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Hiéroglyphes égyptiens et caractères chinois

Hiéroglyphes égyptiens et caractères chinois (caractères chinois) Hommage respectueux (1).
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    Hiéroglyphes égyptiens et caractères chinois
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    (caractères chinois)

    Hommage respectueux (1).

    Introduction. — Un jeune confrère m’a susurré à l’oreille : “Les caractères chinois, c’est “bête”. Une telle façon de parler m’a indigné et, si je n’avais surpris dans les yeux de mon interlocuteur, comme une flamme fugitive, le désir pervers de me faire “monter à l’échelle”, je lui aurais répondu : “Cher confrère, la manière dont vous vous exprimez n’est pas très française. En plus de cela, êtes-vous bien sûr que les caractères chinois sont à ce point dénués de sens commun qu’ils ne méritent que le mépris ? Peut-être ne sont-ils bêtes, comme vous dites, que parce qu’ils vous dépassent. Seraient-ils tout à fait stupides, il n’en resterait pas moins vrai que, à cause de leur antiquité, ils ont droit à tous nos égards ; respectons la vieillesse ou, comme disent ces messieurs, (caractères chinois) “honorons les dents”.

    C’est pour inspirer à mon jeune confrère et à ses pareils plus de respect à l’endroit des caractères chinois que je vais essayer de les comparer aux hiéroglyphes tant vantés de la vieille Egypte et montrer qu’ils ne leur cèdent en rien au point de vue de l’antiquité et surtout de l’ingéniosité.

    Ecriture Hiéroglyphique. — L’écriture hiéroglyphique proprement dite, la première en date des écritures de l’Egypte ancienne, remonte à la plus haute antiquité ; elle a été inventée quelque six mille ans avant l’ère chrétienne. A l’origine elle comprenait huit cent signes environ, qui étaient ou figuratifs ou symboliques. Ils représentaient des choses réelles : corps célestes, êtres humains, animaux, végétaux, armes, instruments, etc.. Ce sont les hiéroglyphes proprement dits. Leur dessin était très compliqué. L’écriture linéaire n’est qu’une simplification de la précédente ; le dessin en est moins poussé et se contente en général de tracer le contour des objets.

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    (1) S G. Mgr Jantzen, Vic. Apost. de Chungking, dont le nom chinois (caractères chinois) Cháng sera expliqué dans le cours de cet article.


    Ecriture hiératique. — L’écriture hiératique, ainsi appelée parce qu’elle était employée surtout parmi les membres de la caste sacerdotale, procède des deux écritures, hiéroglyphique ancienne et hiéroglyphique linéaire. Les signes qui la constituent sont les mêmes, mais réduits, et tracés d’une façon cursive, c’est-à-dire de manière à pouvoir être peints d’un coup de pinceau ou d’un tour de main. C’est pourquoi on la nomme aussi écriture cursive hiératique. Elle répond à ce que les Chinois appellent l’écriture “herbe” (caractères chinois). Elle aussi est très ancienne et, quoique l’époque de son invention ne puisse être fixée exactement, on peut cependant dire qu’elle remonte à plus de cinq mille ans avant notre ère. Le plus ancien papyrus écrit en cursive hiératique appartient au règne du Pharaon Huni, de la IIIème dynastie (5318 av. J.-C.).

    Caractères phonétiques. — Les signes, employés dans les trois sortes d’écriture dont nous venons de parler, sont essentiellement idéographiques, c’est-à-dire qu’ils figurent un objet ou symbolisent une idée indépendamment de tout son. Prenons, par exemple, le hiéroglyphe “lion” : un Chinois le comprendra aussi bien qu’un Français ; ils le liront différemment, chacun selon sa langue et c’est tout. A ces caractères purement figuratifs ou symboliques sont venus s’adjoindre, vers la fin du troisième millénaire avant l’ère chrétienne, des signes phonétiques, c’est-à-dire des signes qui ne sont plus ni figures ni symboles, mais sont chargés de traduire un son ; pour mieux dire, ils font fonction de lettres alphabétiques ou de signes syllabiques. A la vérité, ce ne sont pas là de nouveaux venus ; ce sont des hiéroglyphes anciens auxquels, par convention, on a attribué une valeur et une fonction nouvelles. Voici quelques exemples de cette adaptation. Le hiéroglyphe qui figurait “l’aigle” , en égyptien ahom, sans cesser de représenter le roi des oiseaux, a été en plus chargé de traduire le son “a” ; c’est même ce hiéroglyphe qui, de péripétie en péripétie, s’est métamorphosé en la lettre “A” de nos alphabets modernes. La cassolette, berbe, est devenue la lettre “B” de cet alphabet nouveau. La bouche ro répond à notre consonne “R”. Un lion couché, labo, représente notre consonne “L”, et ainsi de suite. Il faut cependant remarquer que chaque syllabe et chaque lettre de notre phonétique moderne peuvent être traduits en égyptien par plusieurs caractères différents ; il y a des signes de rechange. Ces hiéroglyphes phonétiques sont, dans l’écriture égyptienne, au nombre de deux cents environ, dont cent alphabétiques et cent syllabiques. De plus, les signes employés pour remplir les fonctions de caractères phonétiques ne sont pas les mêmes aux différents âges. On peut même distinguer trois périodes assez bien tranchées : l’époque pharaonique (1822 à 1277 av. J.-C.). l’époque des Lagides (occupation grecque) et l’époque de l’occupation romaine. L’écriture égyptienne, enfin, n’a jamais été purement phonétique ; jusqu’à l’époque, de l’introduction du christianisme en Egypte, qui marque l’abandon définitif de l’écriture hiéroglyphique, les Egyptiens n’ont pas cessé d’employer, avec les signes phonétiques, les anciens caractères figuratifs ou symboliques, en proportion moindre, il est vrai, et comme à titre d’appoint.

    Ecriture chinoise actuelle. — On peut dire que l’écriture chinoise actuelle est idéophonétique, tout comme les hiéroglyphes égyptiens de la dernière époque, mais dans un sens différent. L’écriture égyptienne est idéophonétique parce qu’elle emploie concurremment des signes idéographiques et des signes phonétiques. Dans l’écriture chinoise, au contraire, ce sont les signes eux-mêmes qu’on peut appeler idéophonétiques. En effet, les caractères chinois actuels, en grande majorité, sont constitués de deux éléments différents : l’un, plus ancien et nommé “la phonétique”, donne le son ; l’autre, plus récent et appelé “radical” ou “classifique”, donne le sens au moins approximatif. Voici, par exemple, le caractère (caractères chinois). fang, la gloire de l’écriture chinoise et l’antique symbole du vent. Pris séparément, il signifie “côté, carré”, et bien d’autres choses encore. En composition il peut faire fonction de phonétique et se lit “fang” . Si, à côté de cet élément, nous plaçons le radical (caractères chinois). fou, “maison”, nous avons (caractères chinois) fâng, demeure”. Par le même procédé cette lettre deviendra (caractères chinois) fâng, “filer”, (caractères chinois) fàng, “s’informer”, fàng, “madrier”, selon que la phonétique sera accompagnée du radical du fil, de la parole ou du bois. Il ne faut pas croire, cependant, qu’il en est ainsi pour tous les caractères ; ce serait trop beau et l’écriture chinoise cesserait d’être une chinoiserie.

    Les caractères chinois actuels, bien loin d’être un progrès sur le passé, semblent être une régression. C’est une écriture qui, en fait, était devenue phonétique, ce qui constitue un degré de perfection relative. Elle n’a pas pu se résigner à se perfectionner encore et à se transformer en une écriture alphabétique, ou bien elle a rencontré, pour arriver à ce stade de perfection ultime, de trop grandes difficultés. Faute d’avancer, elle a reculé ; faute d’évoluer, elle a fait un bond en arrière et, sous peine de n’être plus intelligible, elle s’est remise à forger des éléments idéographiques (les radicaux) pour en affubler les anciens caractères phonétiques et leur rendre un peu de vie ou de clarté.

    Ecriture primitive. — A l’origine de l’écriture chinoise, aussi bien que pour les hiéroglyphes égyptiens, il faut admettre, de toute nécessité, l’existence d’une écriture primitive purement idéographique, c’est-à-dire n’admettant que des figures et des symboles, à l’exclusion de tout signe phonétique. Mais, qu’on y prenne garde, cela ne veut pas dire que cette écriture primitive a jamais existé en Chine ; en effet, les Chinois ont pu recevoir leur écriture toute faite d’un autre peuple, alors qu’elle avait déjà franchi le stade initial pour devenir, en partie du moins, phonétique. Cette écriture primitive a donc existé, où ? Là n’est pas la question ; ce qui est certain, c’est que des éléments assez nombreux ont dû nous en parvenir. Il ne peut en être autrement. Les signes phonétiques ne sont pas des caractères nouveaux et façonnés tout exprès ; ce sont des éléments idéographiques plus anciens, auxquels on a donné conventionnellement une fonction nouvelle. De fait, pour ne pas parler des figures, quelques symboles primitifs ont pu être déchiffrés et, c’est certain, on en découvrira encore. Que nos neveux se consolent donc ; la besogne n’est nullement terminée.

    Ecriture chinoise ancienne. — L’écriture chinoise, sinon dès son apparition en Chine, du moins de très bonne heure, a, semble-t-il, admis l’usage des signes phonétiques. Ici, encore, une remarque importante est nécessaire. Si les Egyptiens, à une certaine époque ont admis l’emploi des hiéroglyphes phonétiques, c’est très probablement à la suite d’une détermination prise par une académie littéraire ou par un ministère de l’Instruction Publique et, dès le commencement, des lois précises ont été établies pour régler cet emploi. Il n’en est nullement ainsi pour les caractères chinois. Ceux-ci ont cessé de faire fonction de figures ou de symboles parce que, ayant peu à peu perdu leur forme primitive, ils sont devenus méconnaissables. Ne ressemblant plus à aucun objet réel, ils étaient devenus indifférents à désigner telle ou telle chose, pourvu qu’elles portassent le même nom. Ils ne figuraient plus, ils représentaient le son que la tradition leur avait toujours attribué. C’est donc, en partie, grâce aux ravages du temps, et en partie, grâce à l’ignorance des scribes que les caractères sont devenus en fait phonétiques. Ainsi, montrez à un lettré chinois le caractère (caractères chinois) tcheou, et dites-lui qu’il figurait à l’origine un bateau ; le pauvre homme tombera des nues. Non seulement vous n’arrivez pas à lui faire entendre raison, mais c’est lui qui vous dira : “Le Père fait erreur ; c’est le caractère (caractères chinois) tcheou, qui signifie “bateau”. De fait deux figures de barques nous sont parvenues, c’est une de trop. La première (caractères chinois) tcheou, qui aujourd’hui a perdu complètement son sens primitif, figurait, à l’origine, un bateau complet, avec la nacelle, le mât, la voile et même la flamme. La seconde (caractères chinois) tcheou, radical des navires, ressemble plutôt à une barque égyptienne, mais à une barque dont la poupe serait piquée en terre et la proue dressée en l’air. J’ai dit ailleurs la raison de ce phénomène. Il est à remarquer cependant que tous les caractères, qui ont subi le même traitement, se sont dressés de gauche à droite à gauche ; la forme primitive (caractères chinois) est devenue (caractères chinois). Confucius, qui a vécu de 551 à 479 avant J.-C., est problament mort sans avoir jamais deviné dans le caractère (caractères chinois) la figure d’une barque. De même les fameux tambours de pierre (caractères chinois), tcheou, son sens primitif. C’est là une chose d’autant plus curieuse que ces tambours de pierre remontent à la dynastie (caractères chinois), tcheou ; c’este ne effet, sur l’ordre de l’empereur Suen-Ouâng (827-781 av. J.-C.), de cette dynastie, qu’ils ont été gravés.

    Cloches, tintez ! — Que les Chinois aient de bonne heure cessé de comprendre les figures et les symboles, pour ne plus les regarder que comme de simples signes phonétiques, voici une autre preuve.

    La langue française n’a en somme qu’un seul mot pour, exprimer l’idée d’une cloche. A plus forte raison, une écriture figurative, pour ne pas multiplier les signes à l’infini, se contentera d’un seul caractère pour figurer et désigner cet instrument. Or, en chinois, le nombre des formes antiques qui représentent une cloche est considérable. Tant de signes divers pour un seul objet répondent-ils à un besoin figuratif ou symbolique ? Non, car décidément c’est trop de figures semblables, Force nous est d’avouer que la plupart ont cessé très tôt d’être intelligibles ou reconnaissables ; elles sont devenues depuis longtemps de simples signes phonétiques.

    Voici, sauf erreur ou omission, une liste des caractères chinois dont la forme primitive figurait une cloche :
    (caractères chinois) Chang, aujourd’hui marchand, palabrer
    (caractères chinois) Châng, ,, commun, règle.
    (caractères chinois) Châng, ,, goûter
    (caractères chinois) Cháng, ,, honorer.
    (caractères chinois) Cháng, dans (caractères chinois) Cháng, midi, dîner
    (caractères chinois) Ióng, aujourd’hui se servir.
    (caractères chinois) Iòng, ,, règle.
    (caractères chinois) Iông, ,, commun.
    (caractères chinois) K’ãng, ,, vigoureux,
    (caractères chinois) Kãng, ,, loi, règle.
    (caractères chinois) Kẽn, caractère cyclique.
    (caractères chinois) Kĩn, métal, or.
    (caractères chinois) K’în, aujourd’hui sens divers.
    (caractères chinois) Tãng, ,, sens divers.
    (caractères chinois) T’âng, ,, maison.
    (caractères chinois) T’âng, ,, sens divers.
    (caractères chinois) Tchàng, ,, large, vaste.
    (caractères chinois) Tchõng, ,, fin.
    (caractères chinois) Tchóng, ,, lourd.
    (caractères chinois) Tchõng, ,, coupe.
    (caractères chinois) Tchong, ,, cloche.
    (caractères chinois) Tõng, ,, hiver.
    (caractères chinois) T’ông, ,, garçon.

    Dans quelques-uns des caractères énumérés ci-dessus la cloche est probablement symbole plutôt que figure ; ainsi, avec (caractères chinois) cháng elle a pu symboliser le son (hiàng) ; avec (caractères chinois)elle a symbolisé la règle ; sous d’autres formes elle a pu être symbole du métal, de l’airain, de la pesanteur. Il n’en reste pas moins vrai qu’il y a eu une cloche chang, une cloche kang, une cloche iong, une cloche tang une cloche tchang. Le caractère (caractères chinois) k’ín lui-même. où la cloche symbolise le métal, a probablement commencé par être une véritable figure ; le caractère (caractères chinois) k’ín , « pierres sonores », le donne à penser. Que conclure de cette multitude de figures semblables ? Deux choses, à mon avis : — 1) Que toutes ces formes sont depuis longtemps purement phonétiques et qu’elles ne traduisent plus qu’un son. — 2) Qu’il y a eu à l’origine une abondance prodigieuse de formes diverses. Est-ce même là l’écriture d’un seul peuple et d’une seule époque ? Il est curieux de constater que les Chinois, toujours si amateurs de musique tapageuse, ont, pour leur écriture phonétique, retenu, de préférence à d’autres, les formes figurant des cloches, des tambours, des sistres, des cithares, etc.. On peut dire que le quart des caractères chinois actuels représentaient, à l’origine, un instrument de musique.

    La cloche symbole de la régie. — Que mes lecteurs veuillent bien m’excuser, je me permets ici une digression en faveur des confrères qui remplissent les fonctions de supérieurs ou de directeurs de séminaire. Ces messieurs s’efforcent d’obtenir de leurs subordonnés l’observation stricte du règlement ; ils ne cessent de dire à leurs élèves qu’au premier son de cloche on doit immédiatement interrompre toute occupation pour se rendre là où le veut la règle. Savent-ils, ces bons supérieurs, que la cloche est, en chinois, symbole de la règle avec (caractères chinois) cháng (aujourd’hui (caractères chinois), (caractères chinois) ìong et (caractères chinois) kang ? L’expression populaire employée pour désigner les bonzes, expression que nos jeunes chinoisants apprennent dès les tout premiers jours, fait allusion à ce symbolisme. Ces deux mots (caractères chinois) hô cháng qui désignent les bonzes, les lettrés chinois ont essayé de les expliquer de toutes les manières ; faute de pouvoir en donner une explication vraisemblable, ils les font dériver du sanscrit. En vérité, Messieurs les Chinois sont allés chercher au loin ce qu’ils avaient sous le nez. Le premier caractère (caractères chinois) hô signifie “se conformer à” ; personne ne me contredira. Le second caractère peut être pris indifféremment comme figure ou symbole et se lire “cloche” ou “règle”. Le bonze est donc, en vertu de son nom, celui qui vit en conformité avec la règle ou obéit au son de la cloche. Ainsi donc, Messieurs du Séminaire, ce ne sera pas commettre une bévue de vous souhaiter que vos nourrissons soient toujours de bons (caractères chinois) hô cháng. Quant au caractère (caractères chinois) hô, il semble être composé de deux éléments également phonétiques. L’élément de gauche figurait, à l’origine, une touffe d’une céréale quelconque, quatre feuilles avec, au milieu, une tige terminée par un épi retombant. Cette primitive se lisait
    “ho” (on prononce “ro”) et figurait l’orge. Au point de vue linguistique, cet élément est à rattacher au mot hordeum du latin. L’élément de droite n’est pas, comme seraient tentés de le croire les confrères étymologistes, le radical (caractères chinois) k’eou, “bouche”. Non, il figure lui aussi la bouche, mais doit se lire ho (ro). J’entends par là que, à l’origine de l’écriture chinoise, comme dans la langue et l’écriture égyptiennes, il y a eu une bouche ro ; les caractères (caractères chinois), etc. le prouvent. Cela signifie-t-il que l’écriture chinoise procède des hiéroglyphes égyptiens ? Nullement, car, si ce radical “ro = bouche” existe dans les langues sémitiques, on le trouve également dans les langues indo-européennes ; vous avez, par exemple. le mot latin “rostrum = bec” .

    Conclusions. — Des auteurs européens ont tenté de prouver que les caractères chinois dérivent des hiéroglyphes égyptiens ; je crois qu’ils ont perdu leur peine. Si nous prenons l’écriture égyptienne moderne, il est évident qu’une trop grande différence la sépare de l’écriture chinoise, pour qu’il y ait pu avoir de l’une à l’autre la moindre influence ; la première possède cent signes alphabétiques, la seconde n’en a aucun. On peut même dire que, en fait, l’écriture chinoise n’a pas l’idée d’une phonétique, telle que nous la comprenons nous-mêmes et telle que l’entendaient les Egyptiens de la période moderne ; syllabes, consonnes, voyelles ? Foin de tout cela ! Si nous comparons les hiéroglyphes égyptiens proprement dits, c’est-à-dire les signes figuratifs et symboliques anciens, avec les caractères chinois modernes ou anciens, la réponse sera exactement la même. Au point de vue du dessin, nulle ressemblance. Quant au symbolisme, il faut dire qu’il existe trop de symboles communs entre les deux écritures pour qu’il n’y ait pas entre elles un certain degré de parenté. Par ailleurs, on trouve dans l’une et dans l’autre trop de symboles différents pour qu’il puisse y avoir de l’une à l’autre relation de mère à fille. Elles dérivent d’une source commune et sont parallèles ; disons mieux, elles sont cousines. Cependant je suis tenté d’admettre, en faveur des caractères chinois un titre de supériorité. L’écriture chinoise est plus proche de la souche commune, elle est d’une génération supérieure, de sorte qu’elle pourrait dire à l’écriture égyptienne : “Cousine tant que tu voudras, ma petite, mais n’oublie pas que tu me dois le respect et que je suis ta tante à la mode de Bretagne”.

    Je sais bien que les hiéroglyphes égyptiens remontent à plus de six mille ans avant l’ère chrétienne. Les caractères chinois sont beaucoup plus modestes ; leurs brevets d’antiquité, c’est vrai, ne vont pas au delà du troisième millénaire avant notre ère. Cependant je n’hésite pas, c’est aux caractères chinois que je donne la palme. Peu importent les parchemins ! Ce qu’il convient de faire ici, c’est de prendre les symboles de l’une et de l’autre écriture et de les comparer ; la palme sera à celle qui aura le mieux conservé le symbolisme primitif.

    En égyptien le feu est symbolisé par une colonne de fumée au-dessus d’un réchaud ; en chinois il est symbolisé par des flammes au-dessus d’une sorte de lampadaire. D’un côté comme de l’autre le symbolisme est parfait, parce qu’il est précis, net, lumineux, naturel et ne va pas chercher midi à quatorze heures ; n’en doutez pas, c’est le symbolisme primitif bien conservé. Dans l’écriture hiéroglyphique égyptienne, l’abeille est symbole de la royauté ; il en est de même en chinois avec le caractère (caractères chinois) kiun, où “abeille = prince” (1) Jusqu’ici c’est très bien et nos deux écritures ont points égaux. En égyptien le ciel est symbolisé par un épervier ; en chinois, par l’arc-en-ciel. Le caractère hiéroglyphique “maître” représente un sphinx ou une corbeille de joncs de couleurs variées ; en chinois, le maître est symbolisé par l’arbre (caractères chinois) tchou (avec sens de colonne), parce que le maître est la colonne, le soutien de la maison. Dans ces deux derniers cas le symbolisme chinois est nettement supérieur : il est le seul symbolisme primitif. Comment un épervier peut-il symboliser le ciel, et un sphinx le maître ? Ce sont des symboles retapés. Très probablement l’écriture hiéroglyphique égyptienne, si antique soit-elle, n’est cependant que la reconstitution d’une écriture plus ancienne encore dans laquelle beaucoup de symboles avaient cessé d’être lisibles ou compris. Au moment de la réforme, on a essayé tant bien que mal de déchiffrer ces symboles. Dans bien des cas on les a mal interprétés ; on a cru deviner en eux un symbolisme qui n’existait pas, on leur a refait un symbolisme tout de commande et tiré par les cheveux. Voici, pris du chinois, un exemple de ce travail de reconstitution. Le caractère chinois actuel (caractères chinois) t’ien, “ciel”, ne signifie rien, car il n’est qu’une déformation d’un caractère bien plus ancien. Si cependant vous vous acharnez à le déchiffrer sous sa forme actuelle, qu’arrivera-t-il ? Vous ferez de la fantaisie. C’est ainsi que les étymologistes chinois ont vu dans ce caractère la réunion de deux autres lettres : la lettre — i, qui signifie “un, seul”, et la lettre (caractères chinois) ta, qui signifie “grand” ; ils ont donc lu “le seul grand”, c’est-à-dire le ciel. D’autres encore ont compris : ce qui est au-dessus (—) de l’homme (caractères chinois). Si vous êtes doué d’un peu d’imagination, vous croirez voir dans le caractère actuel (caractères chinois) la forme d’un oiseau. Ce ne serait pas tout à fait sot, puisque la lettre (caractères chinois) ião, qui ressemble tant à (caractères chinois) t’ien, figure elle-même un oiseau. C’est ainsi que le (caractères chinois) ião chău, aujourd’hui “magie”, n’était primitivement que la divination par l’étude du vol ou du chant des oiseaux. C’est peut-être à la faveur d’interprétations aussi fantaisistes que l’épervier a acquis en égyptien l’honneur de symboliser le ciel et que le sphinx est devenu le symbole du maître.

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    (1) C’est le R. P. Rochette, de Suifu, qui, semble-t-il, a le premier deviné le symbolisme du caractère (caractères chinois). Une seule trouvaille de cette taille vaut infiniment plus qu’un gros volume d’étymologies fantaisistes.


    Une devinette. — Maintenant que j’ai fini ma dissertation, que ferons-nous du jeune confrère assez étourdi pour manquer de respect envers une chose vénérable ? Infligeons-lui un pensum. Que mes lecteurs veuillent bien m’excuser. Je ne prétends nullement transformer le Bulletin en un almanach Vermot quelconque, et je ne veux pas me poser moi-même en une sorte de sphinx prêt à dévorer le confrère trop lent d’esprit pour saisir mes élucubrations, quitte à me jeter à la mer si, d’aventure, quelque sage Œdipe venait me dépiter, mais, une devinette imposée comme punition à notre jeune ami le ramènerait peut-être à des sentiments plus respectueux. La voici. Il y a parmi les formes antiques de nos caractères chinois actuels une figure qui représente une hexagone, elle symbolise l’idée de “épargner, mettre de côté” . C’est cette figure, avec son sens précis, qu’on retrouve aujourd’hui très déformée dans le caractère moderne (caractères chinois) tchóu. Eh bien ! cher confrère, qui trouvez les caractères chinois stupides, pourriez-vous nous dire pourquoi un hexagone très régulier est très apte à exprimer l’idée de “épargner, mettre de côté, mettre en réserve ? ” Pour vous aider, je dirai encore que l’hexagone en question, de légers prolongements aux pointes le prouvent, n’est pas dans la nature solitaire, mais qu’il appartient à tout un réseau de figures semblables.

    Et vous-même, ami lecteur, si le cœur vous en dit ! Allez, travaillez, vous aussi, essayez de deviner, ne serait-ce que par passe-temps. Soyez actif comme l’abeille qui, dès la première heure, quitte sa maison pour aller butiner au loin. Elle pompe le nectar de toutes les fleurs et elle le rapporte bientôt pour le déposer, sous forme d’un miel succulent, dans les alvéoles de sa ruche. Votre cerveau, lui aussi, p’est-il pas comme une ruche bourdonnante et toujours en éveil, dont toutes les cellules sont pleines à crever du miel de la science. De ce miel délicieux peut-être quelque jour nous offrirez-vous ici-même un substantiel rayon, faisant ainsi mentir l’adage qui dit : “au Bulletin, c’est comme à la bataille, ce sont toujours les mêmes qui se font “huer”.

    Pardon, catastrophe ! Voici venir l’ami “Tutu”. C’est l’homme qui dit tout ce qu’il pense, mais ne pense pas tout ce qu’il dit : “Ah ! vous nous dites ?... Un hexagone... avec beaucoup d’hexagones tout autour.... Eh bien ! c’est le grillage mécanique en fer galvanisé de la Manufacture Française de Saint-Étienne à 3,50 le mètre courant”.

    Je me voile la face....

    HERCEY.


    1929/4-14
    4-14
    Hercey
    Chine
    1929
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