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Hanoi chrétien 4 (Suite)

Hanoi chrétien (Suite) Hanoi de 1713 à 1863. LÈre des Martyrs.
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    Hanoi chrétien
    (Suite)
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    Hanoi de 1713 à 1863.


    LÈre des Martyrs.

    La chrétienté de la ville royale qui venait de perdre son titre de résidence épiscopale allait encore, dans la période qui nous occupe, voir amoindrir son prestige. Sans doute, les chrétiens dispersés par lorage se regrouperont quelque peu, mais jamais ils ne reverront lampleur des cérémonies dautrefois. Leur pasteur sera un prêtre prisonnier, confesseur de la foi ; quant aux autres prêtres qui seront désignés comme curés de Hanoi, ils auront encore à soccuper dun immense district qui rendra leur présence à Hanoi de plus en plus passagère. La décadence ira même plus loin encore et viendra un temps où aucun prêtre ne pourra résider près de la cour. Après avoir été foyer dévangélisation, siège épiscopal, paroisse urbaine, Hanoi ne sera plus quune petite chrétienté relevant de la paroisse de Sở Hạ.

    Elle nen était pas encore réduite là quand Mgr Bélot prit en main ladministration de la mission, mais par suite de la fuite ou de la défection de ses membres, Hanoi chrétien était bien diminué. On y reçut, comme partout, les ordres de Mgr de Basilée prescrivant des prières pour le repos de lâme de Mgr de Bourges et M. Benoît Sự qui essayait de grouper les membres éplorés de son petit troupeau donna toute la solennité quil put aux messes quil célébra pour le vénéré défunt. Vu les difficultés de lheure présente, tout se passa sans grande pompe.

    La chrétienté renaissait pourtant peu à peu ; trop de personnes y avaient de grands intérêts pour labandonner définitivement ; de plus, le voisinage de la cour, le commerce dune ville ont de tout temps été des centres dattraction. Dailleurs, les persécuteurs se lassaient ; une famine terrible sétait abattue sur tout le pays et, de 1713 à 1714, la calamité fut telle quon la considéra comme un châtiment du ciel.

    Le roi ordonna des sacrifices dans tous les temples du royaume et tous les habitants de la ville royale durent jeûner et sabstenir de viande pendant trois jours consécutifs. Il y eut aussi une amnistie pour les prisonniers dEtat ; elle ne sétendit pas aux fidèles de Hanoi qui se trouvaient dans les prisons de la ville. La raison en est bien simple, on ne leur proposait leur élargissement que contre lapostasie, tous refusèrent. Les membres du grand conseil en furent si indignés quils condamnèrent ces généreux confesseurs à la prison perpétuelle.

    En somme, officiellement, on ninquiétait plus les chrétiens de la ville ni même de la cour. Hélas, un bon nombre dentre eux, dans lappréhension de perdre leur fortune ou leur situation, pratiquaient toutes les superstitions en honneur chez les maîtres du pouvoir. Leur foi nétait pourtant pas complètement éteinte, et le calme aidant, un zélé catéchiste, André Thu, sefforçait de ranimer le feu qui couvait sous la cendre. Il y réussissait assez bien et cétait de Hanoi que partaient les renseignements qui permettaient au Vicaire Apostolique et à ses missionnaires déviter les villages et les marchés où on les recherchait.

    Une lettre plus pressante partit au début de 1717, le roi venait de donner lordre darrêter deux missionnaires qui se cachaient dans la province du Sud. La perquisition eut lieu en effet, mais les objets du culte avaient pu être mis en sécurité et les prêtres gagner une cachette plus sûre.

    Il nen était pas toujours de même et, à la fin de 1717, larrestation du P. Joseph Phước valut à Hanoi, pendant 15 ans, les bienfaits dune présence qui releva beaucoup le moral de la chrétienté. Cest un cas si curieux quil vaut la peine dêtre conté, il ne sort dailleurs pas de notre sujet, puisque pendant ces 15 ans Joseph Phước fut le véritable curé de la ville royale, si paradoxal que cela puisse paraître

    Joseph Phước exerçait son ministère très loin de la capitale, dans la province de Thành Hoá et il y fut arrêté par un mandarin du bailliage de Gia Viên. En toute hypothèse, celui-ci aurait dû présenter sa prise au gouverneur de la province, il nen fit rien. Voulant sans doute se faire un nom à la cour, ou craignant que les chrétiens ne délivrassent le prisonnier, il le dirigea immédiatement vers la ville royale. Et pour que nul nignorât le but de son voyage, il avait fait écrire en énormes caractères une inscription indiquant que son bateau conduisait à Hanoi un prédicateur de la religion portugaise.

    Larrivée à Hanoi ne fut triomphale pour personne. Le mandarin lui-même nétait pas très fier, son cas pouvait être grave ; en effet, il avait passé par-dessus toute voie hiérarchique et cela est mal vu en tous pays. Ensuite, il avait appris que dautres mandarins, sympathiques aux chrétiens, sinterposaient et quen somme cette affaire ne lui procurerait pas tout le profit quil sen était promis. Aussi, arrivé à Hanoi, se montra-t-il plus conciliant, et on put racheter bien des objets compromettants. Le pauvre homme alla même jusquà présenter des excuses au Père Phước, quil nen livra pas moins avec trois de ses domestiques au grand conseil royal.

    Le fait était patent, les témoignages formels, le prêtre fut donc condamné à la prison mais son persécuteur ny gagna rien, bien au contraire, puisque pour navoir pas suivi la voie hiérarchique, il fut jeté en prison et dut payer une amende de trente mille deniers. Le Père Phước, au contraire, jouit de toutes les indulgences. Il était prisonnier sans doute, mais il logeait chez le gardien-chefs près de la porte Est, à proximité de la ville marchande, et les chrétiens avaient toute facilité de venir le voir.

    Voyant sa liberté daction augmenter, le Père paya daudace, et demanda à M. Guisain, les pouvoirs nécessaires pour administrer tous les chrétiens de la ville royale. Celui-ci, devenu chef de la mission à la suite du décès de Mgr Bélot, les lui accorda de grand cur. Et dès lors on eut ce spectacle peu banal dun prêtre emprisonné pour la foi et qui, sous la garde dun soldat du roi, allait par les rues de la ville porter aux chrétiens les secours de la religion. Rome autrefois avait connu Saint Paul et son prétorien, Hanoi renouait la tradition.

    Le jour de lAssomption, le Père Phước put même dire la messe dans la maison dun notable de la paroisse et trente personnes vinrent recevoir le Pain des Forts. Le courageux confesseur ne devait pas sen tenir là et quand, condamné à la prison perpétuelle, il fut transféré à la prison de lOuest, sa maison devint le presbytère et léglise de la capitale, si bien que sa prison fut le lieu de la ville royale le plus sûr et le plus libre pour lexercice de la religion. La grande persécution de 1721 ne latteignit même pas et il poussa laudace jusquà sabsenter des journées entières pour aller porter les derniers sacrements aux mourants de Kẻ Sét et de Phung Khoang.

    En lan 1731, on fut fort surpris dapprendre que le prisonnier avait célébré avec solennité les fêtes de Pâques, à une demi-journée de marche de la ville royale, avec le concours de 2.000 chrétiens. Cétait un comble, car dans toutes les paroisses de la mission à peine avait-on osé se réunir.

    Cette situation paradoxale était devenue si normale que, en 1732, le Père Phước, étant tombé gravement malade, le Père Néez put sintroduire dans la prison et administrer au malade les derniers sacrements. Bien plus, Monsieur Phước étant mort le 10 février au matin, la foule des chrétiens envahit la prison et jusquau lendemain à midi, ce fut un défilé continuel de fidèles qui venaient baiser les chaînes du saint prêtre. Enfin, les chrétiens en foule accompagnèrent le vénéré défunt depuis la prison jusquau bord de la rivière et le suivirent ensuite, les uns par terre, les autres en bateau, jusquau village où il devait être enterré. Notre mentalité européenne ne simagine que fort difficilement une telle situation, mais la Providence avait peut-être permis cet emprisonnement pour donner à la chrétienté de Hanoi loccasion de se réorganiser et de prendre des forces nouvelles pour des luttes jamais apaisées.

    En effet, pendant ce temps, lhorizon était resté sombre, et quand, en 1721, Mgr Guisain avait été sacré à Kẻ Sét, évêque de Larinda, Si les fidèles de Hanoi avaient pu facilement lui apporter leurs félicitations, le nouveau consacré navait pu que les encourager à se tenir fermes dans la foi ; lorage grondait, et, cette fois, la question politique venait encore envenimer les haines religieuses.

    Les Trịnh étaient toujours les maîtres tout puissants du Tonkin, le souverain nominal, Lê Du Tôn, se voyait exclu de toute influence politique et militaire. Mais si les qualités morales et les vertus guerrières avaient donné un ascendant incontestable aux Trịnh du XVIIème siècle, ceux du XVIIIème voyaient baisser le niveau de leur influence avec celui de leurs vertus. Ils nétaient plus les terribles maires du palais, chefs incontestés du pays ; des intrigues se formaient dans lombre et plus dun puissant mandarin se sentait de taille à disputer le pouvoir à Trịnh Cường, le maître du jour.

    Quelques chrétiens prêtèrent-ils loreille à des sollicitations intéressées ? Peut-être, car on voit Monsieur Néez qui, à la mort de Mgr Guisain, avait pris la direction de la mission, multiplier les recommandations de prudence ; ou plus simplement, Trịnh Cường voulut-il frapper un grand coup, je ne sais, mais en tous cas il ordonna une persécution sévère ; et pour la première fois, en 1723, le sol de Hanoi sempourpra officiellement du sang des martyrs. Ce furent les Pères Jésuites qui eurent, les premiers, lhonneur dêtre les témoins de Jésus-Christ. Arrêtés dans une province voisine, ils furent conduits à la prison de la ville royale ; lun deux y mourut, mais le Père Bucharelli et 9 catéchistes furent décapités sur les bords du fleuve Rouge.

    La chrétienté de Hanoi ne fut pas ébranlée par cet assaut, et si son curé, le Père Marc Toan, dut fuir devant la tempête, le Père Joseph Phước, dont jai conté lhistoire, restait pour relever les ruines et ranimer les courages abattus. Dailleurs, labsence de Monsieur Marc Toan, ne fut que temporaire et, quelques années plus tard, il pouvait regagner son poste et reprendre son consolant ministère.

    La fête de Pâques 1731 fut marquée par une conversion curieuse : une dame de la cour avait une robe de cérémonie dun rouge éclatant et fort beau, elle devait lui aller à merveille car elle ne la mettait que pour paraître devant le roi. Quelques gouttes de pluie, tombées dun toit, en ternirent à ce point léclat que la robe nétait plus sortable. Dieu se servit de cet accident pour atteindre cette âme qui devait être de bonne volonté. Cette dame, en effet, eut recours inutilement à tous les moyens quon lui indiqua pour enlever ces taches. Elle pria toutes ses idoles, elle nobtint rien. Une chrétienne de ses amies, lui conseilla davoir recours au Seigneur du Ciel et de la Terre. Elle le fit et, ô merveille, toutes les taches disparurent ! Dès lors, elle étudia sérieusement le christianisme et le Père Toan comptait une protectrice de plus à la cour.

    Ce nétait pas inutile. Plusieurs fois dénoncé au gouverneur, il vit deux de ses catéchistes jetés en prison, et un de ses domestiques condamné à nourrir pendant trois ans les éléphants royaux. La situation était pleine de dangers car le Chúa Trịnh Giăng ne se relâchait en rien de sa sévérité. En 1736, il fit décapiter 4 Pères Jésuites, et lavenir de la chrétienté de Hanoi ne paraissait pas très assuré.

    La situation politique nétait dailleurs pas meilleure. Les Trịnh voyaient leur influence décliner de jour en jour et, en 1737, trois princes de la famille des Lê, tentèrent de secouer le joug sous lequel sétaient courbés leurs aïeux. Ils ny réussirent pas et les puissants maires du palais firent plier, encore une fois, sous leur main de fer tous les récalcitrants.

    En même temps que la guerre civile, la persécution religieuse ne cessait de faire des victimes. En 1744, deux dominicains espagnols furent arrêtés et décapités, mais on respectait la mission de Hanoi : Cest que, dit le P. Launay, Néez, sain et sauf, se tenait ferme au gouvernail : tantôt il louvoyait, tantôt il marchait droit, mais il échappait à tous les dangers. Il avait eu lart de se faire des amis parmi les mandarins et les seigneurs de la cour ; il trouva parmi eux des protecteurs puissants qui ne labandonnèrent pas. Aussi, pendant son administration comme supérieur et comme évêque, cest-à-dire pendant 35 ans, ni lui, ni ses missionnaires ne furent jamais sérieusement inquiétés.

    Cest ce qui explique aussi que Mgr Néez pût obtenir des conversions jusque sur les marches du trône. En effet, il écrit dans le journal de la mission du Tonkin : Lorsquon lira en Europe quun neveu du roi régnant a été baptisé, que son père, qui est le propre frère du roi, est fort affectionné à la religion et aime les missionnaires, que loncle maternel du Chúa du Tonkin envoie chercher le curé pour lui administrer les sacrements, on simaginera sans doute que la religion a présentement de puissants amis du côté des hommes dans ce pays ; et on se trompera certainement. Ce sont, à la vérité, des amis de la religion, ce sont des espèces de disciples de Jésus, mais qui sont encore cachés, propter metum Judorum. Aussi, notre unique appui est le bon Dieu, qui nabandonne pas ceux qui espèrent en sa miséricorde.

    Sans doute, mais les chrétiens de Hanoi nétaient pas sans ressentir quelque fierté davoir de tels coreligionnaires. Et puis, si les princes annamites navaient en effet aucune part dans ladministration du pays, leur fortune et leur situation leur donnaient tout de même une influence qui nétait pas à dédaigner. Un mot, un geste et les mandarins se faisaient plus doux, les perquisitions moins sévères. On devait avoir des égards pour des gens qui fréquentaient les antichambres royales, en ce pays surtout où les intrigues de palais nont jamais cessé de se nouer et de se dénouer au gré des événements.

    Sous Mgr Néez la chrétienté de Hanoi vécut donc des jours troublés, mais en somme elle ne fut jamais sérieusement inquiétée. En 1742, le P. Jacques Chiêu pouvait y exercer assez librement son ministère, quoique la paroisse royale parût être alors le poste le plus difficile du royaume. Mais M. Chiêu savait être à la hauteur de toutes les situations. Nétait-ce pas lui qui, aidé de 5 ou 6 domestiques, avait réussi à tenir tête à une troupe de 30 à 40 voleurs et, pendant 2 heures de lutte, leur avait infligé une sévère correction ! Il savait se faire craindre, mais aussi ce qui est plus difficile se faire aimer. Pendant les 10 ans quil passa à Hanoi, il donna des marques éclatantes de son zèle et de sa vigilance. Ferme dans lobservance des règles de son état, on ne le vit jamais mollir à légard des grands quoique, dailleurs, il fut habile à ménager leur protection pour le soulagement des pauvres chrétiens.

    Ce bon prêtre qui était dune santé robuste paraissait devoir vivre longtemps. On fut bien surpris lorsquon apprit sa mort arrivée inopinément le 7 novembre 1752. Lévêque de Céomanie se trouvait chez lui depuis trois jours. Plusieurs bruits qui se répandaient à loccasion dun nouvel édit récemment publié contre la religion, lobligèrent de prendre dabord des mesures convenables pour la sécurité du prélat. Ensuite il passa toute la nuit à mettre ordre à ses affaires. Au matin on le trouva étendu sans connaissance, son missel ouvert près de lui et ses lunettes à côté. Il était allé célébrer au ciel la messe que pieusement il préparait. La nuit suivante, Mgr Néez célébra solennellement le saint Sacrifice et fit toutes les cérémonies de lenterrement.

    Temps troublé, oui certes, où léglise vivait presque dans les catacombes, mais temps fécond aussi en vertus apostoliques. Lévêque de Céomanie était convaincu par une longue expérience que cétait par le clergé indigène quon pouvait de plus en plus enraciner au Tonkin la religion chrétienne. Quel missionnaire européen aurait pu vivre longtemps dans la ville royale, et cependant les prêtres indigènes arrivaient non seulement à sy cacher mais à y vivre au grand jour ! Aussi, dans une lettre datée du 4 août 1759, Mgr Néez, faisant un rapide tableau de ses travaux apostoliques, constatait que des 76 prêtres tonkinois qui avaient été ordonnés par les Vicaires Apostoliques, plusieurs avaient généreusement confessé la foi, 2 étaient morts dans les prisons de la ville royale, et 25 restaient pour porter le poids du jour et de la chaleur ; 50 catéchistes clercs et un plus grand nombre de séculiers, 800 écoliers ou domestiques, 120.000 chrétiens complétaient cette enviable couronne. Le vieil athlète nétait pourtant pas satisfait car, disait-il, de cent parties, il ny en a pas une de convertie ; puis comme tout ouvrage du bon Dieu doit être marqué au coin des persécutions, lennemi de toute justice vient de nous en susciter une des plus violentes.

    Cest une plainte que nous avons souvent rencontrée dans lhistoire de la chrétienté de Hanoi, elle reviendra plus souvent encore comme un refrain bien triste ; elle ira même en samplifiant jusquau jour lointain où lintervention française amènera enfin la paix civile et la paix religieuse. Mais il faudra un autre siècle de luttes et de souffrances pour en arriver là et si, en 1770, Mgr Reydellet, successeur de Mgr Néez, pouvait noter une légère détente, il remarquait cependant que les anciens édits de persécution subsistaient toujours. Hanoi neut pas cependant trop à en souffrir car plusieurs mandarins de la cour favorisaient les chrétiens, mais dans lombre et sans le faire paraître au dehors. Enfin, ajoute le vicaire apostolique, dautres, retenus par la crainte, nosent suivre les penchants de leur cur ou de leur cupidité, parce quils voient sous leurs yeux les châtiments visibles que Dieu a exercés contre ceux qui ont osé toucher aux choses saintes.

    Ces châtiments narrêtèrent pourtant pas le Chúa Trịnh Sâm puisque, en 1773, il fit mettre à mort le Père Castaneda, dominicain espagnol. Mais déjà dautres soucis venaient préoccuper la puissante maison des Trịnh, ils ne venaient pas du côté religieux, mais bien du côté politique.

    La révolte des Tây Sơn, après avoir mis les Chúa du sud à deux doigts de leur perte, allait emporter comme un fêtu la puissance des Trịnh, maîtres du Tonkin. Vainqueur en Cochinchine, Nguyên Huê envahit le Tonkin et, en 1786, il sempara de Hanoi. Deux ans plus tard, en 1788, il ne garda plus aucune réserve, se proclama empereur sous le chiffre de Quang Trung et changea le nom de Hanoi qui ne fut plus officiellement désigné que sous le nom de Bắc Thành, la citadelle du nord. La dynastie des Lê navait survécu que de peu à la maison des Trịnh qui, en somme, lentraîna dans sa ruine.

    Que devenait la chrétienté de Hanoi au milieu de ces luttes et de ces combats ? Elle partageait le sort de la mission : maisons, résidences, églises, tout est abattu, écrit Mgr Reydellet. La tyrannie, linjustice, limpiété dominent. Il y a grande récompense pour quiconque prendra ou livrera prêtres ou catéchistes. Les rues de Hanoi virent défiler le triste cortège de 42 chrétiens partant pour lexil perpétuel, marqués au front de caractères infamants. Un grand nombre dautres était retenu dans les prisons de la ville. Bref, conclut lévêque, on navait jamais vu jusquici, dans ce pays, de persécution si furieuse.

    Son successeur, Mgr Davoust, devait à peine entrevoir des jours meilleurs ; audacieux, actif, il osa cependant entrer jusque dans la capitale. Déjà, pendant la Semaine Sainte, en 1784, il avait célébré les offices et fait une ordination tout près de Hanoi ; après Pâques, il fit mieux et vint donner aux chrétiens de la ville le sacrement de Confirmation que depuis longtemps ils navaient pu recevoir. Le premier avril, il administra même ce sacrement à une princesse royale. Hanoi cependant était un lieu trop peu sûr pour sy attarder, aussi ce ne fut quune brève apparition et la ville qui, dans ces temps troublés, allait même perdre son titre de ville royale, se trouva de nouveau sans pasteur.

    Cependant une lueur despoir venait remonter les courages abattus ; vainqueurs dans le nord, les Tây Sơn étaient battus dans le sud et la rumeur publique paraît le vainqueur de lauréole dun Constantin. Cétait Nguyên Anh, de la race des Chóa, qui gouvernait la Cochinchine.

    Je nai pas à rappeler ici les relations de ce prince avec Mgr Pigneau de Béhaine ; la renommée aux cent bouches le faisait déjà chrétien.

    Volontiers, en effet, dit le P. Launay, Nguyên Anh parlait du catholicisme et en faisait lapologie. Jetées ainsi dans le public, intentionnellement ou non, ses paroles étaient commentées avec aigreur par les uns, avec espérance par les autres. Les chrétiens de Hanoi se sentaient revivre et croyaient pouvoir se permettre tous les espoirs. Ces espoirs étaient prématurés, les Tây Sơn, vaincus en Cochinchine, étaient encore les maîtres au Tonkin et ils le firent bien voir. La tête des missionnaires fut mise à prix, la tempête sabattit sur les chrétientés, et un prêtre annamite, le P. Jean Dạt, eut la tête tranchée à Thành Hoá, le 28 août 1798. Mais cétaient les derniers soubresauts de la bête aux abois. Les victoires des Cochinchinois ouvraient leurs ailes dor sur toutes les routes du Tonkin et leur essaim triomphant sabattait sur Hanoi où, en 1802, Nguyên Anh se proclamait empereur et devenait Gia-Long.

    Hanoi connut des jours de fête ; les chrétiens se portèrent en foule au palais où Mgr Longer était venu présenter ses hommages au nouvel empereur. Ce dut être une manifestation dimportance car 40 ans plus tard, un martyr, le Bx. Paul Khoan, la rappelait encore et disait aux mandarins qui linterrogeaient : Quand le roi Gia-Long vint, après ses victoires, dans la ville de Kẻ Chợ (Hanoi) nous allâmes lui rendre nos hommages et il nous donna à tous la permission de prêcher le christianisme. Instruisez bien mon peuple, nous dit-il, exhortez-le à se livrer en paix à la culture des champs.

    Beaux espoirs, rêves dorés, ils étaient trop beaux pour se réaliser, et à une seconde visite que Mgr Longer fit à Hanoi, en 1803, il fut reçu avec beaucoup de froideur. Le bruit courait même quon préparait un édit contre le christianisme. Il parut en effet en 1804 et fut affiché à Hanoi le matin du 4 mars. Sil malmenait le bouddhisme, le christianisme était encore plus maltraité ; on lappelait religion étrangère, son enfer était bon pour épouvanter les imbéciles, et son ciel tout au plus suffisant pour leurrer les niais !! Quelle déception ! Sans doute lédit ne changea rien à la situation religieuse et le christianisme continua à jouir dune paix relative, mais avoir rêvé dun Constantin et en arriver là, cétait cruel !

    Pour Hanoi cette désillusion se compliquait encore dune humiliation, la Bắc Thành des Tây Sơn nétait plus jugée digne dêtre la capitale de lempire des Nguyên, elle nen serait plus quun centre important, chef-lieu dune vaste province. La chrétienté allait, elle aussi, partager cette décadence, elle naura plus de prêtre à demeure, quelquefois même pas un catéchiste et, à un moment même, ce sera une humble amante de la Croix, directrice de la Sainte Enfance, qui sera le guide et le conseiller des chrétiens.

    Cette époque ne sera pourtant pas sans gloire et si les groupes chrétiens de la ville narrivent plus à donner une impression de vitalité puissante, il va se créer dans les prisons de la citadelle bâtie par Gia-Long en 1805, un centre dhéroïsme où resplendiront les vertus les plus belles du christianisme. Lère des martyrs va souvrir avec Minh Mang.

    Intelligent, lettré réputé, mais esprit étroit et fermé, le nouveau roi détestait les étrangers et considérait comme un déshonneur daller chercher des maîtres de doctrine en Europe. Si Hanoi eut encore, en 1822, lhonneur de le voir prendre possession du trône de Gia-Long, il ne garda pas longtemps ses faveurs et Hué devint la capitale de lempire des Nguyên. Le christianisme neut rien à y gagner et, dès 1825, un édit royal défendait lintroduction de maîtres européens dans toute létendue du royaume, puis en 1833, un document, en partie secret, ordonnait franchement la persécution. Au mois doctobre, le P. Pierre Tuy inaugura au Tonkin lère glorieuse des martyrs qui devait se prolonger pendant tant dannées. Le cortège bruyant qui les accompagnait variait avec la dignité du prisonnier ; tous navaient pas connu, comme le Bx. Vénard, lhonneur dêtre porté dans une cage en bambou, mais chaînes aux mains, cangue au cou, tous se dirigeaient par la route royale vers la citadelle qui dressait ses murs de briques roses sur lor du couchant.

    Ce nétait plus lantique citadelle des Lê, mais bien une magnifique citadelle à la Vauban, édifiée par Gia-Long sur les plans des officiers français. Dune superficie bien supérieure à celle de la ville marchande, elle contenait, au milieu de vastes jardins, tous les bâtiments administratifs. Au centre, et encore isolée par une enceinte, sélevait la pagode royale, dont le monument le plus marquant était le kính Thiên, chef-duvre darchitecture annamite élevé sur un tertre sacré, considéré pendant des siècles comme le palladium de la cité. Au sud, le mirador faisait flotter au vent du soir la somptuosité de la jaune bannière impériale. Au nord-ouest, les magasins royaux recevaient en nature ou en espèces, le montant des impôts.

    Les demeures des grands mandarins séchelonnaient sur la face orientale et enfin, au nord-est, près du mur denceinte, à proximité de la ville marchande, se trouvait la prison que nos martyrs ont sanctifiée par leurs prières et leurs sacrifices. Ce quelle était ? Un immense rectangle où sabritaient toutes les misères physiques ou morales de la lie de la population. Un premier compartiment, assez vaste et propre, servait de corps de garde et de logement aux prisonniers de marque ou à ceux munis dassez dargent pour acheter les bonnes grâces de leurs gardiens. Dans le reste du vaste bâtiment, bas et sombre, grouillait, dans une saleté et une promiscuité révoltantes, une vague humanité qui nintéressait pas la soldatesque cupide. Tout sachetait à prix dargent et chaque relève de la garde amenait de nouvelles demandes et de nouveaux gémissements.

    Laisser aller général ? Peut-être, car la discipline y était assez dure, mais certainement ce tour desprit, si commun en Orient, qui ne voit dans linférieur, trop souvent, quune source de revenus plus ou moins abondants. Avec de laudace et en y mettant le prix, les prisonniers pouvaient facilement garder le contact avec lextérieur et adoucir singulièrement les rigueurs dune détention qui sans cela eut été intenable.

    Rude époque, écrit le P. Launay, et situation malheureuse que Mgr Retord résume en ces termes émus : Oh ! quil est triste le sort de léglise annamite ! Assis sur les ruines de ses temples, comme autrefois Jérémie sur les décombres de linfortunée Jérusalem, nous voyons cette église affaiblie par ses pertes, mutilée par la torture et tremblante sous le glaive. Sur sa tête gronde incessamment la foudre, sous ses pieds lenfer rugit, devant elle lavenir est noir et la fait frissonner dhorreur. Voilà aujourdhui la mission annamite telle que le roi Minh Mạng la faite.

    Aussi les prisons de Hanoi voyaient sans cesse affluer les confesseurs de la foi. Chrétiens, catéchistes, prêtres venaient tour à tour y apporter le témoignage de leur fidélité et de leur amour pour le Christ. Les uns en repartaient pour lexil, marqués au fer rouge des deux caractères infamants Tà đạo (religion perverse), dautres, marqués du signe délection, inclinaient leur tête sous le glaive du bourreau. Bords du Fleuve Rouge, terrain des 7 mâu burent ce sang et, de Minh Mạng à Tự Đức, le sanglant holocauste empourpra le sol de lantique Kẻ Chợ.

    Nous pourrions, certes, faire la liste de ces héros, Bx. Can, Lac, Thi, Loan, Vénard et combien dautres, mais cela nous entraînerait trop loin de notre sujet ; quil nous suffise de noter que quand, en 1862, Tự Đức contraint par la France donna, au moins en parole, la liberté religieuse, des prêtres, des catéchistes, des séminaristes de Hoàng Nguyên, une foule de chrétiens virent souvrir devant eux les portes de la prison de Hanoi pour jouir dune liberté quils nespéraient plus.

    Quétait devenue la chrétienté de Hanoi pendant la tourmente ? Elle sétait maintenue. Peu nombreuse, elle comptait environ 100 familles dispersées en plusieurs endroits de la ville marchande. Sans prêtre à demeure fixe, elle était visitée régulièrement par les vicaires de la paroisse de Sở Hạ. Elle formait trois groupes ; le premier occupait lemplacement actuel de la rue de la mission, un autre, moins nombreux, était établi rue des radeaux, enfin un troisième se trouvait encore plus près du fleuve. Cétait tout ce qui restait de la florissante chrétienté de jadis.

    Dans le mouvement perpétuel des rues tortueuses et animées de Kẻ Chợ, les chrétiens ne faisaient sans doute pas grande figure, ils ne comptaient guère. Cependant ils ne furent pas au-dessous de leur tâche et, si on compte peu dhommes parmi les personnes qui se dévouèrent au soulagement des confesseurs de la foi, les femmes, elles, sadjugèrent la meilleure part. Comme jadis à Rome, on les vit aller jusque dans les prisons porter aux captifs les secours et les encouragements du Vicaire Apostolique, et au jour glorieux du martyre, elles étaient encore là pour consoler les témoins du Christ toujours crucifié. Une Bà Dường cachait dans son jardin les corps de 7 prêtres martyrs ; Sur Siêng, supérieure de la Sainte Enfance, transmettait les consignes épiscopales et soutenait lardeur défaillante de la pauvre chrétienté. Elles eurent même le suprême honneur de porter le viatique aux prisonniers du Christ quand les prêtres nosaient même plus sapprocher de ces lieux redoutés.

    Rude époque ! Pauvre église de Hanoi : oui, mais cétait pour elle les derniers degrés de son calvaire, elle allait bientôt entrevoir les premières lueurs de laube resplendissante de sa résurrection.

    (A suivre).
    1932/568-580
    568-580
    Anonyme
    Vietnam
    1932
    Aucune image