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Divertissement : Sur une Distribution de Prix

Divertissement : Sur une Distribution de Prix
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    Divertissement :
    Sur une Distribution de Prix
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    On ne saurait reprocher au Bulletin de la Société des Missions-Étrangères dêtre prolixe en articles sur les Distributions de Prix dans les Institutions des Missions. Cest un sujet, il est vrai, dun intérêt si enfantin pour lensemble des graves pionniers évangéliques quaucune plume courtoise ne se hasarde à tracer des plans fleuris sur ce terrain littéraire. A moins dêtre qui sait ? révolutionnaire...? La révolution nest-elle pas partout aujourdhui ? Aussi bien dans les lettres que dans les intelligences, les classes et les nations ? Dailleurs, est-ce bien sûr que missionnaires broussards et urbains se désintéressent tant que cela dune distribution de prix ? Les jeunes nouveaux arrivés de France en Mission ont encore la tête ceinte de lauriers et doliviers universitaires, dont, à juste titre, ils sont fiers. Nous avons, je crois, des docteurs in utroque jure, des licenciés, des diplômés détudes supérieures, dinnombrables bacheliers ! Quant à la légion quadragénaire et au-delà, si la chose publique et religieuse lintéresse plus intensément que lannuelle déclamation des noms des lauréats et des lauréates de grammaire et de chimie, nempêche que sa flamme intérieure, soigneusement cachée pour les prix de sagesse et dinstruction religieuse, na point tout à fait vacillé. Reste donc la phalange sacrée des vénérables sexagénaires ou octogénaires. Sera-ce les trahir que de dévoiler leur secrète allégresse à couronner des bambins et des bambines, alors queux-mêmes naspirent plus quà la couronne éternelle ? Ils conservent toujours de la sympathie pour les jeunes, ces doyens affables et sensibles ! La fraîche jeunesse est contagieuse. Nauraient-ils point quelque envie dimiter encore les jeunes, demboîter leurs pas en cadence, de se mimétiser en enfants ? Hélas ! se disent-ils parfois avec une belle larme à lil, comme il est loin le temps où nous apprenions au Collège et au Séminaire les règles grammaticales de Lhomond, de Maunoury ou de Ragon ! Le poète la chanté :

    Il est un âge dans la vie
    Où chaque rêve doit finir ;
    Un âge où lâme recueillie
    A besoin de se souvenir....

    Plus tôt chez les uns, plus tard chez les autres, le palmarès des gloires enfantines, palmarès doù notre nom ne fut point absent, passe devant nos yeux embrumés. On se souvient encore des airs de musique de jadis qui en accompagnaient la lecture, des churs gracieux, des démonstrations grandioses, des programmes artistiques, des comédies, des discours prononcés en tremblant par quelque philosophe ou rhétoricien tout frais diplômé de lUniversité.

    Aussi bien sera-ce là mon excuse de divertir mes graves confrères en leur racontant la Distribution Solennelle des Prix, précédée dune Exposition duvres scolaires et dune séance dramatique, quorganisa, le 25 mars, lInstitut Mater Dei de Bangkok, dirigé par les Religieuses Ursulines de lUnion Romaine.
    Précisons : Il est quatre heures du soir.

    De lExposition duvres scolaires, jaurai peine à parler car mes notions sur le papyrus égyptien, sur la fabrication primitive de la brique, sur le lavis et léquation du second degré deviennent de plus en plus sommaires et nébuleuses dans ma mémoire. Tout au plus, puis-je admirer la somme de connaissances quon demande même aux jeunes filles et lire les bons conseils en américain dont on les enivre. Un seul exemple : Buvez quatre verres de lait par jour pour bien vous porter. Je suis sûr que cet alignement quotidien de quatre verres de lait pur sur une table de missionnaire, en fera sourire plus dun. Passons. Cest tout un voyage agréable quon fait dans ces salles immenses tapissées de cahiers où les notes 18 sur 20 ou 20 sur 20, à lencre rouge, vous rassurent sur lintelligence ou le génie futur des élèves. Nous sommes dans la maison des écrivains, dans le laboratoire des femmes de science, dans le foyer des artistes. Il nest point jusquaux bambines et bambins du Kindergarten qui naient voulu grandement impressionner le visiteur par leurs travaux en papier. Toute la gamme des papiers de couleurs (quatre-vingts grammes au mètre carré) a été mise par eux à contribution, ainsi que le pot à colle, les boîtes de pastilles pour procédés de billards et les pains à cacheter. Un exemple. Prenez deux de ces pains de grosseur différente et de couleur jaune si possible. Posez légèrement à droite et au dessus du plus gros, le plus petit, sur une feuille de papier blanc. Ajoutez franchement un seul point noir vaguement à droite aussi sur le plus petit que vous gratifierez hors de son cercle dun angle aigu de quatre centimètres. Enfin, tracez avec vigueur au dessous du plus gros pain jaune, deux bâtons noirs et vous aurez un magnifique poussin dûment engendré par limagination dun marmot encore à la nursery. Pascal navait probablement pas plus de compréhension à lâge de quatre ans !

    Mais, demblée, allons aux travaux plus relevés.. On expose tant de coussins finement brodés, tant de soieries à jour, de crêpe de Chine, de motifs de Venise, de Craponne, de laize imitation Valenciennes et de Cluny fait à la main quon brouille inévitablement tout, au grand scandale de la Révérende Mère chargée de louvroir. On nobtiendra son pardon quen la félicitant de la magnifique exposition des linges liturgiques et des ornements destinés aux postes pauvres de la Mission.

    Il est cinq heures.
    Le Dramatic Entertainment va commencer. Rien que de lire à la hâte le programme, me laisse rêveur. Jaime mieux, en imprimeur, laisser glisser entre mes doigts cet azure laid filigrané dont ne se servent plus aujourdhui que les authentiques douairières et les managers des Banques puissantes en Extrême-Orient, telle la Hongkong Shanghai. Il est vrai que la Société distinguée qui prend place dans le hall mérite ce papier daristocrate. Les premiers rangs forment un véritable parterre dAltesses Royales, dExcellences, de Ministres et de Révérends. Combien de nations du monde sont-elles représentées ce soir par quelques uns de leurs membres ? Une trentaine ? Ce chiffre na rien dexagéré quand on connaît le cosmopolitisme de Bangkok. Cest une sympathique Yougo-Slave, la Révérende Mère Prieure Marie-Raphaëla, qui dirige, classe, groupe, anime toute cette foule. Honneur à elle !

    Un duet de piano de Haydn ouvre la séance. Elle va durer trois heures et nous aurons trois pièces, ou fragments, en trois langues et des intermèdes. Vraiment je ne mappesantirai pas trop sur cette triple analyse. La pièce siamoise nous promène dans une forêt indienne où le Roi de Paranasiri chasse en compagnie dun page. Il ignore que ce page est un jeune prince capturé sur un champ de bataille et gardé comme otage. Or, il arrive que, fatigué par la chasse, le roi sendort, tandis que son page complote de le tuer. Mais, au moment où celui-ci tire son épée, voici que les ombres de son père et de sa mère se projettent devant son esprit et lui enjoignent de ne point donner suite à son projet. La vision vient à peine de disparaître que le roi se réveille et surprend le geste de son page remettant son épée au fourreau. Le roi comprend quil a voulu le tuer et il lui en demande lexplication. Thi-Kha-Wukuman (cest le nom du page) raconte alors au roi Phra Chao Promatat toute son odyssée, son dessein, sa vision. Emu, le roi lui pardonne et pour bien lui prouver quil ne lui garde aucune rancune, il lui donne bientôt sa fille en mariage.

    Cette pièce fut incontestablement goûtée par lauditoire siamois, mais elle prouva par la lenteur de son action, que les artistes orientaux ont à leur disposition toute léternité. Lardeur du tempérament européen ne supporte guère la lente élaboration de la pensée indienne saturée de mythes où les démons et les éléments de la nature jouent un rôle si considérable.
    Heureusement, Molière arrive.

    Il est six heures.
    Madelon, Cathos, nos jeunes Précieuses Ridicules sont sur la scène, éblouissantes dans leurs robes de velours et de brocart, jolies avec leurs têtes de linottes hurlupées de perruques. Leur caquet nous amuse et leur fol désir dêtre dames de Paris où lon joue dans les salons du théorbe et du clavecin nous délecte. Le génie de Molière nous fait entrer demblée dans lintimité de ces dames qui ne veulent point concilier leurs obligations mondaines et leurs occupations domestiques. Bien plus, qui dédaignent dêtre les reines du foyer pour ne paraître que coquettes, suffisantes et bavardes. Le Marquis de Mascarille, passablement racaille, arrive fort opportunément pour les magnétiser par ses belles manières et son talent à faire des vers et des sonnets. Son humeur extravagante et vaniteuse sallie fort bien à celle de ces dames qui le prennent pour un galant homme et un esprit fin. Il ne faudra que lapparition de La Grange pour dissiper la fourberie de son laquais et découvrir aux Précieuses Ridicules leur immense bêtise de sêtre laissées duper par un valet. Du Croisy fera de même pour le Vicomte de Jodelet et le rideau tombera solennellement au milieu des rires et des quolibets du parterre. Notre grand Molière fut frénétiquement applaudi.

    Non moins applaudie peut-être fut la parade de gymnastique rythmique donnée par les grandes élèves selon la Méthode de Tyrsh si renommée dans les régions slaves. Tout le monde connaît les deux grandes organisations de gymnastique : Sokol Orel, indépendantes, qui, chaque année donnent des parades dans quelque grande ville slave. Ces exercices extériorisent par leurs mouvements lexpression symbolique contenue dans un chant ou dans une musique qui les accompagne. La gymnastique rythmique exécutée par les Elèves de Mater Dei, faisait partie dune parade donnée par les Orels à Brun en 1922. Elle symbolisait lhistoire de la race Yougo-Slave depuis sa conversion au catholicisme jusquà la conquête de sa liberté totale en 1918.

    Cette partie de gymnastique sobre et noble laissa rêveurs la presque totalité des assistants qui ne comprirent à peu près rien, aux gestes, aux pointes, aux mouvements du corps des gymnastes. Non pas certes quils naient été très expressifs, et parfaitement synchroniques, mais cette merveilleuse succession de lignes, de courbes, dangles, ces extensions dans lespace de plans convergents et divergents ne pouvaient être comprises que par une élite capable de juger tout autant lArt chorégraphique que la Poésie humaine qui sen dégage.

    La pièce anglaise fût pour tous plus accessible et plus compréhensible. Intitulée Les Voix elle mettait en scène une jeune fille qui, sur le point de terminer sa vie détudiante se demandait ce que lui réservait lavenir. Elle voit en rêve les Esprits de la terre qui tour à tour incarnent la Richesse, la Beauté, le Plaisir et la Renommée et lui demandent de les suivre. La jeune fille est sur le point dacquiescer quand la Sagesse se présente à elle et la prie découter dabord les voix célestes représentées sur la scène par Jeanne dArc, Catherine de Sienne et Béatrice, cette personnification de la Théologie révélée qui se manifeste à Dante dans le chant trentième de la Divine Comédie. Béatrice termine son admonition maternelle en disant : Prenez, mon enfant, la Reine des Cieux, comme idéal de votre âme. Inutile dajouter que la jeune fille suivra ce conseil ainsi quelle en donne lassurance dans une envolée finale.

    On ne pouvait mieux terminer cette séance dramatique.
    La distribution des prix (il est huit heures du soir) commence aussitôt et les heureuses lauréates défilent sans arrêt devant les Autorités qui remettent à chacune un livre de prix. Un seul prix par classe, et pas daccessit, cest dire quun bon nombre délèves, pourtant très méritantes, ne recevront quen puissance le juste salaire de leurs travaux. Elles sen consoleront aisément, sûres demporter au moins avec elles laffection de leurs maîtresses et la satisfaction de leur devoir accompli selon leurs forces. Il serait intéressant de faire une petite excursion dans le domaine du temps passé pour y glaner quelques secrets sur la grandeur et décadence des distributions de prix. Les archives des communes de France, celles de Chalon-sur-Saône par exemple, nous indiquent quen 1595, une somme de 5 écus, 28 sols, 3 deniers était prévue pour les prix de la jeunesse studieuse. A Angers, les Pères de lOratoire étaient autorisés à prélever une somme de 24 sols par an sur la pension des élèves pour leurs prix de fin dannée. Mais, (lit-on dans Lazarus), dans lancienne France, les prix ne sont pas exclusivement des livres. Au quinzième siècle, seuls les grands écoliers reçoivent des manuscrits : on donne aux petits deux plumes doie et un ganivet pour les tailler, ou encore une escriptoire. En Flandre, on donne aux enfants pauvres, de largent ou des vêtements. A Bordeaux, la distribution des prix était suivie dune collation, offerte aux écoliers, à lHôtel de ville. A la veille de la Révolution, il était encore dusage de donner des gratifications aux jeunes boursiers remarquables par leur travail et leur bonne conduite. Le 19 juillet 1781, lUniversité accordait une somme de six cents livres à un boursier de talents éminents : le Sieur de Robespierre. Mais dès la fin du quinzième siècle, le livre imprimé se répand. Bien plus, les illustrations nées en Italie ont gagné lAllemagne et le temps nest pas loin où les humbles bourgades recevront par lintermédiaire des colporteurs, des Alphabets dont la couverture sorne dun saint Nicolas et qui commencent par la Croix de Dieu pour se terminer par les prières usuelles. Dès lors, les livres deviennent la récompense scolaire par excellence et, pour la- plupart des petits enfants, la bibliothèque familiale nest pas autre chose que la réunion des livres de prix pieusement transmis de père en fils. Evidemment tous ne sont pas dune richesse de texte et de reliure extra-ordinaires ; mais, dès cette époque, les fameux collèges de Clermont, de Navarre, dHarcourt ou de Juilly (le vieux collège de Pierre lErmite dont il nous parle amoureusement dans la Croix du 26 mars dernier) donnent des volumes aux luxueuses reliures en maroquin ornées de fers spéciaux et timbrées aux armes de la ville et de celles du Roi. Les premiers livres dalors ont des volets de bois recouverts de peau de truie ou de veau ou de velours tanné. Ce sont dordinaire des Bibles, des catéchismes et des vies de Saints, tout au moins jusquà la Révolution.

    Naturellement alors, les ouvrages sont choisis daprès les nouveaux principes. Ce sont encore des Catéchismes, mais révolutionnaires ; lEvangile, mais, du républicain. Il faudra attendre le règne de Louis Philippe pour trouver le livre de prix tel quil est encore aujourdhui : volume cartonné à tranches dorées, à plats rouges, à dos percaline, dont lor reste aux doigts comme un symbole de la fragilité des succès enfantins. Cest lère des Voyages et découvertes extraordinaires de Jules Verne ; des Miroirs de la vertu de Fabiola, de Saint Louis, des contes de Fées, du Chevalier Bayard. Enfin, plus récemment, ce sont les vies des Pères Chicard et Saladin, et des uvres toujours rééditées jusquen 1933 de la Comtesse de Ségur. Il en est aujourdhui qui veulent supprimer ces distributions de prix sous prétexte déconomies ; motif louable assurément, mais qui découronne lannée scolaire et enlève aux enfants leur grande joie du travail récompensé. Prix et diplômes font des nobles dit-on encore, dans notre peuple scolaire ; mais vraiment est-ce un mal dêtre noble par la science et lintelligence ? Nous nen sommes pas, au Siam du moins, au prolétariat russe ni à la jeunesse communiste anti-religieuse, anti-bourgeoise et qui décore ses salles détudes et ses dortoirs, de faucilles, de marteaux et de mitrailleuses.

    Les méthodes de pédagogie diffèrent sans doute plus que jamais aujourdhui dun pays à lautre et lon en a certes une preuve dans cet Institut Mater Dei de Bangkok où quinze religieuses de chur enseignantes appartiennent à huit nationalités différentes. Mais lesprit et le but de lInstitut reste identique et unique : former des jeunes filles dignes dêtre les reines de leur royaume de demain : la famille. Sur le terrain nettement catholique, leur donner aussi une culture morale et un solide affermissement de caractère. Contrôler de plus leur indépendance personnelle tout en tenant compte de lémancipation moderne inévitable. Les entraîner surtout à laction et à la décision par leffort et le développement du sens social. Les faire rayonner enfin, moins par les diplômes et les brevets de fin dannée que par une éducation du cur toujours prêt à une dépense de dévouement et de sympathie, en un mot par une vie, essentiellement utile, féconde, charitable toute imprégnée, même pour les non catholiques, datmosphère chrétienne, toute passée sous le regard de Dieu.

    La splendide soirée que linstitut Mater Dei donna gratuitement à lélite de la société cosmopolite de Bangkok fut une merveilleuse propagande pour leur Etablissement et chacun put apprécier leur uvre déducatrices. Donner un enseignement en trois langues ne constitue pas sans doute une prééminence pédagogique en Extrême-Orient, mais concrétiser le résultat des études devant une assemblée de critiques et réaliser alors un succès éclatant, voilà certes qui plaide en faveur de cet enseignement. Dautant plus, il faut sen souvenir que la jeunesse féminine siamoise manque ordinairement dentrain, dardeur, dexubérance. Elle vit insouciante, légère et molle, sans se sentir affamée, dans lensemble, dun idéal supérieur à son bien-être matériel. Cest donc un surcroît de travail pour les maîtresses et des efforts persévérants à produire. Or, cest à la fin de lannée scolaire quarrive linstant fatal où louvrage de chacun sera manifesté.

    En quittant Mater Dei, nous pouvions nous en aller contents et fiers devant labondance de sève élaborée par un rameau scolaire de la Mission catholique, et dont nous venions de constater la vitalité. La patience laborieuse des Mères, alimentée par la Foi, fécondée par lAmour, nous laissait entrevoir que lessaim de leurs enfants qui senvolaient pour de joyeuses vacances, aboutissait logiquement à les mettre presque toutes en mesure de prendre désormais en main le gouvernail de leurs jeunes vies.

    L. CHORIN.

    1933/493-501
    493-501
    Chorin
    Thaïlande
    1933
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