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En Mandchourie : Souvenirs de famille

En Mandchourie Souvenirs de famille La Mission de Moukden, au mois de juillet, a célébré, dans l’intimité, une suite d’anniversaires, ou pacifiques ou sanglants ; les héros de ces derniers, qui tombèrent victimes des Boxeurs : ce sont nos Martyrs de 1900.
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    En Mandchourie
    Souvenirs de famille
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    La Mission de Moukden, au mois de juillet, a célébré, dans l’intimité, une suite d’anniversaires, ou pacifiques ou sanglants ; les héros de ces derniers, qui tombèrent victimes des Boxeurs : ce sont nos Martyrs de 1900.

    A Moukden, ce fut le 2 juillet, dans la nouvelle cathédrale, au jour et au lieu mêmes où Mgr Guillon, le P. Emonet. le prêtre indigène Jean Ly, deux Sœurs de la Providence de Portieux et plusieurs centaines de chrétiens périrent par le fer et le feu, que Mgr Blois, assisté de tout le clergé de la capitale, célébra une messe pontificale, pour remercier Dieu d’avoir admis dans la phalange écarlate de ses Martyrs cette nouvelle troupe de valeureux soldats confesseurs et martyrs de la Foi.

    Toutefois, si la capitale de la province a vu se dérouler, avec tout l’éclat et la pompe dignes de pareilles circonstances, le 50e anniversaire de l’arrivée des Sœurs de la Providence en Mandchourie et le 25e du dies natalis de nos Martyrs au ciel, les missionnaires de notre brousse de l’Ouest n’ont pas oublié que deux de leurs aînés, les PP. Bourgeois et Le Guével, avec un groupe de chrétiens d’élite, étaient tombés, après une lutte acharnée, sous les balles des Boxeurs, le 15 juillet 1900, aux environs de Liênshàn, sur l’une des collines qui bordent le golfe du Leâotong, non loin du port actuel de Hoùloutào.

    Le 26 juillet dernier, à l’occasion de la fête de sainte Anne, Patronne de Liênshàn, les confrères de l’Ouest de la Mission se trouvaient réunis chez le P. Rigal, titulaire actuel de ce poste. De plus, le P. Chabanel, vicaire délégué, en résidence à Taolou, dans les montagnes du nord-est de Moukden, n’avait pas craint de s’imposer, malgré la chaleur, un long voyage pour venir revoir le “nid” où jadis il avait appris la langue, et s’associer, en la rehaussant de sa présence, à cette pieuse et belle fête paroissiale. Après avoir dignement fêté sainte Anne et avoir déjà, dès le Salut du soir, donné un souvenir à nos héros par le Chant des Martyrs, il fut convenu, d’accord avec les catéchistes, que le lendemain on organiserait une véritable caravane pour aller chanter et prier nos Martyrs, à l’endroit même où ils étaient tombés et avaient arrosé la terre de leur sang.

    C’est ainsi que, le 27 juillet, vers 8 heures du matin, par un temps frais et nuageux, les plus jeunes ou les plus vaillants pèlerins, prenaient à pied la tête de la colonne, tandis que, fermant la marche, un cortège de quatre grands chariots chinois, sur lesquels avaient pris place quelques missionnaires et de nombreux chrétiens, s’en allait vers les collines du sud, en bordure de la mer, avec, comme point de direction, la vieille et fameuse tour coréenne, presque entièrement démantelée, où nos Martyrs avaient soutenu héroïquement pendant quelque temps un véritable siège contre des milliers de Boxeurs.

    Arrivés au pied de la colline les chariots durent stopper : les bêtes avaient fait leur part de besogne. Chacun, selon ses forces et son agilité, devait maintenant grimper jusqu’à la tour du sommet. Ce fut alors que l’on vit se dérouler un tableau pittoresque, qui eût tenté les amateurs de “kodak”. Nos jeunes gens et nos hommes eurent vite fait d’escalader la montagne ; seuls, quelques vieux catéchistes, à la respiration déjà plus courte et aux jambes moins souples, y parvinrent plus lentement, à force de zigzags et d’énergie.

    Là-haut, assis sur les rochers et les débris de la vieille tour, les premiers arrivés attendaient patiemment les derniers groupes qui gravissaient péniblement la montée : heureusement le soleil, par pitié, sans doute, retenait ses rayons sous un rideau de légers nuages. Je ne sais vraiment s’il était plus curieux qu’admirable de voir nos pieuses pèlerines, femmes et filles chrétiennes “à petits pieds”, au cours de leur ascension, se cramponner, s’accrocher un peu partout, soit à une pierre en saillie, soit à une tige d’herbe en apparence plus forte, pour faire quelques pas en avant ; parfois hélas ! un gazon traître et glissant faisait perdre à quelqu’une, avec la verticale, le peu d’avance obtenue au prix de tant de peines et d’émotions. Enfin, d’étape en étape, petites et grandes, jeunes et vieilles, nos courageuses chrétiennes atteignirent toutes, sans accident, le sommet désiré, lieu du rendez-vous général. De là, elles purent contempler, d’un côté le magnifique panorama de la plaine émaillée de moissons aux teintes diverses, de l’autre, celui, plus grandiose encore, de la mer immense avec ses eaux aux reflets variés. Pour la plupart, sinon pour toutes, c’était une véritable révélation.

    Après un coup d’œil circulaire sur ce merveilleux spectacle et un instant de repos bien mérité pour reprendre haleine et sécher derrière les rochers, à l’abri de la brise du large, la sueur de tant d’efforts, tous ensemble nous récitâmes le chapelet en l’honneur de la Vierge, Reine des martyrs ; puis, après les invocations d’usage en nos oratoires de la Rue du Bac, les missionnaires présents, à pleine voix, face à la mer, dont nos héros n’avaient pu, par suite d’une trahison prendre la voie, qui les eût sauvés, chantèrent l’hymne aux martyrs.

    Chacun, en son for intérieur, selon la recommandation de la veille, pria aussi pour obtenir, par leur intercession, une pluie bienfaisante, qui mettrait fin à une sécheresse dont la persistance commençait à compromettre les récoltes de toute la région.

    Nos “rogations” terminées, tous redescendirent allègrement la montagne pour aller, soit au village voisin dans une famille amie, soit en plein air, sur un tapis de verdure, réparer ses forces et savourer, avec grand appétit, le repas préparé. Mais il fallut se hâter ; il était temps de replier les tentes et d’atteler les voitures : du sud-ouest montaient rapidement de gros nuages noirs, ouatés de blanc, précurseurs de la pluie. Alors chacun de reprendre vite sa place sur les chariots qui s’ébranlent, ou de trotter lestement par les sentiers les plus courts. A la descente, le P. Rigal, fatigué de sa course, eut la bonne fortune de pouvoir grimper sur son âne, qu’il réclama au passage au cavalier qui, chargé de le garder, avait jugé bon de l’utiliser pour lui-même.

    En moins d’une heure, tout le monde était rentré au bourg de Liênshàn. A peine les chariots étaient-ils dételés qu’une pluie abondante se mit à tomber : nos prières étaient exaucées ! Par sa vertu fécondante, elle venait, à temps encore, redresser et vivifier les tiges des épis naissants du sorgho, dont les feuilles, piteusement recroquevillées, se pâmaient de soif. N’était-ce pas le symbole de la rosée de bénédictions et de la pluie de grâces que nos Martyrs étaient désireux de répandre sur nos âmes ? — Dieu fasse qu’elles soient à même de les recevoir et d’en tirer profit !

    P. M.

    1925/630-634
    630-634
    Anonyme
    Chine
    1925
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