Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Dix années de république chinoise

DIX ANNÉES DE RÉPUBLIQUE CHINOISE
Add this
    DIX ANNÉES DE RÉPUBLIQUE CHINOISE

    Il est difficile pour le Français qui na pas habité la Chine, qui na pas vécu avec les Chinois et nest pas au courant de leurs idées, de leur manière de voir et de comprendre, de se rendre compte de la Chine daujourdhui. Lancienne Chine était grave, solennelle et mystérieuse ; la Chine nouvelle est décevante par ses révolutions, ses changements de gouvernement, sa législation précipitamment rédigée, son armée sans discipline, son administration en désordre et ses finances en décomposition. Elle a, dautre part, des espérances de vie si considérables que les agitations de surface nindiquent pas sa position réelle et le fondement solide sur lequel elle peut établir sa vie nationale na pas été sapé par les trop nombreuses fautes commises pendant ces dix dernières années.

    Hier encore, le Céleste Empire possédait un gouvernement absolu, à base de familles quasi patriarcales. Si lEmpereur commandait en maître indiscuté, cest quil commandait au nom du ciel, et le maître qui incarnait dans sa personne la double majesté de pontife et de prince était père et chef ; par conséquent il avait droit à lobéissance absolue de ses sujets. Chaque chef de famille reflétait quelque chose de la grandeur du chef de lEtat et avait sur les siens une autorité que les fils ne disputaient pas à leurs pères, pas plus que ceux-ci ne mettaient en doute celle du monarque.

    Après les essais infructueux de Sa Majesté Kouang Siu, agissant sur les conseils de Kong Yu Wei, en 1898, la Vénérable Mère (caractères chinois) Tse Shi, la grande Impératrice douairière, reprit le pouvoir dune main très ferme, mais cet éclat de la puissance impériale fut de courte durée, et en 1911 lempire sécroulait sous la poussée des troupes révolutionnaires semparant de Hankeou défendu par le général Li Yuen Hung, à cette heure cinquième président de la République Chinoise.

    Sun Yat Sen, justement nommé le père de la République, parce que révolutionnaire convaincu, fut celui qui organisa le soulèvement du Houpé en le préparant depuis 1896 par lorganisation de sociétés secrètes, par des campagnes de presse, par des tracts répandus dans les ports à traités, où son action sest plus spécialement fait sentir.

    Nommé premier président, Sun Yat Sen, qui était un agitateur non un homme de gouvernement, eut la sagesse de comprendre quil ne serait pas accepté comme chef de la jeune République et, à peine élu, se contentant de la gloire qui sattachait dès ce jour à son nom, il offrit la présidence à Yuan Shih Kai, ancien résident de Chine à Séoul, où il représentait son pays en 1895 au moment du conflit sino-japonais, ensuite gouverneur du Shantung, vice-roi du Tchéli, président du Waioupou. Dans ces différentes fonctions Yuan sétait montré habile, clairvoyant, progressiste. Il avait pour lui la sympathie et lestime généraux de larmée du Nord et, dans les circonstances difficiles où se trouvait la République, il était bien le seul homme vraiment qualifié pour gouverner la Chine. Il fut élu président le 6 octobre 1913 et, interprétant la constitution, il gouverna en se préparant un trône ; mais la mort le surprit en juin 1916, au moment où il rêvait de fonder la dynastie des Yuan. Il eut pour successeur Li Yuen Hung, qui navait ni lautorité, ni lénergie de Yuan ; aussi démissionna-t-il après la révolte de Chang Shun pour laisser au général Feng Kuo Tchang, dont les vertus nétaient pas étouffées par les scrupules, les fonctions président intérimaire jusquà lélection si contestée de Shu Shih Tchang.

    Shu était un homme de lancien régime, lettré, naguère gouverneur de Mandchourie, tuteur de lex-empereur au moment de la chute du régime mandchou. Il ne connaîtra pas un seul jour de véritable paix et jusquà sa chute il sera le jouet des Tuchuns 1 du Nord.

    Cest le type de lhomme sans caractère, sans décision, et sa carrière présidentielle est une vulgaire histoire de marchandages entre les Tuchuns.

    La république chinoise est aujourdhui divisée en une quantité considérable dEtats quasi indépendants, et lautorité du président ne dépasse guère les murs de la capitale, où il vit prisonnier des influences diverses des partis militaires.


    1. Gouverneurs militaires.


    Les puissances étrangères, spectatrices indifférentes, sarrêtent à lhomme qui de fait détient le pouvoir à Pékin, sans vouloir soccuper des querelles soulevées par les différents partis. Le Japon, toujours attentif et mieux placé que ses concurrents, semble accorder ses faveurs à tous les chefs de groupe et plus spécialement à Tchang Tsoh Ling. Le désordre de la grande République ne met pas obstacle à son commerce, il le favorise plutôt, et cela suffit à lEmpire du Soleil Levant.. La Russie qui a eu, jusquen 1914, une influence considérable sur lExtrême-Orient, perd pendant la grande guerre, avec sa vie comme puissance autocratique, laction prépondérante quelle possédait sur toutes provinces chinoises du Nord, et les Etats-Unis se forgent, par lintérêt quils prennent à la question de la rétrocession du Shantung et par labolition du traité secret des 21 demandes du Japon à la Chine, des liens puissants damitié avec le parti démocratique chinois formé de tout ce qui est Young Men Christian Association, de tous les étudiants chinois sortis des Universités dAmérique, de la propagande immense, solide et groupée, dune armée de plusieurs milliers pasteurs protestants américains de vingt sectes différentes, toutes plus occupées de prêcher la puissance des Etats-Unis que celle lEvangile. Encore faut-il dire que certains intérêts nempêcheront pas le Rev. Gilbert Reid de trahir en même temps et son pays et sa religion, pour le bénéfice de lAllemagne. Gilbert Reid, il est vrai, fut expulsé de la Chine, mais cela même est une preuve de son crime et de son manque de vertus religieuses. Si le gouvernement chinois a été inférieur à sa tâche dans son propre pays, il a eu un certain relief par laction de ses diplomates, et plus spécialement par lintelligente audace de Wellington Kou, qui a le sens juridique dun diplomate européen et qui serait parfait sil portait la parole au nom dun gouvernement organisé. Sil fallait sen rapporter à ses déclarations, la jeune République serait déjà au niveau des vieux gouvernements dEurope.

    Par ses diplomates, en effet, la Chine, soit à la Conférence de la Paix à Versailles, soit à la Conférence de Genève, a demandé tous les droits que lon ne dispute pas aux nations occidentales.

    Dans le mémorandum présenté à Versailles, nous voyons les Chinois réclamer labolition de la juridiction consulaire, la reddition à la Chine des terrains cédés à bail et des Concessions accordées aux étrangers dans les ports à traité, la suppression des bureaux de poste établis sur leur territoire ainsi que celle des stations de télégraphie sans fil.

    La diplomatie chinoise, sous la jeune République, a su maintenir sans solution les différentes questions territoriales en litige avec le Japon, la Russie et lAngleterre. Elle a fait, il est vrai, une mauvaise opération en accordant au Japon, sous la menace, les trop fameuses 21 demandes de 1915, mais cest peut-être grâce à ce faux pas que la Chine a pris part à la guerre du côté des alliés. Encore a-t-elle réussi à donner très peu et à recevoir beaucoup. Elle se trouvait dès lors en mesure de se servir des Etats-Unis et de lAngleterre pour résister aux prétentions du Japon, et sassurait une place à la Conférence de la Paix, pendant que, profitant de létat de guerre, elle confisquait à son profit les concessions allemandes, les chemins de fer du Shantung et lindemnité allemande des Boxeurs. Elle profitera de leffondrement de la Russie pour lui retirer tous les avantages des traités russo-chinois et amener les Russes établis chez elle à accepter sa juridiction pour tous crimes et délits. Si elle avait promis aux alliés de leur donner le bénéfice des bateaux allemands bloqués dans ses ports, elle sempressa doublier sa promesse en les donnant à bail à une compagnie sino-japonaise, et lécho des canons de la grande guerre était à peu étouffé par des pourparlers de paix quelle accordait à des compagnies allemandes des contrats dérection de stations de télégraphie sans fil. En un mot, la Chine sengagea, promit, et ne tint pas. Par contre, elle réclama tous les avantages que sa situation dallié lui permettait despérer. Elle ouvrit la main, ne donna rien, et referma lautre main sur tout ce quelle put saisir. Dans la discussion le Chinois est un maître et la finesse de son esprit, lacuité de son intelligence, le sens des réalisations pratiques, font de lui un excellent négociateur. Il sait se tenir sur le côté pratique des choses et les solutions des problèmes lointains lintéressent moins que le domaine des actualités.

    *
    * *

    Lorsque le gouvernement chinois réclamait légalité parfaite, au point de vue juridiction, avec les Etats dancienne formation démocratique, cest quil se posait comme possédant, sous le rapport législatif et judiciaire, les éléments dorganisation, dordre et de justice. Or la République nen est pas encore là. Elle sort dun régime autocratique absolu et, vu son immense étendue, il serait puéril de penser quelle a pu en quelques années opérer les réformes nécessaires au nouveau régime. Lancienne Chine était gouvernée par une élite. LAssemblée de 1910, avec son programme de réformes successives, qui devaient aboutir en neuf années à un régime purement constitutionnel, se composait de 200 membres choisis, moitié par les assemblées provinciales, moitié par le gouvernement central. Ce corps élu fonctionna à peine une année et fut emporté par la révolution de 1911. Encore quil soit délicat (nous le voyons par ce qui se passe en France) détudier des projets de loi et de les faire aboutir, la première Assemblée chinoise pouvait espérer faire un travail passable, parce quelle renfermait des compétences, mais elle fut éphémère.

    Conseil National républicain qui sassembla à Nankin réclama lautorité législative. Ce Conseil était formé dabord dhommes qui simposèrent sans mandat, puis des délégués des assemblées provinciales et des représentants des autorités provinciales. Ce fut ce Conseil de Nankin qui fit la Constitution, lapprouva et nomma le Président provisoire et le Vice-président.

    Il fallait sattendre à des conflits, ils se produisirent dès la première heure. Le Conseil National se transporta à Pékin, aussitôt que lidée détablir la capitale à Nankin fut abandonnée ; des querelles surgirent entre les membres mêmes de ce Conseil, puisquil y avait les membres spécialement élus et ceux qui navaient que le seul mandat quils sétaient donné. La Charte de la Constitution nationale provisoire, quand il fallut lappliquer, se trouva interprétée dune façon différente par le Président et par le Conseil national, ce qui amena la démission de Tang Shao Y, Premier Ministre, et lexécution sommaire de Tchen Ou. LAssemblée Nationale voulait être linterprète de ses propres lois. Elle se mit à en faire pour régler les modalités du nouveau système officiel. Elle établit aussi les lois électorales en prenant pour base les données suivantes : un Sénat avec 10 représentants par province, élus pour une période de six ans, mais renouvelables par tiers tous les deux ans ; 50 sénateurs devaient représenter les dépendances de lEmpire (Thibet, Turkestan et Mongolie) ainsi que les Chinois établis à létranger ; une Chambre des Députés sur la base de 1 représentant par 800.000 habitants, mais limitant à 10 le nombre minimum des députés de chaque province. Les députés seraient élus pour une période de trois années. Lâge minimum pour être sénateur était fixé à 30 ans et celui des députés à 25 ans.

    Le suffrage électoral, limité à lélément masculin, était accordé à tout Chinois âgé de 21 ans, ayant au moins deux années de résidence dans le district où il se trouvait, et ayant les capacités suivantes :
    1º Paiement dun impôt direct dun minimum de $ 2.
    2º Propriétaire dimmeuble dune valeur minimum de $ 500.
    3º Possesseur dun brevet établissant quil a fréquenté lécole élémentaire ou une école plus élevée.
    4º Preuve établissant quil a reçu une instruction équivalente à celle indiquée au 3º.

    Voilà la théorie. En pratique, pour quiconque a résidé en Chine, ce système, dune part rationnel, dautre part compliqué pour la mise à exécution dans un pays où les relations sont difficiles, lhonnêteté générale laissant place à beaucoup damélioration, le sens de la responsabilité et de la dignité de membre élu à peu près inconnu, il arriva ce qui devait arriver. Ce fut un marchandage à peu près général. Aussi lAssemblée Nationale de 1913 ne fut-elle quun ramassis dhommes affamés, ambitieux et sans aucun souci de remplir le mandat qui les envoyait à Pékin. Un sénateur chinois la jugeait bien, il y a quelque temps, quand il disait LAssemblée de 1913 a été au-dessous de sa tâche. Les membres de lancien Parlement ont été incapables, je dirai même malhonnêtes. Ce jugement porté par M. C, Wang nest pas sévère, il aurait pu ajouter que beaucoup dentre eux furent criminels. Il ny a pas lieu, dans une étude si courte, de rappeler ce qui passa de 1913 à 1917. Cest une longue histoire de révoltes, dassassinats, de concussions, de marchandages, de polissonneries, etc.., qui remplirait plusieurs volumes, aussi humiliante pour lhumanité que pour la Chine. En juin 1917 cette Assemblée Nationale de si triste mémoire fut dissoute.

    La nouvelle Assemblée fut luvre du parti militaire du Nord, sans souci dailleurs des procédures établies pour les élections par lAssemblée de 1912, et cest cette seconde Assemblée qui nomma président Shu Shih Tchang, lequel, nous lavons vu, ne gouverna pas, mais fut gouverné selon les caprices des Tuchuns.

    Ce fut la débandade des représentants élus de lancienne Assemblée, laquelle se considérait comme la seule ayant droit de légiférer et de représenter le droit constitutionnel chinois. Nous sommes en pleine anarchie gouvernementale. Pendant que Pékin prétend être le gouvernement de la Chine, les anciens membres du Parlement délibèrent, soit à Tchongking, soit à Shanghai, soit à Canton. Il ny a, en fait, plus de Parlement. Lancien nexiste plus parce que le temps de sa législature est expiré, le nouveau nest pas un Parlement constitutionnel ; il nest quune façade de construction due à larbitraire autorité des Tuchuns. La Chine nest pas encore sortie de cet état danarchie générale. En somme, le véritable Parlement chinois, celui qui doit avoir conscience de ses droits et de ses devoirs, reste à créer, et les essais faits de 1912 à ce jour ne sont pas concluants.

    Cest au milieu de ce désarroi sans nom que les diplomates comme Alfred Tse, Wellington Kou, Lou Tsen Tsiang réclament labolition de lextraterritorialité et, pour quiconque réfléchit un instant, on ne voit pas comment de si graves questions pourraient être présentement réglées au bénéfice de la Chine. Sans doute, il existe en ce pays, un code de lois, ou plutôt de décisions judiciaires qui ne manquent pas dun certain mérite, mais il faut le dire, la Chine na ni magistrats, ni avocats, ni procédure juridique donnant la moindre garantie de justice à celui qui se présente devant ses tribunaux. La justice est vénale, et le peuple, habitué à la payer, a moins le souci de dire la vérité devant ses juges que celui de savoir combien il devra verser pour faire pencher la balance de son côté. Il nest pas un seul étranger ayant vécu en Chine qui ne sache combien est tristement amusante ladministration de la justice dans les Yamen. On peut accidentellement trouver un juge intègre, mais les chances en sont si petites quil serait téméraire de se baser sur de si rares exceptions pour en conclure que lancien Royaume des Fleurs possède un système judiciaires donnant une garantie quelconque dimpartialité.

    Encore que la Chine puisse promulguer des codes bien étudiés et théoriquement excellents, il faudrait attendre de la pratique de ses tribunaux le résultat qui permette de constater que la loi est appliquée de manière à protéger la vie et la liberté, la propriété foncière, industrielle et commerciale. Les intentions de bien faire ne sont pas suffisantes en ces matières, car lintention est un acte intérieur qui na souvent aucune réalisation externe. LEtat pense bien, mais dans la pratique agit mal pour une foule de raisons faciles à saisir. En matière judiciaire il faut en Chine un renouvellement de lesprit national aussi que de la lettre des codes.

    Il est tout naturel que la Chine désire être sur le pied de complète égalité avec les autres puissances et de ce désir on ne peut que la féliciter, tout en lui demandant instamment de se mettre au niveau voulu que cet heureux jour arrive le plus tôt possible. Les étrangers vivant sur son territoire se réjouiront sans réserve le jour, encore malheureusement éloigné, où ils pourront, sans crainte pour leurs droits, paraître devant un tribunal chinois, le glaive de la justice ne frappant que les coupables et Thémis portant balances sans faux poids.

    *
    * *

    Le Chinois est présentement. militariste et, pour beaucoup de personnes qui ont toujours parlé de son pacifisme, cest aller à lencontre de toutes leurs idées que de présenter au lecteur une Chine guerrière. Je nirai pas jusquà dire quelle est guerrière dans le sens que lon donne à limpérialisme dEtat. Elle est querelleuse et cest le sens quil faut donner à lexpression Chine guerrière .

    Il nest pas une puissance au monde dotée en ce moment dune armée aussi considérable que celle de la Chine. Et cependant cet Etat nest sérieusement menacé par aucune puissance extérieure. Le seul Etat qui pourrait linquiéter et qui, de fait, linquiète est le Japon, mais au Japon il y a deux partis bien distincts : celui qui veut imposer à la Chine une domination de direction et celui qui désire navoir avec elle que les relations commerciales les plus étendues. La Russie nexiste plus, lAngleterre et la France sont des amies sincères de la jeune République, et les Etats-Unis saffirment à son égard dans le sens dune protection puissante et résolue à empêcher toute atteinte à la politique de la porte ouverte. Ce ne sont pas les dangers de conquête de la part dennemis extérieurs qui poussent la Chine à nourrir une armée qui, selon les estimations diverses, sélève de 1.000.000 à 1.500.000 hommes. Cette immense plaie, ce chancre dévorant est une création de pure ambition et de rivalité de chefs militaires, nayant souvent dautre passé que celui de chefs de bandits.

    Sous le régime impérial, lordre était assuré dans les 18 provinces par une armée de braves , tous volontaires, qui ne dépassait guère 200. 000 hommes. En ce temps-là, un vieux proverbe disait : On ne prend pas de bon fer pour faire un clou ni un bon citoyen pour faire un soldat. Le soldat sous la République a gardé la réputation quil avait sous lancien régime, et, en Chine, les clous, comme les soldats sont dune matière inférieure. Mais le chiffre de lélément militaire sest singulièrement enflé. En 1911, larmée nationale comptait déjà un demi-million dhommes ; en 1913, le budget de larmée sélevait à $ 164.000.000, alors quil nétait que de 110.000. 000 en 1911. Les révolutions successives armant les Chinois contre eux mêmes augmentèrent les armées et aussi les dépenses pour les entretenir. Le budget de 1919-1920 pour larmée sélève à $ 207.000.000 et il était en fin dannée en déficit de $ 128.000.000. Encore navons-nous aucun chiffre pour évaluer les dépenses de larmée de la République du Sud, de celle du Yunnan et de celle du Setchoan. Dautre part, il serait superflu de dire que les dépenses inscrites au budget ne sont pas limitées au chiffre indiqué. Le soldat chinois est pillard, voleur, et Dieu sait tout ce que le peuple souffre des déprédations quil a à subir dhommes souvent sans discipline et sans honneur, le recrutement se faisant généralement parmi les bandes de voleurs et de bandits, parmi les paresseux et les gens sans aveu. On peut dire que la paix renaîtrait pain demain en Chine, si, par impossible, on pouvait supprimer les Tuchuns et 1eurs soldats. Cest bien là la cause et toute la cause des troubles, de la révolution et de linquiétude générale qui pèse sur ce malheureux pays.

    Il a été question à plusieurs reprises de licencier les troupes ; mais cest là un problème bien difficile à résoudre pratiquement. Quel est le Tuchun qui commencera lopération, et sil la tente, comment les choses se passeront-elles ? Le gouvernement central nayant aucune autorité bien marquée sur les chefs militaires, même sil avait les fonds nécessaires pour payer le licenciement des armées, il est douteux quil réussisse dans son entreprise. La plupart des soldats nont reçu que des soldes dérisoires depuis des mois, et lopération du licenciement est plus compliquée quelle ne le paraît à première vue. Elle ne pourrait sopérer que par des trésoriers-payeurs étrangers, qui seuls assureraient une distribution équitable dans laquelle le soldat recevrait ce qui lui est dû. Encore faudra-t-il le marquer dun timbre indélébile, afin quil ne se présente pas deux ou trois fois devant le payeur. Les chefs darmée nauraient évidemment aucun intérêt à un système aussi impartial, et cest pour cela quils ne laccepteront jamais. Ils veulent bien recevoir de largent pour le licenciement et lopérer sans payer ou en payant le moins possible, ce qui amènerait des mécontentements et des révolutions, dont il est difficile de prévoir les conséquences.

    Je rappellerais volontiers ici une histoire qui mest personnelle. Lorsque lextension de la Concession française de Shanghai fut accordée en février 1900, il fallut lorganiser, percer des rues, établir des marchés, des champs de tir, un cimetière, etc. Je faisais alors partie du Conseil dadministration de la Concession, et ce Conseil, daccord avec le taotai et les notables, décida de payer $ 3 pour chaque cercueil ou jarre remplie dossements humains, inhumés dans les terrains expropriés. Lopération était simple, rémunératrice pour les Chinois. Elle ne passa cependant pas sans tapage. Les Célestes enlevaient leurs morts et recevaient $ 3 par ancêtre ; mais nous avions compté sans leur sagesse prévoyante. Pendant la nuit ils rapportaient sur un coin de la concession la jarre dossements enlevée la veille, et il fallut une surveillance armée pour régler la comptabilité des squelettes. Nous opérions sur 5.000 à 6.000 morts. Mais que se passerait-il avec lingéniosité chinoise pour désarmer plus dun million de soldats !

    A mon avis, le peuple chinois étant ce quil est, une gendarmerie bien organisée et comptant tout au plus 150.000 hommes suffirait pour maintenir lordre en Chine ; la débauche militaire du moment ne répond nullement aux nécessités du pays. Larmée entretient la révolution, mais ne travaille pas à la paix, laquelle nest troublée que parce que cette armée existe sous la forme où elle nous apparaît. Larmée de Tchang Tsoh-Ling compte environ 300.000 hommes et elle est un danger pour lEtat. Si les forces parasitaires des Tuchuns avaient une raison dêtre et avaient été créées contre une menace, elles sexpliqueraient. quelle que soit la dépense ; mais le peuple nen a nul besoin, lEtat ne les réclame pas, seules les rivalités des chefs militaires les imposent.

    Au milieu dun pareil chaos, comment un gouvernement pourrait-il fonctionner régulièrement ? La tête ne commande plus aux membres, ou, si elle peut encore commander, elle na pas le pouvoir de se faire obéir. Lorganisme est paralysé par tous les obstacles que les factions militaires opposent à laction du pouvoir central. Tel gouverneur, tel trésorier, tel juge est nommé à un poste, et il ne peut entrer dans lexercice de ses fonctions parce que, à la même charge, existe déjà un titulaire, agent dun Tuchun ou chef militaire. Cest alors un marchandage peu édifiant entre le pouvoir central et lautorité militaire, celle-ci ayant presque toujours gain de cause sur celui-là. Le peuple reste lindifférent spectateur de cette confusion dont il est, lui, la victime la plus incontestée. Car si les erreurs se paient, les confusions créant les doubles emplois se paient également, et cest par leffondrement de la situation financière du gouvernement chinois que nous voyons mieux le mal que le régime républicain a produit.

    *
    * *

    En 1911, la dette nationale de la Chine sélevait à $ 1 milliard, non compris les emprunts gagés sur les lignes de chemins de fer. Le budget de cette même année 1911 sélevait à taëls 301.910.000 pour les recettes et taëls 298.000.000 pour les dépenses.

    Aujourdhui la dette de la Chine est de £ 300.000.000, soit environ $ 2.500.000.000, tandis que le budget paraît ne plus pouvoir sétablir puisque le Yunnan, le Setchoan, le Kouangtong, ont des budgets provinciaux qui ne rentrent plus dans celui du gouvernement central. Il est cependant établi en 1920 sur les bases de taëls 490.000.000 pour les recettes et 495.000.000 pour les dépenses. En 10 ans, sans guerre extérieure, la Chine a largement doublé sa dette nationale et a désorganisé son système dimpôts à un point tel quelle nest sûre que des rentrées qui lui arrivent par ses services sous la direction des étrangers : service des douanes, service de la gabelle et service des postes. A cette heure, le gouvernement central accuse un déficit mensuel de $ 8.000.000 et il a recours aux emprunts à court terme ou aux bons de trésorerie pour faire face à ses paiements.

    La jeune République a puisé à toutes les sources demprunt depuis 1911 :

    Emprunt aux cinq Puissances £ 25.000.000
    Emprunt à MM. Birch Crisp et Cie £ 5.000.000
    Emprunt à MM. Arnold Karberg et
    à un syndicat autrichien £ 4.250.000
    Emprunt intérieur $ 89 000.000
    Emprunt japonais yens 250.000.000

    Dautre part, les emprunts se tiennent mal sur le marché et lon ne saura bientôt plus ce que vaut un titre demprunt chinois non garanti par les douanes ou la gabelle.

    Cependant il est impossible de dire que le gouvernement chinois a utilisé avec sagesse les ressources mises à sa disposition par lenflement des impôts ou par les emprunts. Il na fait aucun travail de grande importance dans létendue de la République. A la chute de lEmpire, la Chine avait un réseau de chemins de fer dun développement de 6.000 kilomètres, et depuis 1911, en 10 ans, dans un pays où les communications sont si difficiles, mais si rémunératrices lorsquelles sont bien établies, la République chinoise a pu à peine construire 2.000 kilomètres de voies nouvelles. Les résultats financiers des lignes comme celle de Pékin-Hankeou et Pékin-Moukden, qui laissent annuellement un bénéfice net, lune de $ 15.000.000 et lautre de $ 12.000.000, dictaient au gouvernement la marche à. suivre pour se créer des revenus et développer le commerce de la République.

    Le service postal établi depuis une vingtaine dannées est une création du service des douanes. Mais, dès 1911, il fut rattaché au Ministère des Communications (Yu Chuan Pu) et devint une administration distincte avec un directeur général chinois, mais sous la direction effective dun Européen, lequel, en ce moment est M. Picard-Destelan. En 1901, ce service comprenait 176 agences et en 1920, 10.469 agences couvrant une ligne postale de 300.000 kilomètres et distribuant 400.886.935 articles postaux et 4.126.220 colis postaux.

    Les recettes de ce service sélèvent en cette même année 1920 à $ 12.679.121,98 et ses dépenses à $ 10.467.053,07, laissant un surplus de $ 2.212.068,91.

    Le faible aperçu que je viens de donner de létat général de la Chine ne doit pas laisser dans lesprit du lecteur une impression de pessimisme, qui nest justifiée quen apparence. En réalité, la situation est loin dêtre désespérée, si lon considère que la Chine a une population de plus de 400 millions dhabitants, que la classe des agriculteurs et celle des marchands représentent des éléments sains, intelligents, actifs, dune honnêteté souvent surprenante, sobres, entreprenants et doués dun remarquable esprit déconomie. La Chine a tous les climats, par conséquent toutes les cultures ; son sol est, toutes proportions gardées, au moins aussi fertile que celui des pays les plus favorisés ; son sous-sol est intouché et tente dune façon si spéciale les Anglo-Saxons que lEconomiste de février, énumérant ses immenses gisements de charbon, les estimait à 995.587.000.000 de tonnes et trouvait très naturel daffirmer que lAngleterre devait considérer la Chine comme le meilleur marché du monde, celui qui offre au commerce et à lindustrie anglaise des occasions illimitées, permettant à lexportation des produits chinois de gagner suffisamment pour payer tout ce que lAngleterre pense pouvoir vendre à ce pays.

    *
    * *

    En Chine, avec un gouvernement sage et une administration honnête, la dette publique, que nous pouvons estimer à $ 6 par tête, cest-à-dire environ 36 francs, est si peu considérable quelle pâlit à côté de celle des pays occidentaux. Celle de la France est présentement 8.000 fr. par citoyen, soit, au change de 6 francs, $ 1.333. Au surplus, les impôts, bien que lourds pour certaines classes, sont, comparativement à ceux qui pèsent sur la France, très faciles à supporter et, pour peu que la Chine se développe, le peuple trouverait la vie très supportable. Bien que les Célestes ne sortent pas tous de la même souche, ils forment cependant une race assez homogène, écrivant avec les mêmes signes, shabillant et se nourrissant de la même manière, ayant mêmes coutumes et les mêmes murs.

    La révolution actuelle est indifférente à 95 % de la population, laquelle ne demande quà travailler, faire le commerce et vivre en paix sans payer trop dimpôts.

    Les questions politiques, celles qui ont amené les divisions, la guerre civile, etc. nintéressent quune infime minorité, quelques milliers dhommes, conduits par leur ambition et leurs intérêts personnels plus que par ceux de la nation.

    On a beaucoup dit et redit que les Mandchous avaient fait le malheur de la Chine. Dans tous les pays du monde le bonheur des peuples ne dépend pas de la couleur du régime, mais des hommes qui gouvernent. Les actes arbitraires des anciens Empereurs de Chine pâlissent à côté de ce que les républicains se permettent à cette heure ; de même que tout lautocratisme des tsars était dune douceur infinie à côté des horreurs du régime soviétiste. En théorie cela est vrai ; en pratique, il faut reconnaître que les grands courants démocratiques sont difficilement brisés. La République chinoise nest pas nécessairement mauvaise. Elle a eu à sa tête des hommes inexpérimentés, maladroits ou ignorants, mais tout cela peut changer demain avec des équipes mieux choisies. Lorsque nous voulons une paire de lunettes, nous allons chez un opticien et lorsque nous avons un ami malade, nous appelons un médecin compétent pour quil nous indique les remèdes qui doivent éloigner la maladie. La Chine, républicaine par surprise, a cru quelle trouverait immédiatement des législateurs et des administrateurs. Dans notre République déjà ancienne nous savons combien nombreuses sont les ambitions et combien rares les compétences. Parmi les 600 députés qui forgent des lois au Palais-Bourbon, combien seraient à même de nous donner la définition dune loi, de dire la raison des lois, les caractères de justice quelles doivent revêtir pour atteindre leur but ? La Chine ancienne ayant été théoriquement détruite reste ce quelle était pratiquement : un pays profondément patriarcal, sans aucune teinte dindividualisme, en dehors de quelques centaines détudiants généralement peu formés, qui sont revenus de létranger avec de modestes connaissances, une grande ambition et beaucoup dappétit.

    Sous lancien régime tout le haut fonctionnarisme se composait dune centaine de personnes, élite assurément, tandis que sous le régime actuel, cest la poussée par en bas dune jeunesse ardente, mais sans traditions et sans expérience, voyant trop souvent dans le pouvoir le moyen de senrichir, plus rarement celui de travailler au bien public. Ce quil faudrait à la Chine, cest une direction, une surveillance éclairée, un contrôle étranger ; mais je dois avouer que cest ce quelle redoute le plus et ce quelle na fait que tolérer jusquà ce jour, bien quelle reconnaisse les heureux résultats du contrôle européen dans le service des douanes, de la gabelle et des postes. Ces expériences si satisfaisantes ne vont cependant pas jusquà lamener à accepter le contrôle étranger sur ses finances et sur les autres administrations de lEtat. Cest là cependant quest pour elle le salut, si elle ne veut pas sombrer au milieu de lincohérence financière dans laquelle elle se débat.

    I. ROBERT

    1923/71-84
    71-84
    Robert
    Chine
    1923
    Aucune image