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Distribution des Prix au seminaire de Hoàng-nguyên

Distribution des Prix au seminaire de Hoàng-nguyên (Hanoi) A.D. 1927.
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    Distribution des Prix au seminaire de Hoàng-nguyên (Hanoi) A.D. 1927.
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    Ce matin-là, Monseigneur, plongé dans un tas de papiers, ne devait pas être de bonne humeur, car je fus reçu par un : Doù venez-vous, coureur ? qui, ne marquait pas une bien grande satisfaction. Sa Grandeur continua : Cest par les autres que japprends votre présence à lévêché. Cela aurait pu être un compliment, mais je sais trop bien que ma maigre personne nen mérite guère, et que mon évêque na pas un tel besoin de me voir quil puisse désirer ma présence. Cétait sûrement un reproche pour ma lenteur à me présenter. Je me fis donc bien humble : que voulez-vous, Monseigneur, le procureur est si charmant, les confrères ont une conversation si agréable que... Vous ne pouvez vous dispenser de leur montrer que vous navez pas votre langue dans la poche, nest-ce pas ? Mais il ne sagit pas de cela. Et ce compte-rendu, me lapportez-vous ? Un compte-rendu !... Lequel ? Votre Grandeur ne men a pas demandé. Comment ! Vous ne mapportez pas un mot, même tout petit, sur votre séance du 31 mai ! Mais non, Monseigneur, je nai pas pensé à cela et je nai rien préparé du tout. Eh bien vous me ferez un grand plaisir dy songer.

    Je men retournai tout songeur. Une distribution de prix, si solennelle soit-elle, ne présente rien de bien particulier ! Et ennuyer avec cela les lecteurs du Bulletin me semble bien fastidieux. Puis, par deux fois déjà, je me suis laissé aller à raconter les grands événements de notre petite vie. Oui, je sais ! Le démon de la vanité me souffle Bis repetita placent ; mais mes malicieux confrères me disent tout bas : Assueta vilescunt. Que faire ? Tant pis, je me hasarde.

    Nous avons donc eu, cette année, au séminaire de Hoàng-nguyên une séance solennelle à loccasion de la distribution des prix. Dordinaire nous faisions cela le plus simplement du mondé, et personne évidemment ne venait assister à une réunion, où les élèves entendaient uniquement proclamer le résultat des travaux de lannée.

    Depuis deux ans javais un peu chargé le programme de quelques chants, dune petite comédie et notre bon évêque avait bien voulu venir encourager nos modestes débuts. Mais quo non ascendam... lappétit nous est venu en mangeant. Bref, javais décidé dessayer quelque chose de plus sérieux, voire même de plus artistique. Cétait de lambition, et le bon Père Buttin, répétiteur attitré de toutes nos séances, ny montra pas dabord un enthousiasme débordant. Cest quil se souvenait de la surprise quil avait eue lors du jour de lan annamite ! Ayant donné à ses acteurs la permission dimproviser quelque peu dans une comédie en langue annamite, nos jeunes gens innovèrent tellement que, livret en main, notre bon Père narrivait plus à sy reconnaître... Il était furieux... à sa manière, qui nest pas très méchante. Mais cette fois, il sagissait de donner une séance en français, et là, malgré toute leur virtuosité, nos élèves même les meilleurs ne risquaient pas daller bien loin dans leurs improvisations. On arrêta donc le programme, et les répétitions commencèrent. Jétais chargé de la partie musicale et je dois avouer que mon travail métait bien facilité par les auditions déjà nombreuses, que ma chorale avait plusieurs fois données. Mais le cher Père Buttin en voyait de cruelles. Les acteurs napprenaient leur rôle quà peu près et donc bafouillaient. Quand, par hasard, ils le savaient, cela manquait complètement de vie. Ce nest pas une leçon, voyons ! Remuez-vous un peu ! Vous êtes morts ! Cest quil sagissait de remuer une vingtaine délèves, qui sétageaient des petits sixièmes aux plus grands des rhétoriciens ! et cela nallait pas tout seul ; mais pas du tout ! Ah ! Non, concluait le Père, ça naura rien dun gala à lOpéra. On verra bien et je me mis timidement à communiquer nos projets à nos vénérés Supérieurs en les priant de vouloir bien honorer de leur présence nos modestes essais dans lart de bien dire.

    Mgr Gendreau me promit darriver dès la veille. Quant à Mgr Chaize, il se déclarait plein de bonne volonté, mais la célébration des premières messes au lendemain, de lordination, puis la difficulté des communications venaient mettre à son adhésion un petit point dinterrogation, qui ne laissait pas que de minquiéter quelque peu. Lamabilité dun de mes bons amis, mandarin à Phủ-lý, vint solutionner la question. Une grande auto serait, après la cérémonie, mise à la disposition de Mgr le Coadjuteur, de tous les Pères de la Théologie, et les amènerait au séminaire juste à lheure de la séance. Cela promettait de bien tourner ! et quand je sus que de Hanoi, de Nam-dinh on viendrait aussi, je commençai à être inquiet au sujet du ravitaillement. Il me fallait prévoir une assistance assez fournie (de fait nous fûmes dix-sept) et Hoàng-nguyên na jamais passé pour être un centre où il est facile de sapprovisionner.

    Nos hôtes commencèrent à nous arriver dès le Dimanche. Ce fut dabord le Père Lebourdais, directeur diocésain de lenseignement, qui venait faire passer lexamen de doctrine chrétienne aux rhétoriciens, futurs catéchistes. Puis, le lundi soir, notre vieil évêque venait donner ses conseils paternels à ses chers enfants du séminaire. Enfin, à la nuit tombante, le Père Raynaud amenait la note pratique en sortant de ses vastes sacoches le complément nécessaire au menu du lendemain.

    Mardi, 31 mai ; cétait le grand jour ! Il faisait chaud, mais une brise légère tempérait un peu les ardeurs du soleil. Deux autos nous amenaient de Kẻ-sở Mgr Chaize, accompagné des Pères Lauvergnat et Vuillard, et de Hanoi, le Père Dronet, assisté des Pères Dépaulis et Cantaloube. Nos voisins, les Pères Décréau et Vacher, étaient déjà arrivés et le bon P. Chalve sétait imposé une longue course en pousse pour nous manifester sa sympathie. Les deux tiers de la mission se trouvaient donc ce jour-là au collège et, si les élèves en manifestaient un joyeux étonnement, je dois avouer que le corps professoral nen était pas moins enchanté. Deux évêques, 15 prêtres à la distribution des prix ! Cela ne sétait jamais vu chez nous.

    Vers 9 heures, le cortège se forme. En tête, le séminaire donne la note grave, les élèves ont revêtu la soutane. Puis, viennent les porteurs des récompenses, celles-ci sont pudiquement voilées dun beau tapis rouge. Ensuite, les acteurs en costume. Là toute la gamme des couleurs chante sous le brillant soleil de Juin. Rouge, bleu, mauve, orange, vert... etc. Lingénieuse fantaisie du Père Buttin sest donné libre carrière, et le résultat, de lavis de tous, est splendide.

    On arrive à la grande salle des fêtes et, aux accents triomphants de lHymne à lEtendard, tous les assistants prennent place devant la scène, dont la façade sobrement décorée de plantes vertes et de drapeaux, barre tout le fond de la salle de sa ligne blanche et grise. Lhymne à 3 parties vivement enlevé, les rhétoriciens et les humanistes viennent recevoir la récompense de leurs labeurs. Puis, voici les 3 coups fatidiques qui annoncent le second numéro du programme. Le rideau se lève et un groupe délèves de cinquième et de sixième commencent des évolutions, rythmées par une alerte chanson. Les deux troupes, rouge et bleue, se croisent, senlacent, forment des figures, pendant que dune voix très convaincue toute la communauté chante :

    Ah ! mes enfants !
    Cest épatant
    De sen aller
    Pour de bon se reposer !

    Ce nest pas du Racine ! mais ce que ça vibre !!

    Après, vient une surprise, que je navais pas inscrite au programme, car Monseigneur ne laurait peut-être pas tolérée. Le Bulletin a annoncé la promotion de Mgr Gendreau au grade de chevalier dans lordre de la Légion dhonneur ; nous ne pouvions pas laisser passer cette magnifique occasion de lui offrir nos filiales félicitations. Six rhétoriciens sen chargèrent en exécutant un chant de circonstance qui fut fort applaudi. Puis la distribution des prix continua, coupée de chants fort bien exécutés.

    Mais le clou, cétait une opérette de Leroy-Villars Le lutin du clocher, attendu par les uns avec impatience, par dautres avec appréhension. Quest-ce que ça allait donner ? On fut bien vite rassuré ; au lever du rideau, un vivant chur de villageois, grands et petits, nous chantait avec brio une partition à 3 voix sans aucune hésitation. Et quand tout ce monde se mit à faire gaîment la ronde, je fus tranquillisé, ça marcherait. Le Père Buttin gardait encore un air soucieux, moi jétais rasséréné ! ... Beau fixe !

    Et de fait, un baron dAigrechou distingué et un ambitieux père Tricotot très nature vinrent nous amuser avec leur compétition au sujet du parrainage de la cloche donnée par un prince russe. Celui-ci, arrivé incognito, mettait tout le monde daccord en désignant comme parrain, le lutin du clocher, Petit Blaise, qui avait égayé toute la pièce de ses rires et de ses chansons.

    Naturellement, comme dans toute opérette qui se respecte, un chur final mettait tout le monde en liesse et ce fut sur un tonnerre dapplaudissements que le rideau tomba.

    Il ne me restait plus quà conduire au réfectoire ma noble assistance, car à toute fête il faut aussi son banquet. Le procureur avait sorti le grand pavois ! couronnes de feuillage, oriflammes, drapeaux etc...Le Père Binet casa tous nos invités et on dégusta avec plaisir le succulent menu préparé pour ce beau jour. Ce ne fut pas le vin qui manqua comme au temps du Maître, ce fut le pain. On devait me lenvoyer de Hanoi, il resta en panne je ne sais où. Je nai pas le don des miracles, cest trop évident ; aussi ce fut le riz national qui sauva la situation.

    Enfin dans la soirée nos hôtes dun jour nous quittèrent emportant, je le crois, bon souvenir de notre petite fête de famille, et à tous nous disions en partant: à lan prochain !
    1927/496-500
    496-500
    Anonyme
    Vietnam
    1927
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