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En vacances 2 (Suite)

En Vacances Hoang Nguyen Penang. (Suite) Au Laos. Il fait nuit, une nuit moite et tiède que la lune éclaire de ses rayons voilés par un écran de nuages. Tout est calme, et les vagues rumeurs de ce petit centre narrivent pas à couvrir la grande voix de la forêt prochaine, on se sent loin de la civilisation, loin du monde !
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    En Vacances
    Hoang Nguyen Penang.
    (Suite)
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    Au Laos.

    Il fait nuit, une nuit moite et tiède que la lune éclaire de ses rayons voilés par un écran de nuages. Tout est calme, et les vagues rumeurs de ce petit centre narrivent pas à couvrir la grande voix de la forêt prochaine, on se sent loin de la civilisation, loin du monde !

    Une rue où sespacent quelques maigres boutiques nous offre lhospitalité douteuse dun soi-disant restaurant. Ma foi, on ny dîna pas trop mal ! et nous nous dirigions déjà vers labri du bungalow quand derrière moi des voix sélevèrent disant : Père, voudriez-vous nous confesser ? En pleine route, à 10 heures du soir, dans un coin du Laos, ça vous surprend tout de même un peu ! Cétait des annamites qui mayant reconnu, voulaient profiter de loccasion. Que voulez-vous, quand on est à 200 et quelques kilomètres du prêtre le plus proche, on ne peut pas toujours choisir ni lheure ni le lieu pour la réception des sacrements ! Son Excellence Mgr Gouin ayant eu lamabilité de me donner tous les pouvoirs nécessaires pour entendre les confessions, je navais aucun motif de me récuser et je nen avais dailleurs nulle envie.

    Et voilà comme quoi, dans ce coin perdu du Laos, je me vis un beau soir installé sur un lit de camp, entouré de quelques chrétiens et de bien plus nombreux païens, en train de faire repasser un peu de catéchisme à tous ces braves gens, tout en amorçant aussi une petite enquête sur la situation de mes paroissiens doccasion. Ah ! on en tailla une bavette ! Il faisait délicieux ; assis sur la route, un laotien répétait inlassablement une mélodie à trois notes qui ne manquait pas de charme et nous, nous causions de lAnnam qui se faisait plus charmant parce que plus lointain.

    Le lendemain. 17 juillet, il fallut se lever de bonne heure ; à 5 heures nous roulions déjà à pleine allure sur les pentes douces qui conduisent au Mékong. Plus de montagnes, des collines et toujours la sempiternelle forêt. Oh ! les passants ne nous gênent pas ! on peut faire de la vitesse à satiété. Quelques Moïs, vêtus dun langouti, la pipe à la bouche, portent sur le dos leur hotte poussiéreuse, quelques laotiens flânent doucement et des annamites que tentèrent les charmes dune vie plus facile peuplent les pauvres chaumières que lon rencontre çà et là au long du chemin. La route est belle, roulante comme un billard et lauto fonce comme un bolide dans cette forêt qui ne finit jamais.

    Midi, cest Savannakhet. Les arbres desserrent leur étreinte, juste assez pour permettre à la ville coquette de sallonger bruyamment le long du Mékong. Et ce nous est une agréable surprise de trouver un petit centre très animé où nous ne pensions trouver quune agglomération perdue dans la forêt laotienne. Animé ? Je le crois bien ! ce nest que pétarades de moteurs, ferraillement des camions, grincement des fardiers qui traînent du bois et des briques pour la construction des maisons qui poussent comme des champignons aux pieds des grandes futaies. Nettement séparés, le village laotien, le quartier annamite et la ville administrative séparpillent au long de belles avenues plantées de cocotiers, de flamboyants et de filaos. On sent poindre un centre dactivité, une tête de ligne sur lAnnam et quand des routes plus nombreuses permettront une circulation plus intense, Savannakhet prendra lallure dun centre commercial important.

    Ce nest certes pas le Mékong qui lui fera ce beau cadeau ! Oui, cest un superbe fleuve, et de la magnifique avenue de cocotiers doù nous le contemplons, il a grande allure avec ses eaux grises qui sétendent jusquà la rive siamoise. Mais quil est triste ! pas un sampan à quai ou si peu ! pas une voile à lhorizon. Absente la batellerie dont fourmillent nos fleuves du Tonkin, quelques pirogues.... cest tout. Les neuf dragons qui veillent à ses portes, en interdiraient-ils laccès à la gent batelière ? On le dirait, et les caprices de la navigation fluviale que nous expérimenterons bientôt ne feront que nous confirmer ce quon nous a déjà dit : le Mékong est trop grand seigneur pour se prêter aux passages réguliers des bateaux et des chaloupes ; à cette hauteur il nest pas ou presque pas navigable. Cest une grande artère, mais pas commerciale. Laissons-le donc à son superbe isolement et mêlons-nous à la foule qui encombre les abords du marché.

    Elle me plaît, cette place du marché, avec son grand hall et son puits où se disputent bruyamment les vendeurs deau potable. Les maisons qui lentourent sont quelconques, mais par contre la foule qui sy presse est pittoresque à souhait. Chinois ventrus souriant sur le pas de leur boutique, Laotiens flâneurs, armés dun parapluie dont le manche pointé vers le ciel me faisait croire à un fusil, Annamites jacassant, accroupis sur le pas des portes.... cest un bariolage de races, de vêtements, de couleurs qui nous changent de limmuable couleur nâu (brun) de nos foules tonkinoises. Ici tout chante, les robes et les corsages de couleur des Laotiennes révèlent une coquetterie, un goût dassemblage qui flatte lil. Plus de liberté aussi dans lallure, on va beaucoup à bicyclette et les élégantes ne dédaignent pas de faire leur tour de ville, perchées sur un vélo, la cigarette à la bouche.

    Pourtant la chrétienté annamite qui se forme là petit à petit me paraît en bonne forme. Le Père Figuet qui en est actuellement chargé, ne peut y faire que de rares apparitions, et cependant les quelque 300 chrétiens qui sy groupent sous la surveillance dun catéchiste, me font bonne impression. Récitation des prières, assistance à la messe, nombreuses confessions et communions, on se croirait dans une bonne chrétienté du delta. Jen fis mes compliments à leur pasteur, que nous eûmes le plaisir de rencontrer en compagnie des Pères Excoffon et Bariol, le dimanche dans la soirée. Cinq missionnaires, cétait beaucoup pour le presbytère-chapelle de Savannakhet, mais comme le parquet servait de lit, il se trouva tout de même assez vaste pour nous loger tous !

    Dailleurs, le lundi 20 juin, nous devions commencer notre navigation sur le Mékong. Ah ! je men souviendrai longtemps de cette navigation ! jallais dire de ces escales ! Car si on ne navigue guère, les arrêts, par contre, sont interminables. On met trois jours pour parcourir un chemin qui demanderait douze heures de voyage ; quatre heures de navigation par jour, cest le tarif ! Et tout le monde trouve ça naturel ! Vous êtes si pressés que ça ? à quoi bon ? Prenez le temps comme il vient.... Il fallut bien le prendre.

    Embarqués le lundi après-midi en compagnie du Résident Supérieur du Laos, sil vous plaît, nous nen arrivâmes pas moins à Paksé que le mercredi soir. Mais le clou fut lescale de Naphon, elle dura presque 24 heures ! Pourquoi ? Changement de capitaine ? Rapide de Kemmarat ??? Dieu seul le sait !! Je pensais que là se trouvait peut-être un centre important ? Ah ! bien oui ! 20 paillotes, toutes plus pouilleuses les unes que les autres, et la forêt !

    Cest tout, pas de commerce, rien. Un peu plus que le néant, mais pas beaucoup plus ; un trou, un vrai trou dans toute sa splendeur ! Aller à terre ? pourquoi faire ? Restons à. bord, dailleurs la fraîcheur vient avec la nuit, et il fait bon respirer lair léger qui nous apporte les senteurs de la forêt. Puis on ne sennuie pas ; Monsieur le Résident Supérieur est un fin causeur, M. Detrie, commissaire du Gouvernement est disert et la conversation ne chôme pas. Elle roule naturellement sur les mérites comparés du Laos et du Tonkin et comme dans la fable : Mes petits sont jolis mignons, et chacun préfère le lot que la Providence ou ladministration lui a départi. Agrémenté dun succulent dîner, la soirée se passe doucement. Il fait bon se laisser vivre !

    Mais voilà quun notable vient inviter ces Messieurs à une représentation théâtrale. Instinctivement je me souviens des hurlements, des coups de tam-tam qui, chez nous, accompagnent inévitablement ces séances qui nont avec le noble art de Thespis quune très lointaine parenté. Nous laissons donc aller nos compagnons de voyage sinstaller sur le ponton qui sert de scène et nous nous réfugions sur le pont. Ce nest pas le charivari que jattendais, et le spectacle ne manque même pas de pittoresque. Comme fond, linévitable forêt qui se profile sur un clair de lune radieux, au premier plan, le ponton où ont pris place les spectateurs, et au milieu, lacteur debout avec son accompagnateur armé dun long instrument à tuyaux. Il ne chante, ma foi, pas trop mal et le public reprend en chur au refrain, claquant des mains en cadence syncopée, cest presque du jazz ou du moins du jazz laotien !

    Bon ! Voilà que lartiste reste en panne ! On lui souffle quelques vers. Nouvel accroc ! Cette fois, cest une bordée de rires. et une clameur aiguë porte loin sur les flots tranquilles la désapprobation des auditeurs. Moi, je regagne ma couchette et appuyé au bastingage, devant limmensité du ciel, de leau et de la forêt, je prie pour ce peuple aimable et doux qui ne connaît pas encore le don de Dieu. La nuit est splendide, étoilée, sans nuage, la pâle lumière de la lune embellit tous les lointains. Pas un bruit, un calme souverain monte de cette nature sauvage qui semble ignorer les agitations des pauvres humains. A bord aussi, tout sest tu, il ne reste plus quà sendormir sous la protection de notre ange gardien.

    Mardi, 21 juin. Dans la soirée seulement on se décide à partir pour faire les quatre heures de navigation réglementaire, puis arrêt à Ta Phan. Le Mékong est toujours le grand fleuve triste et solitaire qui roule ses eaux limoneuses entre deux berges de forêt ; pas une barque, pas une voile. Ses eaux cependant deviennent plus violentes, il coule en grondant sourdement le long dimmenses bancs de sable à demi submergés ; quelques rapides créent des remous qui nous secouent un peu, mais ce nest quun début. Quavions-nous besoin de nous arrêter à Ta Phan ? Le brave homme de capitaine me répond : Là ou ailleurs, Père, cest la même chose ! Alors ? Etendons-nous et attendons laube du lendemain.

    Elle fut splendide. Dans une fraîcheur délicieuse le jour naissait, pendant que seule la chaloupe troublait des ronronnements de son moteur les rives silencieuses et endormies. Sur toutes les gammes de vert que la forêt variait à linfini, lazur turquoise du ciel se moirait dorange, de rose ; pas un nuage, un calme immense, enveloppant, propice à la méditation. Benedictus es, Domine, in firmamento cli, laudabilis et gloriosus et superexaltatus in scula !

    Les rives du Mékong se font plus hautes, plus rocheuses, le lit du fleuve plus étroit, car nous entrons dans le couloir de Kemmarat qui, en saison sèche, nest praticable quaux pirogues. Mais nous approchons de la période pluvieuse, et bien que le Mékong charrie un énorme volume deaux tourbillonnantes, ce nest pas encore le fleuve sans rives et sans fond des hautes crues. Les rapides se font plus nombreux, les rochers surgissent, hostiles, comme des bêtes menaçantes, leau mugit, se tord en tourbillons agités qui forment des entonnoirs écumeux. La chaloupe ne semble pas sen soucier outre mesure, elle vire, elle tourne, elle biaise, elle fait même la marche du crabe, seuls le pilote et le capitaine se font plus attentifs. Et voilà quà la sortie dun étroit couloir, on fait une embardée sérieuse. Un commandement et on va à la rive. Nous croyons à une halte, cest une avarie ; un boulon de la machine a sauté, il faudra perdre deux heures pour le revisser ! Et pendant ce temps on nous attend à Paksé ! Rien à faire, aucun moyen de prévenir ! Il ny a quà attendre le nouveau et définitif départ.

    Vers huit heures, la course dans les rapides recommence, mais moins dure. De nombreuses billes de teck filent au gré des eaux, dautres gisent emmi les rochers, attendant quune crue plus forte les emporte vers Khôn, but de leur voyage intermittent. On me dit que cest le seul moyen de transport dont se serve la compagnie de lEst Asiatique français. Ses employés coupent les arbres dans le haut Mékong, les poussent dans le courant et les billes de teck sen vont au fil de leau, sarrêtant, repartant, arrivant comme elles peuvent. Elles arrivent, paraît-il, et même assez bien car les pertes sont insignifiantes.

    Enfin le fleuve sétale plus à laise dans des rives moins escarpées, la forêt séloigne, on voit des premiers plans et dans le lointain un pain de sucre boisé fait pendant à un trapèze qui se découpe très net sur un ciel à peine voilé de quelques nuages. Il est près de 14 heures quand un coup de sifflet déchire lair ; cest Paksé. La petite ville a fait sa toilette, elle arbore le grand pavois en lhonneur du Résident Supérieur qui va être son hôte dune soirée. Nous laissons passer la foule des officiels et nous débarquons pour tomber dans les bras du Père Cavalier et de ce vieil ami de Dézavelle. Hein ! Casimir, 26 ans quon ne sétait vu ! Ce quon se fait vieux tout de même ! et les souvenirs daffluer, et les noms de venir aux lèvres ! Ceux des vivants, ceux des morts, car la grande faucheuse a passé, elle aussi, et plus dun de nos confrères de jadis est déjà allé chercher la récompense de ses jeunes années de mission ! Mais, foin des émotions ! Voyons Paksé qui sessaye à dresser ses rues placées de gingois sur le Mékong et le Sé-Don. Il faut se hâter car demain à la première heure nous passerons sur la rive siamoise.

    En auto la visite nest pas longue et un aimable compatriote a vite fait de nous montrer les quelques rues qui formeront le Paksé de lavenir, même en y ajoutant la zone suburbaine plus future encore, si jose ainsi mexprimer. Mais que sait-on ? Les fameuses terres rouges des Boloven sont proches et quand la crise économique sera passée, elles se feront plus tentantes encore ; Paksé pourra alors caresser toutes les espérances et lévangélisation pourra peut-être y gagner.

    Actuellement la santé précaire du Père Jantet, même revigorée par lardeur du Père Dezavelle, doit trouver bien lourde la charge de lapostolat intra et extra muros ! Dans un vaste terrain vague une blanche chapelle sélève et près de là le presbytère de Paksé dresse son architecture branlante. Cest du laotien cent pour cent, air à tous les étages, sans eau ni électricité. Très missionnaire, ancien style, ça a bien son allure, et si on ny trouve pas tout le confort moderne, dont on rêve aujourdhui, on sent vibrer, là, lidéal qui animait nos devanciers dans la carrière apostolique :

    La pauvreté, les travaux, les combats,
    La mort. Voilà lavenir magnifique
    Que notre Dieu réserve à ses soldats.

    Mais en attendant on y vit, et même joyeusement, en rêvant à la conversion de tous les Khas, Boloven ou autres habitants de la forêt laotienne.

    (A suivre)
    J. VILLEBONNET


    1933/416-422
    416-422
    Villebonnet
    Laos
    1933
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