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En vacances 1

En Vacances Hoang Nguyen Penang. Deux lieux que ne rapprochent ni lespace, ni le temps ! Deux noms que les linguistes, même les plus aventurés, auraient quelque peine à apparenter ! La Source Jaune Laréquier ! Mettons que lhumble source jaune est venue murmurer sa cantilène de vacances aux pieds des aréquiers songeurs. La cantilène fut bien un peu bruyante. cétait la griserie du voyage ; le repos, par contre, fut parfait, cétait dû à la fraternelle charité de nos hôtes dun jour.
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    En Vacances
    Hoang Nguyen Penang.
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    Deux lieux que ne rapprochent ni lespace, ni le temps ! Deux noms que les linguistes, même les plus aventurés, auraient quelque peine à apparenter ! La Source Jaune Laréquier ! Mettons que lhumble source jaune est venue murmurer sa cantilène de vacances aux pieds des aréquiers songeurs. La cantilène fut bien un peu bruyante. cétait la griserie du voyage ; le repos, par contre, fut parfait, cétait dû à la fraternelle charité de nos hôtes dun jour.

    Quel beau voyage ! Quand le P. Vignaud et moi résolûmes de lentreprendre, nous ne fûmes pas sans quelques appréhensions ; traverser les forêts du Laos, longer les rizières du Siam, aborder Penang, senfoncer dans les plantations dhévéas de la Malaisie pour revenir par le Cambodge et lAnnam.... cétait beaucoup. Il y avait la chaleur, la fièvre et.... les moyens de transport ! etc.... Beau voyage, nous disait-on, oui, à condition que tout aille bien ! Tout alla très bien ; si bien que lhoraire prévu de longue date par notre as des voyage s, le P. Vignaud, neut à subir aucun changement notable.

    Partis au jour fixé, le 13 juin, nous étions de retour au jour marqué, le 3 août, après avoir bouclé les 8500 kilomètres de notre long périple. Et si Nhatrang et Quinhon furent sacrifiés, cela tint à un changement imprévisible dans les horaires des voies ferrées de Cochinchine. Autos, chemins de fer, chaloupes, pousse-pousse, voitures se trouvèrent toujours là, au moment voulu, pour nous tirer dembarras : et nous ne dédaignâmes même pas les douceurs confortables dun voyage par mer de Penang à Singapore ! Je neus pendant tout ce temps quà me laisser conduire par mon avisé manager. Et cest encore lui qui me débrouilla dans les changes si compliqués des piastres, des dollars, des ticaux, des salung où je me perdais quelque peu !

    Comment et pourquoi nous décidâmes-nous à faire cette longue randonnée ? Oh ! le plus simplement du monde ! La vie de séminaire comporte bien des misères, mais elle a aussi des compensations ! Ne serait-ce que davoir, bien à soi, deux bons mois, cest déjà un réconfort que bien des broussailleux nous envient ! Cette année, le P. Vignaud et moi avions décidé de passer nos vacances à voir des pays nouveaux. De vieux souvenirs de Rome attiraient le Père vers Penang et moi, une affection bien chère my poussait. Voguons donc vers Penang Par mer ? Non, cest trop commun. Prenons la voie de terre, cest plus direct et plus intéressant. Ainsi fut fait et dun cur joyeux, nous quittâmes la mission de Hanoi pour nous lancer dans linconnu, le 13 juin au matin.

    Le 13 juin !! Horresco referens !! Je navais même pas fait attention au quantième du mois ! Ce fut mon compagnon de voyage qui men fit la remarque, puis philosophiquement il ajouta que cétait aussi la fête de Saint Antoine et que lun compensait lautre. Je ne vis pas bien la relation qui pouvait exister entre les deux, mais le train nous emmenait à toute vitesse sous un ciel gris et brûlant, je nessayai donc pas dapprofondir cette question mystérieuse et je me mis à regarder par la portière les grasses rizières du delta que dépouillait linfatigable faucille des moissonneurs.

    Partout la plaine féconde, barrée à louest par la ligne dentelée de la chaîne annamitique bleuissante à lhorizon. Les haies de bambous des villages défilant à grande allure feraient croire que la plaine est semée de délicieux boqueteaux, si quelques paillotes ne montraient, de-ci de-là, la grise misère de leur toit, ou si quelques clochers surgissant de ces îlots de verdure ne venaient nous rappeler que derrière ces bambous grouille toute une population dinlassables cultivateurs.

    Ces clochers du Tonkin ! comme ils marquent de leur signe le long chemin qui va de Hanoi à Ninh Binh ! Elancés, trapus, carrés, pointus, de toutes formes et de toutes couleurs ils ségaillent dans la plaine et semblent bénir de toute leur hauteur les maisons et les champs semés à leur pied.

    Vers lAnnam.

    A Ninh Binh, changement de décor. Les rochers calcaires de la cordillère dAnnam viennent se baigner dans leau des rizières ; ici, groupés comme un troupeau à la crinière hérissée par le vent, là-bas, isolés comme de vieux guerriers alignés dans la plaine, impassibles sous les caresses du soleil, ou les baisers humides des autans. La voie semble jouer à cache-cache avec le paysage ; tantôt cest un col resserré, tantôt une échappée senfuit jusquaux hauteurs plus lointaines, ailleurs moutonnent de molles ondulations. Mais, passé Thanh Hoa, le vent chaud et desséchant du Laos souffle avec violence, on suffoque et le paysage se met à lunisson : gris du ciel, gris de la terre.... on sent venir la désolation, le bled du Nord-Annam.

    Désolée cette terre, certes elle lest, et grise, et morne, le communisme y trouva ses plus chauds partisans. Jy fis pourtant mon premier arrêt, oh ! pas par intérêt touristique !! Tout y était pelé, tondu, desséché, mais cest quà Dồng Tháp je savais pouvoir trouver une vieille amitié datant des temps déjà lointains où jusais mes fonds de culotte sur les bancs du séminaire de Verrières. Grand, déguingandé, la barbe en broussaille, le casque un peu sur loreille ; lil vif sous la paupière un peu lourde, toujours en course, toujours en mouvement, je vous présente le Père Massardier, Seigneur de Dồng Tháp et autres lieux. Parlez-lui de ce que vous voudrez, attaquez nimporte quel sujet, il vous fournira la réplique avec abondance. Je vous préviens, par exemple, que lentretien sera souvent interrompu, repris pour succomber encore devant un visiteur qui vient quémander un secours, de la quinine ou autre chose, mais qui recevra toujours par surcroît, avec un bon sourire, un conseil bien tassé.

    Mille catéchumènes, ce nest pas une paille ! et bien dautres y perdraient et leur latin et leur patience. Lui, ny perd ni le nord, ni, ce qui est plus fort, son argent ! Là, je fus sidéré ! Je métais bien aperçu que dans le pays, tout le monde avait le sourire, des têtes sympathiques vous dis-je ! Mais quand je vis mon vieil ami puiser plusieurs fois dans son tiroir et arroser largement les quémandeurs, je ne pus mempêcher de penser tout haut : Voilà bien de largent perdu ! Comment perdu ? Mais ils me le rendent tous ! Ils le rendent ? Sans intérêt, bien sûr, mais ils me rendent le capital. Ça, cest fort ! Des catéchumènes annamites qui empruntent au Père, et qui lui rendent son argent ! Javoue que cest bien la première fois que je constate pareille merveille ! Jen suis tout suffoqué comme dune chose en dehors de toutes les normes reçues ! Allons, jaurai donc encore vu ça avant de mourir ! Aussi, sauvons-nous et filons vers le sud, à Vinh, où le P. Vignaud ma précédé et mattend en compagnie du Père Gonnet, curé de lendroit.

    Depuis vingt ans que je navais plus revu Vinh, jy trouvais naturellement du changement : à la cure, maison moderne, belle et vaste église ; en ville, rues bien alignées souvrant sur un paysage plus riant que celui dhier. Ce nest pas encore le grand centre que font prévoir les voies qui commencent à sorienter vers le Laos, mais cen est lamorce, le prélude. Nous aurions bien voulu profiter de ces voies daccès pour gagner Nòng Sêng par la route si pittoresque de Napé, mais la piste nest plus praticable aux automobiles et aucun garagiste ne veut prendre la responsabilité dun pareil voyage.

    Cétait prévu et demain nous prendrons la direction du sud ; en attendant nous allons rendre visite aux Pères Franciscains qui achèvent la construction de leur couvent, au sud de la ville. Ce me fut une douceur de voir, dans un paysage quelque peu ombrien, se dresser les arcades du monastère. Cétait le soir, au loin quelques collines arides se teintaient de mauve, devant nous la plaine sétendait calme et tranquille ; les bruits de la ville venaient expirer aux portes du couvent. Pour compléter lillusion, le Père Maurice, figure ascétique, barbe en pointe, nous faisait les honneurs de la maison. Je crus même entrevoir lombre de Frère Léon, Ange ou quelque autre compagnon du Séraphique François, dans le sourire et lallure trottinante dun de leurs successeurs ! Bienheureuse maison ! Quelle nous forme en terre dAnnam de dignes fils du patriarche dAssise, ils nous entraîneront à lamour de Sainte Dame Pauvreté, à qui tout missionnaire est plus ou moins fiancé.

    Létape du jeudi, 16 juin, nous apporta une déception. Oh ! pas dans le paysage ! il fut varié à souhait. La ligne, après sêtre paresseusement allongée dans la plaine, se met résolument à grimper les pentes de la chaîne annamitique. Elle franchit de larges torrents aux eaux limpides, dessine des S impressionnants, traverse des tunnels, longe une abrupte colline calcaire pour venir retrouver la plaine qui se bosselle de blanches dunes annonciatrices de la mer.

    Non, nous ne fûmes pas déçus par le paysage, mais comme nous voyions déjà avec joie approcher la fin du voyage Vinh-Dông Hà, voici quun jeune homme vint nous annoncer que lauto du service postal était parti depuis la veille pour Savannakhet et le Laos ! Je crus dabord à une mauvaise plaisanterie, mais dexplications dabord confuses, il ressortit enfin clairement que le directeur des transports nous avait induits en erreur. Il nous avait télégraphié que lauto-postal ne partait que le vendredi et par suite dun changement dhoraire, il sétait mis en route le mercredi à quatorze heures !

    Que faire ? Continuer vers le sud ? Cétait un pis-aller, car cela changeait litinéraire de notre voyage et nous ne pourrons nous y résigner quen dernier lieu ! Mais dautre part, comment gagner Savannakhet et le Laos encore distant de quelque quatre cents kilomètres ?? Enfin, en gare de Dông Hà, comme un bon nombre de voyageurs se trouvaient dans notre cas, la direction des transports organisa un voyage supplémentaire ; mais il fallait partir de suite et renoncer à voir le P. Morineau qui nous attendait à Quáng Tri.

    Un bref conciliabule, une dépêche rédigée au galop pour avertir ce bon Père, et nous nous installons dans lautocar. Rien de luxueux ! au contraire. On est serré, tassé sur des coussins aux housses douteuses, mais le moteur est bon, cest le principal. Et nous voilà partis à lassaut des collines rougeâtres qui nous cachent la trappe de Phước Sơn. Dieu ! quil fait chaud ! Un soleil implacable darde ses rayons ardents sur la nombreuse humanité que trimballe lauto, et pour comble dironie jai choisi une place à gauche, juste en pleine réverbération ! Bast ! on en a bien vu dautres. Dailleurs maintenant la route sélève peu à peu, la courte broussaille cède la place à une végétation plus luxuriante et la forêt bientôt nous enserre dans un étau de verdure qui ne se desserrera plus jusquau Siam encore lointain.

    Forêt, Laos, voilà deux noms que je ne pourrai plus séparer. Des arbres, de la verdure sans solution, on dirait presque que ça naura pas de fin. Timides dabord, les arbres ne forment quune mince avant-garde, ils se groupent ensuite en forêt-clairière, puis, plus loin, ce sont des moutonnements de lianes, de buissons, darbustes.. doù émergent les géants de la forêt. Cela en devient oppressant, cest presque une obsession de verdure.... Quelques notes violettes, ou pourpres éclatent ça et là, mais si rares quà la fin on voudrait percer cet écran de verdure pour entrevoir quelques lointains plus évocateurs. Et la route senfonce, tourne, chevauche un torrent qui bondit sur les roches, sagrippe au flanc dune rouge colline qui semble saigner sous cette rude étreinte, puis se butte enfin à une barrière qui nous annonce la halte du jour : cest Tchépone.

    (A suivre)
    J. VILLEBONNET


    1933/348-353
    348-353
    Villebonnet
    Vietnam
    1933
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