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Hanoi chrétien 6 (Suite et Fin)

Hanoi Chrétien (Fin) Hanoi de 1863 à nos jours. II 1892-1931 Mgr Gendreau, évêque de Chrysopolis. En 1892, le quartier de la mission avait une place bien à part dans la topographie de la ville et un aspect particulier qui le différenciait de tous les autres centres dactivité. Placé entre la ville marchande et le camp des lettrés, situé au sud-est de la citadelle, cétait un des hauts lieux de la civilisation chrétienne, un ardent foyer dévangélisation.
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    Hanoi Chrétien
    (Fin)
    Hanoi de 1863 à nos jours.
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    II
    1892-1931
    Mgr Gendreau, évêque de Chrysopolis.

    En 1892, le quartier de la mission avait une place bien à part dans la topographie de la ville et un aspect particulier qui le différenciait de tous les autres centres dactivité. Placé entre la ville marchande et le camp des lettrés, situé au sud-est de la citadelle, cétait un des hauts lieux de la civilisation chrétienne, un ardent foyer dévangélisation.

    Il groupait déjà en un seul faisceau : la cathédrale, la mission, la Sainte Enfance et lécole franco-annamite. Nous verrons bientôt sy joindre un hôpital, un Carmel ; près de là, les Frères des Ecoles Chrétiennes, les Surs de Saint Paul ouvriront des pensionnats. Enfin, bien plus tard, le journal et la librairie Trung Hoà viendront compléter cet ensemble et parfaire ce centre de spiritualité.

    La mission en était le centre ; ceinte dune haie de bambous, elle cachait ses constructions dans un vaste terrain moitié parc, moitié jardin. On y voyait un peu de tout : un potager bien entretenu voisinait avec des coins de brousse et quelques chevreuils tenaient compagnie aux maigres coursiers qui tiraient la voiture épiscopale ! Lallée centrale avec les larges feuilles de ses palmiers et la puissante ramure de ses flamboyants avait cependant assez grande allure.

    Les visiteurs étaient aussi panachés que la maison ! Missionnaires à longue barbe qui, pieds nus, turban en tête venaient rendre compte à leur évêque dé leurs peines et de leurs travaux, prêtres indigènes, catéchistes, vétérans des combats pour la foi, fidèles annamites se mêlaient aux visiteurs européens civils ou militaires.

    Quelques années plus tôt on avait même remarqué lassiduité dun capitaine du génie. Il était presque de la maison ; de lui le futur Maréchal Joffre disait avec une pointe de malice quil tournerait mal ! De fait il revint un jour, revêtu de la soutane, partager les travaux apostoliques de ses aînés. Cétait M. Lecornu, futur curé de la paroisse française de Hanoi.

    Cependant en 1892 ce nétait pas encore lui qui avait charge de distribuer la bonne parole aux chrétiens de Hanoi, cétait M. Marcou et la fermeté de sa direction, la solidité de sa doctrine laissaient déjà entrevoir la personnalité du futur évêque de Phatdiêm.

    Son troupeau se composait alors denviron 1.500 chrétiens disséminés par toute la ville, mais le groupe de beaucoup le plus important et le plus fervent se tenait dans le quartier de la mission. Là, le pasteur pouvait connaître et atteindre tous ses fidèles, ailleurs il nen était pas ainsi, et combien de brebis en rupture de bercail échappaient complètement à laction du missionnaire !

    Cest la tare de toutes les grandes villes et Hanoi ny faisait pas exception ! Car si la ville annamite, profitant de la paix française, faisait craquer les anciennes portes qui servaient de limites à ses quartiers, la ville européenne elle-même se développait, formant une nouvelle agglomération qui sétendait de la concession au petit lac.

    Lordonnance royale du 3 octobre 1888 qui avait érigé toute la ville de Hanoi en territoire français et la création dune municipalité autonome avaient encore accru lampleur du mouvement. Le branle était donné, il ne ferait que saccélérer. La population française devenait de jour en jour plus nombreuse et cherchait vainement pour ses enfants un établissement scolaire animé dun esprit vraiment chrétien. Le Collège dAcanthe nexistait plus, aussi Mgr Gendreau résolut dappeler à Hanoi les frères des Ecoles Chrétiennes qui obtenaient déjà à Saigon des succès très mérités.

    Le Frère Louis vint senquérir des possibilités dune fondation, il reconnut quelle simposait et, en 1893, quatre frères vinrent apporter à Hanoi le légendaire dévouement des fils de J. B. de la Salle. Les débuts furent modestes, linstallation se fit dans un rez-de-chaussée que la mission possédait rue Jules Ferry. Les élèves affluèrent et il fallut presser la construction du grand bâtiment qui, en 1894, ouvrit ses portes en se mettant sous la protection du nom vénéré de Mgr Puginier. Le succès fut immédiat et plus tard de nouvelles constructions viendront encore mettre à la disposition des élèves tant français quannamites des bâtiments vastes et bien aérés. Aujourdhui lécole Puginier compte de nombreux professeurs et plus de 700 élèves.

    La fin de cette année 1894 fut marquée par un incident qui affecta douloureusement la chrétienté de Hanoi ; le 21 décembre, Mgr Gendreau accompagné par le Père Lecornu se rendait en pousse-pousse à linauguration de lhôpital Lannessan qui étendait ses nouvelles constructions à lextrémité de la concession en bordure du Fleuve Rouge. Ce nétait pas sans inquiétude que lon avait vu partir Mgr de Chrysopolis car tous, à la mission, connaissaient les menaces proférées par un Européen nommé Peretti qui, se prétendant lésé par la mission, avait juré de se venger.

    Monseigneur disait pieusement son chapelet quand, arrivé à la hauteur du petit lac, un coup de feu retentit ; la balle passant entre les supports de la capote baissée avait frôlé la poitrine du vicaire apostolique. Le pousse-pousse avait continué sa route, 20 mètres plus loin Mgr Gendreau le fit arrêter et désigna dun geste lauteur de lattentat. Comme celui-ci mettait encore en joue le vénéré prélat, M. Hommel, attiré par la détonation, se jeta sur le malheureux et avec le concours de la police, le désarma.

    Le moins ému était encore Mgr Gendreau qui, tout en remerciant la Sainte Vierge de sa protection, continua sa route vers lhôpital où le Gouverneur général ne- fut pas le dernier à lui présenter ses plus chaudes félicitations. La cérémonie de linauguration eut lieu ensuite, elle fut marquée par la remise de la croix de Commandeur du Dragon dAnnam à Mère Marie de la Conception, supérieure des Surs de lhôpital, en récompense de longues années de labeur et de dévouement.

    Lhôpital de Lannessan apportait aux malades européens les secours de la science médicale et le dévouement des Surs mais les annamites ny étaient pas admis. Cétait une lacune à combler.

    Nous avons vu que Mgr Puginier avait formé le dessein de créer un hôpital uniquement consacré aux indigènes, la mort ne lui avait pas permis de mener à bien cette dernière entreprise, il était réservé à son successeur de la réaliser.

    Près de la mission, un peu à louest, un terrain assez élevé acquis par Mgr Puginier semblait bien se prêter à cette destination. Cest là que Mgr Gendreau jeta les premières fondations de lhôpital de la mission. Les greniers publics de la citadelle fournirent de fortes colonnes en bois de fer, des murs apportèrent aux deux extrémités lappui de leur solidité et bientôt, sous la verdure luxuriante des ombrages, quatre pavillons sélevèrent.

    Là vinrent sabriter bien des misères, aucune ne lassa le magnifique dévouement de Sur Antoine, son nom fut bientôt synonyme de charité et tous les malheureux allaient à elle comme à une mère aimante.

    Mais si les corps trouvaient à lhôpital les soins dont ils avaient besoin, les âmes y trouvaient souvent aussi le remède à toutes les désillusions dici-bas. En certaines années, les baptêmes atteignirent le chiffre de 200. Cétaient peut-être des ouvriers de la dernière heure, mais au ciel leurs prières devaient se faire plus ferventes pour leurs compatriotes qui navaient pas encore le bonheur de connaître la douceur infinie du bon Dieu.

    La prière ? Puissance méconnue dans nos jours de machinisme où lon tend insensiblement à oublier la nécessité des forces spirituelles ! Mgr Gendreau en sentait de plus en plus le pressant besoin. En face de la masse fermée du paganisme, quétait le petit groupe de prêtres dont il pouvait disposer ? Quétait même le troupeau plus considérable de ses fidèles ? Une goutte deau dans linfini de la mer et pourtant il fallait faire violence à Dieu pour obtenir de sa miséricorde des grâces abondantes de conversions ! Cest alors que Son Excellence décida la fondation dun Carmel. Saigon en possédait déjà un, il essaima à Hanoi et, sous la direction de Mère Aimée de Jésus, un centre de supplication ardente allait se créer qui valut sûrement à la paroisse et à la mission des grâces de choix.

    Les bâtiments se dressèrent face à lhôpital de la mission ; dirigés par le Père Lecornu, les travaux en furent poussés vivement et lannée 1894 vit les Carmélites prendre possession de leur monastère. On aime à rappeler que Sainte Thérèse de lEnfant-Jésus sétait enthousiasmée pour ce Carmel, elle aurait voulu y venir, missionnaire de Son Jésus bien-aimé. Sa santé précaire ne permit pas la réalisation de ce vu, mais à Hanoi on est bien sûr que la petite Sur des missionnaires ne délaissera jamais une maison, une paroisse pour laquelle, de son vivant, elle a souffert et prié.

    Cette année 1895, fut vraiment lannée des grandes fondations, car elle vit encore souvrir le pensionnat Ste Marie dirigé par les Surs de Saint Paul.

    Dès 1894 Mgr Gendreau avait demandé aux religieuses de fonder une école où les jeunes filles françaises pourraient trouver tous les avantages dune formation chrétienne. Ses désirs furent comblés. Sur un terrain de la mission, les Surs élevèrent, à leurs frais, une école qui satisfaisait à toutes les exigences de lhygiène et du confort.

    La chapelle de létablissement devint bien vite un centre très vivant où les plus fervents de nos compatriotes aimaient à entendre la parole toujours si originale du P. Lecornu. Là aussi se fonda une congrégation pour les jeunes filles françaises qui se plaisaient à revenir, au jour de leur mariage, demander à la maison qui les avaient formées la consécration de leur jeune bonheur.

    Pensionnat des Surs, Ecole des Frères, Carmel, que pouvait encore désirer le curé de Hanoi ? Bien des choses, car un cur dapôtre est insatiable, et ni le P. Lecornu, ni le P. Dronet qui dirigeaient la paroisse française et annamite ne mettaient de limites à leurs désirs !

    Une chose, entre autres, les préoccupaient, les tours de léglise étaient muettes. Oh ! sans doute, une vieille cloche annamite sessayait bien à faire tout le bruit dont elle était capable, mais, les jours de fête surtout, il y avait bien une disproportion trop grande entre les milliers de fidèles qui se pressaient aux abords de léglise et les grêles tintements qui séchappaient du monumental clocher. Une souscription fut lancée et grâce au zèle entreprenant de Madame de Custine cinq belles cloches vinrent bientôt répandre sur la ville leurs accords harmonieux.

    Le 15 octobre 1895, elles chantaient avec allégresse ; de sa voix grave le bourdon convoquait les chrétiens à une cérémonie encore jamais célébrée à Hanoi : le sacre de deux évêques.

    Si la paroisse de Hanoi avait vu quintupler le nombre de ses fidèles, la mission nétait pas restée en retard et de Lao Kay à la mer les chrétientés sétaient multipliées de toutes parts. Une division simposait et si à cette époque la Mission de Hunghoa se détacha seule de la mission mère, celle de Phatdiem nattendit que cinq autres années lautorisation de former un nouveau diocèse.

    Mgr Ramond et Mgr Marcou recevaient donc en cette matinée doctobre lonction des pontifes de Jésus-Christ. Laffluence fut énorme, la Compagnie des Messageries Fluviales avait désigné une de ses chaloupes pour recueillir le long du Day et du Fleuve Rouge les notables de toutes les chrétientés. Et tout ce monde voulait voir une si belle cérémonie ; il en résulta un brouhaha indescriptible dans léglise trop petite pour contenir ce flot immense de visiteurs.

    Le Père Dumoulin doué pourtant dun puissant organe essaya en vain de se faire entendre, le tumulte continuait. On vit alors se dresser un vieillard annamite qui ne payait pas de mine et pourtant dun geste, de quelques paroles à peine prononcées il calma tout ce bruit : cétait le Père Six, curé de Phatdiem, ancien vice-roi du Tonkin. Ceux qui assistèrent à cette scène sen souviennent encore, tant était grande lautorité qui auréolait les cheveux blancs de ce vieillard.

    Après la cérémonie les deux nouveaux prélats reçurent les félicitations de toute lassistance, puis Mgr Ramond alla porter à ses ouailles la patience inaltérable dun zèle qui ne se lasse jamais tandis que Mgr Marcou, comme Coadjuteur, apportait à Mgr Gendreau le concours éclairé dune souriante fermeté.

    Hanoi reprit sa vie ordinaire mais déjà la cathédrale savérait insuffisante pour la population catholique toujours plus nombreuse. Sans doute la chapelle du Carmel, celle des Surs recevaient les fidèles qui préféraient leur intimité fervente à lampleur plus solennelle de la cathédrale, mais combien de fidèles annamites ne pouvaient y être admis ! Et pourtant dans la partie sud de la ville, au milieu des rizières et des étangs, un nouveau quartier se formait. Interprètes en quête de logement bon marché, ouvriers, employés que décourageait la vie chère des grandes artères sy groupaient nombreux, cétait une nouvelle agglomération qui se créait, la banlieue qui se développait.

    La mission possédait dans cette région des terrains où les chrétiens sétaient déjà installés en nombre considérable, on décida dy établir une chapelle de secours, ce fut lorigine de léglise Saint Antoine.

    En 1896, on démolissait les remparts de la citadelle sans aucun souci de conserver les parties qui auraient pu intéresser ou lart ou lhistoire. Les murailles, certes, étaient devenues une entrave au percement de voies nouvelles, mais on aurait facilement pu conserver les portes monumentales qui avaient vu passer nos martyrs et nos soldats.

    Dans lIndochine Française, M. Doumer, alors Gouverneur Général, écrivait : Les portes, en particulier, méritaient dêtre conservées. Elles avaient un grand caractère auquel sajoutaient, pour leur donner droit à notre respect, les souvenirs historiques qui y étaient attachés.

    La vie ne respecte rien et les antiques matériaux servaient à abriter les générations nouvelles. Léglise Saint Antoine profita de laubaine et si ses murs semblent défier le temps, elle le doit en partie aux vieilles briques que lui fournirent avec abondance les remparts démantelés. Léglise construite, un prêtre fut chargé du soin des âmes et de nos jours (on le vit bien lors du Congrès Eucharistique de 1931) Saint Antoine est devenu un centre de vie chrétienne qui nattend que son autonomie pour devenir une paroisse pleine despérances (1).

    En 1900, un recensement sommaire permit dévaluer à 4.000 le nombre des chrétiens de Hanoi. On était loin des quelques centaines de pauvres fidèles qui sabritaient, au milieu du dix-huitième siècle, aux alentours de la Sainte Enfance ! Aussi en 1901, au retour de Mgr Gendreau qui était allé à Rome et en France pour la béatification du premier groupe de nos martyrs, les fêtes prirent-elles à Hanoi une allure de triomphe.

    Une foule innombrable ne se lassait pas denvahir la cathédrale magnifiquement décorée, la joie rayonnait sur tous les visages. En effet cette fois les hommages et les prières ne sadressaient pas seulement à de vénérés personnages inconnus, mais bien à des compatriotes, à des annamites dont les anciens de la paroisse pouvaient relater les hauts faits. Quelques-uns avaient foulé ce sol, ils avaient été ici en prison, là on les avait exécutés. Ils étaient les fils de cette église humiliée, persécutée jadis, et qui, triomphante aujourdhui, les plaçait sur ses autels. Jours de joie où le P. Lecornu et le P. Dronet, secondés par un nombreux clergé, prodiguèrent à leurs ouailles françaises et annamites tous les conseils de leur ferveur.

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    (1) La petite chapelle qui dresse ses lignes élégantes en bordure de la rue de la mission est appelée chapelle des Martyrs. La date de sa construction (1900) et son titre pourraient faire croire quelle est consacrée au culte de nos Bienheureux, il nen est rien. Cet édifice élevé sur lemplacement de la chapelle brûlée en 1883 par les pavillons noirs, nest quune chapelle duvres, elle sert de salle de réunion, de catéchismes, cest là aussi que se tiennent les retraites spéciales aux jeunes gens, aux interprètes etc...


    Le clergé paroissial sétait en effet augmenté et si le P. Lecornu aidé dun vicaire soccupait plus spécialement de la population française, le Père Dronet, secondé par le Père Trinh veillait au bien spirituel de la paroisse annamite. Le personnel de la mission, procureur, secrétaire, prêtait encore son concours bénévole dans les jours de grande presse ; en temps ordinaire, il fournissait le personnel aumônier nécessaire aux communautés religieuses de la ville qui allaient toujours de lavant.

    Des Surs garde-malades venaient même de sinstaller en face de la mission, elles allaient porter au chevet des infirmes les consolations quils ne trouveraient bientôt plus dans les hôpitaux laïcisés : 1904 voyait en effet se réaliser une grande iniquité dont pâtirent surtout les malades; les Surs durent quitter lhôpital Lanessan.

    Dans Trente ans de Tonkin, M. Bonnafont remarque : Les médecins, les soldats infirmiers eux-mêmes regrettent le départ des surs. Ils reconnaissent la difficulté de recruter un personnel pouvant les remplacer utilement. Les plus à plaindre, à la suite de ces récentes mesures, ne sont pas les surs, mais les malades.

    Là encore la France était plus atteinte que léglise, et cela en pleine période de troubles causés par la guerre Russo-Japonaise. Des perquisitions avaient amené la découverte de gravures symptomatiques ! Lune représentait le Tsar pleurant, à genoux devant lempereur du Japon. Et cest ce moment que lon choisissait pour chasser des hôpitaux les Surs quon y avait appelées en 1883. Si le prestige du catholicisme nen souffrit pas beaucoup, je nen dirai pas autant de celui de la France. Mais cétait dans le goût du jour.

    On ne sen tint pas là, il y avait encore lhôpital de la mission où les malades trouvaient avec le soulagement de leurs souffrances, les consolations de la religion ; cétait évidemment insupportable.

    On mit en avant bien des prétextes : le plus ressassé était que lhôpital se trouvant au milieu de la ville était un danger pour la santé publique. Cétait si peu sérieux quen lan de grâce 1932, il occupe encore le même emplacement ! Mais on voulait en finir et la mission dut céder, pour un prix dérisoire, les bâtiments et le terrain où séleva lhôpital du Protectorat. Il y eut peut-être quelques chants dallégresse à la loge maçonnique de Hanoi, il y eut surtout de la tristesse chez les malades qui perdaient Sur Antoine et les ingénieuses ressources de sa charité.

    On pouvait déchristianiser les hôpitaux, on nempêcherait pas le bien de se faire ; un aumônier resta attaché à lhôpital Lanessan et le clergé paroissial assuma la tâche de la visite des malades à lhôpital indigène. Partout dailleurs la vie chrétienne se faisait plus intense et, en 1905, après que Mgr Gendreau eut publié le décret de Pie X sur la communion fréquente, la Table Sainte se vit plus garnie que jamais. Je me rappellerai longtemps la douce émotion que jéprouvai à mon arrivée en mission en 1906, lorsque, un beau dimanche de novembre, je vis monter dans un ordre impeccable la foule des communiants.

    Cette vie religieuse sappuyait dailleurs sur des uvres qui la tenaient constamment en éveil. Bulletin paroissial, bibliothèque, cercle militaire, congrégation de la Sainte Vierge, association des Mères Chrétiennes entretenaient la foi dans le cur de nos compatriotes, tandis que la Congrégation des Saints Anges, de la Sainte Vierge, de Sainte Anne, sociétés de jeunes gens et dhommes groupaient les fidèles annamites.

    La jeunesse catholique fut pourtant longue à sorganiser et, même aujourdhui, elle ne donne pas encore ce quon serait en droit dattendre delle. A une époque où tout est remis en cause la jeunesse catholique aurait besoin de voir retremper ses convictions à des sources autorisées. Lagitation qui se manifesta en 1908 par une tentative dempoisonnement de nos soldats ne fit que montrer le bon esprit de la population chrétienne, tout comme en 1930 la propagande communiste fera ressortir lintangibilité du bloc catholique (1).

    Entre temps le zèle inlassable de Sur Antoine faisait surgir de toutes pièces un nouveau centre de charité et de vie chrétienne dans un quartier qui en était jusquici complètement privé. Dans la banlieue ouest de la ville, au milieu des mares et des étangs, la bonne Sur réunit petit à petit, une vraie cour des miracles. Oh ! linstallation neut rien de princier et, en 1910, on ne voyait ni vaste chapelle ni bâtiments solides et bien aérés ; la paillote régnait en maîtresse sur des terrains vagues qui se comblaient un peu chaque jour.

    Là pouvaient frapper toutes les misères, toutes étaient accueillies avec un bon sourire, aussi vinrent-elles nombreuses. Ce fut lhospice des incurables qui grâce à la bienveillance de M. Sarraut, grâce aux subventions de la ville et aux largesses de la charité chrétienne, grâce surtout au dévouement des surs devint un établissement quon ne se lasse pas de visiter.

    La charité attire et un jour viendra où la Sainte Enfance sétant, elle aussi, installée dans le voisinage, les chrétiens, hier presque ignorés dans ce quartier, y formeront bientôt un groupe qui avec le service de lhospice absorbera toute lactivité dun prêtre zélé.

    La robuste santé de Mgr Gendreau lui permettait de porter encore allègrement les soucis, toujours plus lourds, de ladministration du diocèse de Hanoi ; 62 ans dâge, 39 ans au Tonkin navaient pas affaibli sa puissance extraordinaire de travail. Si la mission de Hanoi le voyait souvent dans ses murs, les paroisses de lintérieur nétaient pas privées de sa présence, car six mois de lannée leur appartenaient complètement. Mais depuis Mgr de Bourges une tradition, vieille de plus de 200 ans, voulait que les évêques de la mission de Hanoi assurent lavenir de leur église par la nomination dun Coadjuteur avec future succession ; Mgr de Chrysopolis y fut fidèle et Rome lui donna en Mgr Bigolet un collaborateur intelligent et dévoué.

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    (1) Le 27 juin 1908 le Père Dronet fêtait ses noces dargent sacerdotales ; de fraternelles agapes réunissaient autour du sympathique jubilaire de nombreux amis, le repas touchait à sa fin lorsquon vint demander le Père pour un malade en danger. Le Père Dronet se lève, sort et se trouve en présence de deux soldats catholiques qui à brûle-pourpoint lui disent : Père, hâtez-vous, on empoisonne les soldats français. Prendre quelques renseignements, courir au bureau de la place, prévenir le Commandant Grimaud prit encore un temps, puis mettre en branle lautorité compétente en prit encore plus et. Hélas ! lexactitude des renseignements fut malheureusement trop prouvée. Des mesures rapides purent cependant permettre de circonscrire laction des révoltés.


    Le sacre eut lieu à Kẻ Sợ en novembre 1912 ; quelque temps après la paroisse de Hanoi eut la visite de son nouveau pasteur. Affable, simple, souriant, il eut vite fait de gagner tous les curs et devint bientôt le prédicateur et le directeur très aimé des communautés et des âmes ferventes de la paroisse (1).

    Mais si la situation religieuse sannonçait pleine de promesses, la situation politique, par contre, sassombrissait singulièrement, des menées se tramaient dans lombre, elles aboutirent à lattentat du mois davril 1913. M. Sarraut était visé, ce furent les commandants Chapuis et Montgrand qui furent atteints. En pleine rue Paul Bert deux bombes furent lancées et tuèrent les deux officiers.

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    (1) Mgr Bigolet est mort le 23 mai 1923 ; en 1925, le Saint-Siège donnait, dans la personne de Mgr Chaize, un nouveau Coadjuteur à Hanoi.


    Le trouble fut grand ; les funérailles prirent les proportions dune manifestation nationale. Mgr Gendreau présidait la cérémonie et léloquente voix du Gouverneur Général sut trouver, ce jour-là, des accents magnifiques et émouvants qui allèrent au cur de tous les Français.

    Mais quétait-ce là à côté du grand drame qui se préparait et allait jeter le monde entier dans une guerre dont nous supportons encore les conséquences. 1914-1918, années terribles qui ont frappé de leur redoutable empreinte tous ceux qui les ont vécues. Elles furent moins dures à Hanoi, mais elles marquèrent pourtant de leur signe la vie de la chrétienté.

    Ce fut dabord le passage de nouveaux hôtes dans les bâtiments de la vieille communauté. Ils ne portaient plus la noire soutane annamite mais bien luniforme glorieux de la vieille infanterie coloniale. Ce nétait pourtant pas des marsouins, mais des jeunes missionnaires qui étaient heureux dapporter à la France la fidélité dun indéfectible amour. Ils ne firent que passer, mettant à la table commune lenthousiasme de leur jeune gaieté, puis ils allèrent sur les champs de bataille de France se mêler au flot immense des soldats de la patrie.

    Les vieux les remplacèrent et les chapelles de Hanoi profitèrent de ce renfort inespéré. Les catholiques dailleurs suivaient lexemple de leurs prêtres, aucune uvre ne les trouva hésitants. Engagements, quêtes, secours aux blessés, uvre des orphelins, tout était bon pour manifester un loyalisme sincère.

    Léglise dailleurs pleurait nos deuils glorieux, chantait nos victoires et du haut de la chaire la grande voix du P. Lecornu soutenait les courages et chantait un hymne de confiance dans les destinées invincibles de la patrie. Aussi quelle explosion dallégresse quand, au soir du 11 novembre 1918, les cloches sonnèrent le Te Deum de la victoire ! Il ny avait plus de Français, plus dAnnamites, il ny avait que des chrétiens remerciant Dieu du triomphe de la Justice et du Droit.

    Puis la vie reprit son train ordinaire, mais un besoin nouveau se faisait jour. La presse affirmait sa puissance de jour en jour grandissante, or si un journal de langue française affichait (1) hautement ses convictions catholiques, aucune voix ne sélevait dans la presse annamite pour exposer ou défendre les thèses franchement chrétiennes. Cétait une lacune, on essaya de la combler, des pourparlers samorcèrent qui naboutirent pas et, le 25 juillet 1920, cétait un simple hebdomadaire, le Tuần Báo, qui sessaya à donner la note catholique dans la presse de Hanoi.

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    (1) LAvenir du Tonkin.


    Cétait notoirement insuffisant, aussi son existence fut-elle éphémère et en 1923 un journal catholique, le Trung Hoà, fut lancé qui, sil natteint pas encore un tirage extraordinaire, fournit pourtant une solide carrière quelque peu gênée par les exigences dune censure officielle pointilleuse. Il vient récemment de saugmenter dune librairie franco-annamite qui procure à tous des lectures saines et toujours franchement catholiques.

    Le P. Lecornu, doyen de la presse paroissiale à Hanoi, ne devait pas voir ces consolants résultats. Depuis 1901 son bulletin avait été lanimateur de la paroisse française quil avait complètement renouvelée. Un long ministère de vingt-sept ans à Hanoi lui avait donné une autorité que son brillant passé militaire expliquait quelque peu, mais qui avait des racines bien plus profondes dans les dons naturels et surnaturels dont Dieu lavait comblé. Quelle tristesse quand on le sut irrémédiablement condamné ! Pendant des mois un cancer de la face fouilla les chairs vives, mais lâme indomptable, rayonnante, montait toujours plus haut.

    Une dernière consolation lui était réservée : le maréchal Joffre, son ancien compagnon darmes, son vieil ami de toujours, de passage à Hanoi, put lui apporter le témoignage de son inaltérable affection. Entrevue émouvante ! Lun était au sommet de la gloire, lautre aux portes du tombeau ; le plus gai était le mourant. Tous les vieux souvenirs furent égrenés et lillustre soldat ne cachait pas son admiration pour une telle sérénité dâme.

    On eût dit que le P. Lecornu nattendait que cette suprême visite pour sendormir joyeux dans les bras de la mort. Le 12 février 1922 il nous quitta sans efforts comme on quitte des amis que lon retrouvera bientôt. Le deuil fut général, pas une note discordante ne séleva dans les nombreux articles que la presse de toute nuance lui consacra, et tout Hanoi tint à accompagner le cercueil de celui qui si longtemps avait été son pasteur.

    Le P. Dronet restait seul pour porter le poids dune double paroisse en pleine activité. Il ne fléchit pas sous le fardeau et, soutenu par des vicaires plus nombreux, il ne fit que donner plus dactivité à ses courses apostoliques dans tous les coins de sa vaste paroisse. Un quartier lui paraissait plus déshérité, cétait celui qui occupait louest et le nord-ouest de la ville.

    Sans doute, en 1920, les Surs de Saint Paul y avaient créé une clinique modèle, sans doute encore, en 1923, le Carmel sy était transporté et une vaste chapelle recevait les chrétiens du voisinage ; cela ne suffisait pourtant pas. Ces rues qui avaient vu passer nos martyrs, cette porte nord de la citadelle que le Bx. Vénard avait franchie le sourire aux lèvres, ce quartier ne possédait pas de lieu de culte pouvant abriter la grandeur de pareils souvenirs.

    Le bon Père nhésita pas, une église sélèverait dans ces parages et elle serait digne de nos héroïques aînés. Huit ans de quêtes, huit ans de soucis en furent le prix. Le P. Dronet ne trouva pas que ce fut trop et ceux qui admirent aujourdhui le campanile élancé qui brandit haut dans le ciel le signe de notre Rédemption, ne savent pas encore toutes les peines que lui valut la construction de léglise Regina Martyrum.

    Dailleurs des temps nouveaux semblaient se lever pour Hanoi chrétien, qui ne rappelaient en rien le temps où, jeune missionnaire, le P. Dronet abordait sur les rives du Fleuve Rouge. On était loin de la pauvre paroisse et des paillotes du début. Un visiteur apostolique dabord, un délégué du Pape ensuite, Mgr Aiuti, était venu en 1925 se rendre compte des progrès de la paroisse et aviser aux besoins dun ministère en perpétuel devenir.

    La vieille mission elle-même se laissait entraîner dans le branle et, sous lactive direction du P. Dépaulis, voyait disparaître peu à peu tous les vieux témoins du passé. La haie de bambous faisait place à des maisons de rapport, un Probatorium abritait les espoirs de la jeunesse cléricale, des écoles de garçons et de filles se pressaient près de la vieille mission, Enfin la pioche des démolisseurs attaqua les vieilles maisons de 1876 pour faire place à une procure moderne qui ne laisse à la mission de 1932 aucun de ses aspects de jadis.

    La vie religieuse moderne présente aussi dautres exigences, le besoin duvres se fait plus pressant et ce furent de nouvelles Congrégations qui vinrent apporter à Hanoi lappui de leur expérience et de leur dévouement : Rédemptoristes, en 1927 ; Sulpiciens en 1929 ; Dominicains en 1930. Le champ est vaste, toutes les activités religieuses peuvent sy développer ; elles y trouveront une base solide doù pourra sélancer leur ardente ferveur.

    Un coup dil sur le compte rendu de 1930 nous édifiera bien vite à ce sujet. De nos jours, la capitale historique de lAnnam compte une population catholique de 10.500 âmes. Sept églises ou chapelles reçoivent chaque jour la foule des fidèles qui se pressent aux pieds de leurs autels ; 327.324 communions entretiennent la ferveur du troupeau et les écoles distribuent à 2.500 élèves lenseignement chrétien. Le zèle du P. Dronet a même trouvé le moyen de créer un centre dapostolat dans un lieu où on ne sattendait guère à le trouver : les prisons de Hanoi elles-mêmes fournissent à la vie chrétienne un apport de baptêmes quon n aurait jamais supposé.

    Ce bref résumé laisse deviner les énergies latentes qui ne demandent quà mieux se manifester. Un fait vient de les révéler au grand jour : le Congrès Eucharistique qui se tint à Hanoi du 26 au 29 novembre 1931. Sous la direction de Mgr Chaize, coadjuteur de Mgr Gendreau, sous la présidence de Mgr Dreyer, Délégué du Saint-Siège, avec le concours de presque tous les évêques du Tonkin, ce Congrès fut une preuve éclatante de la vitalité de la paroisse et du diocèse de Hanoi. Pendant 3 jours les foules chrétiennes se pressèrent en masses profondes dans toutes les églises de la ville et, au jour de la clôture, un cortège triomphal fit monter vers Jésus-Hostie lhommage public du peuple chrétien. Ceux qui virent ce spectacle ne pourront plus loublier. Aussi est-ce par cette manifestation de vie chrétienne intense que je veux terminer cette modeste étude ; plus que tout autre elle nous montre les possibilités daction catholique que trouveront à Hanoi les ouvriers apostoliques de demain.

    Comme conclusion à cette revue dun passé qui eut ses heures de gloire et de tristesse, je ne trouve rien de mieux que de citer ces lignes du P. Cadière qui unissent dans un commun souvenir les travailleurs du passé, du présent et ceux de lavenir:

    Les fêtes qui viennent de se dérouler à Hanoi, écrit le savant missionnaire, sont le résultat de longs efforts. Lorsquon considère la vie dune Eglise, à un moment donné, on est tenté dattribuer aux hommes du jour tout ce qui existe, le bien qui se fait, la ferveur qui anime les fidèles, les uvres qui entretiennent cette ferveur. Il y a du vrai, beaucoup de vrai, dans cette manière de voir. Qui oserait dire que le vénérable évêque de Hanoi, S. E. Mgr Gendreau, et son coadjuteur, Mgr Chaize, que le pieux et si bon curé de Hanoi, le R. P. Dronet, et tous ses collaborateurs de tous ordres ne sont pour rien dans léclat qua revêtu le Congrès Eucharistique ? Mais la trame dune étoffe nest pas faite dun seul fil. Lentement, patiemment, la tisseuse a poursuivi un labeur obscur ; elle a ajouté fil à fil, et peu à peu, dune manière insensible, le crépon somptueux et souple sort du métier.

    Cest ainsi que dans une église le bien se fait. Que dévêques, que de missionnaires, que de prêtres indigènes, que dobscurs catéchistes, que de religieuses, depuis 300 ans, un fil après lautre, par leurs efforts, par leurs souffrances, par leurs prières ont amené léglise de Hanoi à létat où elle est aujourdhui et lui ont permis de manifester sa force et sa vitalité comme elle vient de le faire.

    On a réalisé en quelques jours une richesse accumulée pendant de longues années, une déflagration subite a libéré des forces emmagasinées depuis longtemps. Et cest déjà une récompense bien douce, une noble récompense que de pouvoir se dire, que simple anneau dans une chaîne indestructible, on travaille en union avec ceux qui nous ont précédés, en union avec ceux qui nous suivront. Nous voyons quelquefois, dès ici-bas, le résultat de ces efforts communs, mais en partie seulement. Ce nest que plus tard que nous aurons une vue générale de lensemble. Et ce sera notre dernière récompense.

    J. VILLEBONNET
    Miss. de Hanoi.


    1932/731-745
    731-745
    Villebonnet
    Vietnam
    1932
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