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En voyageant, on voit de belles choses... 3 (Suite)

En voyageant, on voit de belles choses... (Suite) Mission salésienne.
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    En voyageant, on voit de belles choses...
    (Suite)

    Mission salésienne.
    Depuis 22 heures environ, je roule sur un territoire que la mission de Bangkok va céder aux Révérends Pères Salésiens. Ces derniers sy trouvent déjà installés ; dans un avenir prochain, ils y formeront une mission séparée, autonome. Le territoire qui leur est cédé na pas moins de six à sept cents kilomètres de longueur, ce qui prouve que notre Société, quand elle donne, le fait avec une véritable liberalitas animi. Si nous ne donnons pas davantage en largeur, cest que le territoire en question est limité dun côté par le golfe du Siam, de lautre par locéan Indien et le golfe du Pégou. Nous leur cédons plusieurs chrétientés, entre autres celle même, je crois, où se trouvait établi le Séminaire de la Mission. Nous leur léguons aussi beaucoup de bien à faire.

    Bangkok.
    Enfin, me voici en vue de Bangkok. Nous sommes encore à treize kilomètres de la ville, que déjà je laperçois très bien dans le lointain. La ligne du chemin de fer franchit le Ménam sur le pont Rama VI, un pont dune longueur de 443 mètres, qui fut construit récemment par des ingénieurs français. La voie longe alors de très importants dépôts de riz... Nous entrons en gare. Interminable, cette gare de Bangkok. Le train stoppe.... Enfin ! Me voilà dans les bras du P. Chorin et du Docteur Schwend, celui-ci un vieil ami intime que javais connu enChine.

    Encore quelques minutes et je suis à la cathédrale de lAssomption, où, pour la première fois, je reçois la bénédiction de Sa Grandeur, laimable Monseigneur Perros.

    On dit que les premières impressions sont toujours les meilleures, les plus justes et les plus durables. Jemporterai donc une très bonne impression de Bangkok. Je nai en effet quà ouvrir les yeux, pour voir groupées autour de la cathédrale, et près de la demeure du Père commun de la Mission, des uvres très prospères et florissantes : orphelinats, collèges de garçons et de filles, imprimerie, boutique de ravitaillement, où les missionnaires trouveront à bon compte, tout ce que le zèle et la prévoyance dun procureur, débrouillard et dévoué pour ses confrères, peut inventer...

    Fête du Christ Roi.
    Monseigneur Perros veut bien minviter à chanter la messe dans sa cathédrale, le jour de la fête de Christ-Roi. Je me sens tout dépaysé dans ce vaste chur, au milieu de tous ces servants. Ils manuvrent à merveille, me font signe quand il faut génuflecter, saluer à gauche ou à droite. Jétais loin des cérémonies qui se déroulent dans ma chapelle, genre grange, cependant assez bien aménagée, aux jours des plus grandes fêtes ! Mais peu importe, pourvu que nous fassions ce que nous pouvons, avec les moyens mis à notre disposition.

    Nous missionnaires, nous avons le privilège de nous trouver en contact avec des peuples biens différents, par la couleur, le costume, le langage. Nous les voyons sagenouiller devant Dieu, dans tous les pays, sous toutes les latitudes. Nous ne pouvons nous empêcher de remarquer lopportunité de cette fête du Christ-Roi, fête de Celui qui règne souverainement sur tous les sujets de tous les rois du. monde, ne menaçant aucun trône, les consolidant même en recommandant aux sujets déférence et soumission envers le Souverain !

    Nonghin.
    Monseigneur Perros me fait lagréable surprise de memmener avec lui, pour deux jours, à Nonghin. Il se rend chez le Père Richard, pour une cérémonie de Confirmation. Cela me fait connaître un peu le Siam et ses habitants, que je navais vus que du chemin de fer. Naturellement, je ne comprends rien à ce quon me dit autrement que dans ma langue maternelle ; car, par un hasard extraordinaire, je ne rencontre là aucun Chinois chrétien. Mais je ne tarderai pas à en trouver dans la ville voisine, tenant des bistrots, et faisant comme partout le petit commerce !

    La cérémonie terminée, nous prenons le chemin du retour. Monseigneur tient à me faire visiter lui-même, le grand stûpa de Phra Pathom. Pour cela, il faut nous arrêter à Nakhon Pathom. On accède au monument par un gigantesque escalier de marbre. Arrivé au sommet de cet escalier on se trouve sur une terrasse circulaire de 240 mètres de diamètre. Elle sert de base au stûpa. Lintérieur du monument est comme un musée où lon trouve des choses très intéressantes. On représente, entre autres choses, la naissance de Bouddha ainsi que Bouddha recevant les offrandes du singe et de léléphant. Toutes ces statues sont bien dorées. Je les contemple en silence. Mais je ne puis mempêcher de sourire intérieurement, car je pense que dès sa naissance Bouddha se faisait tromper et payer en monnaie de singe !

    Plus loin, dans une salle dont vous pouvez deviner les dimensions, on voit un Bouddha couché, de 25 mètres de long. Il vient dêtre doré à neuf, aux frais de la piété bouddhiste. Comme dimension et comme clinquant, cest sûrement une très belle pièce. Jen parlai le soir à lévêché, et je manifestai mon étonnement davoir vu une statue si colossale. Un de mes auditeurs me dit alors, sur un ton quemploie souvent un de mes amis, dans ma Mission : Ah ! 25 mètres, cela vous étonne ? Je vous ferai voir bien mieux! De fait, dès le lendemain, il me mettait en présence dun bouddha, également couché, de 49 mètres de long. Ce bouddha occupe tout lappartement spécialement construit pour lui. Il a 12 mètres de hauteur, et ses pieds, qui doivent avoir 4 mètres, portent les empreintes ordinaires des pieds de Bouddha. Le bouddha de Phra-Pathom était donc bien enfoncé ! Mais, probablement parce que plus volumineux, celui de Bangkok paraît moins bien entretenu. Ces statues sont constituées par une épaisse maçonnerie recouverte dun stuc laqué et doré.

    Le Père Chorin, avec sa complaisance habituelle, me fait faire la connaissance du Bangkok religieux et civil, bouddhiste et autre. Il me conduit chez tous les missionnaires desservant les églises de Bangkok. Quel étonnement de se retrouver si loin avec des confrères auxquels, au beau jour du baisement des pieds, on croyait bien avoir dit un éternel adieu. Jen retrouve un dans la chrétienté de Samsen. Jen retrouve même un de mon départ et de mon bateau. Vraiment, en nous réservant de ces surprises, le Bon Dieu fait bien les choses !

    Nous allons déglises en églises, décoles en collèges, dorphelinats en crèches, de dispensaires en hôpitaux. Je suis même admis à voir succinctement les maisons de formation et de repos des religieuses indigènes. Il y a aussi un Carmel, dont je visite la chapelle. Cette rapide énumération prouve lactivité de la vie apostolique à Bangkok, et le travail considérable que nos confrères doivent fournir : service de paroisse, instructions multiples, catéchismes de préparation ou de persévérance, et surtout, ces nombreuses et interminables confessions hebdomadaires ou de quinzaine, dans les pensionnats !

    Cétait un beau sujet dédification pour moi, tous les matins, quand les moustiques minvitaient à aller prendre lair, de voir un de mes confrères, le même que javais parfois forcé à bavarder assez longtemps, la veille au soir, faire les cent pas devant la cathédrale, bien avant quil ne fit jour. Une auto arrivait en sonnant, tous feux allumés. Aussitôt la porte de lévêché souvrait : lévêque montait discrètement dans lauto, suivi de son missionnaire. Cest lheure où les talapoins se répandent dans tous les quartiers de la ville pour recueillir les aumônes journalières. Eux, le Père et le disciple, vont porter à domicile, assez loin dans la banlieue, aux âmes qui les désirent, lun au Carmel, lautre dans un collège ou pensionnat, les bienfaits de la sainte Messe, et distribuer à ces âmes la manne spirituelle. Ils ne retournent à la mission que sur les 10 heures, après avoir vaqué ici ou là au ministère fixé par le service hebdomadaire. Je ne pus mempêcher de remarquer que dans cette Mission le zèle est très matinal, et que lexemple vient de haut.

    Collège des Frères de Saint-Gabriel.
    Parmi les uvres de la Mission de Bangkok, il y en a une que depuis très longtemps je savais très florissante, et que je tenais à visiter à un autre titre : jai cité le grand collège tenu par les Frères de Saint-Gabriel, dits aussi : Frères à rabat bleu.

    Jétais encore tout enfant, quand tous les quinze jours mes parents me juchaient avec eux dans leur char à bancs, pour aller voir mon frère aîné, qui était en pension chez les chers Frères de Saint-Gabriel, à Saint-Laurent-sur-Sèvre. Peu à peu les mystères de cette maison religieuse me furent familiers. On me fit voir le Supérieur Général de la Congrégation, le noviciat, la chapelle, le pensionnat, les vastes cuisines, le cabinet de physique... autant de choses, qui chaque fois étaient lobjet dune admiration nouvelle. Cette maison était tellement hospitalière, quaucun congé ne se passait, sans que nous allassions en famille et avec des amis, faire un pique-nique dans lenclos des chers Frères, enclos situé à 9 kilomètres seulement. On voyait des rabats bleus dans toutes les paroisses de la région. Si je nai pas été leur élève, cest parce que, sans me douter encore que jétais destiné à la cléricature et à la Chine, je devais cependant commencer de bonne heure à apprendre les rudiments du latin. Mais jaimais beaucoup ces bons Frères.

    Je savais depuis longtemps, que par leurs succès pédagogiques, les Frères de Saint-Gabriel retenaient lattention de tout le Siam. Jespérais, en leur faisant visite pour les féliciter, me trouver aussi en pays de connaissance. Hélas ! javais oublié que javais un certain âge, et quun régime abject força nos communautés religieuses à aller installer leurs noviciats à létranger ! Sur les 20 Frères que je trouvai à Bangkok, il ny en avait pas la moitié connaissant soit le berceau de leur Institut, soit le tombeau de leur fondateur, le Bx Grignon de Montfort ! Cependant, il y a parmi eux quelques rares barbes grisonnantes, et jai pu situer de la sorte quelques souvenirs communs. Jai surtout été heureux que lun dentre eux vînt rafraîcher en ma mémoire le souvenir du minuscule Frère Pionius, qui, bien que je ne fusse pas son élève, présidant par intérim une étude au petit séminaire de Bressuire, faillit me décoller une oreille, en me la tirant au moins aussi sérieusement que je le méritais ! Cest à Bangkok que je récupérai ce souvenir.

    Les Frères ont dans le Collège de lAssomption près de 2.000 élèves. Ils en auraient davantage, sils nétaient limités par le terrain. Ils ont encore deux autres collèges soit à Bangkok soit dans lintérieur. Le roi, qui ordinairement ne se prodigue pas, a daigné leur faire visite, et il leur multiplie ses encouragements..

    Le palais royal.
    Je dois à lobligeance dun fervent chrétien, chambellan du roi, de pouvoir visiter le palais royal, ses dépendances, et le Vat Phra Kéo. Je pourrais ajouter une liste interminable de Vat; on y voit beaucoup de choses différentes et très intéressantes. Mais la rapidité et la multiplicité des visites engendrent dans la tête une certaine brume. Cependant, en dehors du bouddha de 49 mètres, et du magnifique panorama quon admire le soir, du haut de la Montagne dOr, il y a des choses qui restent gravées dans la mémoire, par exemple la richesse des décorations du Vat Phra Kéo. Cest un véritable chef-duvre ; il est lobjet dun entretien constant, et personne noserait se plaindre quil est dispendieux. On trouve là des objets cultuels en or ou en argent massif, dune très grande valeur et, au milieu deux, le fameux bouddha en pierres précieuses ! Pendant longtemps on crut que ce bouddha était taillé dans un bloc démeraude. Les experts prétendent que cest du jaspe vert, dont ils donnent même la provenance. Quoi quil en soit, cest comme le palladium de la dynastie Chakkri : et aucun bouddhiste ne passera devant lui, sans lhonorer dune triple prostration.

    A un autre titre, on ne peut pas oublier non plus le palais Chakkri. Bien quil soit surmonté dune toiture siamoise, on est surpris de trouver au milieu de ce bel ensemble de monuments, de temples, de ruines, qui rappellent le génie siamois de lépoque la plus reculée, un temple trop moderne ; il jure dans ce cadre. Il est dans le style de la Renaissance italienne. Sa construction aurait été décidée par le roi Chulalongkorn, après un voyage quil fit en Europe. Comme tous les marbres viennent dItalie, sa construction na pu être que très dispendieuse. A un autre point de vue, il mérite dêtre mentionné et visité. Il sert de Salle du Trône pour les grandes réceptions.

    Eléphants blancs.
    On na que quelques pas à faire pour se retrouver, au Siam, dans lécurie des éléphants blancs. Ce sont encore des souvenirs tout à fait couleur locale ! Ils sont deux. Le vieux, lantique, aurait 120 ans ! Lautre, le jeune, naurait que deux ans ; mais il est taillé pour devenir un géant. Ce ne sont pas les soins qui lui manqueront. (Voir Bulletin de la Société des Missions-Étrangères : Mars 1928, Page 156). Il nest donc quun enfant : mais enfant parfois bien terrible ! Ne lui arrivait-il pas récemment de samuser avec son cornac, de lattraper et enrouler dans sa trompe, puis de le lancer au pied du mur voisin, où le cornac tombait mort !

    Quand on dit éléphants blancs, cest une façon de parler, car ils sont albinos, et dune couleur plutôt roussâtre ou cendrée. Les spécialistes des pachydermes à trompe leur trouveront peut-être du blanc là où ni vous ni moi nen verrions : peu importe. Léléphant blanc sera toujours considéré comme un porte-bonheur pour le souverain. Cette vénération dont il jouit sexplique pour les bouddhistes, par le rôle quil aurait joué dans la vie de Bouddha. Fortement entravé et sérieusement attaché à une colonne, le pauvre animal na nullement lair de se douter de la puissance quon lui attribue et de la vénération dont il est lobjet ! Peut-être préférerait-il la liberté de la jungle à la servitude à laquelle il est astreint, comme aux friandises dont on le regorge et aux honneurs quon lui prodigue !

    Les Chinois de Bangkok.
    Peut-être pensez-vous que parmi tant de curiosités, je vais oublier mes chers Chinois ? Il nen est rien. Il y a quelques années le cercle de Bangkok, y compris la ville, comptait 700.000 habitants, dont 1500 Européens. Nos Chinois navaient pas le premier rang parmi les races immigrantes, mais ils avaient un bon prorata, avec 120.000 immigrés ! Là comme ailleurs ils font le petit et le grand commerce ; et là comme ailleurs il y a une église qui leur est spécialement attribuée : léglise du Rosaire, je crois. Le Père Guillou, leur curé, veut bien me présenter ses ouailles, un dimanche, après la messe. Lassistance avait été très belle, bien que ce fût la troisième messe de la matinée. On parle là, à peu près tous les dialectes de la Chine, et le pauvre curé doit être polyglotte. Les chrétiens de langue cantonnaise sont assez nombreux : le Père men présente une bonne cinquantaine. Or, trois seulement sont venus de Canton baptisés ; les autres ont été baptisés sur place. Je trouve là, un ancien catéchiste de mon district, que je connaissais de nom seulement. Il avait été trop ardent à une époque où le zèle était trop facile ; il a bien fait daller se réfugier au Siam ! Que ce pays soit pour lui la porte du paradis !

    Le Père Guillou me rappelle que nous avons échangé une correspondance à propos dun Chinois qui voulait se convertir pour épouser une chrétienne. Je ne sais plus quel fut le résultat de lenquête ; mais je me souviens très bien que je profitai de cette circonstance pour écrire au Père : Je ne vous connais pas : mais je vois sur lordo que vous êtes haut dans la liste. Tenez bien la rampe. Je ne sais pas comment votre Mission est composée ; mais jimagine que, comme la nôtre, elle ne doit pas être très riche en hommes... Jai été heureux de constater que le Père Guillou tient très bien la rampe, et que sa Mission est très riche en hommes !

    Nouvelles séparations.
    Je reste dix jours à Bangkok. Grâce à lamabilité et aux prévenances de mes confrères, ces dix jours sont vite passés. Jai vu très souvent aussi mon ami le Dr. Schwend, qui malgré un travail absorbant, singénie, ainsi que Madame, pour me faire plaisir. Cest grâce à lui que jassiste à des régates très curieuses présidées par le roi, qui est assis sur son trône, dans une carène toute rehaussée dor. La reine y assiste aussi : mais elle est sous un velum en drap dor, où elle na pas à craindre les courants dair.

    Il faut penser à aller plus loin ; et ce nest pas sans un gros serrement de cur que je prends congé de Monseigneur et de ses aimables missionnaires.

    Le Père Chorin veut bien maccompagner jusquà Pétriou, très belle chrétienté, où il y a encore des collèges tenus par des congréganistes. Le Père Ferlay y dirige aussi une Ecole normale. Comme on ne veut pas faire des élèves dinutiles ronds-de-cuir, le programme prévoit plusieurs heures de travaux manuels par jour. Cest très bien. Malgré le plus cordial accueil, je dois me séparer encore de mes confrères ; je prends le train, et je me dirige définitivement et seul vers la frontière cambodgienne.

    Messieurs les brigands.
    Je savais que Monseigneur Herrgott. Vicaire Apostolique du Cambodge, devait se rendre ce même jour à Bangkok. Nos trains devaient se croiser en cours de route, et jespérais bien profiter de leurs arrêts simultanés dans une même gare, pour avoir le plaisir de saluer Sa Grandeur et faire sa connaissance. Nous sommes au croisement désiré, un voyageur me dit rapidement, que lauto-postale, qui devait amener Monseigneur le matin de Battambang à Aranya, a dû avoir une panne, car il nétait pas en gare au moment du départ du train.

    Je regagne mon compartiment, et nous partons. Nous arrivons à Aranya, gare terminus. Japerçois Monseigneur qui se promène. Je mempresse daller le saluer et lui présenter mes condoléances pour la panne : Pas du tout, me dit-il, nous navons eu aucune panne... Mais nous avons été scientifiquement piratés et dévalisés ! Des gens que nous croyions des bûcherons occupés à débarrasser la route dun arbre malencontreusement tombé là, se sont tournés contre nous avec fusils, révolvers et autres accessoires... et avant que nous ayons eu le temps dy penser, nous étions soulagés de ce nous avions dans nos poches ! Et cela, à deux lieues dici, sur territoire cambodgien, à une lieue de la frontière et du poste français !!!

    En Chine, ceût été un fait banal, tellement il est journalier. Mais là, sur la frontière cambodgienne, en pays de protectorat, à une lieue dun poste français... lincident prenait une saveur particulière. Moi qui ai frôlé si souvent en Chine voleurs, brigands, pirates, sans avoir trop à en souffrir, serais-je venu faire un voyage dagrément sur les limites des frontières du Siam et du Cambodge pour my faire pirater ? Cest alors que je chanterais : En voyageant on voit de belles choses... Enfin je suis heureux dapprendre de la bouche même de Monseigneur, quà part la perte de leurs porte-monnaie, lhonneur et tout le reste des bagages des valeureux voyageurs se trouvaient saufs !

    On me conseille charitablement de ne pas prendre ce chemin ce même soir. Mais je me souviens que jadis mon caporal nous enseignait quun obus ne tombe jamais deux fois au même endroit. Je vais donc prendre cette même auto-postale piratée le matin : cest la meilleure garantie que je puisse désirer.

    Je prends congé de Monseigneur, et je minstalle dans lauto. Elle ne tarde pas trop à démarrer. Cinq minutes plus tard nous sommes à la frontière du Cambodge : il faut subir les combien longues et lassantes formalités de la vérification des passeports ! Enfin on nous laisse passer, et nous ne tardons pas à arriver au lieu de lincident du matin. Nous ne nous y attardons pas à regarder le paysage, ou à prendre des empreintes, car nous sommes déjà pris par la nuit, et nous sommes encore à plus de 100 kilomètres de Battambang, notre terminus pour ce soir. Nous devons de plus nous arrêter assez souvent en cours de route, soit pour prendre, soit pour laisser du courrier.

    Une bande dindividus a lair de nous dire de stopper : cest peut-être pour prendre passage : ce serait facile, car nous ne sommes que deux voyageurs, et il y a encore au moins 12 places disponibles. Mais il me semble que notre conducteur se trompe de pédale, et quau lieu de ralentir, il donne du gaz ! Il ne tarde pas à allumer ses phares ; et de suite nous voilà suivis, poursuivis, par des bandes de moustiques et autres bestioles très agaçantes. La nuit est très noire, ce qui ne nous empêche pas de passer en vitesse dans des endroits défoncés ou en réparation. Je ne me rends compte de rien, je ne sais où je suis. Dans ces conditions le voyage na aucun intérêt, aussi je suis très heureux quand lauto me dépose à la porte de la cure de Battambang. Malheureusement, mon confrère était absent, quand ma dépêche vint lui annoncer mon passage. Mais une personne dévouée, qui en avait pris connaissance, mavait fait préparer un très copieux repas.

    La même auto vint me prendre le lendemain matin à 4 h. ½ à la cure et, à cinq heures, nous entamions ce rouleau de 300 kilomètres de route, qui relie Battambang à Phnompenh, où après de multiples arrêts, nous devons arriver avant midi.

    Sur des routes désespérément droites, lauto roule à toute vitesse, sans trop se soucier des ponts en mauvais équilibre, ni des signaux de ralentissement. Je maperçois que mes voisins, des habitués de ces longs trajets et de leurs inconvénients, sont munis de petits coussins, dont ils usent selon leurs propres nécessités, mais dont lusage paraît exclusivement personnel. Moi, je suis un novice, je nai pris aucune précaution : aussi, au bout de 200 kilomètres, jai les reins rompus, et je soupire après les courts arrêts auxquels nous oblige le service de la poste ! Cest avec reconnaissance, mais sans aucun regret que je quitte ma place, pour me rendre tout meurtri et courbaturé à lévêché de Phnompenh !

    Si je fais allusion à ce petit malaise, peut-être personnel, que jai éprouvé, ce nest pas pour décourager ceux qui en voyageant, ne voudraient voir que de belles choses, sans inconvénients. Je leur dirai même pour les encourager que ceux qui désireraient changer de temps en temps de moyen de locomotion, auront bientôt toute facilité pour le faire. Un voyageur complaisant ma montré en effet, entre Battambang et Phnompenh, je ne sais plus où : peut-être à Kg-Chlnang (?), des bâtiments importants, qui serviront bientôt de gare locale. Il ma expliqué quon allait relier Saigon à Bangkok par le chemin de fer ; cest décidé, puisquon fait les gares là où il doit passer. Sils craignent le mal de mer, ou les courbatures, nos arrière-neveux pourront aller ainsi dHaïphong à Singapore en sleeping-car. Je nai nulle peine à croire que ce renseignement nintéresse mes lecteurs, au moins à titre documentaire.

    (A suivre)

    REDIVIVUS.
    1930/623-633
    623-633
    Redivitus
    Thaïlande
    1930
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