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En vacances 3 (Suite)

En vacances Hoang Nguyen Fenang. (Suite) A travers le Siam.
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    En vacances
    Hoang Nguyen Fenang.
    (Suite)
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    A travers le Siam.

    Le jeudi matin, à 5 heures, M. Troude, notre aimable amphytrion de la veille, nous attendait avec son auto pour nous conduire jusquau bac qui nous mènera sur lautre rive du Mékong. Notre place est retenue, car notre billet pour Oubone nous donne droit au passage gratuit et un employé du service automobile soccupe de nos bagages avec un zèle qui mintrigue quelque peu ! Jaurai bientôt la clef de ce mystère car ce jeune homme finira par me confier que ses ascendants sont annamites et que lui-même est chrétien. Et moi qui le prenais pour un laotien pur-sang ! Il faut voir si on se met à causer !! Dailleurs cette journée de voyage, que nous appréhendions quelque peu, sera charmante, et tous les ennuis en retomberont sur le Père Cavalier qui a lamabilité de nous accompagner.

    Avec le P. Vignaud, je suis confortablement installé à côté du chauffeur pendant que notre cicérone se débat au milieu des Chinois, des Laotiens, des colis, des paquets dont lauto est bondé à craquer. Le voyage ne nous coûtera pas un centime, car un chrétien chinois voudra en supporter les frais. Par-dessus le marché, un orage a rafraîchi la température et il fait délicieusement bon respirer les senteurs des grands arbres dont les feuilles scintillent au soleil levant. A Phi Moun, la chaloupe et son chaland seront là juste à point, aucun ennui, même pas celui de présenter nos passeports.

    Nous avons pourtant franchi la frontière siamoise et on nous avait tant recommandé de ne pas oublier ces fameux passeports que lon devait examiner avec minutie ! Et rien, pas un douanier, pas un policier, nous naviguons sur la Sémoun comme sur un fleuve de la rive française. La région par contre a lair bien plus peuplée, la batellerie se montre et, sur les rives, de nombreuses bonzeries nous laissent entrevoir les robes jaunes des talapoins. Hélas ! Nous en verrons bien dautres sur la terre siamoise ! ils y fourmillent, cest leur terre délection.

    Nous voilà donc au Siam, on ne sen douterait pas ! Même race, même costume, même habitat et même cadre de forêts. Quy a-t-il de changé ? Ladministration, et cest à peu près tout. La population est Laotienne, les cadres sont Siamois ; dailleurs Laotiens, Siamois ne sont-ils pas deux rameaux de la même race ? Mais ici le Laotien me semble plus actif quau Laos français, est-ce une illusion ? Cest bien possible ; en tous cas notre voyage se finit et, sur la rive gauche de la rivière, nous voyons poindre les premières maisons en bois, couvertes de tôle ondulée, qui annoncent la préfecture de Oubone.

    Une pirogue nous emmène jusquau débarcadère de la mission et en mettant le pied sur la rive nous voyons surgir la masse imposante de ses bâtiments. Eglise, presbytère, couvent, école sont groupés dans un vaste terrain situé à louest de la ville. Tout y est clair, coquet, pimpant, moderne ; on a vu grand et si jamais Oubone devient un centre épiscopal, il aura sa résidence déjà prête et des uvres bien lancées qui sorientent vers lavenir. Les quelque 1.500 chrétiens du P. Chatenet comptent un assez grand nombre dannamites ; quelques-uns parlent encore fort bien la langue de leurs ancêtres, dautres lont presque totalement oubliée.

    Cest un fait qui saute aux yeux, ici nos annamites se noient dans la masse. Au Laos français, lannamite suit leuropéen, il constitue une communauté à part, gardant sa langue, ses usages et ses traditions. Au Laos siamois il se fond dans la communauté laotienne, il perd son costume, son langage, on ne le distingue plus des autochtones. Et dailleurs il nest pas seul dans ce cas, car il me semble que je ne puis comparer le Siam quà un grand carrefour où viennent affluer Chinois, Laotiens, Annamites, Cambodgiens ; tout se mélange, se brasse, et quest ce quil en sort au point de vue ethnique ?... je nen sais rien, mais au point de vue pratique, des Siamois. Vraiment ce peuple a une puissance dassimilation peu ordinaire.

    Ici, à Oubone, pour la première fois, ladministration siamoise se concrétise pour nous, non pas quelle nous tracasse ! Personne ne soccupe des pauvres voyageurs que nous sommes ! Mais nous voyons ses employés, ses édifices, et tout a fort bon aspect ; pas de luxe, du pratique. Les constructions sont pour la plupart en bois et le règne de la tôle ondulée commence ! il se poursuivra longtemps ! Jamais je nen avais tant vu ! toiture, clôture, cloison, partout de la tôle ! Pour nous cela a une allure de provisoire qui nest pas très sympathique.

    Dailleurs Oubone me semble mystérieuse, bizarre ; enfouie dans un monceau de verdure, le plan en est, paraît-il, tracé au cordeau. On ne sen aperçoit pas. Les maisons sur pilotis, avec leur architecture bien caractérisée, disparaissent sous les flamboyants et les palmes des cocotiers. Les rues ? Un urbaniste bondirait, si josais appeler de ce nom les pistes sablonneuses qui ont la prétention de les remplacer ! Sauf vers le quartier chinois, qui garde son aspect traditionnel, pas une voie qui mérite le nom de rue. Ville siamoise prévue pour lavenir, possible ; mais rien de ce qui pour nous constitue un vrai centre urbain, lélectricité mise à part.

    Dans ce dédale de rues chinoises, de venelles siamoises, de vastes terrains pour les développements futurs, nous nous serions vite perdus, si M. Rougni, laimable consul de France à Oubone, navait tenu lui-même à nous en montrer tous les aspects. Cest de lui que jappris à reconnaître limportance dune route siamoise au nombre des ornières que peut choisir, à sa guise, le conducteur dune auto ! Cest surtout chez lui, dans cette maison de France, ornée avec tant de goût que nous pûmes apprécier pleinement les douceurs des amitiés françaises et cela a bien son prix.

    Les premières lueurs qui irrisaient les flots de la Sémoun au matin du samedi, 25 juin, nous révélèrent un nouvel aspect de la personnalité si riche du P. Cavalier. Nous avions vu à luvre linfatigable missionnaire, le joyeux confrère, cétait maintenant au tour du mécanicien de se révéler. Après un dernier adieu à lhospitalière cure de Oubone, nous nous dirigions vers lembarcadère pour gagner la gare distante denviron 3 kilomètres, quand nous vîmes notre confrère aux prises avec un moteur. Il sagissait en effet de traverser la rivière et le canot automobile du P. Cavalier devait opérer le transbordement. Il le fit avec une maîtrise quun profane comme moi ne peut quadmirer. Ce ne fut quun jeu pour lui de nous transporter avec armes et bagages jusquà la voie ferrée, et, en un tournemain, nous nous trouvâmes installés dans un confortable wagon de seconde qui devait nous mener, par Khorat, jusquà la capitale du Siam.

    Si jai quelque peu médit du réseau routier siamois, je reconnais par contre que son réseau ferroviaire est magnifiquement installé. Nous lemprunterons sur un parcours de presque 2.000 kilomètres et nous naurons quà nous louer de lexactitude du service et du confort de ses wagons. Nous serpentons dabord dans la forêt clairière, nous traversons ensuite quelques plaines sèches et grises, puis nous grimpons un plateau peu élevé, marbré de latérite, pour arriver à la nuit à Khorat ou ce que le P. Vignaud prend pour Khorat. Cest une erreur ! et elle nous causa un moment démotion ! Mettez-vous à notre place ! A lheure précise donnée par lindicateur, tous les voyageurs descendent à une grande station illuminée à giorno. Nous voyons autos, pousse-pousse, électricité, toute lallure dune grande ville, nous descendons donc et entreprenons de nous faire conduire au presbytère du P. Thomas, il ne doit être quà 200 mètres de la gare. Nous ne connaissons pas la langue, cest entendu ! mais à moins dêtre des ânes bâtés, nous arriverons bien à repérer une église et un presbytère dans un rayon si restreint. Nous voilà donc partis en pousse ! Mais après de vaines investigations, des essais de conversation en toute langue, nous nous apercevons que nos tireurs nous mènent en dehors de la ville !! Ah ! non, pas de ça ! 200 mètres autour de la gare ! Machine arrière et vivement, car le P. Thomas doit sinquiéter ! Et nous retournons à la gare. Comme un éclair, une pensée me traverse lesprit : Sommes-nous bien à Khorat ? car enfin on ne voit ni le Père, ni le presbytère ! Pensez-vous, me dit le P. Vignaud, si ce nest Khorat, que voulez-vous que ce soit ? Je ne veux rien du tout, mais la pancarte consultée nous montre ironiquement : Thanon Chira...!!! et il est 20 heures et il ny a quun train par jour pour Bangkok !!! Il y eut presque un moment de cafard ! Ce ne fut pas long. En rassemblant de vagues bribes danglais, de français, dannamite, nous pûmes apprendre que si nous nétions pas à Khorat, nous nen étions quà 3 kilomètres et que nos tireurs nous y conduiraient volontiers. Et quand, un peu plus loin, nous eûmes fait la rencontre dun indigène parlant lannamite et quil nous confirma pleinement les renseignements que lon venait de nous donner, nous nous sentîmes soulagés dun grand poids ! Mais le plus fort, cest que nous refaisions le chemin que nos tireurs de pousse avaient voulu nous faire prendre et que nous avions énergiquement refusé de suivre ! Enfin le P. Thomas se paya un bon moment notre tête quand vers les 21 heures nous lui contâmes nos exploits !

    Le lendemain ; pareille affaire ne risquait pas de nous arriver et vous pouvez croire que lincrédulité de St Thomas nétait pas grandchose auprès de nos besoins de certitude. La ville, la gare, ne nous suffisaient plus, et seule la présence du P. Chorin sur le quai, fut assez persuasive pour nous faire empoigner nos valises et mettre pied à terre ! Mais là encore, un émoi nous attendait ! Après une fraternelle accolade le P. Chorin nous glissa mystérieusement : Vous aurez peut-être quelques ennuis, cest la révolution Allons ! bon, voilà que le P. Vignaud avait raison ! En effet, à lentrée de Bangkok il avait vu un palais gardé par la troupe, et sétait écrié : Mais il y a une révolution ! Non, pourquoi pas la guerre ? avais-je répondu. Et voilà quà son tour le P. Chorin nous confirme la nouvelle ! Va pour la révolution ! De fait, des marins, des soldats, baïonnette au canon, gardent la gare ; on nous fait ouvrir nos valises, mais la présence du P. Procureur nous sert sans doute de talisman car aucun de ces militaires ne nous demande nos papiers ; nous passons sans aucune difficulté.

    Drôle de révolution ! Il y a un peu de gêne dans lair, on voit quelques soldats au coin des rues et cest tout. Le calme est absolu, la circulation intense, toutes les boutiques sont ouvertes. Evidemment ce nest pas comme cela que nous nous imaginons une révolution populaire ! Dailleurs est-ce le peuple qui fait la révolution ? Un parti populaire, peut-être, mais surtout certains chefs militaires qui en ont assez de la domination des princes de sang royal. Ils les gardent prisonniers dans leurs palais, et le roi lui-même se voit lobjet dune surveillance respectueuse mais à double sens.

    Pendant ce temps la constitution sélabore et se signe. Donc rien de ce que nous avons lhabitude de comprendre sous létiquette : révolution, sauf des aspirations vers plus de liberté, moins de privilèges, moins de misères. Quen reviendra-t-il au peuple siamois, au nom duquel se fait ce mouvement ? On lui promet la lune, évidemment ! Nous savons que promettre et tenir sont deux termes fort loin lun de lautre ! Et on ne peut se défendre dun peu dappréhension pour lavenir. Daigne le Bon Dieu écarter de ce peuple et de nos missions toutes les calamités que des querelles intestines pourraient aisément susciter.

    En attendant nous prenons contact avec Bangkok par une belle soirée de juin. Et de suite nous avons limpression dune agglomération quaucune de nos villes indochinoises ne peut se flatter dégaler ; Saigon et Hanoi réunis atteindraient à peine à la moitié de la population de cette métropole. La mission ? Un bloc, et quel bloc ! Cathédrale, évêché, procure, école des Frères, couvent des Surs, tout se tient, sentasse si bien quon a limpression dêtre un peu à létroit. Oh ! pas à la procure, la super-procure dont le P. Chorin nous fait aimablement les honneurs. Là tout est vaste, et le confort sy allie à un souci délégance bien rare en pays de mission. Mais nous sommes bien pourtant chez nous : ad Exteros. Le doux et quelque peu malicieux sourire de Mgr Perros, la fraternelle gaîté des confrères, oui, tout cela nous redit que, depuis les temps lointains ou nos premiers vicaires apostoliques peinaient sur cette terre siamoise, les traditions de notre vieille société se sont maintenues dans toute leur vigueur.

    Si nous pûmes, tout à notre aise, admirer la belle cathédrale qui est bien, je crois, la mieux décorée de toute lIndochine, de la chrétienté par contre, nous ne vîmes pas grand chose. Cétait dimanche soir et, à langlaise, tout était fermé, puis nous ne faisions que passer, mais ce qui nous sauta aux yeux, ce fut lampleur du mouvement scolaire. Nous nen finissions plus de visiter les établissements des Frères de St Gabriel, des Surs de St Paul, des Ursulines etc.... Pour un peu nous naurions pas eu le temps de voir la ville ! Et pourtant elle en vaut la peine avec ses trois quartiers aux aspects si différents qui sétaient sur la rive gauche du Ménam. Au nord, la ville royale déploie la splendeur de ses palais, au centre, la ville chinoise se tasse dans un formidable grouillement humain, et au sud saligne Bangrak, le quartier européen et ses banques opulentes. Ville monstre, aux cents visages divers : ville où les palais voisinent avec les taudis, ville où de superbes avenues frôlent des ruelles sans nom ! Des canaux sans nombre ajoutent encore à cet aspect singulier et des ponts aux courbes gracieuses suggèrent inévitablement lidée dune Venise dExtrême-Orient. Une batellerie bruyante anime le Ménam et chaloupes, canots, jonques se croisent pendant que les silhouettes des bateaux de la flotte de guerre se découpent crûment sur un fond de verdure et dazur.

    Nous ne pouvions manquer de porter à Sam Sen, le salut de la terre dAnnam. Sam Sen est une florissante chrétienté annamite qui presse ses maisons basses au nord des palais royaux. Là je retrouvai le P. Tapie dont la voix charmeuse nous détaillait si joliment il y a 30 ans les tyroliennes les plus échevelées. Il ne put nous faire les honneurs des palais royaux, la Révolution en fermait toutes les portes et nous dûmes nous contenter den admirer lextérieur. Mais il nous orienta vers Vat Samorai, pagode élevée par le roi Mong Kut presque sur lemplacement de la pauvre case où Mgr Pallegoix recevait du roi des leçons de siamois, pendant que lEvêque essayait denseigner à Sa Majesté Siamoise les éléments du latin.

    Cétait la première fois que jentrais dans un édifice religieux darchitecture siamoise, ah ! que nous sommes loin de nos pagodes annamites basses, comme agrippées au sol doù on dirait quelles ont peine à sarracher. Ici, lignes élancées, toitures en pointe, couleurs harmonieuses, bois sculpté, marbre à profusion, cest un enchantement. La salle de prédication, toute en bois ouvragé, dresse sa masse imposante au milieu dune belle pelouse, tandis que seul, un peu à lécart le bôt (le sanctuaire) nous révèle une richesse de marbres et de peintures qui nous arrache ce cri de regret : Quelle belle chapelle de communauté cela nous ferait !

    Vision superficielle, sans doute, mais tout de même vision dart et de richesse qui nous surprend quelque peu. Il faudrait visiter tout cela lentement, mais le temps presse et la Révolution ne facilite pas les choses. Même à notre retour de Malaisie, nous ne pourrons voir ni le nouveau, ni lancien palais royal et nous devrons nous contenter de nous promener dans le dédale des galeries et des chapelles du Vat Phô situé au sud de lancien palais. Cest un vaste monastère construit en 1793 par Rama Ier , mais ses bâtiments sont tellement entassés les uns sur les autres que cela manque un peu de perspective et de dégagement. Partout des chapelles dédiées à quelque événement de la vie du Bouddha, partout des cloîtres aux nombreuses statues de bronze. Des flèches élancées senvolent dans lazur du ciel et font miroiter leurs tuiles de couleur ou leur voyante céramique. Lensemble a vraiment de lallure, mais pas de grandiose, rien qui ressemble, même de loin, à la magnificence des nefs de nos cathédrales.

    Lors de notre visite, les bonzes récitaient leur office ; partagés en deux churs, ils alternaient fort convenablement leurs prières, mais ils noubliaient pas, pour autant, leurs aises, et sur le beau tapis qui couvrait le sol, on pouvait voir circuler les tasses de thé et les plateaux à bétel, pendant que des crachoirs, posés en quinconce, complétaient un matériel dont nous ne nous imaginons pas du tout la présence dans un chur de cathédrale ! On sent tout de même là une vie religieuse, un culte, des cérémonies qui ont de lemprise sur le peuple. Bangkok est une terre délection du bouddhisme, cest le royaume des talapoins ! Ils sont partout ; ils pullulent, quête du matin, promenade du soir, qui na pas rencontré leur toge jaune et laumônière brodée qui la complète ? Ah ! elle peut sétaler orgueilleuse en face de la pauvre soutane des Missions-Étrangères ; et ce serait humainement folie de croire que ceci vaincra cela ! Et pourtant Pierre a bien vaincu César et Jésus est mort pour tous les hommes. Un jour viendra donc où lombre tutélaire de la croix sétendra aussi sur cette terre du bouddhisme, un jour viendra aussi où Jésus en sera le Maître et le Roi.

    Et dans cette soirée du 29 juin, où nous quittons Bangkok, en cette fête des Apôtres Pierre et Paul, un espoir invincible monte dans le calme du soir comme une prière ardente pour ce vaste emporium qui, par plus dun trait, évoque le spectre de Corinthe ou de Rome.

    (A suivre.)
    P. VILLEBONNET.

    1933/486-493
    486-493
    Villebonnet
    Cambodge
    1933
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