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En vacances 6 (Suite et Fin)

En vacances Hoang Nguyen Penang. (Suite)
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    En vacances
    Hoang Nguyen Penang.
    (Suite)
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    Ce nétait pas trop que trois petites journées pour visiter cet ensemble de temples et de palais, mais cétait suffisant et le lundi 25 juillet lauto postal nous emportait dAngkor ancienne métropole Khmer, vers la nouvelle capitale cambodgienne : Phnompenh. Nouvelle ? Cest une manière de parler car, dès le XVème siècle, les victoires des Siamois obligeaient les rois Khmers à y transporter leur résidence. Ils ny restèrent pourtant pas, et les nombreux tombeaux que nous aperçûmes, dentelant de leur flèche, les collines de Udong, sont encore là pour attester que pendant longtemps la fortune royale avait fui les bords peu sûrs du Mékong. Ce ne fut quau XIXème siècle et même ce ne fut vraiment quaprès 1900 que Phnompenh prit tout son développement et devint lagréable et pittoresque cité que nous visitons aujourdhui.

    Nous y arrivâmes par une belle soirée de juillet, point trop chaude ! et nous nous crûmes presque les seuls occupants dune vaste procure qui semblait déserte. Monseigneur était en tournée, le procureur malade, mais bientôt lamabilité du P. Bernard, le cher P. Baptistou pour les intimes, vint animer cette solitude quelque peu extraordinaire. Elle se peupla encore bien davantage puisquau dîner les Pères Lozey, Haloux, et Rabaland voulurent bien venir nous donner une idée de la topographie ecclésiastique de la ville. Nous apprîmes donc que si nous avions salué en passant la superbe église neuve de la paroisse annamite du P. Haloux, nous avions aussi longé les murs du grand séminaire et quactuellement nous étions les hôtes de la cathédrale où sabrite la chrétienté cambodgienne du Père Provicaire. Pour visiter la paroisse confiée aux soins du P. Losey, il nous faudra aller un peu plus loin, au centre du quartier européen. Les écoles des Surs et des Frères étant en vacances, et le monastère du Carmel étant situé de lautre côté du fleuve, nous nous trouvons donc dans lhonorable compagnie de toutes les personnalités religieuses présentes à Phnompenh.

    Là non plus, nous ne retrouvons pas lunité linguistique et ethnique, à laquelle nous a habitués le Tonkin. Cambodgiens, Chinois, Annamites, Malais nous font quelque peu songer au jour de la Pentecôte à Jérusalem où se trouvaient des gens ex omni natione qu sub clo est ! En ville, naturellement, on trouve trace de ces groupements divers. Car si, au nord, on voit un centre nombreux dannamites vivre surtout de la batellerie, un peu plus loin, le quartier européen étale ses beaux monuments autour du phnom dans la verdure et les fleurs. Le quartier chinois monopolise comme dhabitude le commerce, et, au sud, le quartier cambodgien encercle les palais royaux. Le bras du Tonlé sap fournit à toutes ces agglomérations un dégagement commode, aussi toute la ville sétend en longueur jusquau lieu dit des quatre bras. Là, une immense nappe deau brille comme une coulée de vif argent, formée par le Mékong, le Tonlé sap et le Bassac. Un port, très animé en temps ordinaire, exporte le poisson du grand lac, le riz des opulentes rizières et même le coton et le bétail des régions environnantes. Mais ici aussi la crise économique se fait durement sentir et bien des travaux restent en suspens dans lattente de jours meilleurs.

    Cest le cas de la future cathédrale qui doit sélever, face au phnom symbolique, dans un cadre de jardins et davenues qui me semblent le plus moderne et le plus élégant de toute la capitale cambodgienne. Je ne sais quel sera le style adopté pour cet édifice, mais volontiers je rêverais dune belle nef abritant ses lignes élancées sous les dorures et les teintes polychrômes dune architecture inspirée de lart cambodgien ancien ou moderne. En attendant sur un emplacement voisin, une nouvelle procure en ciment armé surgit des bas-fonds dun canal quune suceuse des plus modernes à comblés dun sable fin et doré. Elle remplacera avantageusement les vieux bâtiments qui nous logent et procurera plus dair, plus de lumière et de fraîcheur à ses futurs habitants.

    Il nous restait à voir le palais royal et le Père Provicaire, en compagnie du P. Haloux, voulut bien semployer à nous en faciliter la visite. Cest un ensemble de constructions modernes, puisque la plus ancienne ne remonte quà 1902, et qui renferme le palais royal, la salle du trône et le Vat Prah-Keo, la pagode du Bouddha démeraude.

    Bien dégagés, précédés de vastes cours et de jardins, ces divers monuments se présentent bien et rien, aucun entassement ne vient rompre les lignes harmonieuses de lensemble. Ici on a évité le manque dunité quon déplore à Bangkok quand on voit se dresser dans le style de la Renaissance italienne la façade du palais Chakkri. Tout est cambodgien dans les lignes architecturales des toits superposés et dans les motifs de décoration rehaussés dor ou de couleurs variées. Cest une joie pour lil de suivre cette profusion dornements sans que cependant cette abondance arrive à la surcharge. Et en voyant la belle venue de la nef centrale où seul se dresse le trône surmonté des neuf parasols, je me disais : mais la voilà la cathédrale de Phnompenh ! Plaçons à la cime de la tour une belle croix dorée et nous avons là un lieu de culte qui fera peut-être un peu nouveau riche mais qui aura certes de lallure et du cachet.

    Après cela la pagode royale au sol pavé dargent, fût-elle appelée la pagode du Bouddha démeraude, nous parut plus ordinaire malgré lélégance incontestable de sa toiture. Nous fûmes encore bien plus surpris de trouver dans ce pays bouddhiste des brahmes chapelains attitrés du roi, gardien du glaive sacré, palladium de la dynastie. On nous redit, comme à tous les visiteurs sans doute, que ce fut Vichnou qui fit, lui-même, présent de cette merveilleuse épée aux lointains ancêtres de la dynastie actuelle. Ce qui est incontestable, cest que la lame, artistiquement ciselée, offre tous les caractères dune pièce dorfèvrerie indienne très ancienne.

    Linlassable patience du P. Bernard à nous montrer tous ces édifices, nouveaux pour nous, mais déjà vieux pour lui, eut une récompense inattendue. A notre retour, le vieux sacristain portugais-cambodgien, qui a la garde de la cathédrale, se tenait aux aguets. Je vis bien à sa mimique que quelque chose danormal sétait passé, mais de quoi sagissait-il ? Je ny comprenais goutte malgré les explications qui séchappaient des lèvres du Père Provicaire : Cest lui, cest bien lui ! Enfin, je sus quil était question dun voleur, qui, sans doute pressé par la crise, avait trouvé, depuis quelque temps, le moyen de mettre en coupe réglée toutes les églises de Phnompenh. Il avait trouvé là une mine inépuisable dampoules électriques et renouvelait périodiquement sa provision quil écoulait ensuite, un peu partout, dans la ville ! Mais tout a une fin et on venait de prendre, sur le fait, laudacieux malfaiteur. Cétait peut-être économique pour lui, mais pas pour moi, concluait le P. Bernard. En attendant allons nous restaurer ; et nous allâmes prendre notre dernier repas sur la terre du Cambodge.

    Le lendemain, en effet, de très bonne heure, nous allions prendre la puissante voiture qui devait nous faire franchir les 250 kilomètres qui nous séparaient de Saigon. Elle le fit à bonne allure ! aucun obstacle ! la route se déroule plate dans un cadre de rizières qui étendent à perte de vue leur glèbe grise et morne. Peu de variété dans le paysage, dabord des bosquets, quelques pagodes se mirent dans les vastes étangs doù émergent les parasols vert-violet des feuilles de lotus. Avant Soai Riêng, une forêt de bambous, plus loin, de jeunes plantations dhévéas, quelques villages, entourés de vergers, bordent la route. cest tout. Lénorme plaine a lair inhabitée. Quand la rizière recouvre cette morne étendue de son vert manteau elle sanime peut-être ; ce matin, 27 juillet, elle me paraît triste et revêche et je me prends à somnoler quand, vers le milieu du jour, les pylônes de la T. S. F. nous annoncent lapproche de Saigon.

    Notre voyage ne comportait pas darrêt dans la capitale de la Cochinchine. De longue date, nous connaissions sa cathédrale, tendant vers le ciel les deux bras suppliants de ses flèches ; et mon compagnon, plus que moi, avait parcouru ses belles rues plantées darbres aux somptueuses frondaisons. Qui de nous, au cours dun voyage, ne sest amusé à parcourir ses quais animés ou son jardin botanique ? Tous nous avons aussi visité lécole Taberd, les grand et petit séminaires, le Carmel, la Sainte Enfance.... etc., et beaucoup même sont allés porter au tombeau de Mgr dAdran lhommage ému dune respectueuse admiration. Non, Saigon ne devait pas nous retenir et nous pensions en repartir dès le jeudi matin pour gagner Nha Trang et saluer lenthousiaste P. Vallet, qui rêve de faire de cette petite ville le centre de toutes les uvres possibles et imaginables.

    Mais le P. Louison, en procureur avisé, nous conseilla de réviser nos horaires, car, la veille même, la compagnie du chemin de fer venait dapporter de notables changements dans les siens. Catastrophe ! Le train de jour que nous devions prendre venait dêtre supprimé et il ne nous restait plus quà attendre le train de nuit du vendredi soir qui, avec le service rapide dauto, nous mènerait tout de même à Tourane, dans la soirée du samedi. Notre porte-monnaie déjà pas mal dégonflé, sen ressentirait seul, car au lieu de faire le voyage comme de pauvres missionnaires, nous devrions le faire en car de luxe et naturellement, cela se traduisait par une sérieuse augmentation des tarifs. Loreille basse, nous regagnâmes la procure qui se fit un plaisir de nous garder un peu plus longtemps, et cela nous permit de rendre au P. Detry une visite, quil nous avait faite en des temps douloureux et qui avait été pour nous une vraie consolation. Le P. Delignon tout souriant se fit aimablement notre guide et nous trouvâmes le P. Detry se lamentant sur sa colline de Thủdầumột, couronnée dune vieille église qui demande évidemment une remplaçante. Question perplexe, mystère angoissant ! Question architecturale dabord ! Sera-ce un dôme ? sera-ce une flèche qui portera haut dans le ciel le signe de notre rédemption ? La flèche semblerait mieux saccorder avec la configuration des lieux, mais un dôme dune belle ampleur tente le Père qui, en artiste consommé, en prévoit déjà toutes les splendeurs ! Mais où le mystère se teinte dangoisse, cest quand le P. Detry doit donner une solution à la question financière ! Avec la crise cest presque la quadrature du cercle ! Nous quittons Thủdầumột sans que la question eût, naturellement, avancé dun pas. Puisse Ste Thérèse de lEnfant Jésus faire pour ce cher confrère un de ces aimables miracles dont elle est quelque peu coutumière. Pour nous lheure est venue de quitter la terre saigonaise, et le vendredi soir, le P. Louison nous installe dans un confortable wagon de seconde. Confortable, le wagon, oui, il lest, mais pas la voie ! Elle nous secoue, elle nous ballotte à nous en donner le mal de mer. Ah ! nous sommes loin du moelleux des lignes du Siam ! Non, le transindochinois ne supporte pas la comparaison ! Et pendant quétendus sur nos étroites couchettes, nous cherchons en vain à nous endormir, les secousses continuent, nous meurtrissant les côtes à la paroi du wagon. Aussi quel soupir de délivrance quand laube blanchissante vint nous avertir quon approchait de Nha Trang !

    Sans aucun regret nous quittâmes la voie ferrée pour nous installer dans lauto du service rapide qui devait dévorer dans la journée le long ruban de route (500 kilomètres) qui sétire au bord de la mer pour sarrêter à Tourane. Décidément, je nai pas de chance avec les autos ! Je métais cru très malin en prenant un beau fauteuil de milieu, pensant ainsi être à labri du soleil et de la réverbération. Or, à peine nous étions-nous mis en route, que je sentis mon siège tourner à chaque virage de lauto. Comme nous ne marchions pas encore à grande allure, je pensais, suprême confort, mêtre installé dans un fauteuil tournant ! Il tournait tellement quau premier virage pris un peu en vitesse, jallais me promener, moi et mon fauteuil, dans les valises qui encombraient les parois de lauto ! Je ramenais mon siège et ma personne dans laxe de la voiture, mais sans résultat car nouveau tournant, nouvelle glissade ! Cétait trop de gymnastique pour mes 50 ans grisonnants ! Dailleurs les sourires qui naissaient sur les lèvres de mes compagnons de route mavertissaient clairement quil fallait pourvoir à garder ma dignité ! Ce fut vite fait ! Une place était vacante près du chauffeur, je my glissai et pus dorénavant me livrer à la contemplation du paysage qui se dégageait de la brume sous les premiers rayons du soleil levant.

    A peine avions-nous passé sur la rive gauche du Sông Cai que, sur un mamelon granitique, je vis surgir une tour pyramidale qui me rappela immédiatement certains sanctuaires déjà vus à Angkor. Quétait-ce ? Javoue à ma grande honte que je ne pensais ni au Champa, ni aux Chams qui occupèrent ces régions bien avant la race annamite. Le P. Vignaud, mieux documenté, me passa le guide et jy pus lire : Po Nagar ; sur la rive gauche du Sông Cai, se dresse le groupe des sanctuaires de Po Nagar Dame de la cité, objet dune grande vénération de la part des indigènes. De ces édifices construits ou réédifiés du VIIème au XIIème siècle, la grande tour du nord, 23 m. de haut, est le monument principal. Cest le type parfait de larchitecture Cham, caractérisée par ces sanctuaires en maçonnerie voûtée, quadrangulaires et terminés en pyramide. Nous devions bien en rencontrer dautres tout le long de la route ! Plus ou moins bien conservés, mais toujours perchés sur une hauteur, leur appareil de briques et de pierres me rappelait invinciblement les édifices brahmaniques de Prasat Kravanh dans le grand parc dAngkor. Influence Khmer ? ou bien illusion ou auto-suggestion ? Je ne sais, et puis quimporte ? la route longe la mer qui halète aux pieds de la falaise, laissons là larchitecture et contemplons la nature !

    Nous grimpons ; la route serpente aux flancs de montagnes boisées à laspect quelque peu sombre et farouche. Des îlots ségrènent le long de la côte et des caps rocheux allongent leur mufle dans londe qui vient jaillir en blanches cascades sur leur front impassible. Par moment la route en corniche surplombe la mer en des à pic impressionnants. Nous sommes à la hauteur du cap Varella et les lacets de la route se font si brusques quà un tournant plus accusé nous névitons que de justesse une auto-car qui fait le voyage en sens inverse. Nos pneus supportèrent-ils un freinage trop violent ? cest possible, en tous cas lun deux sauta comme nous gravissions les dernières pentes qui nous cachaient un aspect tout différent du rivage que nous devions longer avant darriver à Quinhon. Là, plus de hauteurs abruptes, mais des collines et, mollement dessinées dans le sable brillant de la rive, des baies charmantes sabritant sous les longues palmes de vigoureux cocotiers. Or, bleu, vert, cest une harmonieuse symphonie en majeur, qui sorchestre inlassablement à chaque penchant de colline pour satténuer en decrescendo et mourir dans les sables de la lagune où flamboie Quinhon sous un brûlant soleil de juillet.

    Nous ne pûmes, à notre grand regret, nous y arrêter. Une petite heure, cest tout ce quon nous donnait, et il fallait déjeuner. A peine avions-nous expédié le dernier dessert que des coups de corne répétés nous avertissaient que lauto était impatiente de reprendre la route mandarine. En avant donc pour traverser les provinces du Binh Dinh, Quang Ngai, Quang Nam qui nous séparent de Tourane. Comme le matin, nous longeons la côte mais elle est plate et basse et cest tantôt un paysage de désolation sec et aride, bosselé de dunes de sables, tantôt une riante étendue de rizières avec des cocoteraies en plaine prospérité. Nous sommes en plein pays Champa et les Chams y ont laissé de nombreux édifices plus ou moins dévastés qui semblent jalonner le cours de notre itinéraire. Le soleil baisse à lhorizon et lauto qui a pris de lavance modère son allure pour ne pas arriver avant lheure fixée. Rien dintéressant dans le paysage ; des dunes, du sable, une rare végétation, et quelques lagunes bourbeuses essayant de se parer des dernières lueurs du jour finissant. Nous suivons les chantiers de la future voie ferrée qui soudera les deux tronçons du transindochinois de lavenir. Les travaux ont lair dêtre poussés avec vigueur et, au moment où nous passons, les travailleurs remuent un sable blanc comme neige qui donne à la région un aspect bizarre et irréel. La lumière décline et les rayons obliques du soleil caressent doucement cette immense étendue désertique givrée de blanc : un vrai paysage dhiver. Nétait la bonne chaleur qui nous réchauffe, on se croirait dans une région boréale.

    Mais les faubourgs de Tourane nous annoncent que la longue étape de 500 kilomètres sachève dans le calme du soir. Nous devinons le voisinage de la ville aux lignes de lumière qui ça et là commencent à faire briller leur cordon scintillant. Samedi soir, la ville paraît peu animée, nous naurons dailleurs pas le temps de faire connaissance avec elle, car dès le lendemain, après la messe paroissiale, nous quitterons le P. Saulot pour reprendre par voie ferrée la direction de Hué. Nous aurons pris contact avec le vaste presbytère, et la belle église, nous aurons jeté un vague coup dil sur la grande rade que protège la presquîle de Tien Sa et ce sera tout ; à toute vapeur le train nous emportera vers la capitale de lAnnam.

    Hué la belle, Hué la ville du passé et des tombeaux. Tous ces noms chantaient dans ma mémoire lorsque jabordai la ville de nos rois qui sétend paresseusement sur les rives du fleuve des Parfums. Ce nest certes pas un centre commerçant où se bousculent les brasseurs daffaires en quête de fructueuses opérations. Non, rien de lagitation de Bangkok, pas même lencombrement de Hanoi ou de Saigon. Une vie calme, tranquille, qui semble un peu participer aux rites figés de la cour toute proche. Mais quel beau, quel noble paysage ! Des eaux claires et limpides qui séchappent de souples collines boisées pour couler entre deux rives verdoyantes vers la mer prochaine. Un cadre de vertes ondulations qui sélèvent peu à peu, se dressant graduellement, avec noblesse jusquaux hauts sommets qui barrent lhorizon. Pas de heurt, de la fraîcheur, du calme, de la dignité.

    Notre visite commença naturellement par le village de Phu Cam où se groupe la florissante communauté chrétienne sous la houlette de celui qui en est lâme toujours ardente : le vénérable Mgr Allys. Une pénible infirmité lempêche den diriger effectivement les vivantes activités, mais comme on le sent vibrer pour toutes les belles causes, comme on le sent uni à tout lhéroïque passé de ce sol qui, plus que dautres, sempourpra du sang de nos martyrs ! Cest un témoin et il serait intéressant de ne pas laisser disparaître tous ces souvenirs dun passé qui, dans le calme des temps actuels, nous semble presque irréel. Où sont les jours pas si lointains ou toute trace de la religion chrétienne était impitoyablement bannie de la cité impériale ? Aujourdhui, cathédrale, évêché, résidence du délégué du Pape, maisons des Pères Rédemptoristes, écoles des Frères, des Surs, grand séminaire, églises paroissiales fleurissent, se développent, sorientant vers un avenir plus prometteur encore. Daigne le Bon Dieu parachever son uvre et faire de Hué la capitale chrétienne dun Annam sinclinant sous le sceptre du divin Roi !

    Nous nen sommes pas là encore ! Et quand, après avoir traversé la ville européenne, nous franchissons le pont qui mène à la cité royale, nous sentons bien vite que le paganisme règne là en maître et que Jésus ny est pas roi. Emprisonnée dans des fortifications à la Vauban, la citadelle sisole fièrement de la cité marchande qui pousse jusquau fleuve ses rues bruyantes et animées. Cest un vaste ensemble de palais, de ministères, de pagodes qui sisole jalousement, semblant redouter la promiscuité des foules trop vulgaires. Et sans doute de nombreuses uvres dart, des pièces certainement précieuses sabritent à lombre de ces murs, mais le visiteur nemporte pas de ces lieux une idée de grandeur, déblouissement. Le P. Cadière, résumant ses impressions sur larchitecture annamite, conclut : En matière dart, les Annamites nont jamais eu, semble-t-il, de vastes desseins. Les palais grandioses, les temples monumentaux sont toujours restés en dehors de leurs conceptions, comme aussi probablement de leurs moyens. Hué ne donne pas limpression non plus que de vastes desseins aient été conçus, encore moins réalisés. Ville rouge interdite, ville royale des cérémonies officielles, ville capitale des ministères, tous ces quartiers sont séparés par des murs, entourés denceintes. Aucune somptueuse perspective, des édifices bas, trapus, rien qui sélève, qui monte on se sent emmuré, étouffé ! Et même quand, par la monumentale Ngo Môn (porte du sud), on accède à la salle du trône, si on éprouve bien une impression de grandeur, rien cependant ne fait revivre lenchantement éprouvé à Bangkok, Phnompenh ou Angkor.

    Par contre, les tombeaux royaux et le pittoresque site dans lequel ils se cachent expriment bien lidée de calme solennité et de paix majestueuse quont voulu donner encore après leur mort ces puissants de la terre. Représentez-vous un large fleuve aux eaux démeraude, coulant ses souples anneaux dans un moutonnement de collines verdoyantes. La route sattarde à contourner lune, franchir lautre, et offre à chaque détour la surprise dun paysage nouveau. Cest là, en amont de la capitale, à proximité du fleuve, après avoir dépassé les solitaires terrasses du temple du ciel, quon trouve dans la sérénité dune belle nature les sépultures des empereurs dAnnam. Rien ne vient troubler leur solitude que le bruit du vent qui murmure sans cesse sa chanson monotone ou le cri dun oiseau qui salue la splendeur dun jour nouveau. Pour augmenter encore cette impression de recueillement et de mystère, chaque tombeau se dresse seul, au revers dune colline, perdu dans les jardins, les bosquets et les pièces deau. Chaque enclos comprend un tumulus inaccessible où gît la dépouille du défunt, un pavillon qui abrite une stèle vantant ses exploits, et un temple où la tablette de lesprit reçoit les honneurs cultuels dus aux mânes des ancêtres.

    Evidemment larrangement a varié avec le génie de larchitecte et la disposition des lieux. Si le monument de Tu Duc présente un pavillon de stèle à grande allure, celui de Minh Mang le dépasse de beaucoup pour lampleur majestueuse et la régularité de son plan. Le dernier en date est le tombeau de lempereur Khai Dinh ; la préoccupation de faire du monumental a amené les constructeurs à jeter sur le flanc dune colline tout lensemble de lappareil, sans arbre, sans rien qui arrête la vue. Dun seul coup dil on embrasse le colossal mausolée qui élève ses terrasses successives jusquau temple qui en forme le point culminant. On a voulu, je pense, donner là un échantillon dart annamite moderne et on y sent quelque peu linfluence de lOccident. Mais pourquoi faut-il que, pour un monument qui devrait être bâti pour défier les siècles, on ait employé de si médiocres matériaux ? La peinture a beau sessayer à imiter le marbre, elle ny arrive jamais ! Par endroits lenduit de chaux, voulant imiter la pierre, sest écaillé et on voit surgir, lamentable, une armature de ferraille qui vous fait songer à du toc à bon marché !

    Dans la fraîcheur dun beau soir, nous revenons lentement vers la ville. Impressionnés par lampleur de cette immense nécropole, nous nous laissons envahir, mon compagnon et moi, par ce calme impressionnant de la nature et des tombeaux. Voilà tout ce qui nous reste de ces conquérants fameux, de ceux qui furent les maîtres omnipotents de cette terre ! un peu de cendre cachée là quelque part sous un tertre verdoyant. Vanitas vanitatum !

    Hué était la dernière étape de notre longue randonnée, de là le rapide devait nous emporter dune seule traite jusquaux rives lointaines du Fleuve Rouge. Ce fut donc avec une pointe de regret plus accentué que nous fîmes nos adieux aux confrères de la capitale. Et dans le train qui roulait inlassablement vers le Tonkin, nous nous regardions un peu tristement ! Finies, les belles randonnées, finis, les pays nouveaux, finis, les sympathiques accueils ! Cest le trantran journalier qui va nous reprendre !!! mais cest aussi la tâche quotidienne, le poste voulu par Dieu.... En avant donc et vive la joie, quand même !

    J. VILLEBONNET

    1933/739-749
    739-749
    Villebonnet
    Cambodge
    1933
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