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Hanoi chrétien 3 (Suite)

Hanoi chrétien (Suite) Hanoi de 1670 à 1713. Monseigneur de Bourges. Evêque dAuren.
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    Hanoi chrétien
    (Suite)
    Hanoi de 1670 à 1713.
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    Monseigneur de Bourges.
    Evêque dAuren.


    Après avoir reçu la consécration épiscopale à Ajuthia, Mgr de Bourges rentra au Tonkin. Il accompagnait lambassade qui, en 1682, portait une lettre et des présents envoyés par Louis XIV au roi du Tonkin pour lui recommander et les missionnaires et les commerçants français. Vers le 20 août et non sans de grandes difficultés le roi accepta la lettre et les présents. Malheureusement, trois jours après laudience, le Chúa Trịnh Trạc mourut et le deuil que dut prendre la cour amena des complications inextricables. Mgr de Bourges et Mgr Deydier durent se rendre à Hanoi. Mais le nouveau Chúa Trịnh Căn navait aucune hâte de se compromettre avec les étrangers. Quant au vrai roi, Lê Hi Tôn, il navait aucun autre pouvoir que de présider certaines cérémonies religieuses. Après bien des hésitations, bien des pourparlers lambassade put repartir avec une lettre et des présents pour le roi de France, mais les deux évêques du Tonkin constatent un peu tristement, en date du 5 janvier 1683 : Les lettres et les présents du roi (de France) nont produit aucun effet pour la liberté et lexercice de notre religion On na pas présenté le bref de Sa Sainteté, les esprits étaient trop mal disposés pour recevoir les vérités quil contenait.

    Les deux Vicaires Apostoliques regagnèrent donc Hungyên, car si la division des deux missions était un fait accompli en principe, par contre, en pratique, bien des choses restaient dans le statu quo. Pendant ce temps une épreuve très dure sabattait sur la chrétienté de Hanoi administrée par M. Benoît Hiền. Une famine telle que nul dans le pays ne se souvenait en avoir vu de semblable, décima la population. On ne pouvait aller nulle part sans rencontrer des cadavres. On en voyait même à tout bout de champ par les rues de la ville royale qui tombaient morts de pure faim, en sorte que plusieurs chrétiens qui avaient la charge de les aller enterrer par la ville, ne pouvaient à peine y suffire. Date et dabitur vobis, les pasteurs et les fidèles furent presque les seuls à distribuer des aumônes estimant que cétait un vrai temps de semer pour léternité. Dieu qui ne se laisse jamais vaincre en générosité mit dans le cur du nouveau Chúa Trịnh Căn plus de bienveillance pour les chrétiens et une ère de paix souvrit qui, si elle navait pas les avantages de la liberté complète, nen avait pas moins un grand prix. Mgr dAuren en profita pour quitter Hungyên et dans une lettre du 29 décembre 1690 il écrit : Il y a cinq ans environ que je demeure à la ville (de Hanoi), dans une maison empruntée, nétant retourné quune fois, pour 25 jours, à notre maison de Hiên. Depuis cinq ans jai trouvé divers prétextes pour demeurer à la ville parce quelle est de mon district et quon y est plus en commodité de travailler quà Hiên. Les horloges du roi que jai raccommodées mont servi de prétexte. Voilà, si je ne me trompe, une manière bien originale de pratiquer le omnia omnibus de-Saint Paul ! Et je ne pense pas que dans la longue lignée des évêques de Hanoi nous retrouvions encore un évêque horloger !

    Quand M. Benoît Hiền mourut en 1686, ce fut Monsieur Vite-Tri qui fut choisi par Mgr de Bourges pour être le second curé de la ville royale. Son ministère débuta par de nombreux baptêmes dinfidèles. La cause en était un peu particulière ; ces malheureux avaient dépensé tous leurs biens en superstitions pour recouvrer la santé. Devant linutilité de leurs sacrifices, ils avaient eu recours aux prières des chrétiens et de nombreuses guérisons sen étaient suivies. Par reconnaissance, ils voulaient entrer dans une religion dont les prières savéraient si efficaces. Mais un deuil cruel allait frapper la mission de Hanoi : le 29 juin 1687, à lâge de 77 ans, Raphaël de Rhodes rendit sa belle âme à Dieu. Je ne puis mempêcher de reproduire ici, en le résumant, le Journal de la mission du Tonkin, cest une vraie citation à lordre de lEglise, elle me paraît si belle quon men pardonnera la longueur : Raphaël de Rhodes était originaire de Cochinchine où il sétait consacré dès sa plus tendre jeunesse au service de cette mission. Il y servit pendant quelques années le Père de Rhodes, de la Compagnie de Jésus, qui le remit au P. Maria Leiria. Il accompagna ce même Père au Laos mais les conversions ne sétant pas produites, le P. Leiria sen retourna à Macao par le Tonkin et laissa Raphaël comme interprète à la factorerie que les Hollandais avaient fondée à Hanoi.

    Il avait beaucoup desprit et avait bien étudié les caractères chinois. Il savait fort bien la langue du Laos et la portugaise et comme il avait un très bon jugement et quil était fort bon chrétien, il servit bien la Compagnie de Hollande. Les Hollandais ne furent pas ingrats et Raphaël devint vite un important personnage de la ville royale. Sa charité sétendait à tous mais surtout à ceux qui sétaient consacrés au service de la Mission. Ce fut lui qui aida le plus M. Deydier à réduire à son obéissance les catéchistes que les pères jésuites avaient laissés en quittant le Tonkin, et il serait difficile dexprimer avec quel zèle il embrassa les intérêts du Saint-Siège et des Vicaires Apostoliques. Sa maison devint la maison de M. Deydier, de tous les catéchistes, de tous les chrétiens et, plus que personne, il contribua à établir dans ce royaume un clergé indigène. Son dévouement était tel quil donnait souvent à manger aux chrétiens venus de fort loin pour recevoir les sacrements et la presse était telle quà peine sa famille pouvait-elle trouver encore un lieu pour se reposer. Il donna généreusement de grandes sommes aux pauvres chrétiens pour payer les amendes auxquelles ils étaient condamnés dans les persécutions. Fin lettré, il composa en vers lhistoire de Joseph et celle de Tobie : en un mot, aucun laïque na tant travaillé pour le bien général de cette mission.

    Dieu lui fit la grâce dêtre lui-même arrêté et de demeurer un mois et demi en prison pour la religion, en 1676. Et sa ferveur et ses exhortations furent si communicatives que les chrétiens de la ville de Hanoi allaient eux-mêmes soffrir aux fers, si bien que les prisons furent comme changées en églises et que plusieurs infidèles en furent si édifiés quils embrassèrent la religion. Le gouverneur de la ville royale, qui avait pourtant été lauteur de cette persécution, en fut lui-même si touché quil forma le dessein de recevoir le saint Baptême. Ce vaillant serviteur de Dieu fut frappé, 7 ans avant sa mort, dune paralysie qui le tint continuellement alité, mais sa patience fut à la hauteur de ses autres vertus. Il se confessait, communiait souvent et entendait tous les jours la sainte messe parce quil logeait M. de Bourges dans sa maison qui était devenue le siège de léglise Saint Joseph. Il eut la consolation dêtre assisté par son évêque, Mgr dAuren, qui lui administra les derniers sacrements et fit la recommandation de lâme. Il mourut comme il avait vécu dans de grands sentiments dune solide piété. Après cela le journal de la mission ne mentionne même pas la pompe des funérailles ; peu importe, ce sec résumé vaut à lui seul les pompes les plus solennelles et les éloges les plus éloquents.

    Quand une chrétienté a le bonheur davoir, dès son origine, de tels chrétiens, elle peut regarder lavenir sans crainte et ses pasteurs peuvent avoir tous les espoirs. Ceux de M. Vite Tri étaient immenses. Raphaël lavait introduit jusque chez le gouverneur de la ville royale qui avait voulu être instruit à fond des mystères de la religion et, en lannée qui suivit la mort de Raphaël de Rhodes, deux grands eunuques reçurent le baptême. Lannée 1688 fut marquée par la pompe funèbre de lun deux, ông già Diều. Le Vicaire Apostolique était venu lui rendre visite, mais le malade ne pouvant parler, lévêque avait dû se contenter de réciter les prières des agonisants et de bénir le mourant avec de leau bénite que leunuque gardait toujours près de son lit. Ông già Diều avait ordonné quon lenterrât avec les cérémonies des chrétiens ; la famille, craignant un scandale, sy opposa, elle se contenta de supprimer quelques cérémonies superstitieuses. La veille, M. Tri était venu célébrer la messe avec les encensements dans la maison du mandarin, cétait tout ce quil pouvait faire car la cour devait assister aux funérailles avec plus de 3000 soldats, mais tout le monde connaissait cette conversion et cela nétait pas sans avoir une heureuse influence sur la prospérité de la chrétienté. Elle se développait de jour en jour, ses églises étaient trop petites pour contenir laffluence des fidèles qui sy pressaient. Un détail nous donnera une indication sur la ferveur des fidèles et le zèle du pasteur. Nous connaissons la fatigue quimposent les offices longs et tardifs dans ce pays où lon ne sentasse pas impunément dans un local quelque peu fermé. Eh bien ! les dimanches et fêtes, les offices, bien que commencés de bonne heure, ne sachevaient pas avant 9 ou 10 heures du matin ! Les enterrements étaient aussi des prétextes faciles à des assemblées religieuses et il nétait pas rare de voir défiler dans les rues de ce Kẻ Chợ toujours officiellement fermé au christianisme, des cortèges de 500 à 1000 chrétiens qui accompagnaient leur frère à sa dernière demeure.

    Mais la plus brillante conquête du zélé curé annamite fut celle dun prince appelé Đức Thày Bát, petit-fils du feu roi. La présence fréquente de M. Tri à la cour avait attiré lattention de ce puissant de la terre, les entretiens peu à peu sorientèrent vers la question religieuse et un jour vint où ce descendant de race royale demanda à son compatriote, prêtre de J.-C., de vouloir bien le recevoir au nombre de ses fidèles. La joie du pasteur fut immense et au début de lannée 1690 il conféra le baptême au prince Bát qui avait été suivi de sa famille et de toute sa maison. Il est si fervent, note le journal de la mission, quil permet volontiers et souhaite même que dans les fêtes solennelles il se fasse de grandes assemblées dans sa maison. Le vicaire apostolique qui réside à présent à la ville royale, y va assez souvent dire la sainte messe, confesser et administrer la confirmation aux chrétiens, ce lieu étant à couvert des avanies des infidèles.

    Cétait donc une époque de calme que vivait la chrétienté et la mission de Hanoi, aussi dans les comptes rendus de cette époque voyons-nous figurer : environ 3000 baptêmes dadultes, 56.265 confessions, 45.639 communions. Nul doute que, dans des conversions si sensationnelles, Hanoi neût sa bonne part.

    Mais le calme était plus apparent que réel, et si javais à narrer lhistoire de toute la mission du Tonkin jy pourrais relever bien des misères et des persécutions. Quil me suffise de rapporter ici un épisode qui intéresse Hanoi puisquil se passa en plein palais royal. Cétait en lan 1691, vers la fin du mois daoût, lempereur du Tonkin, Lê Hi Tôn, peut-être importuné de voir que la religion chrétienne simplantait jusquà la cour, résolut de forcer toutes les femmes chrétiennes de son palais à renoncer à leur religion. Il se figurait sans doute quil viendrait facilement à bout de la résistance de quelques femmes, en quoi il se trompait grandement. La première personne qui reçut lordre brutal de choisir entre Dieu et César fut Mme Catherine, la sur de lImpératrice. Son choix ne fut pas long et lexil en fut le prix. Mais le roi ne se tint pas pour satisfait et connaissant encore trois dames de la cour faisant profession de catholicisme, il se mit à les railler en les appelant Gia Tô qui nest que la transcription sino-annamite du saint nom de Jésus. Nymphe, une delles, qui avait sans doute la réplique plus facile, lui déclara quelles étaient très flattées dune telle dénomination, mais quelles ne sestimaient pas dignes de porter un nom si beau. Et comme le roi avait la prétention de continuer à les appeler ainsi pour leur donner ses ordres, nos trois courageuses filles firent la sourde oreille et se mirent en grève à leur façon ! Le roi les fit souffleter si cruellement que Nymphe y laissa plusieurs dents et la colère du potentat fut telle quil promit le lendemain davoir raison de ces entêtées.

    Epouvantées, les pauvres filles senfuirent du palais et se réfugièrent chez M. de Bourges. Celui-ci vit bien tout le danger de la situation, mais pouvait-il abandonner de si ferventes chrétiennes ? La pensée ne lui en vint même pas et il les cacha dans trois maisons différentes des Amantes de la croix. Quand les envoyés du roi vinrent protester que leur maître navait agi de la sorte que par récréation, lévêque dAuren fit la sourde oreille et lempereur en fut réduit à dire que sil tenait ses trois filles, il les ferait mourir. Laffaire nalla pas plus loin mais elle prouve que la vie des chrétiens ne tenait quà un caprice du despote. Les édits de persécution restaient dailleurs toujours en vigueur et plus dun mandarin ne se faisait pas faute de sen servir toutes les fois quil en espérait quelque profit.

    En 1692 ce fut un incident dune autre espèce qui vint troubler les chrétiens de Hanoi. Jai fait allusion aux conflits douloureux qui mettaient aux prises les Vicaires Apostoliques envoyés par le Pape pour gouverner léglise du Tonkin et les Jésuites qui en étaient les premiers fondateurs. A Hanoi, la soumission fut assez rapide et il ny eut presque pas de résistance ; il nen fut pas de même ailleurs et un vrai schisme divisa longtemps les chrétiens tonkinois ; comme autrefois, celui-ci était à Paul, celui-là à Céphas, lautre à Apollon ! En 1692, la chrétienté de Hanoi domptait deux églises administrées par les Pères de la Compagnie de Jésus. Le 16 juillet, le P. Bravo, accompagné dun Père et dun frère, vint se présenter à la résidence de Mgr dAuren qui se trouvait alors à la cour et profita de son séjour pour publier un bref dInnocent Xl qui ne fut pas sans jeter quelque trouble dans la chrétienté. Tous furent surpris dy voir des louanges données à des personnes qui nen étaient pas dignes, étant très loin de se soumettre aux Vicaires Apostoliques, comme le Saint-Siège lavait maintes fois prescrit. Mais la bulle proclamant fermement la légitimité des pouvoirs des Vicaires Apostoliques, le calme revint bientôt dans la ville royale et personne ny osa plus soutenir que Mgr de Bourges et Mgr Deydier nétaient pas légitimes évêques du Tonkin. Mgr Deydier dailleurs allait bientôt quitter cette vieille terre annamite où il avait tant lutté ! Au commencement de lannée 1693, Mgr dAscalon ayant dû se rendre à Hanoi pour faire les présents ordinaires au roi, il sy trouva plus souffrant dun asthme qui le fatiguait depuis longtemps. Un médecin chinois de la ville royale se flatta de pouvoir le guérir, hélas ! le médicament quil administra au Vicaire Apostolique était si violent et si contraire à son mal que peu sen fallut quil ne le portât en un instant au tombeau. Quelque mieux sétant produit, le vénéré malade put revenir à sa résidence de Hungyên. Ce ne fut que pour y mourir, le 1er juillet. Aussitôt que cette triste nouvelle eut été répandue, tous les ouvriers apostoliques et tous les chrétiens soumis au Saint-Siège donnèrent des marques très sensibles de lextrême douleur quils ressentaient dune perte si cruelle. Les mandarins et tous les infidèles dont il était connu en témoignèrent leurs condoléances. Il ny eut que les Portugais qui demeurèrent avec la plupart de leurs chrétiens dans un profond silence.

    Après avoir rendu ses derniers devoirs à son vieux compagnon de luttes apostoliques, Mgr de Bourges dut assumer ladministration des deux vicariats. Soixante quatre ans dâge et des infirmités continuelles rendaient cette charge bien lourde à ses épaules et, chose qui nous surprendra peut-être, nous qui vivons pourtant à une époque où les évêques indigènes se font plus nombreux, Mgr dAuren avait commencé des démarches pour obtenir la nomination dun prêtre annamite, Joseph Phước, comme coadjuteur avec future succession. Rome ne jugea pas le moment venu et ce fut M. Bélot qui fut nommé évêque de Basilée. Les temps dailleurs ne paraissaient pas être à la persécution violente et le journal du Tonkin note que la liberté de la religion devient de plus en plus grande. Cependant, à Hanoi, une réaction des bonzes se dessinait ; ils imitaient les prédicateurs de lEvangile, reconstruisaient les pagodes, envoyaient des livres et des chapelets bouddhiques aux dames du sérail afin de leur donner un nouveau zèle pour le culte des idoles. Et ils réussissaient malheureusement assez bien puisque ces dames obtinrent délégation du roi pour se rendre dans les pagodes renommées et offrirent de nombreux sacrifices. Fut-ce là la cause lointaine dune persécution qui sévit en 1696, ou, à limitation de Minh Vuong, roi de Cochinchine et fervent bouddhiste, le maître du Tonkin voulut-il, lui aussi, donner des gages aux bonzes, cest possible, mais loccasion prochaine fut une grave imprudence du P. Fereira, jésuite portugais, et elle allait déchaîner sur léglise de Hanoi une persécution qui entraînerait bien des ruines et ne sapaiserait quelque peu quen 1697.

    Les Pères Jésuites sétaient fait envoyer par la procure de Macao une caisse remplie dobjets religieux et malgré les demandes répétées du capitaine hollandais ne voulurent jamais lui déclarer ce quelle contenait. Celui-ci, sans méfiance, la laissa présenter à la visite des mandarins royaux, On devine sans peine leur émoi quand la caisse ouverte, on en vit le contenu. Le roi prévenu entra dans une colère terrible et le grand mandarin visiteur des bateaux étrangers, peut-être pour détourner lorage quil voyait gronder, appuya une déclaration de linterprète des Jésuites dénonçant le marché des bambous comme le centre le plus actif de la propagande chrétienne. Cétait là que se trouvait le presbytère de M. Vite Tri, curé de la paroisse. Mgr de Bourges qui se trouvait dans la maison de Raphaël de Rhodes fut averti de lincident par un capitaine des gardes et, dès le 20 juillet, à la nuit tombante, il faisait prévenir le curé de Hanoi de se tenir sur ses gardes. Comme bien lon pense, ce fut une nuit fiévreuse et chez M. Vite Tri et chez Mgr de Bourges on tâchait de faire disparaître tout ce qui pouvait être compromettant. On avait bien raison car, dès laube du 21 juillet, trois groupes armés parcouraient en toute hâte les quartiers de la ville pour perquisitionner chez Mgr de Bourges, chez M. Vite Tri et chez le catéchiste des Jésuites. Mgr de Bourges ne fut pas inquiété, le curé put fuir, mais à la maison des Jésuites le butin fut énorme : 30 à 40 charges dobjets les plus compromettants. Mis en goût par un tel succès, les limiers se mirent à la poursuite de M. Vite Tri, toute circulation sur le fleuve fut arrêtée et on commença une fouille sévère dans le quartier des bambous. Craignant un préjudice immense pour ses ouailles et un préjudice plus grand encore si elles se laissaient aller à des dénonciations, M. Tri se livra. La troupe rentra triomphante au palais et les rues de Hanoi purent voir défiler le sinistre cortège qui jeta une telle consternation chez les chrétiens que la plupart senfuirent.

    M. Vite Tri fut mis aux fers et à la cangue. Lémoi fut grand à la cour ; le gouverneur fut si vertement réprimandé quil ordonna à Mgr dAuren de quitter la capitale pour se rendre à Hungyên et aux Jésuites de rejoindre Macao par les voies les plus directes. Mais cela demandait quelque mise en scène un peu théâtrale ; on la trouva facilement et le 4 août voyait se dérouler en pleine ville marchande, devant la Chùa Tháp, une parade bien orientale. On avait préparé devant la pagode un immense bûcher, les deux gouverneurs de la ville, de nombreux mandarins étaient présents, une troupe nombreuse de soldats formait la haie et le P. Vidal, supérieur des Jésuites avait été contraint de se tenir près du bûcher. Chaque objet du culte était saisi un à un, levé bien haut et un héraut armé dun porte-voix immense proclamait lordre dexécution en laccompagnant dignominieux sarcasmes. Le P. Vidal dut vider la coupe jusquà la lie et après que tout eut été consumé par le feu, les cendres furent encore jetées dans le fleuve. Ce fut alors seulement que le Père eut son congé, mais si cette fois le roi avait encore usé de clémence, on le prévint quà la première récidive, on appliquerait toute la rigueur des lois.

    Monseigneur de Bourges, voyant gronder lorage, fit une tentative pour réunir les principaux chrétiens de la ville royale afin de gagner par amis ou par présents les grands lettrés du conseil du roi. Hélas ! les fidèles avaient fui devant la tempête et les quelques personnes quon put réunir opinèrent quil était inutile de tenter ce moyen, car le roi étant excessivement irrité nécouterait personne. Dailleurs Mgr dAuren allait lui même échapper de bien peu à lexil. Le 8 août, quelques objets religieux apportés par les Pères Dominicains ayant été saisis, le gouverneur fit comparaître le Vicaire Apostolique et sil fit grâce de lexil et de la bastonnade, il nen condamna pas moins lévêque à payer une amende de 8.000 deniers. Puis, le 16 août, dans toutes les rues de la ville royale, un nouvel édit contre le catholicisme fut solennellement publié.

    Cependant le curé de Hanoi était toujours enfermé dans les prisons royales ; il était mêlé dabord aux prisonniers de droit commun, mais les présents dabord, lamitié du capitaine des Gardes ensuite, lui valurent un certain élargissement et il eut même la consolation de pouvoir célébrer la sainte Messe. Le temps et largent firent là et ailleurs aussi leur uvre et, en fin dannée 1697, le journal de la mission remarque que les sages précautions que les ouvriers évangéliques et tous les fidèles prirent pour ne donner aucune prise sur eux, firent diminuer beaucoup lardeur de la persécution. Luvre dévangélisation gênée, sans doute, reprit peu à peu, mais plus lentement à Hanoi. Mgr de Bourges et son coadjuteur avaient dû abandonner la capitale pour sétablir dans la maison de Hungyên et Hanoi ne les revoyait que de temps à autre pour traiter les affaires importantes de la Mission.

    Mgr le Coadjuteur dut y revenir une première fois en 1705 pour assister le Père Vite Tri qui se mourait dans les prisons de la ville royale. Il reçut tous les sacrements des mains de Mgr de Basilée et comme on voulait lui enlever les fers qui lui liaient les pieds et les mains, le généreux confesseur de la Foi sy opposa ; il voulait mourir avec ce qui, pour le monde, était un signe dignominie, mais qui pour lui était ses plus beaux titres de gloire. Plus de 4.000 chrétiens ou païens le conduisirent à sa dernière demeure et les chrétiens de Hanoi voulurent supporter une partie de la dépense qui fut fort élevée. De nombreuses messes furent célébrées pour ce zélé pasteur qui ne laissait que de vifs regrets.

    Le second voyage fut causé, en 1706, par une affaire qui mit la mission à deux doigts de sa perte. Un apostat, le P. Léon, ex-jésuite, fit présenter au roi une requête dans laquelle il découvrit sans aucun déguisement la division du royaume en deux vicariats, les noms et les demeures des évêques et de leurs missionnaires, tant Européens quindigènes. Il y tournait les choses dune manière si maligne quil était aisé de conclure que les missionnaires avaient dessein dentreprendre une révolte. Quand les chrétiens de la capitale apprirent la nouvelle, ils furent atterrés. Mgr Bélot étant monté le 16 juin à la ville royale pour y faire les présents accoutumés du cinquième mois lunaire, toute la chrétienté vint en foule le trouver et le prier, les larmes aux yeux, de contenter ce P. Léon et de rendre la paix au christianisme car il y avait toute chance que laccusation fut reçue tant elle était adroitement présentée. Le Coadjuteur de Mgr de Bourges était perplexe ; donner à lapostat les 100 taëls dor quil réclamait, nétait-ce pas ouvrir la porte à quiconque voudrait tirer de largent des Pères et des chrétiens ? Mais dautre part, le danger était si grand, les instances des chrétiens si pressantes, que Mgr Bélot consentit à ce sacrifice. Hélas ! il ne servit à rien et fut suivi de bien dautres car au Tonkin, aussi bien quailleurs, largent est une huile admirable qui fait merveilleusement jouer tous les ressorts dune intrigue. Au conseil dEtat, un mandarin chrétien se chargea de conjurer lorage. Je sais ce quest cette religion, dit-il, ces Pères, dont il est parlé dans ce papier, vont prier pour les malades et enterrer les morts ; ils se partagent entre eux quelques oratoires et cest tout le mystère de cette affaire. Lex-jésuite Léon se vit même adresser cette sévère réprimande : Ton action ressemble à celle dun valet qui accuse son maître et un enfant son père. Et laffaire fut renvoyée pour examen au gouverneur de Héan. Mais si la chrétienté de Hanoi voyait séloigner delle un danger pressant, la mission nen était pas quitte pour autant ! Les deux évêques, des prêtres, une foule de chrétiens furent cités ; ce fut une anxiété générale, mais là encore le journal de la mission ajoute : nous trouvâmes le moyen dengager le gouverneur dans nos intérêts par lintermédiaire dune personne de la cour à qui il avait de grandes obligations. Puis Dieu fit encore une espèce de miracle en cette rencontre, en disposant lapostat à se dédire publiquement, ainsi il fut facile à notre juge de prononcer en notre faveur. Lon en fut quitte pour une bonne somme dargent.

    Plaie dargent nest pas mortelle, mais celle-ci fut encore alourdie par le fait que les Vicaires Apostoliques français durent presque seuls avec leurs missionnaires, en supporter la charge et quils ne voulurent pas faire de quête auprès des chrétiens pour subvenir à leurs besoins. Malgré ces misères, la vie religieuse reprit et si, en 1709, Hanoi fut troublée par la mort du Chúa Trịnh Căn, son successeur, Trịnh Cường, eut vite fait de ramener la paix dans la ville royale, aussi le journal note quà partir de cette date le christianisme y jouit dune assez bonne paix.

    Elle ne fut pas longue, car en 1711 les soupçons et les ennuis recommencèrent de plus belle. Le nouveau roi navait aucune considération pour les missionnaires, il les tolérait dans lespoir de voir arriver des vaisseaux français. Or, 30 ans sétaient passés depuis la dernière ambassade, et aucune voile française ne sétait montrée à lhorizon. Cétait bien long ! aussi les mandarins ne se gênaient pas pour dire que les missionnaires étaient des gens inutiles, et même des factieux puisquils étaient chefs dune religion défendue par les édits. Ces bruits se répandirent dans la capitale et par une radieuse journée de décembre 1711 on sut que le grand conseil préparait un nouvel édit pour chasser du royaume : Mgr de Bourges, son Coadjuteur et M. Guisain, car, disait-on, tant que les missionnaires resteront au Tonkin, il ny aura aucun espoir de faire disparaître la religion. La menace était grande, aussi des prières publiques se firent dans les divers oratoires de la ville et tous les chrétiens de la cour se mirent sur leur garde en cachant chez des amis fidèles tout ce qui aurait pu les compromettre. Pourtant, rien ne paraissait laisser présager lorage imminent qui allait sélever quand, le 27 avril 1712, un ordre royal enjoignit au Gouverneur de Hanoi de se saisir des prêtres qui se trouveraient dans les églises de la ville. Lordre fut exécuté immédiatement ; heureusement aucun prêtre ne sy trouvait à demeure, mais deux catéchistes furent saisis dans la chapelle du quartier des bambous et un frère Jésuite fut pris dans le quartier de Ou-Mac, un certain nombre de chrétiens furent aussi emprisonnés. Le lendemain une scène inattendue se déroula devant le palais du grand conseil. Les mandarins en grand costume dapparat avaient pris place sur les estrades dun pavillon ouvert sur une grande place, les soldats en tunique rouge et verte en garnissaient les degrés, limmense place était remplie dune foule païenne où se mêlaient dassez nombreux chrétiens. Dès le début de la séance, les mandarins ordonnèrent ironiquement au catéchiste Pierre Hiệp de leur faire un résumé de la doctrine chrétienne. Ils ne sattendaient pas à ce quils allaient entendre. Pierre Hiệp parlait admirablement sa langue, très versé dans les lettres du pays, il présenta la doctrine chrétienne comme fondée sur la raison naturelle et partant des textes de philosophes chinois, il montra la nécessité du culte à légard de Dieu, du respect dû aux parents, si bien que tout le monde en était dans ladmiration et les païens disaient : mais il ny a là rien que de très raisonnable. Le catéchiste aurait bien continué plus longtemps, mais les mandarins, oubliant que cétaient eux-mêmes qui lui avaient donné lordre de parler, se mirent à linvectiver sur sa hardiesse de prêcher avec tant de zèle et de chaleur devant une si auguste assemblée. Quinze coups de maillet sur les genoux furent sa récompense, mais ni les tortures, ni les flatteries ne purent rien obtenir du confesseur de la foi et de ses compagnons ; ils refusèrent dapostasier et ne voulurent dénoncer personne.

    Les jours suivants, des perquisitions minutieuses eurent lieu un peu partout et la maison de Mgr de Bourges située près du fleuve reçut plusieurs fois la visite des soldats du roi. On ne put rien y découvrir de suspect car à la première alarme, tout avait été soigneusement enterré ou détruit. Mais la décision du roi était prise et le 8 mai les deux Vicaires Apostoliques et M. Guisain furent convoqués à Hanoi. Cette nouvelle les étonna quelque peu, disent-ils, car ils avaient fait fond sur la protection de la reine mère, sur la parole du roi, son fils et sur lamitié quils nous témoignaient et, sur ce que dans toutes les persécutions précédentes, on ne nous avait jamais rien dit. Mais lévénement nous a bien désabusés.

    En effet laccueil fut rien moins quaimable, les prisonniers purent habiter leur maison près du fleuve, mais sous la garde de 3 officiers et 10 soldats. Cétait le commencement du Calvaire, il fut dur à gravir ! Le 5 mai, ordre fut donné de se rendre au palais ; il faisait une chaleur torride et Mgr de Bourges chargé dans et dinfirmités ne put se rendre à la convocation. Mgr Bélot et M. Guisain sy rendirent en habits de séculiers selon leur coutume, car ils nétaient autorisés à rester au Tonkin que comme marchands et tous les actes de leur ministère se passaient dans le plus grand secret pour les païens. Convoqués le 5, ce ne fut que le 10 que le grand Conseil daigna les entendre, et dans quelles dispositions, on pourra en juger par les mesures prises à cette occasion : laudience eut lieu en pleine place publique ; devant les missionnaires on tortura les chrétiens arrêtés et non seulement lévêque et le prêtre neurent pas la permission de sasseoir, mais ils durent se tenir debout, tête nue, sous le brûlant soleil de mai ! Aussi linterrogatoire fut de pure forme et quoique Mgr Bélot eût satisfait à toutes les demandes qui lui furent faites, la sentence dexil nen fut pas moins prononcée. Il était midi, ces messieurs du grand Conseil jugèrent quils avaient bien gagné le repas qui les attendait, ils quittèrent donc le tribunal, mais ordonnèrent à Mgr de Basilée et à son compagnon de rester à genoux au milieu de la place, exposés à la risée du public. Une heure se passa sous un soleil de plomb et aucun bon samaritain ne se trouva qui osât soulager leurs souffrances ! Enfin le capitaine des Gardes qui trouvait la corvée lourde pour lui et ses hommes protesta : Que ces étrangers souffrent, peu mimporte, mais pour les soldats du roi ne faudrait-il pas avoir pitié deux ? et il obtint demmener lévêque et le missionnaire. En sen allant ceux-ci purent voir le nouvel édit de persécution et lordre de bannissement qui avait été affiché dès le matin, avant tout interrogatoire et tout jugement, ce qui ne fut pas sans leur enlever leurs derniers espoirs sils en avaient encore.

    On comprend facilement après cela le trouble qui sempara des chrétiens de Hanoi après cette terrible journée. Lédit faisait dailleurs spécialement mention deux : Ces personnes, de lun et lautre sexe, seront obligées pour réparer leur faute, dapporter les livres et les autres objets de la religion aux capitaines des quartiers. Ils donneront aussi à ces dits capitaines de la ville royale une protestation par écrit quils veulent abandonner cette fausse religion. Il fallait que tout sexécutât en un mois et les récidivistes relevaient de tous les tribunaux où nimporte qui pourrait les traîner, on devait les marquer des quatre caractères : Học Đạo Hoa Lan (1) (sectateurs de la religion des Portugais) et 6.000 deniers étaient la récompense des dénonciateurs. Cétait une aubaine formidable pour les mandarins et leur séquelle, ils ne se firent pas faute den profiter. Ceci se passait la huitième année de lEmpereur Vinh Thinh (Lê Du Tôn), le seizième jour de la quatrième lune (10 mai 1712). Cétait le signal de la curée et, pour les chrétiens, le commencement du régime de la terreur. Bien entendu, aucun prêtre, même annamite, nosa plus se montrer à Hanoi, les chrétiens ne lauraient pas reçu. Les églises furent abattues, les objets religieux brûlés ou livrés aux capitaines chefs des quartiers de la ville royale. Mgr de Bourges, Mgr Bélot et M. Guisain furent emprisonnés séparément, seul Mgr de Basilée fut mis dans un corps de garde avec deux chaînes de fer aux jambes et fort maltraité.

    Résumant le désastre après le mois de délai accordé par lédit, le journal de la mission porte ces simples mots : On dira seulement ici quon croit que la plus grande partie des chrétiens a succombé sous le poids dune si rude persécution. Plusieurs ont aussi remis les livres et autres choses de notre religion entre les mains des chefs de quartier de la ville royale pour se mettre à labri de leurs compatriotes.

    Cétait un désastre et si les ouvriers apostoliques laissaient livré à lui-même le troupeau affolé, cen était fini de la religion ; ils sefforcèrent dobtenir du roi la permission de rester au Tonkin. Ce fut en vain, ni les présents, ni lintervention de la reine mère ne purent rien obtenir, ils durent rentrer à Hungyên et faire leurs préparatifs de départ. Ils traînèrent jusquau début de 1713 mais enfin il fallut sexécuter, en apparence du moins, car il avait été décidé que Mgr de Bourges seul gagnerait le Siam tandis que Mgr Bélot et M. Guisain simuleraient un faux départ. Cest ce qui fut réalisé et les deux fugitifs purent se cacher dans la province la plus éloignée de la cour pendant quun navire emmenait le vieil évêque et 19 jeunes écoliers tonkinois jusquaux rives hospitalières du royaume de Siam. Il y arriva le 1 mars 1713 et ne voulut plus penser quà se préparer à bien mourir. Ce fut le 9 août 1714, à Ajuthia, doù il était parti 45 ans plus tôt avec Mgr Lambert de la Motte, que lange de la mort vint doucement le toucher de son aile : 84 ans dâge, 54 ans de mission, 45 ans dépiscopat précédaient ce confesseur de la foi au tribunal de Dieu ; il pouvait sy présenter sans crainte, sa couronne serait belle. Avec lui disparaissait la première génération des prêtres et des premiers évêques choisis et formés par Mgr Pallu et Lambert de la Motte ; avec lui disparaissait aussi le premier évêque de Hanoi.

    (A suivre)

    (1) A vrai dire, Hoa Lan signifie Hollandais, mais lusage avait prévalu dappliquer cette appellation à tous les étrangers.
    1932/485-499
    485-499
    Anonyme
    Vietnam
    1932
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