Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

De Thanh-Hoa au Chau-Laos 1

De Thanh-Hoa au Chau-Laos Impressions dun jeune Missionnaire. Dimanche, 8 Novembre 1925. Il est 6 heures du soir. Je viens dassister au salut du Saint-Sacrement. Cest le moment où, le travail du dimanche terminé, je puis me retirer et méditer. Demain je quitte Thanh-Hoa pour menfoncer vers louest, dans la direction de Sam-Nua, dans les montagnes et les forêts du Chau-Laos.
Add this
    De Thanh-Hoa au Chau-Laos
    ____

    Impressions dun jeune Missionnaire.
    ______

    Dimanche, 8 Novembre 1925. Il est 6 heures du soir. Je viens dassister au salut du Saint-Sacrement. Cest le moment où, le travail du dimanche terminé, je puis me retirer et méditer. Demain je quitte Thanh-Hoa pour menfoncer vers louest, dans la direction de Sam-Nua, dans les montagnes et les forêts du Chau-Laos.

    Chau-Laos ! Que de fois jai désiré me consacrer à lévangélisation de cette partie du Vicariat de Phatdiem ! Que de fois jai lu et relu le livre du P. Degeorge : A la Conquête du Chau-Laos ! Ce pays, si différent de la plaine, avec ses habitants kha, laotiens, tay, par la race, les murs et la langue, dissemblables de lannamite, ma toujours attiré.

    Maintenant que mes vux sont comblés, jéprouve un petit frisson, le frisson qui, lors de la grande guerre, secouait avant lassaut.

    Encore un nouvel inconnu, et quel inconnu ! Les derniers renseignements que jai sur cette contrée, les voici : Sol humide, très malsain ; missionnaires toujours malades. On men a prédit des accès de fièvre !!! ... On me donne, à mon arrivée à Muong-Xia, qui huit jours de bonne santé, qui un mois ; les plus optimistes, trois à quatre mois. Pays sauvage, peu habité ; chrétiens peu nombreux, tièdes ; maisons primitives ; nourriture plus que bizarre ; langue difficile à apprendre et à prononcer, etc., etc.

    Evidemment, même en mission, au point de vue confortable, il y a mieux. Mais baste ! on en a vu bien dautres. Dailleurs, cest mon Evêque qui menvoie là-bas, donc cest le bon Dieu. La grâce ne me manquera jamais. Et puis il y a lattrait de linconnu : ces merveilleuses forêts escaladant la montagne, ces sentiers sous bois, ces torrents mugissants feront bien chanter mon âme. Un jour viendra enfin, où, de cette vallée de larmes, on gagnera lantichambre de saint Pierre. Le bon Saint ne sera pas trop sévère pour les missionnaires du Chau-Laos.

    Maintenant récapitulons toutes les choses indispensables pour le voyage et voyons sil nen manque aucune. Une fois de plus consultons la carte et comptons le nombre exact de coolies qui devront me suivre pour transporter mes bagages.

    A la nuit, les deux catéchistes annamites qui montent là-haut avec moi viennent chercher mes dernières instructions. Braves garçons ! Ils ont demandé eux-mêmes à aller peiner et souffrir dans une région redoutée de leurs compatriotes.

    Lundi, 9 Novembre. A 3 h. ½ du matin, je célèbre la sainte messe. Cest la dernière fois dans cette ville de Thanh-Hoa, où je fis mes premières armes de missionnaire. Jadresse mes actions de grâce à Dieu pour les nombreuses joies que jai trouvées dans ce poste, la direction dun excellent curé et tant doccasions de parler de Dieu, et je prie pour les chrétientés que jai parcourues, administrées et aimées.

    Encore plus de 50.000 payens autour de moi, qui ne connaissent pas Dieu !...

    A 5 h. ½ , je prends lautomobile qui me conduira jusquà Phong-Y, et je dis adieu à Thanh-Hoa.

    Le jour se lève sur la ville : bientôt dans le ciel, découvert à lest, le soleil viendra dorer tous ces lieux chers. Au loin, vers le Laos, dénormes nuées montent à lhorizon et, pesantes, se traînent lentement dune montagne à lautre.

    Dans lauto postal, où par bonheur nous sommes seuls, la joie règne. Avec mes deux catéchistes, jemmène un cuisinier et un jeune Annamite de 8 ou 9 ans que son père payen ma cédé pour quelques piastres, il y a quelques mois. La joie daller vers linconnu et de rouler en auto rend le gosse tout joyeux ; il nous amuse tous.

    La route de Thanh-Hoa à Phong-Y noffre tout dabord aucune particularité : cest la voie de communication telle quon la trouve partout dans la plaine annamite. Dans les immenses rizières qui sétalent à droite et à gauche, seuls les villages, avec leurs ceintures de bambous, mettent une note un peu plus sombre. Il ny a encore personne dans les champs.

    Phu-Quang. Nous voici au premier gros marché annamite de la route. Phu-Quang était jadis très important. Les Tay, Muong et autres sauvages du Laos descendaient jusque là pour commercer. Maintenant ils sarrêtent à Phong-Y, à 24 km. à louest. Aussi le bourg décroît peu à peu. Lanimation ny est plus aussi grande que jadis. Quelques boutiques chinoises bien achalandées, beaucoup déchoppes annamites, conservent malgré tout au marché un peu de sa prospérité passée. Voici la résidence du sous-préfet annamite. Sa bannière est en berne, en signe de deuil pour S. M. le roi dAnnam, Khai Dinh, décédé 4 jours auparavant. Un peu plus loin, une modeste église prouve que dans ce bourg il y a des âmes qui croient à Dieu. Malheureusement je nai pas le temps de la visiter et dois me contenter de saluer lAnge de Phu-Quang. Nous partons pour Phong-Y.

    De Phu-Quang à Phong-Y la route est vraiment dangereuse : cest une suite de descentes brusques aboutissant à des ponts de. bois étroits, que lon naperçoit quune fois les roues de lauto déjà engagées sur le tablier ; de montées en zigzags, où lon risque à chaque instant de tamponner une auto venant en sens inverse, ce qui ferait expérimenter la souplesse des ressorts de ces véhicules, car lun ou lautre irait au fond du ravin presque infailliblement.

    Au milieu démotions variées provoquées par ces perspectives, jai à peine le temps de remarquer les femmes muongs en train de moissonner leurs rizières. Elles ont lair timide, presque craintif ; leur tête est recouverte dune sorte de turban-bonnet, le corps drapé dans un ample corsage que serre une jupe en cotonnade de diverses couleurs. Quelques-unes, des filles de chefs, sont vêtues de belles soieries du pays, dont la diversité de couleurs réjouit lil.

    Aucun homme ne les aide dans leur travail ; les époux ou frères sont tranquillement assis dans les maisons. On en voit pourtant quelques-uns sur la route ; leur habit est à peu près le même que celui des Annamites ; seulement à leur ceinture est suspendu le coupe- coupe, couteau-poignard des plus utiles pour souvrir un chemin dans la forêt.

    Et nous allons.
    Soudain un gros marché annamite ; à lentrée, un poste de miliciens. Lauto sarrête devant une église : cest Phong-Y.

    Phong-Y, je connais ce nom, jai étudié son histoire. Phong-Y offre un modèle à peu près parfait à qui veut fonder un marché annamite chez les sauvages de louest. Jadis, il ny a pas trente ans, cétait un tout petit hameau muong sur les bords du fleuve Sông-mâ. Un beau jour le P. Martin sinstalle dans une maison sauvage. Il a deviné que cet humble village pourrait facilement se transformer en un gros bourg. Il prend le terrain en concession, bâtit une jolie église et un presbytère, appelle des Annamites, chrétiens ou payens, construit un hôpital. En dix ans Phong-Y est devenu le plus gros centre de la région ; maintenant cest presque une ville, et il y a plus de 600 chrétiens autour de léglise.

    Phong-Y : de là partirent presque toutes les expéditions apostoliques depuis la mort du P. Verbier, depuis la reconquête définitive du Laos au Christ. Que de missionnaires ? prêtres, catéchistes, sarrêtèrent là avant de se lancer dans la forêt qui devait les dévorer ! Pour combien dentre eux Phong-Y fut la dernière vision du pays natal !

    Plein de ces pensées, jentre à léglise prier un instant pour les morts, pour tous ceux du Laos qui ont passé là.

    A la cure, le P. Delavet, curé de lendroit, moffre une cordiale hospitalité. Les chambres sont confortables pour le pays ; je ne déplore que lexiguïté des fenêtres.

    Mardi, 10 Novembre. Je reprends lauto avec mes suivants. Cette fois nous ne sommes plus seuls, la voiture est bondée : des Annamites sont sur les marchepieds, deux sont à cheval sur le moteur, dautres se cramponnent à larrière et font des efforts désespérés pour maintenir le bout des pieds sur le Nº arrière de lauto ou sur lextrémité du porte-bagages. Et ils payent comme sils étaient confortablement allongés sur les coussins. Je me fâche, car, ainsi chargée, lauto est difficile à conduire, mais jy perds le peu dannamite que je sais. A la grâce de Dieu, et partons pour Naham, toujours à louest, dans la direction du Haut Laos !

    Au sortir de Phong-Y, la route traverse le Sông-mâ. Naturellement pas de pont, seulement un bac. Notre lourd véhicule sy engage, mais pas assez rapidement. Poussé par le poids de lauto, le bac séchappe, gagne le large, et lauto tombe dans le fleuve, pas très profond heureusement à cet endroit. Suit la scène classique annamite : imprécations, cris, malédictions, hurlements, menaces, coups, et finalement un grand calme, où ennemis et amis de tout à lheure unissent leurs efforts pour réparer le mal. Lauto lentement sort de leau. On change la magnéto, et le moteur, blasé sur ces sortes daccidents, repart. Une demi-heure de retard, mais le fleuve est passé.

    Où allons-nous ? La route brusquement disparaît dans les champs. Ce nest même plus un sentier, cest un mince ruban qui court, serpente, franchit les cols, senfonce dans les bois, presque toujours complètement caché sous lherbe.

    Il pleut, il fait froid. Après quelques minutes, les hautes herbes de la jungle apparaissent, puis nous entrons dans la forêt. Limpression est triste : personne ne dit mot dans lauto. Sous les hautes futaies, malgré le bruit du moteur, jentends les cascades qui, rapides, glissent vers la vallée. Vision fugitive : deux renards traversent la voie devant lauto. Aucun sauvage ne se montre sur la route. La pluie me fouette le visage. Ces sous-bois doivent être splendides lorsque le soleil, filtrant à travers les branchages, inonde lherbe de gouttelettes de lumière. Il y a des vues en plongée sur le Sông-mâ à ravir lâme. Mais par la pluie et le froid, Dieu ! que la forêt est triste alors !

    Une éclaircie ; des rizières et, au fond, cachées dans les bambous et les aréquiers, quelques huttes sur pilotis: cest un village muong.

    Un peu plus loin, en pleine forêt, un Annamite tient auberge. Linstallation est des plus primitives : un toit de paille sur quatre piquets. Lauto sarrête pour permettre aux voyageurs de se ravitailler. Et pendant que chacun sirote un peu de thé, fume la pipe à eau et grignote quelques gâteaux annamites, je me dégourdis les jambes sur la route, car, vu lencombrement de lauto, bien quayant une place de choix près du chauffeur, jai sur les genoux mon petit boy et mon chien, tandis que deux gros paquets mécrasent les pieds.

    Plus on va, plus la forêt devient épaisse. Il y a des moments où elle se resserre brusquement, laissant un peu despace dénudé, puis de nouveau le sous-bois. De toutes parts leau ruisselle ; le sol exhale une vapeur humide, moite, qui fait frissonner. Le vent peu à peu sélève et, sous sa poussée, jeunes bambous et arbres centenaires mêlent en gémissant leurs longs branchages.

    A midi précis nous arrivons au point terminus de la voie automobilisable, à La-Ham. Nous sommes aux frontières du monde civilisé.

    A la descente de lauto un milicien annamite me tend une lettre : le Délégué français de Hôi-Xuân qui administre la région, sachant mon arrivée, menvoie un cheval et minvite à me reposer chez lui. On ne peut être plus aimable. Mais comme la route de La-ham à Hôi-Xuân est longue, avant de partir sustentons-nous quelque peu.

    Il pleut toujours ; manger sur lherbe ne serait pas hygiénique ; heureusement à nos côtés, se dresse une petite hutte en bambous de deux mètres de largeur, en équilibre sur des piquets de 4 mètres de hauteur. Grimper léchelle est laffaire dun clin dil. Hélas ! létroite cahute est pleine de sauvages qui fument leur pipe silencieusement. Quelques coups de coude et je me fraye à genoux un passage jusquau centre ; puis, dignement, accroupi sur mes talons, je dîne, un peu gêné, faut-il le dire, par ces figures qui me dévisagent de tout près.

    Inutile de sattarder dans ce réduit au milieu des volutes de fumée. Vite en selle pour le Chau-Laos.

    Jéprouve une joie presque enfantine à monter à cheval. Est-ce parce que, dans ma jeunesse, je ne me figurais le missionnaire quà cheval, et même une lance au côté ? Cette lance, je ne sais trop ce quelle venait faire dans mes juvéniles rêveries ; en tout cas, même sans hallebarde, mes vieilles aspirations sont satisfaites dès lors que je me sens à califourchon sur un cheval. Il sy mêle pourtant une ombre dinquiétude, car mes talents équestres sont plutôt modestes. Si mon canasson allait semballer ! Un précipice à gauche, la montagne à pic à droite, où tomber ? Car évidemment je naurais pas la prétention de rester en équilibre sur la bête. Peu à peu cependant mes craintes se dissipent. Mon cheval est dune douceur ! Dailleurs, ces petits chevaux laotiens, aux pieds très sûrs, habitués à monter et à descendre déternelles pentes, nont guère envie de courir.

    Un bac en bambou, dans lequel je prends un sérieux bain de pieds, nous transporte au village de La-ham, après lequel nous obliquons à louest, vers Hôi-Xuân.

    Une caravane nous suit, très curieuse. En tête, trois femmes, richement habillées, au port altier, marchent silencieusement. Un notable muong les suit, obséquieux et plein de déférence ; puis une longue file dune trentaine de coolies, portant, qui des canards, qui des poules, qui les bagages personnels, ségrène sur le sentier. Je demande le nom des trois muonguesses : Ce sont la femme et les filles dun mandarin muong, célèbre dans la région, me dit-on. Et, en effet, le brave homme fut jadis condamné aux travaux forcés pour rébellion contre le Protectorat français. Gracié depuis peu, il semble avoir repris toute son influence. Il demande à se faire catholique. Dieu lentende, car tous les habitants de ces villages suivraient son exemple.

    Montées, descentes se succèdent ; tantôt nous rentrons sous bois, tantôt nous dominons le ravin à de grandes hauteurs. Toutes les heures nous nous arrêtons sur un pont de bois, au milieu des autres caravanes. Mes gens fument la pipe à eau. Les femmes, par respect, me tournent le dos ; les hommes, au contraire, me regardent longuement. Un Français est un être encore rare dans ces régions.

    Peu à peu le soir tombe. Au fond des ravins, il fait déjà sombre. Je pousse mon cheval pour prendre un peu davance et pouvoir chanter et prier. Je récite un rosaire à la place du bréviaire que je ne puis dire dans ces chemins difficiles. Ma pensée alors senvole, et combien douce ! vers ma Bretagne, vers les êtres chers que, jai laissés là-bas, vers tous ceux que jaime. Ils ne se doutent pas quen ce moment je menfonce dans des pays sauvages. France, Anjou, Bretagne, dans ces régions combien douce est la vie ! Ici cest le sacrifice perpétuel de tout soi-même, sacrifice complet sans la moindre consolation humaine. O mon Dieu, si je dois souffrir, en compensation donnez-moi des âmes ! Les âmes : cest pour elles que je machemine vers lune des portions les plus pénibles de votre champ.

    Les rares hameaux que nous traversons sont tous payens. Ici Satan règne en maître, hélas !

    Je reviens vers mes hommes. Ils sont tous fatigués, car tous vont à pied. Une dernière montée, longue de 2 kilomètres, une vue magnifique sur le fleuve Sông-mâ, une descente rapide, pendant laquelle je me cramponne à ma selle pour ne pas tomber, et nous sommes arrivés. Sur une colline se dresse un bâtiment français au haut duquel flotte le drapeau tricolore : cest la Délégation française de Hôi-Xuân.

    A la Délégation. On appelle ainsi un poste français, ayant à sa tête un fonctionnaire qui porte le titre de Délégué. Il remplit dans le pays le rôle de conseiller des princes muong et tay, en même temps quil exerce la justice et assure la police. En somme, cest le maître de la région : il ne doit de comptes quau Résident de Thanh-Hoa.

    Son accueil est très cordial. Le Délégué actuel comprend quen nous aidant, il aide la France, dont nous sommes avec lui les seuls représentants dans ces immenses forêts. Aussi je me sens comme en famille dans ce petit coin français. Dautant plus que jai la joie de trouver chez lui les deux autres missionnaires du haut Chau-Laos, venus au devant de moi : le P. Canilhac, Provicaire du Laos, un vieux de la vieille, avec plus de vingt ans de forêt et une santé toujours robuste, et le P. Varengue, arrivé depuis quelques années et déjà chef de district.

    Mercredi, 11 Novembre. Anniversaire de larmistice. Même à Hôi-Xuân, ce jour ne pouvait passer inaperçu. On dut néanmoins supprimer du programme presque toutes les réjouissances, à cause de la mort toute récente de S. M. Khai-Dinh. Le matin cependant nous assistons à une curieuse cérémonie.

    Dans le lointain, au flanc de la colline sur laquelle est perchée la Délégation, un long cortège se dessine : il se noue, se déroule, se tord, se contracte, sallonge. Ce sont les chefs du pays, en tête desquels on voit le chef des chefs, le Quan-chau, qui viennent saluer le Délégué. Un groupe de chanteuses les suit. Une musique aigrelette se fait entendre : cest lhymne dentrée ; puis très digne, le Quan-chau fait un petit discours et offre, en son nom et au nom des autres chefs, des cadeaux : étoffes du pays, poules, canards, et même un buf, que lon va tuer de suite et qui sera partagé entre tous les figurants de la scène. Pendant ce temps les chanteuses ont commencé leurs complaintes. On ne peut quappeler ainsi leur chant, au rythme monotone, à la mélodie quelconque. Par moments ce sont des accents de tempête, puis des sons en sourdine, suivis de hurlements, puis de soupirs, etc., etc.. Les paroles sont encore plus monotones, car, en somme, à chaque couplet, il ny a quun mot dexprimé. Exemple :

    1er couplet : Ah ! Ah ! Ah ! Monsieur le Délégué.
    2e couplet : Ah ! Ah ! Ah ! nous toutes.
    3e couplet : Ah ! Ah ! Ah ! somme venues.

    Il paraît quelles peuvent exécuter ces chants durant des jours et des nuits sans se fatiguer. Comme accompagnement, il y a le rythme des gongs et des tambours que frappent les chefs eux-mêmes avec des effets de torse comiques.

    Samedi, 14 Novembre. Nous quittons Hôi-Xuân pour prendre la direction de Muong-Xia, vers le nord-ouest.

    Une longue file de coolies portent nos bagages et nous suivent. Je dis nous, car les PP. Canilhac et Varengue remontent avec moi à Muong-Xia. Nous sommes tous trois à cheval. Faute dargent, je nai pas encore de cheval à moi : celui que je monte appartient au Quan-chau, le grand chef tay. Lanimal nest pas commode et, à peine en route, le voilà qui semballe ; forte émotion pour un novice, qui aurait perdu la face à culbuter devant les sauvages, excellents cavaliers.

    Encore le fleuve Sông-mâ à passer. Cette fois il ny a plus ni pont, ni bac. Une simple pirogue, cest-à-dire un tronc darbre creusé, passe les voyageurs. Les hommes traversent sans encombre ; il nen va pas de même des chevaux. Les jeter à leau, passe encore ; mais une fois à la nage, les pauvres bêtes veulent absolument remonter dans la pirogue, qui, à chaque instant, menace de chavirer. Le spectacle est émotionnant, car si la pirogue venait à chavirer, quadviendrait-il des bateliers et des passagers avec le fort courant du fleuve à cet endroit ?

    Et nous continuons la route en chantant. Peu à peu nous quittons la région où dominent les sauvages Muong pour entrer dans celle où les Tay, mes futurs paroissiens, sont plus nombreux. Mais ce qui ne change pas, cest la configuration du pays : toujours et toujours des montagnes accolées lune à lautre, et donc toujours des montées raides et des descentes à pic, et toujours léternel précipice avec le torrent qui mugit au fond.

    Nous parlons du climat du pays. Mes deux confrères me répètent ce que jai entendu dire à Thanh-Hoa : Sûrement dici à un mois vous serez fiévreux ; chaque semaine vous aurez deux jours de fièvre sur trois, peut-être moins. Dans un an vous serez affaibli au point de ne plus pouvoir faire à pied 2 kilomètres sans une grande fatigue. Dès larrivée, attention à la gale ! etc., etc.. La perspective est réjouissante ! Jamais je navais eu le courage de dire à Dieu : Aut pati, aut mori ; maintenant, que je le veuille ou non, ce sera mon partage. Mon Dieu, soyez béni !

    A midi nous entrons dans une maison laotienne. Ces maisons, très différentes des cahutes annamites, se ressemblent toutes. Elles sont bâties sur pilotis dun ou deux mètres de hauteur. Pour y accéder, il faut grimper une petite échelle. On arrive alors à une sorte de terrasse en plein air très primitive. Le plancher, comme celui des autres parties de la maison, est en bambou écrasé. Il laisse facilement passer lair, la lumière, et aussi lodeur des buffles et des porcs qui logent au rez-de-chaussée. La véranda franchie, on se trouve dans la partie de la maison réservée aux étrangers. Au milieu il y a le foyer, dans lequel le feu est entretenu continuellement. Autour du foyer en terre battue, quelques nattes, des pipes à eau. Au fond de la salle, une estrade sur laquelle dorment les étrangers. Séparée de ce coin par un simple treillis en bambou est la pièce réservée à la famille avec son foyer spécial. Aucun meuble dans les chambres. Au mur sont accrochés les filets dont se servent les Tay et les Muong pour la pêche.

    Notre arrivée chez le payen, propriétaire de la maison, ne semble causer aucune surprise. Dans ces régions, lhospitalité est traditionnelle. Entrez dans une maison quelconque, personne ne vous demandera doù vous venez ni où vous allez, si vous êtes Français, Chinois, Annamite, Muong, Tay, Laotien, Xa ou Kha. Vous êtes chez lhôte comme chez vous, et il y aura toujours une natte dans un coin pour vous servir de lit.

    Un brin de sieste après le dîner sommaire, composé de riz, poulet, thé, et nous repartons.

    Faut-il lavouer ? Je commence à trouver la route monotone. Si les montagnes étaient séparées lune de lautre par de larges vallées ; si elles différaient lune de lautre par la forme, la couleur, elles formeraient un paysage magnifique. Mais aucune vallée, aucune éclaircie, toujours la forêt. A la longue ce tableau engendre lennui. Toujours du vert, aucune variété de couleurs, lil se fatigue. Aussi bien la route devient si mauvaise quon ne pourrait
    sattarder à jouir du paysage. Le sentier est étroit ; par endroits, sa largeur ne dépasse pas 20 centimètres et je ne puis mempêcher de trembler ; il ny a même plus de sentier, mais seulement des rochers sur lesquels saccrochent les chevaux. Sils venaient à glisser, ce serait la chute le long des flancs de la montagne, et la mort à peu près certaine, à moins quun arbre ou une touffe de bambous narrête le cavalier et sa bête.

    Un moment démoi : un gros serpent vert barre la route ; il se dresse en sifflant ; mais, effrayé par nos cris, peu à peu il abaisse le cou et lentement disparaît sous bois.

    Plus loin quatre loutres sébattent sur les bords du torrent. Elles nont aucunement peur de nous.

    Vers 5 heures nous arrivons à la première étape. La nuit commence à tomber. Cest lheure où le tigre se met en chasse. Nous sommes dans un petit hameau où deux familles sont chrétiennes. Nous nous installons chez lune. Jétais allongé sur une petite estrade, les pieds au foyer, quand une odeur de pourri me frappa. Je crus dabord à des effluves de viande boucanée. Jinterrogeai mes confrères, mais nobtins pour réponse quun sourire énigmatique. Au souper je devais être renseigné. On sortit pompeusement dun bambou des débris de poisson, mis en réserve depuis 15 jours et complètement pourris. Jeus un haut-le-coeur. Les deux Pères mangeaient avec appétit. Cest excellent, goûtez : lodeur seule est désagréable. Jessayai, ce fut en vain. Bien quhabitué au poisson sec et à la saumure annamites, qui ont bien leur odeur ; bien quappréciant même fort un plat de peau de buffle ou de vache, je reculai devant ce poisson et me contentai, en respirant son parfum, dadmirer les deux Pères, qui ont à ce point façonné leur nerf gustatif quil puisse trouver excellente cette pourriture. Le deuxième plat, des larves de guêpes, était meilleur heureusement.

    La pipe fumée et le thé bu, nous nous roulons dans nos couvertures, les pieds au foyer. Des Tay nous entourent, fumant leur pipe à eau, accroupis près du feu. Ils sont silencieux. Dans la forêt voisine brame une biche : un cerf lui répond de son cri strident. On lentend frapper la terre de ses pattes. Au loin, un rugissement de tigre.... Il fait bon être dans cette maison sauvage, même ouverte à tous les vents, au lieu dêtre perdu dans lobscurité et les taillis de la forêt. Dormons.

    (A suivre) J. MIRONNEAU,
    Miss. de Phatdiem.

    oOo

    La politesse est un lien que la société a établi entre les hommes étrangers les uns aux autres.

    La grossièreté dans le langage et dans les manières influe plus quon ne le croit sur celle des sentiments et des actions. On saccoutume à penser comme on parle, et bientôt on agit comme on pense.

    On ne loue dordinaire que pour être loué.

    Il y a des reproches qui louent et des louanges qui médisent.

    Le refus des louanges est souvent un désir dêtre loué deux fois

    Nous ne louons dordinaire de bon cur que ceux qui nous admirent.

    LA ROCHEFOUCAULD.

    1926/602-613
    602-613
    Mironneau
    Vietnam
    1926
    Aucune image