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Hanoi chrétien (1627-1931)

Hanoi Chrétien (1627-1931) SOURCES. Journal de Mgr Deydier (manuscrit) Histoire du Royaume du Tonkin (Alex. de Rhodes) Histoire Générale de la Société des Missions-Étrangères. (A. Launay) Histoire de la Mission du Tonkin (A. Launay) (documents historiques ) Essai sur les origines du Christianisme au Tonkin (Romanet du Caillaud) Les débuts du Christianisme an Annam (Bonifacy) Document sur le Clergé Tonkinois (Mgr Néez,) Vie de Mgr Puginier (E. Louvet.) Hanoi (André Masson) oOo
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    Hanoi Chrétien (1627-1931)
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    SOURCES.

    Journal de Mgr Deydier (manuscrit)
    Histoire du Royaume du Tonkin (Alex. de Rhodes)
    Histoire Générale de la Société des Missions-Étrangères. (A. Launay)
    Histoire de la Mission du Tonkin (A. Launay) (documents historiques )
    Essai sur les origines du Christianisme au Tonkin (Romanet du Caillaud)
    Les débuts du Christianisme an Annam (Bonifacy)
    Document sur le Clergé Tonkinois (Mgr Néez,)
    Vie de Mgr Puginier (E. Louvet.)
    Hanoi (André Masson)

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    Lentement mais sûrement le passé sémiette. Hommes et choses disparaissent en se transformant au gré des ans. Dans les pays coloniaux le temps agit avec une rapidité excessive et si lon ny prend garde il ne restera bientôt plus rien dun passé pourtant bien près de nous et qui mériterait dêtre sauvé de loubli ou de la destruction. La plupart des hommes qui ont vu notre établissement au Tonkin ont déjà disparu et les jeunes générations ne les connaissent plus guère quau travers des brumes des légendes trop tôt écloses. Quant aux monuments ils ont à subir la pioche des démolisseurs et des urbanistes qui, pour faire des vieilles cités tonkinoises de véritables villes modernes, nont pas hésité à jeter bas des pagodes, des édifices importants, de vieux quartiers quil aurait fallu conserver. (P. Boudet ; préface de Hanoi par A. Masson).

    Un Lyautey, au Maroc, plantant délibérément ses nouvelles villes européennes en dehors des villes indigènes, savait mêler les exigences de la vie moderne au respect des antiques splendeurs du passé. Mais les Lyautey sont rares et même chez nous, gens déglise, qui avons pourtant la réputation dêtre conservateurs, le temps opère aussi son inexorable désagrégation. Tout passe et les souvenirs historiques vont rejoindre dans le passé les vieilleries que nous nutilisons plus ! Cela ne va pas sans quelques inconvénients ! Certes, il faut être de son temps et ne pas séterniser dans un passé à jamais périmé, mais le présent que nous vivons est fait de ce passé ; cen est lépanouissement et faute de le reconnaître, la soudure ne se fait plus, le lien manqué de continuité. Nos Seigneurs les morts ! Lexpression nest pas exagérée car nous ne sommes forts que de la vertu de nos anciens et de combien de choses jouissons-nous que leur labeur obscur nous a préparées ? Or, si nous avons encore des vétérans qui peuvent relier le présent au passé, parmi les monuments, il nous reste bien peu de chose du vieil Hanoi catholique.

    Beaucoup dentre nous pourraient croire que la chrétienté de Hanoi ne remonte quà la conquête et quune cinquantaine dannées épuiseraient facilement son histoire. Il nen est rien et bien avant larrivée des Français la vieille cité avait vécu une vie chrétienne intense et connu des manifestations du culte qui parfois nous étonneront.

    Je voudrais donc dans ce modeste essai, réunir les souvenirs de ce passé qui doit nous être cher, et les offrir en hommage de vénération et de reconnaissance à tous ceux qui jadis travaillèrent et peinèrent ici en des temps autrement difficiles que les nôtres. Nos anciens eurent foi en lavenir, pour eux, cétait confiance en Dieu, et nos uvres actuelles ne sont que lépanouissement de leurs labeurs ignorés.

    Pour les missionnaires si nombreux qui ne font que passer par Hanoi, rien ou presque rien ne vient rappeler lopulente cité de jadis. Sans doute, ils saperçoivent que la cathédrale nest pas de notre époque, ils voient quen divers points de la ville on peut rencontrer ici une porte antique, là un mirador aux lignes élancées, mais tout cela disparaît enseveli dans les splendeurs de la ville moderne.

    Pourtant la ville millénaire pourrait nous faire revivre un passé prestigieux, quil nest ni dans mes moyens ni dans mes intentions de faire revivre ici. Quétait-elle au temps reculé où on lappelait : Dai La, Thăng Long, Dông Kinh ? Il est certain que cétait une ville prospère sétendant paresseusement sur les bords du Fleuve Rouge. Le peuple lappelait plus volontiers Kẻ Chợ (la capitale, le marché) et cest sous ce nom que la connurent les premiers missionnaires qui y vinrent planter la Croix.

    A quelle époque Hanoi connut-il le Christianisme ? En labsence de documents sérieux, il serait bien vain de chercher à le savoir ! Le Père de Rhodes au chapitre XXVIII de son histoire du Tonkin note : Jajouterai ici une chose remarquable, qui peut faire croire que la foi de la religion chrétienne na pas été inconnue autrefois au royaume du Tonkin. Cest quaussitôt quun enfant est sorti du ventre de sa mère, on lui marque le front avec de lencre ou de la rosette, du signe de la croix. Interrogés, les parents saccordèrent à dire que cétait une coutume très ancienne et qui avait la vertu de chasser les démons. Aussitôt le bon Père de conclure : Cest un signe évident que la foi de Jésus-Christ leur a été annoncée.

    Ce quil y a de certain, cest quun franciscain espagnol, le Père Bartholomé Ruiz, résida à Hanoi de 1584 à 1586. Le roi Mac Mâu Hiêp qui espérait se concilier les bonnes grâces des marchands portugais, lui fit un accueil des plus bienveillants et lautorisa à résider dans ses états. Le premier presbytère et la première chapelle sérigèrent donc sur les bords du Fleuve Rouge, mais la chrétienté ne semblait pas devoir sédifier aussi facilement. Le Père Ruiz ne connaissait pas lannamite ; seule, une chrétienne lui servait dinterprète ; on conçoit les difficultés de lapostolat dans de telles conditions. Le Père sessaya pourtant et, précurseur à sa manière, il inaugura lenseignement par limage. Certains jours ce fut épique ! Le missionnaire sétait transporté avec ses images en pleine place du marché et là, dans la foule grouillante des acheteurs, des mendiants et des badauds, il exposa le tableau du jugement dernier en laccompagnant dexplications appropriées.

    Linterprète fut-il éloquent ou le Père avait-il fait des progrès en langue annamite ? toujours est-il que les bonzes sémurent et organisèrent à leur tour une manifestation sur la place publique. Ils sortirent processionnellement de leurs pagodes et célébrèrent en grande pompe plusieurs cérémonies païennes. Le Père franciscain en fut si peu ému quil se mit à renverser les idoles et à les fouler aux pieds ! Scandale énorme, pensez-vous ? Non, à peine un peu démoi, quelques personnes seulement rapportèrent laffaire au roi et avec une belle indifférence, celui-ci admit que ces idoles étant luvre de la main des hommes, elles ne pouvaient être adorées, ladoration étant réservée au Maître du ciel et de la terre ! Cette indifférence faisait le désespoir du missionnaire et elle fut probablement une des causes de son insuccès. En tout cas, quand il quitta le Tonkin en 1586, il navait baptisé quun enfant en danger de mort. La chrétienté de Hanoi nétait pas encore fondée, cependant elle avait déjà un intercesseur au ciel.

    Quarante ans pourtant se passèrent avant que les prières de lange de Hanoi fussent exaucées. Mais elles le furent magnifiquement car, avec le Père Baldinotti, la Compagnie de Jésus allait prendre en charge léglise de Hanoi et la célèbre Société allait y créer un foyer dévangélisation dont le rayonnement sétendrait sur toute la terre dAnnam. Le Père Baldinotti ne vint pas seul, il était accompagné dun frère coadjuteur japonais. Son séjour ne dura que cinq mois, du 7 mars au 18 août 1626, mais il fut fécond en résultats ; à défaut de succès apostoliques quil nescomptait pas, le Père sassura du moins que les prédicateurs de lEvangile seraient bien reçus et prépara ainsi les voies à ses successeurs. Rien ne manqua à léclat de cette visite toute dapparat. Trịng Tráng, le puissant maire du palais, fit escorter les navires portugais par quatre galères royales et cest entouré de tous les officiers et matelots en costume de fête, que le 7 mars le Père italien fit son entrée à Dông-Kinh, Hanoi dalors. Réception à la cour, fêtes militaires devaient laisser assez froid notre missionnaire, mais ce qui lencouragea grandement ce fut lestime dans laquelle le tenaient le roi et le prince héritier. A vrai dire, ce nétait pas des motifs religieux qui poussaient le Chúa Trịnh mais bien plutôt lintérêt, le désir de se créer davantageuses relations avec les Portugais, maîtres du commerce en Extrême-Orient. Il sy mêlait peut-être un peu de respect curieux pour la personne du Père qui était, comme presque tous les missionnaires Jésuites dalors, un mathématicien réputé. Enfin à tout cela sajoutait la bienveillance reconnaissante car le prêtre Européen avait délivré la Reine-mère dun démon qui la tourmentait dans ses rêves. Aussi, malgré les faux rapports dun certain Malais musulman qui accusait le Père et ses compagnons dêtre des espions du roi de Cochinchine, Trịnh Tráng lautorisa, après 5 mois de séjour, à rentrer à Macao. Deux galères royales escortèrent jusquà la mer le navire européen et des présents sans nombre attestaient tout le bon vouloir du roi. Baldinotti navait donc pas exercé le saint ministère à Hanoi, mais sur son rapport qui jugeait les Tonkinois très aptes à recevoir lEvangile, le Visiteur Général allait envoyer la Mission qui devait planter la foi chrétienne dans la ville de Hanoi et si profondément que rien désormais ne len déracinerait, ni le temps ni les persécutions. Comme tant dautres chrétientés, Hanoi doit sa fondation au P. Alexandre de Rhodes, lapôtre du Tonkin, lillustre missionnaire dont lavis au lecteur qui préface son Histoire du Tonkin de 1651, nous dit quil ne quitta Hanoi quaprès y avoir travaillé infatigablement lespace de trois ans avec des succès et des accidents divers, et laissé en plusieurs provinces cinq mille chrétiens convertis et les semences dune abondante moisson.

    Ecoutons-le raconter son heureuse arrivée à la cour du roi et la première publication de lEvangile : Notre première venue au Royaume du Tonkin, ayant été le jour du glorieux Saint Joseph, comme nous avons remarqué en son lieu, notre entrée à la cour du Roi (Dieu le disposant ainsi) fut au jour dédié à la Visitation de la glorieuse Vierge et reine du Ciel, afin que sous les auspices de cette grande Reine, la lumière de lEvangile entrât dans la cour du Tonkin au même jour auquel elle apporta sa bénédiction à la maison de Sainte Elisabeth. Ce fut donc le second jour du mois de juillet, lan 1627, que nous entrâmes dans la cour et la ville royale de Che Ce (Kẻ Chợ) à la suite et à la compagnie du roi revenant de la guerre de Cochinchine. (1)

    Si le Père de Rhodes et son compagnon, le P. Marquez, quittaient les parages de Cửa Bạng et la province de Thanh Hoá où ils avaient avec succès exercé leur ministère, cétait que le Chúa Trịnh leur avait proposé de lui-même de les emmener à Kẻ-Chợ. Lomnipotent maire du palais avait rencontré le missionnaire, lors du départ de sa flotte pour la Cochinchine. Le succès nayant pas répondu à ses désirs, il retournait au Tonkin et pour capter ses faveurs, les jésuites lui avaient offert une traduction chinoise de la sphère dEuclide, une montre dhorloges à roues et un poudrier qui actionnait la sonnerie. On me croira sans peine, si je dis que lhorloge eut plus de succès que le livre. Le roi ne se tenait pas de joie et sattira cette grave leçon dun des principaux docteurs du royaume : Quant à lartifice (Sire) de cette horloge, il est admirable et digne de la curiosité dun roi ; mais pour le livre, notre Confucius nous suffit, et nous navons besoin dans le royaume daucun autre. In cauda venenum! et plus dune fois et même encore de nos jours nous entendrons ce lettré, ou quelquun de sa famille, nous dire avec une ironique compassion ; Sire, lartifice est digne de curiosité, mais pour le livre, Confucius nous suffit !!!

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    (1) Le P. de Rhodes, comme plus tard Mgr Deydier, emploie le nom de roi pour désigner indifféremment soit Trịnh Tráng soit Lê Thấn Tôn. Il savait pertinemment que lun était le vrai roi et lautre le maire du palais, mais les deux vocables étant probablement en usage il sen sert couramment, je ferai comme lui.


    Le Père de Rhodes nen remonta pas moins en cette illustre compagnie tout le cours du Fleuve Rouge. Le spectacle ne devait pas manquer de pittoresque : la galère royale dont la chambre de proue est lamée dor, la poupe embellie et enrichie douvrages exquis, les voiles ondées et façonnées de divers agréments, savançait au milieu des autres bâtiments qui lui servaient descorte. Les ordres étaient donnés au bruit dun instrument composé de bâtons qui sentrechoquant font un certain accord de sons graves et aigus ; et quoique les galères aillent ordinairement 3, 5 ou 7 de front, lune cependant navançant jamais dun pied devant lautre, et sil faut sarrêter, contourner, biaiser, reculer, elles le font avec autant de mesure et de correspondance que si elles étaient toutes dune seule pièce, et poussées dun même mouvement.

    Lentrée du Père de Rhodes à Hanoi fut donc triomphale, tout le monde sétait porté au débarcadère et accompagnait Trịnh Tráng avec hautes acclamations jusquà son palais.

    Quallaient devenir nos missionnaires dans cette foule joyeuse qui les ignorait totalement ? Personne ne se souciait deux, le roi moins que tout autre, et dans toute la ville aucun chrétien, aucun converti ne se trouvait qui put leur procurer un logement ou un abri. Dieu, toutefois, toucha le cur dun païen de haute condition nommé Man Tai, qui nous ayant considéré, nous offrit dabord et sans en être recherché, sa maison pour nous y retirer, et faire nos fonctions jusquà ce que le roi nous ait pourvu de logement.

    Et voilà nos missionnaires dans les rues de la ville marchande. Quétait-elle ? Considérable sans aucun doute, elle étendait ses quartiers populeux des bords du fleuve jusquà la masse imposante de la ville impériale (1). Les jours de marché, laffluence était incroyable et les rues ne pouvaient contenir lafflux de la population campagnarde. Les voyageurs du XVII et du XVIII siècle saccordent à nous dire que ces rues non pavées devenaient de vrais cloaques à la première averse un peu forte. Peu de monuments, quelques pagodes, seules, émergent dun amas de paillotes, pointant vers le ciel ardent les arêtes biscornues de leurs toits recourbés. Le Père de Rhodes nous fait pourtant de cette ville un tableau enchanteur. Ce qui rend le Tonkin puissant et redoutable à tous les rois ses voisins, cest la grande et inestimable multitude de sujets qui vivent dans ses 7 provinces qui sont soumises à la couronne ; de quoi il est aisé de prendre quelque conjecture, considéré seulement le grand nombre de personnes qui résident ordinairement dans la ville de Che Ce (Hanoi) où se tient la cour. Car encore que cette ville ait plus de 6.000 pas de longueur et autant de largeur et que les rues soient si larges et si capables que 10 ou 12 chevaux y peuvent commodément aller de front, néanmoins deux fois le mois, cest à savoir à la nouvelle et à la pleine lune, on y voit une si grande foule de peuple allant et venant, épandre par toutes les rues que lon sy entre-heurte partout à la rencontre. Et le Père estime à 1.000.000 le nombre des habitants de cette métropole populeuse, dont 50.000 revendeurs de bétel et darec !!

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    (1) La citadelle des Lê quil ne faut pas confondre avec la citadelle actuelle construite par Gia Long en 1805. On compte jusquà 5 citadelles : Tu Thành 621 ; La Thành 767 ; Đại La ou Kim Thành 867 ; Thanh Long. 1010 qui devient la citadelle des Lê et enfin celle de Gia Long 1805.


    Suivons maintenant les missionnaires chez le païen hospitalier qui les avait reçus. Non seulement celui-ci voulut bien les loger mais encore de ses propres mains il érigea un autel pour la célébration de la Messe ; ce fut donc chez lui que séleva le premier presbytère et le premier oratoire de Hanoi. Les prédications y commencèrent sans tarder : le Père de Rhodes seul connaissait lannamite, cest donc sur lui que retombaient les catéchismes et les prédications. Les premiers convertis furent la femme et les domestiques de Man Tai, mais naturellement beaucoup dautres personnes du peuple assistaient à la prédication, aussi le bruit sen répandit par la ville jusquau palais. La cour qui avait si bien oublié nos religieux sémut à son tour et lassistance fut si considérable que les Pères narrivaient pas à satisfaire tous les visiteurs. Tous ne se convertissaient pas, mais la sur du roi savante dans les lettres chinoises et bien versée en la poésie, fut baptisée et reçut le nom de Catherine. Cétait une recrue de valeur. Elle écrivit en vers lhistoire de la doctrine chrétienne et le récit de larrivée des missionnaires au Tonkin. Ce poème eut tant de succès que non seulement les nouveaux chrétiens chantaient ces vers dans les maisons, à la ville et à la campagne, mais encore que beaucoup de païens les chantaient dans le plaisir quils prenaient à la douceur du chant et sinstruisaient des mystères et des vérités de la foi.

    Cependant le Père nous dit que ses catéchumènes provenaient surtout des pauvres gens et des bonzes. Vu leur nombre considérable, la maison de Man Tai était devenue trop petite et fort incommode ; il fallait donc songer à se procurer une maison et construire une église. Ce fut le roi qui sen chargea, il proposa même de dresser lhabitation des Pères dans la ville interdite, tant pour les mettre à labri des embrasements qui sont assez fréquents, que des voleries ordinaires que larrons y exercent. Nos missionnaires préférèrent un emplacement en bordure de la ville marchande, mais près de lenceinte du palais. Là séleva un bâtiment en bois à la façon du pays, mais bien capable et dune structure pareille à celle des maisons qui sont habitées par les nobles. Ce fut vers la fin du mois de novembre 1627 que le Père de Rhodes et son compagnon occupèrent le nouveau presbytère dont la plus grande partie était destinée à servir de chapelle.

    Laffluence fut telle quil fallut prêcher jusquà six fois par jour et, de Noël 1627 à Pâques 1628, cinq cents baptêmes furent administrés. Cétait trop beau ; les nouveaux chrétiens étaient dune ferveur extraordinaire, ils guérissaient les malades avec leau bénite et la sainte Croix : ils soffraient pour servir les Pères toute leur vie, le diable se devait de troubler un si magnifique élan ! Il ny manqua pas et le Père de Rhodes écrit mélancoliquement : Le roi du Tonkin commence de prendre quelque aversion de nous. La cause ? oh, bien orientale ! les nouveaux convertis renvoyaient leurs concubines, elles portèrent leurs plaintes et leurs cris jusquau palais du roi et voici le message qui fut reçu à la mission dalors : Quelle est cette loi, Père, que vous publiez en mon royaume ? Vous ordonnez à mes sujets de navoir quune femme et je veux quils en aient plusieurs afin davoir ainsi plus denfants qui me soient fidèles. Déportez-vous donc désormais de publier cette loi ; que si vous ne mobéissiez point, il me sera aisé de vous faire couper la tête et de vous empêcher dattenter désormais à continuer de faire ce que je vous défends. Les communistes de 1931 ne se serviront pas dune autre encre et on sen souvient encore dans la mission de Vinh !

    Les eunuques envenimèrent encore le conflit craignant que le roi ne se fît chrétien et ne congédiât ses concubines dont ils avaient la garde, ils sefforcèrent de faire passer les Pères pour des sorciers. Cétait le commencement de la disgrâce, car ce bruit prit une telle consistance en ville et à la cour quun capitaine du roi étant venu à léglise à lheure de la prédication, fut si saisi de voir savancer vers lui le Père de Rhodes que ce brave militaire prit promptement la fuite ; il avait peur que dun souffle le missionnaire ne le fit mourir ! En quoi, jadmirai fort, ajoute celui-ci, la simplicité des hommes et la malice artificieuse du diable.

    Mais il fallait aviser au moyen dadoucir lesprit du roi et de le détromper ; ce fut une éclipse de lune qui le fournit. Le Père de Rhodes en avait calculé toutes les phases et il fit savoir que toute lartillerie, tous les tambours et toutes les cymbales du royaume ny feraient rien, le phénomène se passerait de la façon quil avait décrite. Il en fut ainsi, le roi ne put que sincliner devant tant de science et pendant quelque temps cela fit taire les Homais de lépoque. Ils repartirent de plus belle sur un autre thème : les missionnaires brisaient les statues des idoles. Cétait absolument faux, les Pères Jésuites étaient bien trop fins politiques pour sexposer ainsi aux haines et aux persécutions des infidèles, dailleurs les saints Canons, remarquent-ils, en font très sagement formelle défense. Mais le roi, sans autre information, crut les calomniateurs et publia un édit défendant à ses sujets dembrasser la loi des chrétiens qui brisaient les statues des dieux qui avaient été adorés de tout temps au Tonkin. Les supplications des missionnaires obtinrent un peu de répit et la prédication continua, mais en particulier, de maison en maison. Le culte, quelque peu gêné dabord, reprit petit à petit et la vie chrétienne sorganisa. On est étonné de retrouver décrites dans lhistoire du Tonkin, qui date pourtant de 300 ans, les pratiques religieuses qui sont encore en usage à Hanoi et dans les autres paroisses de nos Missions : consécration des trois jours du Têt à la Sainte Trinité, fête de la Chandeleur, bénédiction des Rameaux, méditation du Carême et loffice si spécial qui remplace pour nos chrétiens loffice des Ténèbres. Quels animateurs que ces hommes qui, à peine arrivés dans le pays, marquaient leurs chrétiens dune empreinte telle quelle sest transmise fidèlement jusquà nos jours !

    Mais cependant le diable ne sendormait pas et les accusations nouvelles sajoutèrent aux accusations anciennes : le baptême faisait mourir ceux qui le recevaient, les missionnaires étaient de connivence avec les Mạc pour renverser les Trịnh, ils voulaient même mettre le feu à la ville, etc.. Le roi résolut alors dempêcher les missionnaires dagir et, au matin de la fête de la Sainte Trinité, un édit solennel fut affiché à la porte même des Pères ; il défendait à tous les sujets du roi davoir des rapports avec la Mission sous peine de mort. Ce fut une petite émeute ! La plèbe excitée envahit léglise, démolit lautel, insulta copieusement le Père de Rhodes qui se préparait à la mort, puis tout rentra dans le calme, un piquet de soldats ayant été placé pour garder la maison et assurer lexécution de lédit royal. Mais en Orient tout se tasse, le roi dailleurs tenait encore à garder les Pères dans lespoir dattirer les Portugais, aussi, après une période dinaction où nos religieux firent une retraite, lévangélisation reprit moins ouverte mais tout aussi efficace et peut-être plus profonde, car seuls les convaincus se sentaient assez daudace pour sexposer aux rigueurs du roi. Un capitaine de cavalerie fut de ce nombre et en souvenir du fondateur de la compagnie de Jésus on lappela Ignace. Si bien quà la fin de 1628 Hanoi comptait 7 centres chrétiens avec oratoire particulier où le ministère pouvait sexercer en secret. Cela durait depuis quatre mois, quand un incident qui eut beaucoup de retentissement fit redonner aux prédicateurs un peu plus de liberté. Lors des exercices de tir, un canonnier chrétien mourut des suites dune explosion. Le roi avait commandé lui-même lexercice ; sachant que lartilleur était catholique, il voulut que lenterrement se fit à ses frais. Ce fut dune solennité inouïe pour lépoque, 1.000 chrétiens assistaient aux obsèques et le Père de Rhodes arrivé au lieu de la sépulture, se laissant aller aux espoirs qui hantent toujours le cur dun apôtre, expliqua le texte : Jam hiems transiit, imber abiit. Lhiver de la persécution est passé et les pluies de nos malheurs vont cesser ! Hélas ! Ce nétait pas les douceurs du renouveau qui allaient poindre avec lannée 1629, cétait, bien au contraire, les rigueurs de lexil !

    Le roi, note finement notre Jésuite, savait à quoi sen tenir sur le compte des Pères, et prenait bien pour des imputations calomnieuses toutes les accusations dont on les accablait ; mais comme il ne gardait les missionnaires que par intérêt, quand il crut que les navires Portugais ne reviendraient plus, il lâcha la bride à tous les accusateurs et fit avertir les Pères de se tenir prêts à partir pour la Cochinchine. Ce fut à la fin de mars 1629 que fut exécuté cet ordre, et les Jésuites neurent même pas la permission de se présenter devant le roi pour le remercier de ses bienfaits. Les bords du Fleuve Rouge virent ce jour-là une manifestation émouvante. Une foule compacte de chrétiens en pleurs accompagna les Pères au bateau ; pleurant, criant, se lamentant ils voulaient retenir leurs pères dans la foi. Les uns se précipitèrent à leau pour retenir la barque, les autres, debout sur la berge, imploraient une dernière bénédiction. Les Pères ne sachant quand et comment ces bons chrétiens rencontreraient de nouveau des prêtres, résolurent de donner une absolution générale. Linstant ne dut pas manquer de grandeur : les Pères debout sur la barque, la foule des chrétiens agenouillés sur la berge ; cétait, transposés en Extrême-Orient, les adieux de Saint Paul aux fidèles de Milet.

    Lexil devait durer huit mois et pendant ce temps la chrétienté de Hanoi trouvera dans sa pauvreté le moyen denvoyer vingt écus dor à son pasteur pour laider et le soutenir. Cette somme fut dailleurs intégralement remboursée, mais le fait prouve bien lattachement que les fidèles avaient gardé aux exilés. Ce fut le retour des Portugais qui permit le paiement de cette dette. Ils amenaient deux nouveaux missionnaires et à toutes les demandes de leunuque envoyé par le roi, ils refusèrent de monter leur cargaison à Hanoi si les Pères ny montaient pas avec eux. Cest ainsi que huit mois après en avoir été chassés, les missionnaires revinrent à ce Kẻ Chợ qui leur tenait tant à cur. La seconde entrée fut moins solennelle que la première, les chrétiens avaient reçu la consigne de sabstenir de toute manifestation et cest presque en cachette quen novembre 1629 les Jésuites reprirent leur ministère. Logeant chez les chrétiens, ils passaient les jours et les nuits à entendre les confessions de leurs néophytes. Ils savaient que leur retour était précaire, ils ne purent jamais voir le roi qui paraissait les ignorer jusquau jour où, le navire Portugais devant partir pour Macao, lordre leur fut donné de quitter la terre du Tonkin. Cétait en 1630.

    Le Père de Rhodes pouvait partir, son uvre ne périrait pas ; bien que privé de prêtres (aucun prêtre indigène nayant pu être ordonné) la chrétienté serait dirigée par les catéchistes établis par les missionnaires. Ces catéchistes en formeraient dautres et transmettraient à leurs successeurs le flambeau de la foi. Le premier pasteur de Hanoi ne devait plus revoir léglise quil avait fondée, et avant de le voir disparaître de cette ville royale où il travailla tant, nous, ses successeurs, nous pouvons nous incliner bien bas devant lui. Savant remarquable, homme de foi profonde sa prestance physique même faisait une profonde impression. Souvent, par la suite, sa pensée se reporta vers cette chrétienté de Kẻ Chợ quil aimait et dont ses écrits nous rediront maintes fois la constance et la ferveur.

    La chrétienté ne resta pas longtemps sans pasteur. La province de Macao ne pouvait rester indifférente au sort dun pays qui donnait de si belles espérances pour la foi ; aussi, dès le début de mars 1631, les Jésuites reparurent au Tonkin. La nouvelle Mission se composait de trois Pères : Gaspar dAmaral, supérieur, Antonio de Torès et Francisco Cardim qui sen fit lhistorien.

    Restait-il des vestiges du presbytère et de léglise du P. de Rhodes, lhistoire ne nous le dit pas, mais par contre ce quelle nous dit fort bien, ce fut laccueil chaleureux du Chúa Trịnh. Il avait pourtant chassé leurs prédécesseurs ! Cette fois il combla dattentions les nouveaux missionnaires : réception au palais, logement chez son gendre, rien ny manqua. Et le roi Lê-Thần-Tôn, faible autorité en face du tout-puissant Trinh, mais autorité tout de même, leur donna lautorisation de prêcher la religion à condition de ne pas démolir les pagodes, ce que les Pères sempressèrent de promettre, nayant pas du tout lintention den venir à ces imprudents excès. Dire la joie des chrétiens de Kẻ Chợ serait difficile : ils se croyaient abandonnés et des pasteurs leur revenaient : leur joie fut si touchante quelle émouvait les Portugais qui navaient pas assez dadmiration pour tant de fidélité. Non seulement la chrétienté navait pas décrû, mais encore elle avait augmenté. Elle senorgueillissait même de son premier martyr. Cétait un nouveau chrétien, nommé François, dune foi et dune charité ardentes ; il se prodiguait au service des mourants et les enterrait de ses propres mains. Son maître, frère du roi, qui lemployait comme porteur de litière, ayant appris la chose la trouva fort méséante pour sa dignité. Il appela François et lui interdit, non seulement denterrer les morts, mais encore de pratiquer le christianisme. Le néophyte fit humblement remarquer que la loi du Christ était juste et sainte et que les uvres de charité ne pouvaient diminuer celui qui les pratiquait. La réponse fut celle des tyrans de tous les temps : un ordre de torturer et de mettre à mort le courageux serviteur. Lhistorien de la mission constate : Ce fut la première victime de Jésus-Christ qui dédia léglise du Tonkin dans son sang et ce fut la première fleur que cette nouvelle chrétienté présenta à Dieu, laquelle parfuma et réjouit de sa bonne odeur tous les fidèles de ce pays et les nouveaux ouvriers qui venaient dy arriver.

    Sang des martyrs, semence des chrétiens, avait dit Tertullien aux païens de son temps ; sur la terre dAnnam la même moisson se lèvera abondante et pendant les deux premiers mois de leur séjour les missionnaires baptisèrent plus de 1.000 personnes. Mais le roi ne désirait quune chose : laide des Portugais dans la guerre quil méditait contre les Cochinchinois ; quand il eut compris que, fidèles à leur parole donnée, ceux-ci ne se départiraient point de leur ancienne alliance, son parti fut pris ; les missionnaires sen iraient avec les Portugais. Ni les prières, ni les supplications ne purent fléchir le roi ; un missionnaire pouvait rester à Hanoi, mais il avait défense dinstruire personne dans les mystères de la religion. A la fin pourtant, le Père Cardim dut seul partir, ses deux confrères purent rester et donner en secret tous leurs soins aux chrétiens de la ville royale.

    Pour donner le change au roi, ils sobligeaient à paraître à la cour au milieu des courtisans. Quelle vie pour des missionnaires !

    Ils sy astreignaient pourtant et quand, en 1634, des Jésuites italiens furent venus renforcer leffectif de la Mission, non seulement le Père dAmaral ne se contenta pas dévangéliser Hanoi et le Tonkin, mais il organisa encore une expédition pour prêcher la foi au. Laos. Quels hommes ! Ils sont à peine tolérés dans le pays, on leur défend de prêcher, lun deux se voit réduit au métier de courtisan et, aux premières ouvertures dun ambassadeur venu du Laos payer tribut au roi du Tonkin, ils sélancent à lassaut dun pays lointain et inconnu ; de lavant, toujours de lavant, cest la méthode des conquérants ; quil sagisse du royaume de Dieu ou des royaumes dici-bas, cest la bonne méthode. Mais les forces du Père dAmaral nétaient pas à la hauteur de son courage et en 1639 il dut regagner Macao pour réparer une santé ruinée par le climat du Tonkin.

    Le Père Majorica lui succéda dans la charge de supérieur de la mission de Hanoi. Une curieuse persécution de 3 mois vint lui procurer bien des soucis. La Mission prospérait et en 1640, la quatorzième année après lentrée des Jésuites au Tonkin, elle comptait plus de 100.000 chrétiens. Pour combien la chrétienté de Hanoi entrait-elle dans ce chiffre ? Lhistoire ne nous le dit pas, mais de nouveaux missionnaires étant venus tous de bon âge et pleins de courage et de force pour durer dans les peines quil faut prendre en cette précieuse conquête des âmes que Dieu a rachetées de son sang, nul doute que la chrétienté ne suivit elle aussi une marche ascendante.

    Cest le moment que choisit Satan pour la troubler et dune façon qui affligea les missionnaires plus sensiblement que les persécutions passées. Sans que rien le fit prévoir, un édit de persécution fut, sur lordre de Trịnh Tráng, affiché à la porte même de la Mission. Non seulement la pratique du christianisme était interdite, mais les Pères étaient encore accusés de fausseté et de mensonge. De plus, on devait brûler tous les livres de doctrine, ce qui fut exécuté ponctuellement. Que faire ? Sincliner, prier Dieu et la bonne Vierge, cest ce quon ne manqua pas de faire, et subitement les dispositions du roi changèrent. Il fit venir le Père Majorica, sexcusa doucement des avanies quil venait de lui infliger pendant ces trois mois et lui donna toute autorisation de rester en sécurité dans son royaume ! Comédie ? Politique ? les deux peut-être, avec un renouveau de bienveillance, car quand, en 1646, un naufrage eut englouti le bateau qui amenait des missionnaires et des subsides, non seulement le roi envoya ses condoléances, mais de plus il y joignit dabondants secours.

    Cette bienveillance ne fit quaugmenter avec le changement du règne et la remise au Père Morelli par le nouveau roi, Lê Chần Tôn, dune lettre patente peinte en beaux caractères chinois et qui débutait ainsi : Moi, sérénissime roi Kiên Thuong, Seigneur tout-puissant et absolu dans le royaume du Tonkin, je tadresse cette patente écrite de ma propre main en témoignage de lamour que je te porte, o Félix, premier Maître et docteur de la loi qui adore le Seigneur du ciel et de la terre. Inutile de dire que pour recevoir une telle marque de bienveillance, la Mission de Hanoi avait fait appel à tous ses amis. Annamites et Portugais reçurent le brevet royal au son des trompettes, des cymbales et des tambours je métonne quon ne parle pas de pétards ! et la pompe fut telle quelle laissa longtemps une impression de splendeur unique chez tous ceux qui y assistèrent. Toute cette sympathie nétait évidemment pas désintéressée et les bons services que les Jésuites de la cour de Pékin avaient rendus aux ambassadeurs annamites y étaient bien pour quelque chose. Mais lappui de Lê Chần Tôn qui ne régna que jusquen 1649 nen fut pas moins fort utile aux missionnaires. Sans doute son influence politique et militaire était nulle à côté de celle du maire du palais, cependant aux yeux du peuple, il était le représentant de cette famille des Lê toujours aimée au Tonkin, il était encore le grand chef religieux, le pontife suprême.

    Aussi la Mission de Hanoi prit-elle encore un développement plus intense et en 1658 on pouvait y compter jusquà 16 Pères Jésuites. Cétait beaucoup trop car ce grand nombre de prêtres suscita les soupçons et réveilla les vieilles haines. Trịnh Trạc qui avait succédé à Trịnh Tráng dans sa charge de maire du palais et dans sa toute-puissance, se montra dabord indécis, mais la mauvaise tournure que prenait la guerre de Cochinchine, la désaffection du peuple accablé dimpôts, enfin les réclamations des bonzes le poussèrent à rendre les prêtres étrangers responsables de tous ces malheurs. Il exila donc les Pères qui durent tous partir pour Macao à lexception dun Jésuite français, le Père Tissanier et du supérieur de la Mission, le Père Borgès, qui purent rentrer à Hanoi.

    Leur situation fut dabord bien précaire, une garde vigilante interdisait laccès de leur maison située près du palais du roi. Ils pouvaient à peine aller jusquà la factorerie des Hollandais qui bordait la rue du fleuve. Mais peu à peu la surveillance se relâcha, les Pères purent dire la Messe et les chrétiens y assister. Dailleurs, en dehors des secours divins, les appuis humains ne leur faisaient pas entièrement défaut. Le roi et le maire du palais eux-mêmes les voyaient sans trop de déplaisir. La cousine de Trịnh Trạc était une fervente chrétienne et ce dernier se délassait à lentendre réciter ses prières. Un riche mandarin japonais, Paul de Aboda, était tout dévoué à la mission ainsi que Raphaël de Rhodes, le factotum des Hollandais. Ceux-ci, quoique protestants, ne manquaient pas de rendre aux missionnaires tous les services qui étaient en leur pouvoir ; cétait beaucoup, aussi jusquen 1660, environ 8.000 païens purent recevoir le baptême. Cétait les beaux chiffres dautrefois, mais tout cela ne reposait évidemment que sur linfluence plus ou moins grande des étrangers et principalement des Portugais. Aussi quand en 1663 les Mandchous, maîtres de la Chine, obligèrent ceux-ci à cesser les relations commerciales avec le Tonkin, le roi en manifesta son mécontentement et dès lors cessèrent toute bienveillance et toute considération pour les missionnaires. Leur bannissement fut décidé et Hanoi fut de nouveau sans pasteurs.

    Ici, se clôt une période brillante et féconde ; en lespace de 36 ans la Compagnie de Jésus avait fait de Hanoi un centre religieux qui rayonnait sur tout le Tonkin. Sans doute, luvre manquait de base, aucun prêtre indigène nayant été ordonné, pour donner à la chrétienté ce facteur de pérennité sans lequel nulle église ne peut subsister. Mais luvre était splendide, la Compagnie de Jésus avait bien mérité de lEglise. Et cest à ce moment que cette église allait demander à lillustre Société un sacrifice que daucuns estiment au-dessus des forces et des vertus humaines. Pour des raisons quil serait trop long dexposer ici, le Pape estimait que des vicaires apostoliques, indépendants du Portugal, seraient plus aptes à créer une église indigène qui, se recrutant sur place, aurait plus de chance de durer. Alexandre VII venait de nommer Mgr Pallu, évêque dHéliopolis et Mgr de la Motte Lambert, évêque de Béryte. Un bref daté du 9 septembre 1659 leur confiait les missions du Tonkin et des pays voisins. La jeune Société des Missions-Étrangères prenait donc en charge les Missions où les Pères Jésuites avaient tant lutté et tant peiné.

    Il nous semble facile aujourdhui dadmirer cette substitution, mais elle se heurta alors à des difficultés politiques et religieuses qui la rendirent singulièrement épineuse. Je naurai pas à les raconter car si la chrétienté de Hanoi en subit le contre-coup, elles ne lui firent pas perdre pour autant son ancienne vitalité.
    1932/331-347
    331-347
    Anonyme
    Vietnam
    1932
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