussi les moyens de la mettre en pratique dans leur vie de chaque jour. Malheureusement, trop souvent, on n'atteint que le petit nombre des bien disposés, et dans toutes les associations l'on rencontre les mêmes visages. Bref, il y a certes de grands progrès à faire, mais il serait faux de croire que rien n'est fait et que nous vivons dans le marasme. (10)

    Fort bien pour les catholiques, mais les autres? Certes, les circonstances sont telles que nous ne pouvons les enseigner directement, comme il serait aisé, semble-t-il, de le faire. Nos jeunes gens des grandes classes s'émancipent et deviennent facilement tatillons sur ce point. Une allusion trop marquée, une insistance un peu indiscrète de la part d'un instituteur chrétien, par exemple au cours régulier de morale naturelle, provoque le résultat opposé à celui que l'on espérait. Le zèle en ce domaine, s'il n'est pas tempéré de prudence et de bon sens, amènerait vite des difficultés d'une gravité extrême
    Le contact personnel n'est possible que dans un nombre vraiment infime de cas : un prêtre de paroisse ne peut matériellement pas exercer grande influence de cette façon ; il a d'autres soucis pastoraux, d'autres devoirs qui l'appellent ; les élèves sont trop nombreux pour qu'il puisse les connaître tous ; bien souvent ses écoles sont dispersées aux quatre vents. L'instituteur catholique a davantage d'atouts : il vit avec sa classe et, s'il a le sens de sa responsabilité, peut exercer une influence salutaire sur ceux dont il a la charge. Cependant, tous nos instituteurs ne sont pas catholiques, tant s'en faut, et il arrive que telle classe de lycée voie défiler durant toute l'année des professeurs parmi lesquels, du titulaire au dernier chargé de cours, il ne se trouve pas un seul catholique. A l'inverse, d'excellents paroissiens sont parfois au service d'établissements officiels où ils peuvent, s'ils ont le tact requis, laisser une certaine impression dans les âmes. Mais, dans l'ensemble, le résultat de tout ceci est surtout négatif, le plus clair étant la disparition de certains préjugés, et le plus avantageux une certaine ouverture d'esprit, facilitée par l'appréciation des services rendus encore que ce ne soit pas toujours le cas! On est loin, en tout état de cause, de constater une attraction, une sympathie, un désir de connaître le message dont nous sommes porteurs. Indifférence, ou, en mettant les choses au mieux, bienveillance sans engagement sont à l'ordre du jour. Par douzaines, et journellement si l'on se montre enclin à satisfaire ces requêtes, on viendra solliciter des médailles ou des images ; mais par contre, on peut, au cours de l'année compter sur les doigts les demandes sérieuses de jeunes gens qui voudraient avoir de la doctrine du Christ une idée un peu approfondie. De patients efforts, dans les circonstances les plus favorables, sur des individus choisis que l'on met sur la voie, ne portent que de maigres fruits.

    Et cependant, la nécessité est là qui nous talonne de répandre la Bonne Nouvelle. Nous disposons à cet effet de toute une littérature, inégalement développée il est vrai selon les divers langages, mais déjà très fournie, notamment en ce qui concerne le tamoul, et qui s'améliore et se répand chaque jour davantage. Les livres de dévotion pure y tiennent sans doute une place fort large par rapport à l'ensemble, mais la liste des oeuvres de doctrine et de vulgarisation commence à s'allonger, de même que celle des romans d'inspiration chrétienne, sans oublier les brochures de combat. Mais, jusqu'à ce jour, toute cette production est absorbée presque uniquement par la consommation interne. Tel livret traitant excellemment du communisme sera dès l'abord suspect dans certains milieux parce qu'il aura été publié par une firme catholique.
    Nous avons aussi toute une panoplie de périodiques, quelques-uns fort intelligemment présentés, et dont les meilleurs, ceux traitant de questions susceptibles d'intéresser tout le monde, n'ont que des chances très lointaines de percer hors de l'univers chrétien. En Kérala le plus petit des Etats de l'Union, celui qui a le plus fort pourcentage de chrétiens, et qui s'est distingué aux dernières élections en se donnant un gouvernement communiste deux quotidiens catholiques en maléalam sont remarquablement bien équipés et disposent d'une clientèle importante, mais confinée dans une aire très limitée. Pour tout le reste de l'Inde, il n'existe malheureusement pas de journal d'information catholique qui, dans la langue régionale ou en anglais, donne aux événements du jour une interprétation chrétienne, et aux manifestations de tout genre leur vraie valeur en les comparant aux normes de l'Eglise. Ce travail de décantation et d'appréciation, qui apprenne au public à penser droitement, se fait dans quelques hebdomadaires qui, à peu de chose près, sont incapables de sortir du cercle catholique et d'atteindre les non chrétiens. Il manque certainement à notre presse catholique, si variée et si vivante, ce couronnement d'un puissant organe, de belle tenue, et de valeur intellectuelle moyenne, qui soit à même d'être accueilli dans tous les foyers sans discrimination, et offre à ses lecteurs, en sus de la diversité d'articles et de documentation qu'ils sont en droit d'exiger, le supplément d'âme dont trop souvent ils n'ont cure. Point n'est besoin de claironner son appartenance religieuse, nulle raison non plus de cacher ses sympathies ; mais il s'agirait de se tenir dans un juste milieu de telle sorte que, sans offenser les gens bien disposés, on puisse les préparer de loin à recevoir une parole plus forte. Ce serait certes là faire oeuvre très louable. On y a pensé déjà ; on a fait des projets... maïs les difficultés matérielles sont énormes, et aussi sans doute les obstacles psychologiques.

    Le cinéma est tout entier hors de nos mains, à l'exception de telle société nouvelle, encouragée par la hiérarchie, mais qui n'a pas encore fait ses preuves et semble avoir bien du mal à accoucher de son premier film. D'autre part, pour diriger notre jeunesse dans le choix des spectacles, aucune aide n'est fournie au prêtre sous forme de cote morale attribuée par un comité compétent. Il doit donc, en pratique, essayer de se faire une idée d'après les critiques émises dans les publications auxquelles il ne peut faire absolue confiance, et répéter à la cantonade les principes directeurs. A moins que, comme certains prédicateurs de missions, il ne jette indistinctement l'anathème sur tout ce qui met les pieds dans une salle obscure... S'il est exact que les bons films ne foisonnent pas, pareil radicalisme fausse la conscience de nos gens, qui, ma foi, iront quand même au cinéma sans chercher à prendre conseil.
    En fait de radio, il faut reconnaître que nous ne sommes pas très avancés. Il n'y a pas d'émission catholique régulière, alors que la station de Colombo nous abreuve quotidiennement, entre deux hymnes et deux réclames de dentifrice, de son sermon protestant. De temps à autre, à l'occasion d'une fête ou d'un événement important, nous occupons les ondes pour de brèves minutes, insuffisantes pour permettre autre chose qu'un témoignage hâtif.

    Il y a donc encore bien du pain sur la planche, surtout au point de vue de la prapagande par les grands moyens techniques. Nous sommes probablement restés légèrement en arrière du progrès, poursuivant en nos sphères personnelles respectives un effort qui aurait dû être déjà transposé sur une plus vaste échelle.
    Car les initiatives ne manquent pas, et il serait téméraire d'imaginer de l'apathie là où il n'y a qu'un manque d'organisation, ou peut-être aussi de finances. Séances de cinéma et projections en plein air, missions ambulantes, distribution de brochures, bibliothèques, conférences publiques, centres d'information, cours par correspondance, oeuvres de toutes sortes, sans préjudice bien sûr des manifestations de caractère purement religieux, affirment partout notre foi, imposent sa présence dans les milieux réfractaires, la font respecter dans les cercles hostiles, et l'offrent à la connaissance et à l'entendement de tous ceux qui l'ignorent encore. On serait étonné de faire le compte des multiples procédés, qui sont parfois des trouvailles, élaborés pour mettre les non chrétiens en contact avec le Christ et faire rayonner chez eux l'esprit de l'Évangile. Pourtant les ressources sont limitées, les progrès lents, très lents, parfois désespérément lents, et même nuls. Les pionniers ne se découragent pas : si telle méthode ne produit guère, on peut toujours tâter de telle autre, et il ne se passe pas de mois qui n'apporte quelque contribution originale, ou quelque inspiration nouvelle dont pourra bénéficier le grand oeuvre entrepris, pour peu qu'une certaine mesure de succès en résulte. Ainsi, par exemple, la campagne de propagande en milieu non chrétien, en cours de développement actuellement à Bombay et Poona, et qui menace de s'étendre à d'autres centres. N'a-t-on même pas vu un moine se retirer dans une grotte au flanc d'une montagne et y mener l'existence des solitaires hindous, afin entre autres raisons d'être mieux à leur portée pour éventuellement leur confier le message du Maître ?

    Quoi qu'il en soit, et malgré les efforts et les réalisations, il reste cependant évident que, pour l'ensemble de la jeunesse hindoue et même, faut-il le dire, pour cette partie de la jeunesse hindoue que nous, prêtres catholiques, tenons pour quelques années dans le creux de la main avec l'effacement des légendes disparaît la conscience religieuse, parce que la Vérité, soit que nous la tenions toute proche des âmes pour l'y insinuer, ou que nous la brandissions comme un soleil afin qu'elle les éclaire, a été jugée fable avec les fables, et mise au rancart avec les vieilles lunes.
    Tiraillé de cent façons, le jeune Indien du milieu du siècle ne sait plus à quel saint se vouer. Souvent, il ne sent plus la nécessité de voir clair, ou rejette comme déraisonnable le désir de faire un choix. Il a perdu la pratique religieuse et la foi des aïeux, il va perdre le sens du sacré. C'est à cette jonction qu'il devrait être saisi par la Vérité, trouver la Voie qui mène à la Vie. (11) Sinon, il sera repris tôt ou tard dans les tentacules de l'hindouisme. Car, il ne faut pas se faire d'illusions : la désagrégation toute relative d'ailleurs, mais qui empirera ou tout au moins la désaffection à laquelle nous assistons n'est pas due en premier ressort à des causes internes. Ce sont les phénomènes extérieurs qui poussent à la roue : la vieille Inde, secouée sur tous les plans, économique, politique et social, doit réaliser cette gageure de rattraper en quelques années les nations d'Occident où une même évolution s'est opérée plus calmement au cours des siècles. Cette mise au pas hâtive ne va pas sans contrecoup dans le champ de la religion. Mais pourvu que des bases bien établies tiennent bon dans la masse, et qu'une élite s'applique non pas à combler les brèches, ni à relever les décombres, mais plutôt à rajeunir et à revivifier les antiques croyances, il y a bien des chances, humainement parlant, que l'hindouisme rétablisse son emprise.
    Or, à quoi bon le cacher, cette oeuvre d'envergure est commencée. Certaines initiatives se font jour, donnant lieu à des réalisations peut-être disparates et procédant encore par tâtonnements, mais qui pourraient aisément, pensons-nous, s'unifier, s'affermir, se stabiliser et être à l'origine d'un puissant renouveau. N'en prenons pour preuve que la " Ramakrishna Mission ", comme aussi des tentatives isolées, parmi lesquelles on peut citer les travaux de Sri C. Rajagopalachariar, présentant les Ecritures en une langue moderne et les interprétant à la lumière des données scientifiques. Tout laisse croire qu'un hindouisme purifié de ses rites grossiers ou vieillots, régénéré par des apports nouveaux qu'il façonnera à son image, libéré des incroyables légendes de sa mythologie qu'il transformera en enseignement symbolique, en un mot, un hindouisme adapté aux exigences de l'âme contemporaine, n'aura pas de peine à y reprendre pied, car elle n'aura jamais cessé fondamentalement, même à son insu et contre sa volonté, d'être malgré tout son royaume. Pourvu, bien entendu, que le christianisme ne se la soit pas appropriée entre temps, ou qu'un cataclysme rouge n'y soit venu écraser toute aspiration au divin.

    Or, si l'on excepte cette écharde dans sa chair, la parcelle menue des baptisés et celle plus ténue encore des catéchumènes, le mystère de la Croix ne s'est pas encore imposé au coeur de l'Inde.
    Albert DE BIESME
    Notes

    1. Sri G. K. Francis, dans un éditorial de l'hebdomadaire "Enquiry" de Nagpur.
    2. Adresse au cours d'une cérémonie à l'occasion de la visite du Dalai Lama et du Panchen Lama.
    3. Un bon catholique de mes connaissances, père de huit enfants, considère le problème du Birth Control sous un angle assez particulier. "Nous avons là, dit-il, un de nos grands alliés : que tous les hindous le pratiquent sur une grande échelle, et que tous les chrétiens se multiplient au contraire à un rythme accéléré, et l'Inde finira par être au Christ!"' Point de vue plus humoristique que pratique ...

    4. Pour autant, bien entendu, que son école reçoive des subsides gouvernementaux. Celles qui n'en reçoivent pas sont extrêmement rares, car elles requièrent des capitaux énormes dont nous ne disposons pas en général.

    5. Dans sa Lettre pastorale de Carême, Mgr Mathias, archevêque de Madras Mylapore, a jugé opportun d'insister sur ce point : "Qu'il ne puisse jamais être dit, s'exclame-t-il, qu'un enfant catholique se soit vu refuser, à cause de sa pauvreté, admission dans une de nos institutions "!

    6. Voir les articles du Bulletin MEP consacrés au Centre de Tindivanam : nos 28, 29.

    7. A vrai dire, nous n'avons à leur sujet que des informations partielles ; le P. Audiau serait mieux placé que nous pour éclairer la question. Le rapport du C. B. C. I. (Catholic Bishops Conference of India) de 1955 donnait la statistique suivante relative aux établissements catholiques : 53 collèges universitaires, 405 écoles secondaires, 658 écoles moyennes, 2.774 écoles élémentaires, soit 3.935 centres catholiques d'éducation, à l'exclusion des écoles normales et techniques.

    8. A. I. C. U. F. = Ali India Catholic University Federation. Voir l'article du Bulletin d'août septembre 1956 sur "Le second congrès national des étudiants catholiques de l'Inde".

    9. Loin de nous l'idée de minimiser en quoi que ce soit l'importance de l'éducation chrétienne de nos élites. Il est même parfaitement clan qu'une jeunesse universitaire qui ne serait catholique que de nom, et ne recevrait pas ses inspirations et ses directives de l'Eglise, serait source de cruels et incommensurables revers. Mais la situation en cette sphère devrait faire l'objet d'une étude séparée. Le présent article se cantonne à dessein au niveau moyen.

    10. Cependant il n'est pas rare de lire en des publications ayant large audience, et sous des plumes par ailleurs estimables bien que vraisemblablement peu informées de nos problèmes, que les trois derniers siècles d'évangélisation dans l'Inde sont à reprendre de bout en bout. Parlant davantage philosophie que pastorale, on paraît ne pas se rendre compte de l'existence indubitable d'excellentes chrétientés dues aux efforts persévérants de nos prédécesseurs immédiats. On semble oublier aussi que la longue suite de siècles qui suivit la première implantation du christianisme s'était surtout bornée à conserver dans son intégrité une tradition chrétienne qui, enclose en d'étroites limites, n'avait guère poussé de jets à travers l'immense étendue du territoire. Mise à part la précieuse fleur malabare, il est probable que, sans les trois derniers siècles et malgré leurs lacunes, l'Inde du sud ne serait pas mieux fournie en chrétiens que le Népaul ou le Thibet.

    11. Et c'est ce moment, quand se présentent tant de devoirs neufs, que choisit l'Etat pour empêcher le renouvellement du personnel missionnaire, alors qu'il ne suffit déjà plus à la tâche.

    "
    1957/685-697
    685-697
    Biesme
    Inde
    1957
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