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Hanoi chrétien 5 (Suite)

Hanoi chrétien (Suite) Hanoi de 1868 à nos jours. I 1863-1892 Mgr Puginier, évêque de Mauricastre.
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    Hanoi chrétien
    (Suite)
    Hanoi de 1868 à nos jours.
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    I
    1863-1892
    Mgr Puginier, évêque de Mauricastre.

    Non, lédit de 1862 napportait pas le calme parfait à la chrétienté de Hanoi : cétait pourtant laurore de temps meilleurs. Tự Đức navait dailleurs accordé la paix religieuse que poussé par la crainte de perdre les plus belles provinces du Tonkin. Lê Duy Phụng se servant du prestige jamais oublié de lantique dynastie des Lê avait réussi à susciter une révolte qui sannonçait victorieuse. Se posant en prétendant, il offrait à la France le protectorat du Tonkin et aux chrétiens le libre exercice du culte.

    La cour de Hué vit le danger et pour y parer accorda, au moins en parole, la liberté religieuse. Petit à petit les chrétiens revinrent de lexil, la chrétienté de Hanoi vit doubler le nombre de ses fidèles, mais aucun prêtre nosait sy risquer encore, le voisinage du gouverneur et des autres grands mandarins paraissant trop dangereux : dailleurs aucun prêtre, aucun missionnaire nosait se montrer au grand jour.

    On relevait pourtant les ruines, une chapelle et la Sainte Enfance se dressaient à lemplacement actuel de léglise des Martyrs. Mais si Mgr Theurel qui gouvernait alors la mission se risquait à venir jusquà Kẻ Sét, il nosait pourtant pas dépasser les faubourgs de la ville pour apporter aux chrétiens éprouvés par le typhon de 1867, et ses secours et ses encouragements.

    En 1868 une bonne nouvelle vint donner un peu de joie à ces pauvres gens qui en étaient sevrés depuis si longtemps : ils avaient un nouveau pasteur. Le 26 janvier, dans la chapelle du séminaire de Hoàng Nguyên, Mgr Puginier était sacré évêque de Mauricastre, et allait donner à Hanoi un lustre quil avait depuis longtemps oublié !

    Dès sa première visite, en 1869, les chrétiens comprirent tout de suite quil y avait quelque chose de changé dans le cours des événements ! Elle fut pourtant dépourvue de tout décorum. Mgr, en grand costume épiscopal, dut attendre, à la porte de la citadelle, quun général lui en permit lentrée, mais alors il prit sa revanche, et le mandarin qui le recevait dut subir un long exposé des griefs de lévêque outré des vexations et des formalités dont on entourait loctroi des passeports aux missionnaires. Le mandarin ne savait comment faire pour se débarrasser dun visiteur si encombrant, il sen tira par de bonnes paroles qui ne lengageaient guère et le vicaire apostolique regagna Kẻ Sét après avoir béni les chrétiens accourus pour voir ce dont il sagissait.

    La paroisse de Hanoi navait évidemment pas de demeure digne de loger un tel visiteur ; sans doute les exilés étaient venus renforcer le nombre des chrétiens, mais cétait bien le pusillus grex dans toute son humilité.

    A cette époque la ville comptait pourtant deux chapelles et un oratoire. La plus considérable se trouvait à côté de la Sainte Enfance (rue de la Mission), elle était loin davoir les proportions dun monument. De style annamite, soutenue par des colonnes en bois de fer, elle fournissait une salle suffisamment vaste pour recevoir tous les fidèles. Le dimanche, 60 à 80 personnes formaient toute lassistance et, quand le prêtre de Sở Hạ ne pouvait venir procurer aux fidèles les secours de la religion, cétait la Supérieure de la Sainte Enfance qui présidait la prière, faisait la lecture. On dit même que si elle nallait pas jusquà la prédication, elle donnait pourtant de forts bons avis et quon se trouvait bien de suivre ses conseils !

    Pour atteindre lautre chapelle située rue des Radeaux, il fallait parcourir les ruelles de la ville jusquau nord du petit lac. Là et rue des bambous, un second groupe de chrétiens vivotait tant bien que mal. Les voyageurs qui visitèrent Hanoi au milieu du XIXe siècle ne nous parlent plus de rues larges et commodes comme le P. de Rhodes ou M. Deydier. Tous saccordent au contraire pour nous les montrer, étroites, tortueuses, pavées quelque peu dans le milieu, mais présentant des deux côtés de vrais cloaques. Les mares, les étangs abondent et inutile de dire que la voirie nexiste pas. Sur un seul point tous sont daccord, cest laffluence considérable qui le 1er et le 15 de chaque mois change toute la ville en un énorme marché.

    Pour achever la description de la chrétienté de Hanoi à cette époque, il nous faut encore mentionner un petit groupe de 10 familles qui se blottissaient près du blockaus nord ; là il ny avait pas de chapelle et la maison du chrétien le plus aisé servait doratoire. Cétaient de pauvres gens pour la plupart et, là aussi, la rigueur de la persécution avait causé dassez nombreuses apostasies.

    Le jubilé accordé à loccasion du Concile du Vatican avait permis de remettre dans le droit chemin la plupart des égarés et létablissement des mois de Marie et de saint Joseph renouvelèrent la ferveur des fidèles qui ne demandaient quà mieux pratiquer leur religion. De pouvoir se réunir librement, de se sentir les coudes, leur donnait aussi plus de confiance en lavenir. Les événements allaient dailleurs se charger daugmenter encore cette confiance et de donner, dans Hanoi, une place de premier plan au pasteur du diocèse.

    Les agissements des pavillons noirs et les vexations auxquelles les chrétiens restaient toujours exposés avaient amené, pour quelques jours, le Bourayne dans les eaux du Fleuve Rouge. Lémotion causée par sa présence était à peine calmée quand, le 23 décembre 1872, une flottille bien autrement importante vint jeter lancre devant Hanoi. Elle battait pavillon français et était commandée par M. Dupuis qui voulait ouvrir à la navigation et au commerce européens le cours du Fleuve Rouge.

    Point nest besoin de peindre lémoi qui sempara de la ville entière, les portes de la citadelle se fermèrent et ce furent les mandarins eux-mêmes qui appelèrent Mgr Puginier à leur secours.

    On était loin des dédains de 1868 ! Le vicaire apostolique voyageait par la poste royale et les mandarins sempressaient à lui rendre visite dans les pauvres cases de la Sainte Enfance qui navaient jamais vu un pareil déploiement de splendeur.

    Ce fut bien autre chose encore quand, le 1er janvier, lévêque célébra une messe solennelle pendant laquelle les marins de Dupuis rendaient les honneurs. Toute la ville était là, la pauvre chapelle qui navait jamais été à pareille fête, était trop petite pour contenir la foule de chrétiens et de païens qui voulaient sy entasser.

    Ce dut être un beau jour pour la chrétienté. Et les païens eux-mêmes qui navaient vu jusquici les missionnaires que la cangue au cou, les chaînes aux mains, se demandaient ce que tout cela annonçait pour lavenir ! Leur étonnement et leur stupéfaction durent être encore plus grands quand, quelques jours plus tard, ils virent Hoang Kê Viêm, envoyé par la cour pour régler laffaire Dupuis, inviter Mgr Puginier et le recevoir avec un cérémonial que, même aux temps les meilleurs, on navait jamais vu ! Cétait lHosanna du jour des Rameaux écrit M. Louvet, en attendant le Calvaire.

    Rien pourtant ne le faisait prévoir quand Francis Garnier vint, le 5 novembre 1873, sinstaller au camp des lettrés qui étendait ses constructions à quelques centaines de pas au sud de la mission, car des relations très cordiales se nouèrent aussitôt entre lévêque et le jeune chef de lexpédition. Les chrétiens de Hanoi voyaient plutôt en lui un libérateur et après la prise de la citadelle, ce 20 novembre, ils vinrent nombreux senrôler sous les plis de notre drapeau.

    On connaît la magnifique épopée de ce chef et de cette poignée dhommes qui, en quelques jours, se rendirent maîtres du Tonkin, on en connaît aussi, hélas ! le tragique dénouement. Certes, les pleurs étaient sincères qui coulaient des yeux des chrétiens, en cette matinée du 23 décembre, où Mgr Puginier célébrait un service solennel pour le repos de lâme de Garnier en présence de Mgr Sohier.

    Les catholiques perdaient tout par cette mort ! et ils néchappèrent que de peu aux incendies et aux massacres qui ensanglantèrent alors le Tonkin car M. Masson écrit : Après la convention Philastre et le retrait du corps expéditionnaire à Hai-Phong, la présence à Hanoi du Résident Rheinart et de son escorte permit aux chrétiens de la ville déchapper aux massacres qui ensanglantèrent le Tonkin. Quand Rheinart se replia lui-même sur Hai-Phong, le 20 mai 1874, les chrétiens les plus compromis laccompagnèrent, mais un missionnaire, le Père Landais, eut le courage de rester, seul Français, dans la ville où lon pouvait craindre les pires vengeances des lettrés revenus au pouvoir (1). Son ascendant personnel lui permit de se faire respecter par les mandarins et quand le Commandant Dujardin monta à Hanoi, trois mois plus tard, le Père Landais lassura quil navait nullement été inquiété et quil avait trouvé appui près du Gouverneur avec lequel il vivait dans dexcellentes relations. Une ou deux fois, quelques mauvais plaisants avaient voulu lui faire subir de petites vexations, mais les délinquants avaient été punis immédiatement.

    Sans doute, mais la situation manquait quelque peu de tranquillité, et quand, en exécution dune convention passée, le 30 mai 1876, entre le Gouverneur Trần Dịnh Túc et le capitaine de Brionval, les troupes françaises réoccupèrent le camp des lettrés, le Père Landais dut respirer plus librement et les chrétiens se sentirent un peu plus en sécurité !

    ___________________________________________________________________________
    (1) Mgr Puginier était parti à Saigon quelque temps auparavant pour demander à lamiral Dupré dintervenir en faveur des chrétiens.


    Les pavillons noirs reprenaient de laudace et il nétait pas inutile davoir près de soi une troupe sur laquelle on put compter. Il ny eut pourtant pas dattaque et de la mission on pouvait voir, après les pluies torrentielles de septembre, les soldats laver leur linge devant la porte de leur casernement ! Cétait peut-être pittoresque mais fort insalubre, aussi nos soldats furent-ils heureux de sinstaller sur les bords du Fleuve Rouge, dans la concession qui venait dêtre accordée par le gouvernement annamite.

    Ce fut alors un autre spectacle qui se déroula aux portes de la mission : le 15 octobre 1875 souvrit un concours littéraire auquel prirent part quatre ou cinq cents candidats. On aimerait, dit M. Masson, à se représenter ces disciples de Confucius passant dans le plus austère recueillement la période solennelle des examens. La réalité était peut-être un peu différente si on en juge par les mesures que les autorités annamites durent prendre pour éviter les désordres, notamment linterdiction de la vente des liqueurs fortes pour tout le mois que dura le concours.

    Les lettrés navaient jamais été les amis des chrétiens, cette fois pourtant la mission neut pas à souffrir de leur indésirable voisinage et, grâce à lactivité du Père Landais, elle prit dès lors un rapide développement.

    Le 3 novembre de la même année, sa petite chapelle donnait une dernière fois abri aux restes mortels de Francis Garnier. Lexhumation du corps avait eu lieu le matin même et toute la nuit une veillée funèbre emplit léglise de chrétiens qui venaient prier près du cercueil. Le lendemain, Mgr Puginier célébrait la sainte messe et 100 chrétiens portaient à sa sépulture définitive le corps de celui qui avait suscité tant despoirs déçus.

    Quelques années de paix suivirent, de paix relative bien entendu. Quoi quil en soit, signale M. Louvet, les cinq ou six années qui sécoulèrent entre les massacres qui furent la suite de lexpédition désavouée du lieutenant Garnier et les nouvelles catastrophes que devait amener la reprise de lexpédition et la mort du Commandant Rivière, furent pour Mgr Puginier une époque de tranquillité relative et de féconds labeurs.

    Jai déjà noté que la paroisse de Hanoi avait, sous limpulsion du Père Landais, une vie toujours plus active. Le Père Bonfils, nouveau curé, augmenta encore ce mouvement et le jour vint où les pauvres bâtiments de la Sainte Enfance furent tout à fait insuffisants pour abriter la mission renaissante. Mgr Puginier jeta alors son dévolu sur tous les terrains qui sétendaient entre le camp des lettrés au sud et la pagode de Bao Thiên Tu, dédiée à Kông Lô, située au nord.

    De prévoyants achats étendirent encore ce domaine et cest là que sédifiera, peu à peu, le nouvel enclos de la mission. Les constructions commencèrent en 1876 et, tout doucement, sous la direction des Pères Bonfils et Landais, sélevèrent les bâtiments qui abritèrent jusquà ces derniers temps des générations de missionnaires, de prêtres indigènes et de catéchistes.

    Deux pavillons en briques furent dabord construits qui, avec leurs fenêtres en ogive et leurs toits recourbés, avaient fort bon air pour lépoque. Bien plus tard, un vaste rez-de-chaussée dont les colonnes provenaient, dit-on, des greniers royaux reliera harmonieusement le tout. Quelques flamboyants jetteront sur cet ensemble la tache sanglante de leurs fleurs pourpres et un vaste jardin viendra donner à létablissement la note de recueillement qui sied bien à une demeure épiscopale.

    Il aurait fallu à pareille résidence une église dune autre envergure que la pauvre chapelle paroissiale, mais les temps nétaient pas encore assez sûrs pour entreprendre un pareil ouvrage et ce fut à Kẻ Sở que séleva de 1877 à 1882 la cathédrale, première-née des nombreux édifices religieux qui fleuriront un jour le sol du Tonkin. Kẻ Sở dailleurs restait le centre de la mission et Hanoi ne pouvait pas encore se parer du titre de ville épiscopale. De sombres jours se préparaient pour elle ; ravagée par le typhon de 1881, la ville voyait encore son horizon politique se charger de noirs nuages précurseurs de la tempête.

    La reprise de lexpédition et létablissement définitif du protectorat français au Tonkin vont modifier les conditions de lapostolat, après de sanglantes catastrophes dont nos confrères et leurs chrétiens seront, comme dhabitude, les premières victimes.

    Dès le 25 avril 1883, lors de la prise de Hanoi par le commandant Rivière, les chrétiens de la ville furent accusés de sêtre joints aux Français, davoir porté les échelles pour lassaut et davoir fait sauter la poudrière.

    Cétait un bruit mensonger mais, écrit Mgr Puginier, dès que les troupes annamites et les pavillons noirs se furent installés dans la sous-préfecture de Phủ Hoai pour cerner les Français, aussitôt des menaces furent lancées contre notre maison et allèrent en s accroissant à mesure que lennemi rapprochait ses lignes

    Le 12 mai, la mission fut attaquée par 7 ou 800 hommes armés de fusils, de lances et de sabres. Que pouvait-elle leur opposer ? 150 hommes environ, armés de lances, de bambous et de quelques fusils annamites. Cette troupe hétéroclyte était encadrée par les catéchistes et commandée par le Père Landais secondé par MM. Rival et Bertaud. Dans cette première attaque deux vieux pierriers, bourrés jusquà la gueule de cailloux et de briques, firent merveille et lennemi désorienté dut se retirer en lançant toutes les imprécations en usage dans ces circonstances.

    Lattaque de nuit qui eut lieu du 15 au 16 mai fut beaucoup plus chaude. La garnison avait été renforcée, il est vrai, par 5 matelots de la Fanfare, mais lennemi sétait déjà glissé dans lenclos de la mission quand la cloche de la communauté put donner lalarme et alerter les chrétiens du voisinage. La lutte sengagea violente de part et dautre ; 400 pavillons noirs sacharnèrent pendant deux heures contre les bâtiments de la mission, mais le tir précis des marins et des missionnaires leur infligea de telles pertes quils durent abandonner la partie.

    Je me suis laissé dire quau plus fort de la lutte le Père Bertaud ayant trouvé un vieux clairon, se mit à en tirer des sons si guerriers que cela changea la défaite en débâcle ! La Providence aussi veillait sur ses courageux enfants et elle ne permit pas à Satan danéantir une uvre si pleine de promesses.

    En sortant de chez nous, conclut Mgr Puginier, les pavillons noirs mirent le feu à la rue des chrétiens (1) et à léglise paroissiale, doù ils emportèrent une statue dorée de la Sainte Vierge, quils pendirent à un arbre à lendroit de leur campement. On a vu longtemps cette statue pendue en signe de mépris ; des deux côtés de la tête, ils avaient attaché des oreilles quils avaient coupées à un enfant chrétien et, aux branches dalentour, ils fixèrent plus tard les képis et les casques des officiers français tués dans les combats du 19 mai. Une grotte de Lourdes sélèvera plus tard à lendroit même de cette attaque, sans doute pour expier ce sacrilège et remercier Dieu de son insigne protection.


    (1) Beaucoup de personnes affirmèrent avoir vu apparaître un grand nombre denfants qui préservaient des flammes la maison de la Sainte-Enfance. En fait, elle seule échappa à lincendie.


    Pour le moment tout était dans le plus grand désarroi. Le commandant Rivière venait dêtre tué au pont du Papier et le poste chargé de défendre la mission reçut lordre de rallier la concession ; les missionnaires eux-mêmes furent invités à se mettre en sûreté.

    La ville était abandonnée aux Chinois qui ne se privèrent pas de sy livrer à tous leurs excès coutumiers. Pourtant, bien que plusieurs fois lennemi pénétrât dans la propriété de la mission, par une grâce insigne de la Providence, il ne la détruisit pas. Au commencement de juin, écrit toujours lévêque de Mauricastre, nous y rentrâmes à notre grande satisfaction et la première messe que jy ai célébrée a été une messe daction de grâces

    Le commandant Morel Beaulieu qui avait pris, après la mort de Rivière, la direction des opérations put fournir une garde de 40 hommes qui, tout en protégeant la mission, avait aussi pour but de servir de poste avancé contre lennemi. Le retour des missionnaires et la présence des soldats français, rendirent un peu de vie à la chrétienté et bientôt les rues avoisinantes commencèrent à se repeupler.

    Il restait à relever les ruines ; la mission fut vite remise en état mais une paillote un peu vaste dut servir longtemps déglise épiscopale. Cest là que Mgr Puginier célébra, avec toute la solennité que comportaient les circonstances, les funérailles des victimes du pont du Papier. Mais ce nétait pas un homme à se contenter dun provisoire si insuffisant ; il rêvait de doter Hanoi dune église non seulement suffisante pour les temps actuels, mais encore capable de contenir les foules de lavenir.

    Cétait plus que de laudace ! Sans doute, le 25 août, le traité Harmand venait détablir officiellement le protectorat de la France sur tout le Tonkin, mais les pavillons noirs tenaient encore la campagne et seuls les environs immédiats de Hanoi étaient dégagés. Les ressources étaient nulles, les chrétiens ruinés, tout cela ne fit pas reculer cet homme à la foi ardente : Dieu et Saint Joseph, le futur patron de la future cathédrale, y pourvoiraient ! Une loterie fut lancée et lamiral Courbet sinscrivit en tête de liste pour les 100 premiers numéros.

    Un terrain avait attiré lattention du vigilant pasteur, ou plutôt le terrain dune pagode située au nord de la mission. Cétait la pagode Bao Thiên Tu.

    Voici comment le résident de France, M. Bonnal, raconte cet intéressant épisode : Démolir la pagode et semparer du terrain, rien nétait en apparence plus facile dans la période de conquête que nous traversions, mais javais, comme de juste, une certaine répugnance à commettre un abus de pouvoir de cette sorte et je préférai madresser au Tông Đốc Nguyên Hữu Độ. Celui-ci était en fort bons termes avec lévêque et, comme moi, désirait lui être agréable ; voici comment il tourna la difficulté.

    Il fit dabord rechercher sil restait encore quelque descendant du fondateur de la pagode, mort depuis plus de deux siècles, et naturellement nen trouva pas. Il ordonna ensuite aux notables du quartier, choisis, comme par hasard, parmi les indigènes chrétiens de vérifier la solidité de lédifice et ceux-ci nhésitèrent pas à déclarer que, menaçant ruine, il pourrait, en sécroulant, compromettre la sécurité des passants. Maintenant tout était en règle. Faire démolir la pagode, en confisquer le terrain sans maître au profit du domaine étaient, suivant la coutume annamite, des mesures justifiées ne pouvant soulever aucune protestation ; cest ce que fit le Tông Đốc. Il prit encore la responsabilité de concéder gratuitement à la mission catholique le terrain confisqué et jeus la satisfaction de remettre à lévêque lacte authentique lui en faisant remise en toute propriété (Masson-Hanoi).

    Mgr Puginier ne perdit pas de temps et les derniers Bouddhas étaient à peine enlevés que la pioche des terrassiers creusait les grandes lignes des fondations. Ayant déjà mené à bien la construction de la cathédrale de Kẻ Sở, il lui était facile den réduire le plan, cest ce quil fit et la nouvelle église séleva, mesurant 55 mètres de long, 33 de large et 17 de haut. Tout le monde sy employa avec enthousiasme et ce fut vraiment une uvre de foi qui proclama à la face de toute la ville païenne la confiance et les espoirs de lévêque et de son petit troupeau. Les travaux marchèrent rapidement et dans lespace de 4 ans lédifice put être livré au culte. Dire la joie générale me serait difficile, mais quand, le 24 décembre 1886, la première messe put y être célébrée, plus dun cur battit, entrevoyant des jours meilleurs (1).

    Dans la nef principale et comme il convient, en bonne place, on voyait battre comme de blanches ailes ; cétaient les cornettes des Surs de saint Paul qui, depuis quelques années déjà, étaient venues prodiguer à nos soldats leurs soins dévoués et maternels.

    Saluons ces vaillantes, elles seront sans doute suivies par des phalanges nombreuses, mais quand, au nom de la charité du Christ, elles vinrent offrir leur dévouement, Hanoi était un refuge bien peu sûr pour les abriter. Elles nhésitèrent pourtant pas et lorsque lamiral Courbet et le Dr. Harmand leur demandèrent lappui de leur précieux concours, Sur Marie-Françoise, Sur Marie-Clémence et Sur Dyonisia vinrent sétablir le 26 décembre 1883, dans la concession située sur les bords du Fleuve Rouge. Un nouveau foyer dapostolat allait se créer dans ce pauvre hôpital composé de paillotes qui ne faisaient nullement présager les magnifiques installations de lavenir.

    Leur première visite fut pour lamiral Courbet, la seconde pour Mgr Puginier et voici en quels termes le chanoine Vaudon (2) raconte leur visite à la mission :

    Il y avait là, comme à la résidence, un grand Français, Mgr Puginier, lévêque du Tonkin Occidental. Sa bienveillance en les recevant et sa joie de les posséder dans sa mission, au double service des corps et des âmes, sexprimèrent avec tant de cur que les filles de lApôtre ne savaient comment traduire leur gratitude. Puis, moins souriant queffrayé, il leur dit : Pauvres surs innocentes, vous ne savez pas à quel danger vous vous êtes exposées en venant, à pareille heure, trouver votre évêque. La ville est cernée de tous les côtés. Chaque nuit les pirates y font des incursions silencieuses, se glissent dans les maisons, enlèvent les femmes et les enfants, massacrant ceux-ci, exportant celles-là en Chine, où ils les vendent. La mission toujours menacée a été attaquée à plusieurs reprises.

    ___________________________________________________________________________
    (1) Mgr Puginier voyait grand ; un fait nous le prouvera aisément : léglise St. Joseph nétait pas, dans ses projets, la cathédrale de Hanoi ; elle nétait que la chapelle du futur grand séminaire que lévêque rêvait de construire. La cathédrale quil prévoyait devait être bien plus vaste, elle aurait été édifiée dans le Camp des Lettrés et consacrée au Sacré-Cur.
    (2) Les filles de St Paul en Indochine.


    Visiblement inquiet pour leur retour à lhôpital distant de 1.200 mètres, le vicaire apostolique leur donna une escorte de 20 séminaristes armés de bambous, de lances et de vieux fusils annamites. Elles en furent quittes, grâce à Dieu, pour quelques émotions plus ou moins vives et une connaissance précise de létat de guerre où se trouvait Hanoi.

    Hélas ! le travail était trop abondant, guerre, choléra, dysenterie, fièvre étaient des fournisseurs impitoyables qui avaient vite fait de remplir et les salles de lhôpital de la concession et les greniers à riz qui servaient dambulance dans la citadelle.

    Deux modestes salles y servaient de chapelle et ce ne fut quen 1885 que le Père Girod, laumônier dalors, put bénir lancienne poudrière offerte par Brière de lIsle pour devenir la chapelle où résiderait lhôte divin, lami tant aimé. Parée, comme les Surs savent le faire, elle se fit coquette pour le jour de linauguration.

    Que de prières, que de sacrifices y furent offerts pour ce Hanoi païen qui ne connaissait pas le don de Dieu ! Qui les comptera ? Celui pour qui rien ne passe, celui qui du haut de son éternité associe le verre deau du pauvre à lobole du riche, à la pourpre du martyr, lor pur de la charité. Et je me plais à penser que le dévouement obscur et caché de ces pieuses femmes fut la suprême offrande qui valut à Hanoi des temps meilleurs.

    Ils vinrent en effet et la moisson fut abondante. Pour lengranger, Mgr Puginier nétait plus seul. Il avait demandé un Coadjuteur et Rome venait de lui donner dans la personne de Mgr Gendreau un aide pour le présent et un successeur pour lavenir. Hanoi neut pas le bonheur de voir se dérouler les splendeurs du sacre épiscopal ; ce fut Kẻ Sở qui, le 16 octobre 1887, vit célébrer les pompes de la liturgie. Mais autorités civiles et militaires, pauvres chrétiens, tous se pressèrent en foule pour offrir à Mgr de Chrysopolis lhommage de leurs vux respectueux. Ce fut un réconfort pour tous et la vie apostolique reprit son cours avec plus dintensité et de ferveur. A cette époque Hanoi vit rapidement croître le nombre de ses fidèles ; à vrai dire, ce nétait pas tant le nombre des conversions qui venait grossir le troupeau que laffluence des chrétiens venus des campagnes environnantes.

    Le Père Landais nétait plus là pour encadrer tous ces nouveaux paroissiens. Le bon Dieu lavait rappelé à lui et, en 1885, cétait le Père Lepage, ancien zouave pontifical, qui prodiguait à tous le zèle de sa souriante charité, Léglise qui paraissait si vaste au début voyait peu à peu ses nefs se remplir. Les chrétiens, tout en se groupant principalement à labri de ses tours, essaimaient encore en plusieurs points de la ville : rue du sel, rue des radeaux, rue des chapeliers, village de Lương Sử etc..

    Ils étaient partout où la vie devenait plus facile : domestiques, ouvriers, commerçants, soldats, interprètes ; le développement du centre urbain amenait un développement parallèle de la chrétienté.

    Et Dieu sait si la ville grandissait ! Des maisons se construisaient, on dégageait le petit lac des paillotes qui lentouraient. Paul Bert portait en pleine ville le siège des administrations civiles, enfin les pousse-pousse et même un tramway à chevaux faisaient leur apparition dans la rue de la mission.

    Bref, vie nouvelle, nouveaux besoins et lévêque de Mauricastre voulut y pourvoir. Cest dans ce but quil présenta plusieurs fois au gouvernement des projets détablissements scolaires ; ne recevant aucune réponse, il résolut de fonder, aux frais de la mission, une école franco-annamite. Elle séleva bientôt dans la rue de la mission, à lemplacement actuel du journal Trung Hoà. Ce nétait au début quun ensemble de pauvres paillotes où, en 1884, le P. Ambroise Robert et 4 répétiteurs annamites enseignaient le français à une centaine délèves.

    Quelques années plus tard, le bon Père Dronet, curé actuel de la paroisse de Hanoi, un autre missionnaire et 5 professeurs indigènes soccupaient de létablissement qui comptait plus de 200 élèves. Cest de là que sortirent les premiers interprètes, encore aujourdhui si dignement représentés par M. Tường, gouverneur de la province de Hou Dương, et M. Luy, greffier principal au tribunal de Hanoi. Plus tard, Mgr Puginier ouvrit encore le collège dAcanthe, réservé uniquement aux enfants français et le Père Schlotterbeck en assura la direction.

    Bien des misères physiques se mêlaient aussi à la prospérité de Hanoi. Sans doute la Sainte Enfance sétait agrandie, mais elle ne pouvait porter ses secours quaux petits enfants, les malades adultes ne relevaient pas de ses soins, allait-on les abandonner ? Le cur de Mgr Puginier était trop chrétien pour ne pas se pencher sur toutes les misères. Un hôpital se dessina dans sa pensée, il ne lui fut pas donné de le réaliser.

    Dautres soucis, bien cruels, venaient dailleurs assombrir ses dernières années, rançon peut-être des succès apostoliques dont le diable était jaloux. Ces faits nintéressèrent pas directement la vie religieuse de Hanoi, mais je veux noter ici une véritable persécution religieuse qui fut soulevée contre les nouveaux convertis.

    On sacharna à leur faire signer des feuilles dapostasie, on mit tout en uvre pour arrêter le mouvement toujours croissant des conversions et il fallut lénergique intervention dun nouveau résident supérieur, M. Brière, pour mettre fin à ces vexations. Elles nétaient dailleurs que le fait de quelques personnalités hostiles au christianisme. Politiciens à courte vue, opportunistes en quête davancement, peu importe létiquette, ils faisaient plus de tort à la France quà lEglise.

    La personnalité de lillustre évêque était dune telle envergure que personne, à Hanoi, ne pouvait lignorer, aussi quelle en reçut de visiteurs la pauvre maison de lévêque de Mauricastre ! On ne venait jamais frapper en vain à sa porte et la mission vit défiler alors tout ce que Hanoi comptait de plus marquant. A tous, Mgr Puginier prodiguait les conseils de sa vieille expérience, et plus dun qui ne sen vanta jamais fut heureux de les avoir suivis.

    Mais les travaux, les soucis, les épreuves avaient épuisé avant lheure le vaillant athlète. Ses jours étaient comptés ; le 25 avril 1892, après une courte maladie, il sendormit doucement dans le Seigneur.

    Le deuil dépassait et de beaucoup les limites de la paroisse et même de la mission de Hanoi, il atteignait, par delà les chrétiens, tous ceux qui avaient au cur un peu damour pour le Tonkin et la France. Aussi les obsèques fixées au 28 avril se célébrèrent avec une solennité qui dépassa de loin tout ce quon avait vu jusque là. Toutes les autorités, tous les Français de Hanoi, une foule immense de chrétiens, un grand nombre de prêtres, 2 évêques étaient venus saluer une dernière fois la dépouille mortelle du vénéré défunt. De léglise jusquau ponton des Messageries fluviales, où le Phénix devait prendre le corps pour lemmener à Kẻ Sở, les rues, les balcons, les toits étaient noirs de monde.

    La paroisse de Hanoi pouvait pleurer son illustre pasteur, il lui avait insufflé une vie, une ardeur que nous allons voir croître et se développer sous lépiscopat de Mgr Gendreau, jusquau bel épanouissement que nous admirons de nos jours.

    (A suivre)
    J. VILLEBONNET
    Miss. de Hanoi.
    1932/651-664
    651-664
    Anonyme
    Vietnam
    1932
    Aucune image