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De Paris à Hongkong, via Canada (Avril-Juin 1925) 4 (Suite et Fin)

De Paris à Hongkong, via Canada (Avril-Juin 1925)
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    De Paris à Hongkong, via Canada
    (Avril-Juin 1925)
    Dimanche 24 mai. — La mer a secoué les estomacs, les têtes, les membres, et notre pont ressemble vaguement à quelque véranda d’hôpital. Presque tous les passagers ont pris la forme de loques humaines moulées dans des couvertures. Sur leurs chaises-longues, les “Allongés” reposent. Visages blêmes, dents blanches, lèvres roses, yeux cernés, sourires fanés, chevelures négligées, tout dénote le malaise, sinon la maladie. Pas de gémissements, pas de plaintes, quelques appels résignés, patients ; c’est la détente après la dure journée d’hier. Il fait beau, mais froid, un froid septentrional pour des navigateurs perdus entre les îles Aléoutiennes et le Kamtchatka. Certains rêvent à des jardins de roses, à des parfums d’orient, à des clartés rayonnantes, à des plages de sable fin que l’on aime à faire craqueler comme du givre sous ses talons de caoutchouc. Comme on voudrait à l’horizon quelque paysage à minarets droits et blancs comme des bougies qu’allume le muezzin, quelque rizière agrémentée d’un clocheton de pagode, quelque ville à flèches dentelées de cathédrale comme celles de Chartres, et le soleil de mai s’attardant avec amour sur les plaines aveuglantes d’or fauve des blés ! Pour nous, rien que la mer, où le soleil brise ses rayons en la pénétrant.

    Lundi 25 mai. — Le Japon commence à faire parler de lui. Pauvre Japon ! Encore un tremblement de terre à Toyooka, Kinosaki, etc. Plusieurs passagers à destination de Kôbe s’inquiètent. Deux graves Américains décident de se faire assurer contre les tremblements de terre. Devant mon étonnement, on m’assure que cela se pratique beaucoup en Amérique. Bien des touristes vinrent “assurés” après le désastre de Yokohama et Tôkyô. C’est de bon ton, peu dispendieux, et cela ne gêne personne. Ne raconte-t-on pas, d’ailleurs, cette autre assurance excentrique prise très récemment par un Américain. Privé de toute boisson alcoolique depuis plusieurs années et heureux de pouvoir enfin se désaltérer à Toronto, ville ouverte au commerce de la bière, notre homme s’assura pour “dix heures” à boire sans interruption notable. Il but sept heures de suite, paraît-il, sans arrêt appréciable et.... tomba mort tout d’une pièce. L’assurance a payé 5000 dollars à sa veuve.

    Mardi 26 mai. — On approche de Yokohama. Vers les 9 heures du matin, nous n’en sommes plus qu’à 400 kilomètres et je lance un “sans-fil” au P. Lemoine, m’annonçant pour le lendemain. Le recevra-t-il ? En attendant je pense au Japon et d’avance je prends mes positions. On parle tant du Japon, — et en bien, — quand on en est loin, que la désillusion est à craindre quand on en est proche ! Pays industriel, militaire, politicien ; pays de penseurs et de sociologues… que sais-je ?

    Ce que je n’ignore pas, c’est l’essor pris par le Japon depuis la grande restauration de 1868, depuis surtout l’après-guerre russe. Tout au commencement de cette fameuse guerre, ne disait-on pas que l’Ours russe ne ferait qu’une bouchée de la Souris japonaise ? Nous avons vu l’Ours diminuer de grosseur et d’audace et la Souris se muer en une opulente tigresse. Madame Chrysanthème du fantaisiste Pierre Loti a fortement évolué de tempérament et d’esprit. Le Japon d’aujourd’hui n’est plus guère celui qu’on peint en or sur les plateaux de laque noire, en rouge sur de minuscules tasses à thé, en vert sur de frais éventails. Le jeune Japonais est entreprenant, aime l’effort et ne s’imprègne d’européanisme ou d’américanisme que dans la mesure de son intérêt personnel. Observateur, analyseur, psychologue, il cherche la vérité, le bonheur, la réalisation rapide de ses plans de vie. Depuis une dizaine de jours que je vis en compagnie de Japonais, j’ai dû reconnaître chez eux une culture générale très avancée, une éducation fort soignée. Et ce ne sont pourtant que des commerçants, sauf deux employés de banque et un “littérateur”, qui reviennent de New-York et de San-Francisco. A leur parler, on les sent imprégnés des réalités actuelles, un peu matérialistes aussi, sans sympathie pour le bolchevisme, dont ils songent sérieusement à se défendre. Le littérateur aime son folklore japonais, ses rizières, ses collines, ses fleurs, ses maisons de terre et de bois, sa civilisation, qu’il oppose à la nôtre, faite de pierre et de fer. — “Si le Japonais vous semble sentimental, me dit-il, cela provient de la belle nature où il vit. Nous nous sommes incorporés cet esprit de beauté qui voltige dans nos bois, sur nos lacs, au milieu de nos champs.” Et il me montre ses recueils de poésie, dont il me traduit les titres, frais comme le printemps : Printemps, Princesse Sao, Vague de la mer bleue, Primerose, Oiseau de feu, Jeux de libellules, etc. — Attendons de voir cette belle nature.

    Mercredi 27 mai. — L’arrivée le long d’un quai de Yokohama n’a rien de sensationnel. Fier de la longue course de 6.000 kilomètres qu’il vient de terminer sans arrêt et sans accroc, notre bateau va se reposer vingt-quatre heures. Sur le quai j’aperçois un missionnaire, le Père Lemoine, sans doute, qui a reçu mon sans-fil. C’est lui, bien lui, qui m’accueille en ce langage si beau que je n’ai pas parlé depuis Vancouver.

    Nous partons. Et bientôt des ruines, à droite, à gauche, en face, partout ! Mon souvenir, son souvenir, devrais-je dire, — car le P. Lemoine me raconte la catastrophe dont il fut témoin, miraculeusement indemne, — se reporte invinciblement au 1er septembre 1923, — 11 heures 58 minutes 44 secondes : on compte les secondes au Japon, tellement l’existence y est peu sûre !

    Il est presque midi : tout le monde quitté son travail ; les cafés sont pleins, ainsi que les restaurants et les trams. Chacun va dîner.

    Il est presque midi : les quais et les rues sont bourdonnantes d’animation. L’Empress of Australia — mon bateau d’aujourd’hui, — décharge sa cargaison. D’autres arrivent des terres lointaines, d’Occident, d’autres retirent leurs ancres pour le départ.

    Il est presque midi, et Yokohama, la cité cosmopolite, le port merveilleux, la porte des échanges de l’Orient et de l’Occident, se lézarde, s’écrase, disparaît en un clin d’œil. En quelques minutes d’immenses colonnes de fumée noircissent le ciel, bientôt rouge de la lueur des incendies. Les forces colossales de la nature ont leur cadre et le cataclysme le plus inimaginable produit le désastre.

    De tous les pays du monde, c’est bien le Japon qui détient le record des séismes. Sur 4000 secousses, dit-on, qu’on enregistre annuellement à travers le globe, 1600 ont leur centre au Japon. Tôkyô fut ravagé maintes fois : en 1633, 1650, 1703, 1855 et 1923. C’est que le Japon est compris dans ce qu’on appelle la “ceinture de feu”, ligne circulaire de volcans disposés le long de la côte occidentale du continent américain, dans les îles Aléoutiennes, les Kouriles, les Philippines, la Nouvelle-Guinée, les Archipels océaniens, et se trouve ainsi dans la zone la plus riche en secousses sismiques. Souhaitons que la science sismologique, déjà très en progrès, arrive à connaître avec précision la nature des vibrations de l’écorce terrestre et en puisse prévoir les épouvantables ébranlements !

    J’arrive à la modeste résidence du Père, toute récente, puisque l’église du Sacré-Cœur, dont les débris sont encore visibles, et le presbytère ont été détruits. Et je lis, presque avant d’en franchir le seuil :

    Ici reposent les restes
    du R. P. Georges Lebarbey,
    mort dans le désastre du 1er Septembre 1923,
    à l’âge de 36 ans.
    R.I.P.

    Puis, à gauche, soudée pour ainsi dire à la plaque de marbre du P. Lebarbey, je lis cette autre inscription sur une plaque, également de marbre, brisée par le tremblement de terre :

    Ci-gît le corps de
    Marie-Prudence Girard,
    Supérieur de la Mission du Japon
    et fondateur de cette Eglise, décédé
    le 9 Décembre 1867,
    âgé de 46 ans.
    Ses vertus le firent aimer et regretter
    de tous ceux qui le connurent.
    Priez pour lui.
    R.I.P.

    La Vierge Immaculée, les mains jointes et les yeux baissés, regarde ces deux tombes. Quelle impressionnant spectacle ! Tous deux sont morts pour le Japon, l’un tragiquement, au début de son apostolat ; l’autre, épuisé de fatigue, sans doute, à 46 ans. Supérieur de la Mission du Japon ! Que ce titre semble lourd de tracas, de sacrifices, de larmes, de faux-Thabor, de Calvaires peut-être ! L’un a vécu peu de temps, mais son immolation, prêtre-victime, ne pouvait être plus totale. L’autre a certainement consumé toute sa vie, comme l’huile de la lampe du sanctuaire brûlant jour et nuit pour illuminer tout homme qui vient en ce monde. Aussi, de leurs tombes-sœurs jailliront, j’en ai l’espérance, des récoltes d’âmes japonaises chrétiennes ! Amas de ruines, cité de décombres, Yokohama n’a plus rien d’intéressant. A la hâte je fais une visite aux Dames de St-Maur, qui louent présentement une maison des Frères Marianistes, mais qui, sans retard, reconstruisent un magnifique établissement ; puis, en compagnie du P. Lemoine, je gagne Tôkyô.

    Jeudi 28 mai. — Très bref, malheureusement, sera mon séjour à Tôkyô. Je dis malheureusement, car on aimerait à jouir davantage de la cordiale et paternelle hospitalité de S. G. Mgr Rey ; de la compagnie toute fraternelle aussi des PP. Steichen, Demangelle, Flaujac, Wassereau, Mayet, et du Père Cherel qui recevra ma visite inopinée dans son poste de Kanda, desservi longtemps par le P. Papinot.

    De même, ce n’est pas une heure qu’il me faudrait consacrer à la fameuse Ecole de l’Etoile du Matin, mais une journée entière. Si je ne puis raconter ici — un article à part ne serait pas inutile, — les mille faits et détails qui m’ont été complaisamment fournis par M. l’Abbé Heinrich, Provincial, et par M. l’Abbé Heck, Directeur de l’Etoile du Matin, je reconnais volontiers l’œuvre intellectuelle et morale immense accomplie par la Société de Marie au Japon. Œuvre d’influence française aussi, puisque notre langue est obligatoire pour tous. Rien alors d’étonnant si, dans ces gais pavillons qui s’échelonnent sur un vaste terrain, on respire cette atmosphère saturée d’idéal, de sentiments dévoués de la part des maîtres pour leurs élèves, de reconnaissance sincère de ceux-ci pour ceux-là. Un Français de passage, devant de telles œuvres, manquerait à son devoir s’il ne les saluait très respectueusement.

    Les Dames de St-Maur, les Dames du Sacré-Cœur, les Sœurs de St-Paul de Chartres, l’Ecole supérieure des Jésuites, voilà d’autres établissements qu’on aimerait aussi bien à visiter en détail ; mais, à mon grand regret, je n’ai le temps que de prier sainte Jeanne d’Arc, dont la statue seule n’a pas bougé durant le tremblement de terre, tandis que toutes les dépendances des Religieuses de St-Paul s’écroulaient autour d’elle. L’Evêché, situé sur une hauteur, n’a pas trop souffert. Mgr Rey cependant me montre des lézardes qui courent sur les murs de son bureau, tout en me disant avec bonhomie : “Ah ! le Japon, quel beau pays ! Mais quel pays à émotions et quelle terre à cauchemars !” — La cathédrale de Sekiguchi, où je dis la Messe, n’est pas non plus intacte. Tout à côté, j’admire la magnifique grotte, identique reproduction de celle de Lourdes : même longueur, hauteur et largeur. Enfin le P. Flaujac me montre en détail sa Maison des Œuvres, récemment construite et pratiquement organisée ; puis, par une pluie battante je quitte Tôkyô.

    Il y a loin certes de Tôkyô à Kôbe, — presque 600 kilomètres, que je franchirai en plein jour et en 12 heures, — douze heures pendant lesquelles je n’ai cessé d’admirer le Japon : Tôkyô, Kôzu. Numazu, Nagoya, Kyôto, Osaka, Kôbe. Le temps clair, admirable et ensoleillé, n’a cessé d’être du voyage malgré les déluges de pluie de Tôkyô. Passé Numazu, le conducteur du train très doucement vint prévenir les voyageurs que le Mont Fuji leur apparaissait à droite. J’ai donc vu le Mont sacré du Japon, celui qu’on représente éblouissant de blancheur au sommet. Quelle hauteur peut-il avoir ? 4000 mètres, je crois.

    Ce voyage à travers la plaine, et la montagne, près de la mer et des rivières, m’a révélé le Japon. Je ne le croyais ni si peuplé, ni si fertile, ni si industriel, ni si riche des dons naturels. Que j’en ai donc vu de ces maisons de bois et de papier, de ces prairies délicieusement vertes, de ces jardins fleuris en rose, de ces rizières pareilles à des miroirs, de ces vallonnements cultivés jusqu’à la roche, de ces montagnes à pins parasols, de ces bourgades si pimpantes où s’ébrouent toutes les jeunesses scolaires possibles, de ces villes à usines noyées dans un brouillard d’épaisse fumée ! Les gares sont d’une méticuleuse propreté, toutes pourvues d’une piscine où luisent des cuvettes en cuivre. De même les trains, confortables, rapides, aux employés gantés, souriants et polis. Vers onze heures, je passe l’inspection de la petite bibliothèque française du wagon-observatoire : elle n’est pas à jour, car qui donc lit encore Zola, Renan, Anatole France ? Au wagon-restaurant, si la cuisine n’est pas française, tout en étant excellente, j’ai du moins le plaisir de constater que les menus sont imprimés en japonais et en français. Partout, à l’extérieur, des chemins de fleurs, des petits temples, des statues, des tombes à pierres verticales. J’écoute quatre Japonais, mes voisins ; chacun parle avec netteté, sans inflexion de voix perceptible, mais par contre avec beaucoup d’inflexions de dos. Une phrase est à peine prononcée qu’on se salue profondément, réciproquement, gentiment, avec souplesse. J’admire ces arbres fruitiers, blancs de papillotes comme une tête d’enfant que l’on va friser. Utile précaution contre les oiseaux grappilleurs, contre ces corbeaux insatiables que j’aperçois un peu partout. Chez un maraîcher, je vois en passant toute une nuée de parapluies en papier huilé ; ce sont ses cloches à melons, sans doute. Et partout on travaille soigneusement, hâtivement, malgré le soleil, malgré la nuit presque, puisqu’il est huit heures du soir, et que je distingue encore des gens occupés dans les champs.

    Il est neuf heures quand le P. Rey vient aimablement à ma rencontre sur le quai de la gare de Kôbe.

    Vendredi 29 mai.— Le P. Fage, Vicaire général, me reçoit et m’héberge chez lui : où serait-on mieux à Kôbe ? Puis je fais connaissance avec le vénéré doyen d’âge des Missions du Japon, le cher Père Villion, qui, malgré ses 82 ans, a toujours bon pied, bon œil, bonne langue, et ne se prive pas de le prouver. Nous le verrons centenaire.

    Mon désir, et mon devoir, puisque j’ai toute ma journée libre, est de rendre visite à S. G. Mgr Castanier. Kôbe touche Osaka, tel Meudon Paris : avec un guide comme le P. Rey rien ne me sera plus aisé. Car il n’est pas si facile de se débrouiller seul dans ce labyrinthe de trams et dans ce fouillis de rues qui relient les deux villes. Fatalement d’ailleurs et avant cinquante ans peut-être, on ne les distinguera plus. Osaka devient formidable ; elle l’est déjà, pourrait-on dire, puisque sa population dépasse largement deux millions. Nulle part au monde, sauf à Chicago, je n’ai vu tant de cheminées d’usines. Toutes les industries du Japon s’y rencontrent : manufactures de cuivre, de fils électriques et téléphoniques, manufactures de brosses à dents, magasins d’approvisionnement de l’armée américaine elle-même, manufactures de cotonnades, de papier, de parapluies, etc. etc. Osaka, premier centre économique du Japon, n’a pas, heureusement, subi les secousses terribles qui ravagèrent Tôkyô. On peut certifier, d’ailleurs, que la destruction d’Osaka serait la ruine totale du Japon. Aussi comme on craint ici les tremblements de terre ! Il n’y a pas huit jours pourtant que toute cette région tremblait ; de quoi demain sera-t-il fait ?

    Plus qu’aujourd’hui, c’est l’avenir qu’interroge également Mgr Castanier. Puisque je reviens de France, ses questions se pressent et je me laisse feuilleter comme un livre, dans lequel il peut lire : “Mais non, Monseigneur, la France n’est pas morte, ni la religion. On n’attaque pas les morts. Malgré la misère menaçante, le clergé se recrute péniblement encore en certains centres, soit ; mais les catholiques se réveillent et travaillent à leur organisation. Plus vigoureux qu’on ne pense, existe un noyau d’âmes d’élite qui veulent à tout prix conquérir leurs libertés. Je ne crois plus au départ pour l’étranger des Ordres religieux ; la guerre a passé. Partout on sent une volonté frémissante de bouter hors l’Etat cette bande franc-maçonne qui veut gouverner. Le renouveau catholique existe ; de même se produit un sursaut de conscience morale. Les curés n’en sont plus à pleurer de découragement dans leurs sacristies. On ne raille plus la soutane, c’est vieux jeu. Puis toute une pléiade d’écrivains, de penseurs, d’intellectuels, s’est levée courageusement, pétrie de vie intérieure, de convictions, indomptable. Lisez-vous Paul Claudel, votre grand Ambassadeur, Louis Bertrand, Francis Jammes, Le Cardonnel, Louis Mercier, Bazin, François Porché, Henri Ghéon, Georges Goyau, Henri Bordeaux, pour ne citer que les principaux laïcs qui tiennent en échec le matérialisme et forment l’opinion ? L’âme française est encore saine, délicate, profondément religieuse et surnaturelle. Les conditions périlleuses où elle se trouve, surtout depuis la guerre, sont inquiétantes, mais elle ne sombrera pas dans la vague rationaliste et communiste. Sans doute ce n’est pas encore en France l’éblouissante clarté du soleil levant de la foi, mais une lueur discrète l’annonce. Ayons confiance ! Si le démon s’acharne tant sur l’Eglise de France, c’est qu’il la reconnaît comme sa principale ennemie, comme celle qui dissémine encore plus que toute autre de par le monde les vérités évangéliques, celle qui retarde son emprise sur l’univers, celle qu’il hait parce qu’il la sait aimée de Dieu et toujours le royaume privilégié de Marie”.

    Et bien d’autres sujets sont effleurés dans notre conversation, qui se poursuit avant, pendant et après le repas de midi. Mais il faut partir, malgré le désir d’entendre parler le P. Birraux de ses découvertes de descendants de chrétiens, et le P. Vagner de ses intéressantes leçons à l’Université de Kyôto, et le P. Perrin, qui, depuis son arrivée en mission, vers 1884, n’a pas quitté sa chère paroisse St-Henri de Kôbe, dont j’admire, à mon passage, l’élégante propreté, la noble parure aussi dont il vient de la revêtir pour les fêtes de la Pentecôte.

    A quatre heures, accompagné jusqu’au bout par le P. Fage, je remonte sur l’Empress of Australia, qui vers cinq heures lève l’ancre et quitte lentement, comme à regret, l’un des plus beaux pays du monde : le Japon.

    Samedi 30 mai.— Il y a deux jours, je n’ai pas parlé comme je l’aurais voulu de l’“Etoile du Matin” : j’y reviens. D’abord quel joli nom pour une école ! Si poétique et si pimpant ! Elle fut fondée en 1887 à Tôkyô par cinq professeurs membres de la Société de Marie. Les débuts furent pénibles. Mais le vingtième siècle sonna le réveil : 213 élèves en 1901, 824 en 1910, 1169 en 1920, 1240 aujourd’hui. Et le Directeur me dit : “Pratiquement, étant donné l’organisation actuelle de l’Ecole, ce chiffre ne peut être dépassé, car au Primaire et au Secondaire nous refusons chaque année beaucoup d’élèves, faute de place”. Paroles d’un sage, fier de la qualité de son enseignement plutôt que du nombre de ses élèves.

    J’ai dit que, sans exception, tous les élèves apprennent le français. Or c’est une langue “de luxe et sans portée pratique, puisque la langue anglaise est seule admise pour les examens d’entrée aux sections industrielles et commerciales des Ecoles supérieures et des Universités”. Et alors ? Alors, il faut admirer sans restriction le patriotisme de ces maîtres français et leur désintéressement profond, digne d’être imité partout. Comme on est heureux de redire avec Déroulède :

    Gloire à la France au ciel joyeux....
    Le monde mourrait de sa mort,
    Lui qui vit de son existence,
    Gloire à la France !

    Pendant onze ans, des enfants, des adolescents japonais vont apprendre à lire et à écrire notre belle langue, à s’imprégner, par conséquent, de notre génie, de nos mœurs, de nos sentiments : que pouvons-nous désirer de plus ? Et je comprends dès lors l’intérêt que portèrent à cette école le Maréchal Joffre, qui voulut la visiter en 1922, M. Merlin, Gouverneur Général de l’Indochine, qui l’honora de sa présence le 10 mai 1924 ; l’Ambassadeur Paul Claudel, si catholique et si français ; Sa Grandeur Mgr Rey, qui daigne y faire une visite solennelle chaque année ; le Capitaine Pelletier Doisy et tant d’autres, qui ont tenu à manifester ouvertement leur sympathie pour ce grand foyer d’influence française au Japon. Car, depuis sa fondation, cette Ecole n’a pas fourni moins de 35 officiers de l’armée de terre, 22 officiers de la Marine, dont l’Amiral Yamamoto, 240 diplômés des Universités Impériales, 1143 diplômés divers, tous faisant honneur à leur Ecole et tous amis de la France.

    D’ailleurs les maîtres français ne cherchent pas à étouffer les sentiments de fierté japonaise dans le cœur de leurs enfants. Aux fêtes traditionnelles, dans la salle des fêtes, ne chante-t-on pas l’Hymne national japonais ? Ne lit-on pas le Rescrit Impérial sur l’Education ? Ne donne-t-on pas certains congés extraordinaires ? Le Gouvernement japonais ne l’ignore pas et manifeste, lui aussi, très souvent l’estime qu’il porte à cette Ecole. C’est, pour ne citer qu’un exemple, le Marquis Saionji, alors Président du Conseil des Ministres, qui en 1907, voulant contribuer à son développement, remet au Directeur la jolie somme de 120.000 yens.

    Cette “Etoile du Matin “, de plus, est un foyer vibrant de catholicisme. “Nous avons présentement 130 catholiques et 163 catéchumènes, me dit le Directeur : c’est peu et c’est beaucoup. Le Japonais, imprégné de shintoïsme, imbu d’idées rationalistes, pétri de matérialisme, féru de sa supériorité intellectuelle, se convertit assez difficilement. Si nous n’arrivons pas à n’avoir que des catholiques, nous essayons du moins de développer et d’améliorer les bonnes qualités de la race : patience, énergie, docilité, courage, etc., que l’on retrouve à chaque page de l’Histoire du Japon. Nous en voulons faire des hommes honnêtes et sérieux, respectueux de leurs parents, de l’autorité, de l’Empereur. Nous leur inculquons enfin le plus possible la notion des lois éternelles établies par le Créateur, pour que tous puissent accomplir leur vraie destinée humaine et l’autre.”

    Qu’il me soit permis de conclure ma visite à l’Etoile du Matin, en empruntant les termes d’une poésie composée, en l’honneur de l’Ecole, par le doyen de ses professeurs. M. Fushima :

    Dans le vaste monde de l’Education,
    De l’Orient et de l’Occident,
    Quand on regarde le ciel,
    On voit briller très haut
    L’Etoile du Matin.
    La main qui distribue largement
    Aux enfants de nombreux pays
    Le pain sacré de la science et de la vertu
    Est venue se parfumer agréablement
    En cueillant ici le doux œillet du Yamato.

    Dimanche 31 mai. — C’est aujourd’hui le jour de la naissance de l’Eglise, la Pentecôte. Le Christ, à l’Ascension, termine, pour ainsi dire, son action propre et cède la place au Saint-Esprit. Sans doute, le Cénacle de la Pentecôte est le même que celui de l’Eucharistie, mais il diffère en cela que dans celui-ci Jésus se cache profondément à ses Disciples, tandis qu’il se révèle dans celui-là : Eritis mihi testes. C’est à nous tous, apôtres et simples croyants, que s’applique cette parole. On l’oublie trop de nos jours. Chacun dit bien : “C’est au prêtre de montrer Jésus-Christ”; incontestablement, mais c’est également le devoir de tous les croyants, hommes, femmes et enfants. Le monde entier doit témoigner du Christ. Beaucoup rougissent d’être chrétiens. Passe encore à l’église, mais dans la rue, dans une réunion politique ou mondaine, comment s’afficher ? Le péché contre le Saint-Esprit ne serait-il pas en réalité cette lâcheté publique qui renie Dieu ? Combien veulent aujourd’hui supprimer non seulement l’effigie, mais encore l’idée de Dieu ? C’est l’heure de l’enfance sans éducation chrétienne, de l’adolescence sans idéal divin, de l’âge mûr sans vertu, de la vieillesse sans résignation, de la vie sans couronnement surnaturel, de la mort enfin vide de toute espérance future. Plus que Dieu le Père, plus que Jésus-Christ, c’est le Saint-Esprit le grand oublié, exclu, renié, rejeté de nos sociétés modernes. Aussi que d’égoïsme, de sensualités, d’indignités ! Que de riches sans pitié, de pauvres sans résignation, d’ouvriers sans conscience, d’enfants irrespectueux ! Tous vont à la recherche du bonheur, de l’argent, du plaisir. Pourtant, sans le Saint-Esprit ici-bas, ni loi, ni ordre, ni vérité : le néant. Plus de membres temples du Saint-Esprit, plus d’intelligences éclairées par cette surnaturelle Lumière, plus de cœurs qui communiquent avec l’Amour, avec la Vie divine ! Conséquence : si le siècle va si mal, c’est que le règne de l’Esprit de Dieu n’existe plus ! Aussi comme il est urgent de redire : Veni, Sancte Spiritus.

    Lundi 1er Juin. — Shanghai ! C’est peut-être la plus grande métropole commerciale d’Extrême-Orient et la ville la plus cosmopolite du monde.... Qui sait ? Les scènes publiques que je contemple pour la première fois sont orientales avec un indéfinissable mélange d’européanisme. Sans doute les Chinois forment la masse populaire, mais cette masse, toute bigarrée de Russes, d’Anglais, d’Américains, de Français, toute parsemée de Japonais, de Coréens, d’Annamites, toute colorée de Parsis, de Cingalais, de Javanais et de Turcs, cette masse de plusieurs millions, dis-je, se meut étrangement dans ces Concessions nationales et internationales, dans ces quartiers du Bund, dans cette Avenue Edouard VII, dans ces rues de Pékin, Nankin, Canton, Honan, Tientsin, Chekiang, Joffre, etc. Partout un grouillement de vie, partout une effervescence et un bouillonnement. De la mer à la rive d’énormes paquebots, des remorqueurs puissants, des vedettes, des chaloupes, des flottilles de sampans. Puis, sur terre, des factoreries, des entrepôts, des filatures de soie, des docks, des réservoirs à pétrole, des fabriques de toute espèce, dont les cheminées crachent des rubans de fumée noire qui strient le voile bleu du ciel.

    Aujourd’hui, quand j’y débarque, c’est la grève générale destructrice du commerce, la grève annonciatrice de la guerre civile et de la révolution. Les étudiants, ce nouveau levain chinois du soi-disant progrès, cette classe imbue de sa supériorité, ce clan tapageur et hostile à toute influence européenne et japonaise en Extrême-Orient, ont fomenté, décidé, déclaré la grève générale, le boycottage total de l’Européen, propagateur, disent-ils, de la vie chère en Chine, l’oppresseur, l’impérialiste, le capitaliste qui draine toute la richesse de la République chinoise. Pauvres étudiants et pauvres Chinois, comme ils sont à plaindre ! A qui doivent-ils donc le peu de civilisation dont ils sont ni fiers ? Quels ont été leurs professeurs et leurs maîtres ? A qui vendent-ils leurs produits ? Qui donc a sauvegardé leur territoire de l’emprise de l’une ou l’autre nation ? Alors qu’ils doivent à peu près tout de leur prospérité, de leur autonomie, de leur “figure” à l’Europe, les voilà partis en guerre contre leur bienfaitrice. De la reconnaissance pour les biens matériels et moraux, ils n’en veulent avoir aucune pour ceux dont ils ne sont pourtant guère créanciers. Singulier peuple que le peuple chinois, mais pas si différents de certains autres après tout, pour peu que l’on veuille examiner le fond des choses. Il est difficile parfois de dire “Merci”, de s’avouer débiteur d’un autre, d’admettre son infériorité personnelle et de reconnaître la supériorité d’autrui. La reconnaissance est rare et l’humilité n’est pas non plus vertu facile. Pour l’immense foule, c’est folie de se faire pendre sur une croix alors qu’on peut régner et dominer en roi ! Les Chinois veulent secouer le joug, en somme très léger, que leur impose l’Etranger : qui sait s’ils ne réussiront pas précisément à s’en faire imposer un nouveau beaucoup plus lourd ?

    Mais trêve de considérations politiques. Je n’ai que quelques heures pour visiter Shanghai et surtout pour m’entretenir avec les PP. Souvey, Morin, Samson et Lagrève, que je trouve à notre Procure. Le Père Lagrève est précisément le “nouveau” pour Nagasaki. Par une curieuse coïncidence, partis le même jour, lui de Marseille et moi de Cherbourg, nous nous retrouvons six semaines après notre respectif voyage à travers le monde. Continuons-le.

    Mardi 2 Juin. — Impossible de partir. Bien qu’à l’ancre à Woosung, soit à vingt kilomètres de Shanghai, notre paquebot ne peut démarrer. Pas d’eau. L’animation règne quand même sur les ponts. De nouveaux et nombreux passagers nous sont venus. Parmi eux des Chinois en grand nombre. On me signale le fils de l’ex-Président Sun Yatsen, tout de noir habillé, car il est en deuil. Nous nous amuserons à jeter ensemble des anneaux de corde dans des baquets de bois : jeu très intéressant quand on n’a rien à faire et peu compromettant par ailleurs. A table, on ne lui servira que des mets chinois qu’il engloutira très vite avec des bâtonnets d’ivoire, bien qu’il sache manier à la perfection la cuiller et la fourchette. Des Manillois et des Portugais décorent aussi notre salle à manger. Je dis “décorent”, c’est une façon de parler, mieux vaudrait dire “dévorent”, car ils resteront plus d’une heure à table chaque matin pour le petit déjeuner. Leur teint mat, exsangue, rosit légèrement après les quelques petits verres de Bordeaux dont ils arrosent leur menu. Autant que je puis présumer, ce sont des familles entières qui voyagent. Beaucoup sont catholiques. Tous sont heureux de partir pour Hongkong ou Manille, de regagner leur home. Expansifs, à gestes vifs, à paroles incisives, ce sont les plus heureux des passagers et ceux qui s’étourdiront le plus à danser tous les soirs jusqu’au matin.

    Mercredi 3 Juin. — Nous devrions être à Hongkong et nous sommes toujours en pleine mer ! Après l’enlisement, le brouillard. Fatalité ! C’est un peu la Chine. Qui peut se vanter de connaître ce pays ? Contempler des milliers de torses nus et glabres, se promener dans des ruelles où se balancent des enseignes rouges à caractères noirs, manger du riz, s’adonner à l’étude de la langue, connaître taoïsme, bouddhisme et confucianisme, échanger des idées avec les lettrés, politiques, militaires, financiers ou autres, sont évidemment autant de moyens capables de vous ouvrir des horizons sur l’âme chinoise, des perspectives intéressantes, mais insuffisantes pour vous documenter d’une façon précise sur la Chine. Après vingt et trente ans, c’est à peine si les “vieux résidents” osent formuler quelque opinion sur ce prodigieux pays. Troubles, meurtres, pillages, déprédations, sont à l’ordre du jour comme il y a mille ans. La ruse, la vantardise, la rancune, la colère, l’incongruité, plus quelques autres défauts ou vices, s’entassent encore pêle-mêle dans la cervelle chinoise. Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne contient aucune vertu. Le Chinois a de l’audace, de la ténacité, de la loyauté souvent. S’il ne respecte pas toujours la parole donnée, il tâchera du moins de sauvegarder les apparences. Peu spéculatif, par contre il agit, travaille, s’acquitte de sa tâche avec ponctualité. C’est un méthodique, aux gestes invariables, serviable, soumis à qui le paie bien. D’ailleurs, mieux qu’une enfilade de mots, ces proverbes que je transcris, compléteront ma description de la mentalité chinoise :

    “Malade, on pense à la vie ; guéri, on songe à l’argent”.
    “On peut hâter son réveil, on ne doit Pas hâter son repas”
    “L’argent est une. richesse morte, l’enfant un trésor vivant”.
    “Il y a trois choses ici-bas dont on ne doit pas se scandaliser :
    voir un mandarin battre le peuple, un père battre ses enfants, un mari battre sa femme”.
    “Lorsqu’une femme te parle, souris-lui et ne l’écoute pas”.
    “Renoncez à l’étude, et vous serez exempt de chagrin”.
    “La mort fait de l’homme une motte de terre sur laquelle pousse l’herbe”.

    J’en passe et des meilleurs.
    Ces quelques adages ne méritent, sans doute, ni longs développements, ni grande attention : du moins montrent-ils assez bien les nuances de l’âme chinoise, puisque la sagesse des peuples réside, dit-on, dans leurs proverbes.

    Jeudi 4 Juin. — Chacun fait ses malles et boucle ses valises. Au petit jour, demain, nous verrons Hongkong. Les marins astiquent les cuivres, blanchissent les bastingages, et ramassent toiles, tentes, et cordages, qui ne vont plus servir. Les bills pleuvent et l’argent s’en va. Alors qu’il faisait bon vivre ici, voici qu’il faut partir. Ainsi la vie. Rien de stable, de définitif ici-bas. D’autres avaient occupé ma cabine, d’autres y viendront séjourner. “Partir, c’est mourir un peu”. Voyageur ici-bas, je n’oserais pourtant dire, comme le poète Paul Claudel :
    ...Toute route à suivre nous ennuie....
    O mon âme, il ne faut concerter aucun plats.
    O mon âme sauvage, il faut nous tenir libres et prêts,
    Comme les immenses bandes fragiles d’hirondelles
    Quand sans voix retentit l’appel automnal.

    Encore quelques heures et j’aurai terminé le plus long et le plus joli voyage de ma vie. N’ai-je vu que des hommes, des monuments, la nature riche, des cités houleuses, l’Océan profond, la Croix du Sud au ciel ? Non, esprits et choses portent à la réflexion. Visages sombres ou insouciants, radieux ou flétris, que sont-ils devenus depuis mon passage ? Autant d’hiéroglyphes pour moi qui n’ai pu les déchiffrer. Un pullulement d’êtres microscopiques comme une traînée d’étoiles au ciel, voilà bien notre terre et sa vie. Oui, tout visage humain, reflet divin, chef-d’œuvre du Créateur, a son énigme. Enigme facilement connaissable chez le tout petit enfant, plus difficile à saisir chez l’adolescent, souvent indéchiffrable dans l’homme, ondoyante chez “l’éternel féminin”, désagrégée d’ordinaire quand le vieillard touche à la tombe. Encore une fois j’aime à dire que les longues traversées, surtout si l’on est seul, sont sources de réflexion. Ici vous avez le temps d’analyser le struggle for life des gens pressés qui vous marchent sur le pied et vous enfoncent leur coude dans les côtes. Ici vous mettrez à jour votre correspondance, si vous n’avez pas eu le loisir de le faire, à l’exemple de M. Fallières, chez qui les déménageurs trouvèrent, dans un placard de son appartement de la rue Monsieur le Prince, plus de vingt mille lettres non décachetées. Ici toujours vous aurez des occasions d’examiner l’allure, le costume et le langage de vos contemporains et contemporaines, dont on ne baise plus la main, car.... elle sent le tabac. Mais, infailliblement, la réflexion vous conduira plus loin : vous irez jusqu’aux cimes où Dieu réside. Vous ne vous arrêterez pas longtemps aux “extérieurs” de vos compagnons de voyage, riches, pauvres, élégants, blonds ou châtains ; tout cela est vite vu. Pour peu que vous le vouliez, vous connaîtrez bientôt leur bonté, leur sagesse, leur indulgence. Vous découvrirez leurs états d’âme, leurs convictions, leurs vertus et leurs vices. Si la bonne éducation vous empêche de les regarder fixement, vos yeux, ces “portes de l’âme”, quand même et involontairement vous feront découvrir leur être intime et vous jouirez de cette vision, car le Divin s’y trouve. Alors vous ferez votre apprentissage....

    Ici-bas Dieu ménage les étapes. Par nos semblables, si nous le voulons sincèrement, nous pouvons communier, en effet, à la Divinité cachée sous des formes humaines, sous des apparences.... Viendra le jour où, notre voyage terminé, nous communierons alors sans voiles, face à face, avec Dieu. Vienne vite ce jour !…

    Vendredi 5 Juin. — Hongkong, — Majestueuse, l’Empress of Australia traverse lentement les passes préliminaires des eaux de Hongkong. La cité gracieuse se découvre graduellement. Le génie anglais, patient et méthodique, montre avec orgueil aux voyageurs son incessant labeur. L’île, tachetée de solides maisons grises, rouges ou jaunes, répond au vert maritime par un vert sylvestre. Des hortensias bleus, des flamboyants rouges, des bougainvilliers violets, des frangipaniers blancs, jettent leurs notes colorées au travers des bosquets. Des nuages nimbent les sommets des collines. On voudrait voir des bonds de chevreuils ou de gazelles. Fascinant, Hongkong se révèle à nos yeux. Tout à l’heure, en gagnant notre Procure, où me recevront aimablement les PP. Robert, Vignal, Vircondelet et Gauthier, je verrai le réel visage de cette grande ville d’Extrême-Orient, que je n’apercevais du paquebot qu’harmonieusement ensevelie dans un lit de feuillage. Mais l’heure ne m’est plus donnée pour le décrire ici. J’ai mieux à faire.

    J’ai à remercier Dieu d’abord pour l’heureux terme de mon voyage ; puis à prier à mon tour pour ceux et celles qui, de France, du Canada et d’ailleurs, multiplièrent leurs oraisons durant ma traversée. J’ai à reprendre enfin sans hésiter cette vie de missionnaire, héritage magnifique, dont m’a comblé le Maître. En avant donc ! au travail !

    L. CHORIN,
    Missionnaire de Siam.


    1925/746-762
    746-762
    Chorin
    France et Asie
    1925
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