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En vacances 4 (Suite)

En vacances Hoang Nguyen Penang. (Suite) En Malaisie.
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    En vacances
    Hoang Nguyen Penang.
    (Suite)
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    En Malaisie.

    Enfin on nous demande nos papiers ! Oh ! le plus courtoisement du monde, et même en très bon français. Un jeune policier, ancien élève des Frères, donne un coup dil à nos passeports et se met à notre entière disposition pour tous les renseignements dont nous aurons besoin. Il soccupe même de notre dîner pendant que nous regardons défiler un paysage de rizières incultes, semées de lataniers rugueux. Cela nous rappelle les plaines du Thanh-hoa ; mais les habitants, plus bronzés, trapus, portent des vêtements bleus foncés et se coiffent dun chapeau en forme de cuvette renversée, qui nous paraît dautant plus curieux quau Siam labsence de tout couvre-chef nous avait plutôt paru la règle générale. On voit paraître aussi quelques turbans, mais la nuit descend doucement et noie, dans une brume indécise, villages, collines et maisons.

    Le train nous berce avec douceur, la voie est excellente, les wagons bien suspendus, aucune secousse ne vient nous troubler pendant que nous nous installons au wagon-restaurant des premières pour prendre le repas du soir. Quel matériel, Seigneur ! Je jette un coup dil de détresse vers mon compagnon de route qui, pas plus que moi, na lair rassuré de se voir à la tête dune dizaine de cuillers, fourchettes, couteaux, tous plus compliqués les uns que les autres. Laissez faire, me glisse-t-il, on verra bien ce que les voisins en feront ! De fait, on ne sen tira pas trop mal et je crois bien quà force de changer dinstruments, jétais presque à court de matériel pour finir un repas qui fut dailleurs des plus plantureux ! Les hasards du voyage avaient placé près de nous deux compatriotes, deux jeunes ingénieurs, qui furent charmants. On causa, on trinqua à la France naturellement et il se faisait tard quand nous regagnâmes nos couchettes où un bon sommeil ne tarda pas à nous procurer un repos réparateur.

    Laurore du 30 juin fut une aurore aux doigts de rose, comme disait le vieil Homère. Après les ablutions et les prières matinales, nous nous apprêtions à aller nous restaurer en première comme la veille, quand un nouveau chef de train, la figure hargneuse, le menton en galoche, nous intima, sans aucune bonne grâce, lordre de rester dans le domaine des secondes. Nayant nulle envie de troubler le bon ordre des chemins de fer siamois, nous obtempérons et nen déjeunons pas moins bien pour cela. Nous retrouverons dailleurs ce phénomène à notre retour et il nen sera pas plus accueillant mais nanticipons pas !

    Le train senfonce de plus en plus dans la péninsule malaise et sa puissante machine nous emporte sans effort aux bruits cadencés de ses moteurs Diesel. Les rizières se font plus rares, les forêts reparaissent et les plantations dhévéas se montrent de plus en plus.

    Padang-Besar, gare frontière, changement à vue. Le train renouvelle son personnel et le pays lui-même revêt un aspect tout nouveau. Les turbans le cèdent au fez, nous entrons dans les Etats Malais musulmans. Tout est différent : les gares mieux soignées alignent, au milieu de gazons bien peignés, des maisonnettes aux vives couleurs, les cultures augmentent et les hévéas sétendent à perte de vue. Le sol se fait plus mouvementé, des collines ondulent, des montagnes barrent lhorizon, les vallées sorientent vers lOcéan Indien et aux Malais se mêlent les Indiens, les Chinois en quête de travail et de gain. De belles routes goudronnées annoncent la somptueuse Malaisie, et des villes cossues, coquettes, abritent leurs maisons sous la verdure des grands arbres. Tout a lair ratissé, tiré à quatre épingles, cela manque presque un peu doriginalité, mais cest confortable ! Que notre Tonkin fait donc figure de parent pauvre à côté de tout cela ! On nous dit, et on nous le redira, que cest la crise, le slump, le marasme ! je veux bien, mais alors quest-ce que cela devait être au moment du boom quand les affaires allaient bien ! Ce quil en reste nous émerveille et ça durera !

    Bukit Tengah, on approche du terminus de la ligne Bangkok-Penang ; tout à coup un nouveau voyageur fait irruption dans notre wagon, cest mon neveu, le P. Deyrat. Embrassement, effusion, une larme me mouille le coin de lil. Allons, vieille bête, du calme ! Bien sûr, cest le souvenir de la maman qui bien loin, là-bas, sur la terre de France, sunit, elle aussi, à la joie de ce revoir tant désiré ! Et puis aussi le plaisir de retrouver sous la soutane de professeur, le petit latiniste que javais quitté, il y a déjà 13 ans ! Ah famille, ce que tu nous tiens !

    Prai, nous voilà arrivés, on sembarque pour passer le détroit et le motor-boat se dirige vers lîle de Penang dont les hauteurs senlèvent avec vigueur sur un ciel quelque peu tourmenté. Vingt minutes de bateau et le port de Georgetown étale devant nous la multitude de ses jonques ornées de lil énorme, traditionnel en Extrême-Orient. Les vapeurs, nombreux ce soir, font monter dans latmosphère limpide des volutes de noire fumée, pendant que la mer émeraude se pare des derniers ors du soleil couchant. Au premier plan, les quais et les rues avoisinantes paraissent très animés, mais la rapide auto du P. Michel nous laisse à peine le temps de jeter un coup dil sur les rues impeccables de Georgetown que nous appelons, improprement, Penang. Anglais, Chinois, Malais, Indiens, les habitants en paraissent cosmopolites, mais la ville porte bien le cachet du chic anglais. La nuit savance et comme les ombres à longs plis descendent des montagnes, nous arrivons à Mariophile où le collège de Penang prend ses vacances. Quam jucundum fratres habitare in unum ! Cest la douce antienne que nous répéterons à tous les fraternels accueils reçus au cours de ce long voyage ; mais là, ce fut encore plus fraternel, plus jucundum, si jose aventurer cette expression ! Javais envie de chanter les vers de notre vieux gai bonjour :

    Et nous navons ici quune seule âme
    Et quun seul cur.

    Accueil à bras ouverts, dîner quelque peu mouvementé, partie de billard où je fus battu à plate couture, causerie animée nous menèrent jusquà une heure avancée et il fallut bien se décider à demander au sommeil réparateur de nous remettre quelque peu des émotions de cette journée. Enfin, nous étions à Penang ! nous avions fait la moitié du voyage et, mon Dieu, de fatigue, il ny avait pas trace ! Nous ne demandions quà continuer !!

    Mariophile, la maison de campagne de notre Collège général, ne paye pas de mine. Placée à quelque distance de la ville, elle adosse ses vieilles maisons à une colline boisée, aux pentes raides qui lui donnent des allures de petite montagne. Dans la vaste propriété qui lentoure, les cocotiers dressent vers le ciel leurs palmes bruissantes au moindre souffle de la brise. La mer, toute proche, ne vient pas, hélas ! embellir de ses vastes horizons un paysage qui pourrait être fort beau. Enfouie sous les cocotiers, la maison de campagne ne saperçoit même pas de la route et il faut arriver sur son seuil pour se douter de son existence. Là se reposent les professeurs et les élèves de cette maison qui fut toujours chère au cur de notre Société. Le collège, lui-même situé à Pulo-Tikus, aux portes de la ville, sétend doucement jusquau bord de la mer. De construction déjà ancienne, il a du cachet, mais ne peut pourtant se comparer aux palais scolaires quon rencontre un peu partout en Malaisie. Serait-il indiscret démettre le vu quaprès lavoir doté dun personnel enseignant de première valeur, notre Société fasse encore leffort nécessaire pour en moderniser les bâtiments ? Mais sutor, ne ultra crepidam et revenons-en à nos moutons, en lespèce à notre rôle de touriste.

    Dans les deux séjours que nous fîmes à Penang, nous eûmes tout le temps den voir tous les aspects. Quelques minutes de Bus et on était en ville, aussi toutes les paroisses de la ville eurent-elles, comme il se doit, notre visite. Et un certain dimanche, comme de fraternelles agapes nous réunissaient autour de la table hospitalière du P. Dérédec, nous pûmes aisément constater, lentrain de tous les missionnaires du lieu. De jeunes, de vrais jeunes, des moins de 30 ans, peu ou point, mais on na pas toujours lâge que lon paraît ! Et je me rappellerai longtemps lallant, la verdeur du P. Renard, vice-doyen de la mission, qui sous la neige des cheveux blancs conserve toujours les ardeurs dun cur de 20 ans ! Ce quon en chanta, ce soir-là, des airs qui ont dû retentir sur toutes les routes de lInde, de la Chine et du Japon ! Gaîté des Missions-Étrangères, tu nes pas un vain mot !!

    Mais plus que la ville avec ses rues commerçantes, son quartier administratif et ses vastes terrains de sport, le tour de lîle menchanta. Là se réunissaient les trois splendeurs de la nature qui mont toujours charmé : la mer, la montagne, la forêt. Nous pûmes en jouir à satiété et, un soir que le funiculaire nous avait hissés jusquau sommet des collines de Penang, nous pûmes encore mieux apprécier la beauté de lîle des aréquiers. A nos pieds, les pentes boisées dhévéas sombres ou de cocotiers échevelés se précipitaient en chute rapide vers la mer. Des villas émergeaient de la verdure, semblables à de gigantesques fleurs blanches, vertes, roses. Léperon de Georgetown savançait hardiment dans la mer comme celui dun navire fendant les flots et, par delà leau glauque, le continent sestompait dans la brume du soir. Le soleil, jouant à cache-cache avec les nuages, lançait par moment des traînées dor, pareilles aux pinceaux lumineux dun gigantesque projecteur, créant des effets de lumières et dombres qui rendaient encore plus attrayant ce panorama déjà si varié. Nous nous oubliâmes quelque peu à en admirer la beauté et une froide averse vint nous rappeler aux humbles réalités de la vie ! Elle passa dailleurs vite et je crois que nous ne manquâmes même pas au retour le bain de mer vespéral.

    Ces bains de mer, les mentionnerai-je ? Et pourquoi pas ? Ils ajoutaient chaque soir leur note pittoresque à la gaîté de lensemble ! En compagnie des élèves, on descendait sur la plage et pendant que la jeunesse cléricale sébattait dans londe amère, nous, plus sérieux, nous tirions posément notre brasse à quelque distance de là. Le P. Vignaud ne pouvait évidemment prendre part à nos ébats nautiques, ses jambes de bois lauraient singulièrement desservi ou avantagé, je ne sais trop ! Toujours est-il quil avait trouvé une combine. Accompagné par un des chers confrères du Collège, il sinstallait dans un coin propice chez Ki-Ki, pour ne pas le nommer et là il sinitiait aux charmes désaltérants du whisky and soda !! Quand nous arrivions, il avait de lavance, le bon Père ! force nous était donc de rester loin derrière lui ! Ses performances furent toujours inégalées et je crois que dans ses souvenirs de voyage, la fée des eaux gazeuses aura une très honnête part.

    Mais nous navions pas lintention de passer à Penang toutes nos vacances ; il fallut donc de nouveau nous mettre en route pour parcourir la presquîle Malaise. Accompagnés de mon neveu, le P. Dey rat, nous nous embarquâmes sur le Klang qui devait nous conduire -à Singapore. Ce fut lunique trajet maritime que comporta notre voyage ; nous neûmes pas à nous en plaindre, loin de là ! La mer fut bonne, la pluie vint ajouter sa fraîcheur à celle de la brise de mer, et à bord nous jouissions de tout le confort désirable. Nous voyagions, il est vrai, en première, mais ici, cest la règle. Le voyage par voie ferrée, sans être aussi confortable, nous eût coûté plus cher et il eût fallu y ajouter encore le prix des repas.

    Voyage en première, quo non ascendam ! Du Tonkin nous étions partis en troisième ; au Siam nous en étions aux secondes ; ici les premières, seules, étaient tolérées pour les Européens. Voilà un de ces mille petits signes à quoi on reconnaît le train de vie de chacun des pays que nous traversons ! Nous suivrons dailleurs la courbe descendante et nous reviendrons au Tonkin, en troisième, Grosjean comme devant !

    Mais le chemin du retour ne souvre pas encore ! Nous voguons vers Singapore en faisant une halte à Klang pour célébrer, le dimanche 3 juillet, la solennité de St Pierre et St Paul. Le régime de lauto commence et bientôt nous ne nous servirons plus que de ce mode de locomotion. Les autos foisonnent : à trois, la dépense nest pas supérieure à celle du train, et cest tellement plus souple, plus commode ! Donc une auto nous emporte à travers une magnifique plantation dhévéas, en pleine force, ils bordent la route et lui donnent lallure dune belle allée de parc. Nous nous blaserons bientôt dun tel spectacle, cest celui de toutes les routes de Malaisie, mais aujourdhui il est nouveau et nous nous laissons aller à en admirer la puissante vitalité. Plus tard cela deviendra presque une obsession ; au Laos, cétait la forêt, ici cest lhévéa à linfini, et alors nous désirerons plus de variété, tant il est vrai que lirrequietum cor nostrum de St Augustin est vrai de tous, les états dâme,. Nous nen sommes pas encore là et un souci nous hante ; arriver à temps pour la messe dominicale. Le chauffeur fit si bien que non seulement nous pûmes y assister mais même la chanter. Lassistance était nombreuse et les fidèles qui se pressèrent à la sainte table vinrent témoigner que le zèle du Père Bélet sait attiser chez eux la flamme de la ferveur.

    A midi, bonne surprise, le P. Périssoud prévenu par téléphone arrive en auto. Toujours bien campé sur ses deux jambes, la barbe à peine semée de quelques fils grisonnants, toujours aussi quelque peu malicieux, il me rappelle avec humour les émotions de jadis alors que nous nétions que de fols et joyeux aspirants ! Mais où sont les neiges dantan ? Après cela, voir Klang, il ny fallait plus songer.... le bateau lève lancre à 17 heures et il y a loin dici au port dembarquement. Nous repartons donc tous ensemble et sur le quai en faisant le geste classique des adieux, nous nous donnons rendez-vous à Kuala-Lumpur pour revivre plus longuement les vieux souvenirs dautrefois.

    Le bateau se glisse lentement entre de petites îles basses, couvertes de palétuviers, puis pique carrément vers le Sud. Le temps sest sensiblement rafraîchi, le vent souffle avec violence et bientôt la pluie crépite sur les toiles tendues. Pourvu que demain lundi, 4 juillet, il fasse beau, peu nous chaut que nous soyons arrosés en mer ! Hélas ! ce fut par un temps bouché que nous vîmes surgir de la brume les premiers îlots, sentinelles avancées de Singapore. Tout était gris : ciel, terre et mer ! Il ne pleuvait pourtant plus et comme nous allions entrer dans le port le soleil daigna enfin illuminer la mer, les îles et les bateaux. Tout changea dallure ! Les îles se firent coquettes, verdoyantes à souhait, la mer devint moins. sombre, et les moindres barques elles-mêmes semblèrent plus avenantes comme pour fêter notre venue ! Quel magnifique port ! Et sans doute cest le carrefour de toutes les lignes de navigation de lExtrême-Orient, cest la porte de lAsie Orientale et cela explique létendue de ses quais, lampleur de ses docks et la hauteur de ses stocks de charbon. Mais quelle magnifique position stratégique aussi ! On reconnaît bien là la nation qui a toujours su se placer à tous les carrefours du monde !

    A Singapore, comme partout, la crise se fait sentir, cest entendu, mais des profanes comme nous ne sen aperçoivent guère ; seules les statistiques pourraient nous renseigner et il sagit bien de statistique ! Il sagit de gagner la procure où le P. Ouillon et le P. Morin, son coadjuteur, nous reçoivent avec une inlassable bonne humeur. Pour nous, ce sera un vrai plaisir que ces trois jours passés à la procure ; pour eux, cest une suite au perpétuel défilé de passagers toujours plus ou moins semblables. Cest le métier, je le veux bien ! Jen préfère un autre, pour linstant, par exemple, celui de promeneur !!

    Et Dieu sait si on se promena ! Visite à lévêché, visite aux paroisses, course à travers la ville, excursions à Sairingam, à Johore etc... nous neûmes pas le temps de nous ennuyer. La ville elle-même ne menthousiasma pas énormément. Sans doute, les quais et les grands offices qui les avoisinent sont à visiter, limmense quartier chinois avec ses boutiques et ses nippes exposées aux fenêtres des étages, rappelle le laisser-aller de plus dun port méditerranéen, mais tout cela est percé de rues sans trottoirs, sans arbres, sans perspective. Au pays du dollar, tous doivent circuler en auto et le piéton y devient quantité négligeable. Non, je ne donnerais pas le premier prix durbanisme aux villes anglaises que jai pu visiter et jai vainement cherché ici et ailleurs léquivalent de certains boulevards de Saigon ou de Hanoi. Par contre, ce que jai admiré sans réserve, cest le quartier des résidences européennes cachées sous la ramure de beaux arbres, enchassées dans le gazon des pelouses. On se croirait à la campagne ; pas un mur, des haies bien taillées, de belles perspectives et dimmenses espaces où viennent sinstaller tous les terrains de sport. Cest chic ! On voit que le terrain ne manquait pas et que la marécageuse rizière nétait pas le lot de ce pays neuf. De magnifiques routes goudronnées, serpentant parmi les vertes collines, permettent une circulation aisée et rapide qui nous entraîna un jour jusquau territoire de Johore.

    Cest un jour de guigne ! Dabord il bruinait, ensuite le charmant confrère qui nous véhiculait, voulant sans doute trouver compensation à labsence du P. Duvelle, nous promena quelque peu au hasard des fantaisies de son volant ! On ne manqua pas la jetée qui relie Singapore à Johore non, mais on faillit pénétrer dans la mosquée, on entra tout à fait chez le gouverneur et auparavant on avait ameuté toute une communauté de bonnes Surs en défilant tranquillement sur le seuil de leur porte, tout en leur adressant de la main un salut quelque peu protecteur ! Tout cela se termina, sous la pluie, par une panne dessence tout à fait prévue, mais qui ne nous empêcha pas de réintégrer la procure bien à temps pour le dîner. Quelle bonne journée quand même ! On aurait volontiers continué, mais, le mercredi 6 juillet, notre itinéraire marquait Malacca et il ne pouvait être question descamoter le seul lieu qui dans ce pays neuf, vous donne vraiment limpression davoir vécu un long passé.

    (A suivre)
    J. VILLEBONNET

    1933/596-604
    596-604
    Villebonnet
    Malaisie
    1933
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