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De Paris à Hongkong, via Canada (Avril-Juin 1925) 3 (Suite)

De Paris à Hongkong, via Canada (Avril-Juin 1925) Lundi 11 mai. — Je roule... et roulerai sans grand arrêt, mais non sans grande admiration devant les splendeurs que je vais découvrir presque à chaque détour de la ligne, jusqu’à mercredi. Malgré mes “causeries”, j’ai pu quand même visiter un peu Winnipeg pendant les deux jours que j’y suis resté, aussi dois-je consigner ici quelques détails.
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    De Paris à Hongkong, via Canada
    (Avril-Juin 1925)
    Lundi 11 mai. — Je roule... et roulerai sans grand arrêt, mais non sans grande admiration devant les splendeurs que je vais découvrir presque à chaque détour de la ligne, jusqu’à mercredi. Malgré mes “causeries”, j’ai pu quand même visiter un peu Winnipeg pendant les deux jours que j’y suis resté, aussi dois-je consigner ici quelques détails.

    Comme Chartres est la capitale de la Beauce française, Winnipeg l’est de la Beauce canadienne, de cet immense Manitoba, plus grand que la France, puisqu’il a une superficie de 650.000 kilomètres carrés environ. Le Manitoba, qui occupe à peu près le centre du Canada, est une province essentiellement agricole, produisant annuellement près d’un demi milliard de quintaux de grains de toute sorte : on l’appelle souvent le “grenier de l’univers”. Winnipeg, sa capitale, ai-je dit, est à l’entrée des fertiles prairies du Manitoba. Située au confluent des rivières Rouge et Assiniboine, elle reste une ville typique avec ses rues très larges et unies, distribuées comme sur un damier géant. Le Canadian Pacific Railway, qui me transporte depuis Québec, y possède de puissantes usines pour la réparation de son matériel et ses cours de fret y sont classées parmi les plus vastes du monde. C’est à Winnipeg aussi que se trouve le fameux Grain Exchange ou Bourse des Grains, premier marché de grain du monde entier pour les achats au comptant. C’est en sortant de cette fameuse Bourse qu’on a le plus de chance de rencontrer un de ces farmers, gentlemen achevés, qui ne ressemblent guère à nos cultivateurs français. Le farmer canadien, dans sa luxueuse villa, digne de figurer sur nos élégantes plages de Trouville ou de Dinard, possède un confort insoupçonné de nos excellents fermiers de France : limousine, piano, T. S. R, phonographe, salle de bain, téléphone, électricité naturellement, sont à sa disposition, ce qui ne l’empêche pas durant l’été de travailler lui-même, vêtu d’une salopette, sur sa ferme et de conduire, du point du jour à la nuit, ses attelages de 4 ou 6 chevaux ou ses machines agricoles à moteur. Il faut avoir vu ces charrues puissantes à trois et quatre socs, ces batteuses insatiables, pour y croire. On les remisera, d’ailleurs, l’hiver venu. Et, quand le blé, l’avoine, l’orge, le lin, le houblon, la pomme de terre, seront vendus, notre digne farmer jouira de son hiver extra rigoureux en se livrant à des travaux intellectuels, à des expériences scientifiques, à l’art de la reliure ou de la peinture, tout en invitant par téléphone ses voisins à venir prendre le thé chez lui, faire de la musique et danser.

    Winnipeg est vraiment la porte de cette Terre promise de l’Ouest canadien, que je vais contempler trois jours durant. Comme j’en avais entendu parler jadis par mon professeur de géographie et comme aussi j’en avais lu des descriptions de ce Far West dans des romans dont l’action se passait invariablement au Manitoba, dans la Saskatchewan, l’Alberta ou la Colombie Britannique ! Je vois maintenant ces immenses prairies déjà couvertes d’herbe grasse que broutent moutons, vaches et chevaux.

    Aujourd’hui, le Manitoba, sol fertile, repaire des bisons qui l’habitaient en toute liberté voilà cinquante ans, est en 1925 couvert d’écoles, d’églises, de lignes électriques et téléphoniques, de postes de radios et de journaux.

    Mais quittons Winnipeg et le Manitoba : voici l’élégante Regina, capitale de la Saskatchewan, avec son archevêché, son palais législatif, son Ecole Normale et son Museum. Et dire qu’en 1882 Regina n’existait pas ! Ne cite-t-on pas ce fait qu’une messe fut célébrée en 1882 par l’Abbé Ritchet dans la tente de l’un des ingénieurs, Pascal Bonneau, chargé de la construction de la voie ferrée et que l’officiant et toute l’assistance appartenaient à la Province de Québec ? C’est un fait indéniable : toutes les villes du Canada sont jeunes. Montréal, la “troisième ville française du monde entier”, date de 1535, quand y vint Jacques Cartier. Québec revendique Champlain comme son fondateur vers 1603-1608. Ottawa, capitale du Dominion, résidence du Gouverneur Général et siège de la Cour Suprême, fut créé vers l’an 1800. Toronto, la seconde ville du Canada, grâce à ses 550.000 habitants, ne fut en réalité fondée qu’en 1793 sous le nom de “York ” Winnipeg, qui revendique aujourd’hui 200.000 habitants, n’en comptait que 300 vers 1871. N’insistons pas : l’histoire du Canada ne remonte pas à l’antiquité. Elle ressemble à un conte où l’on admire, une fée bienfaitrice, faisant jaillir du bout de sa baguette des cités splendides, riches de vie sociale et religieuse.

    Mardi 12 mai. — Calgary, métropole commerciale de l’Alberta, que je franchis aujourd’hui, n’a pas cinquante ans d’âge et s’honore d’une population de 80.000 habitants. C’était jadis le point de rassemblement des “rancheurs”, ces grands seigneurs entourés de cow-boys pour la surveillance de leurs troupeaux. Leur ranch était leur vicomté, leur marquisat, leur duché, grand parfois de 10 à 15.000 hectares pour la pâture de leurs deux ou trois mille chevaux et bœufs. La vie, d’ailleurs, n’était pas toujours agréable dans ce pays presque désert, sans bouquets d’arbres que toutes les centaines de kilomètres et au delà, près des maisons où s’engouffrait heureusement le chinook, ce vent du sud qui tempère l’âpreté de la bise. Le Canadian Pacific Cailway a fait de Calgary le centre de ses travaux d’irrigation, qui s’étendent sur une surface de 3.000.000 d’acres de terre. Il faut voir ce fameux “tuyau”, long de 17 miles et large de 120 pieds à son embouchure, qui crache à torrent l’eau des Montagnes Rocheuses.

    Les Montagnes Rocheuses ! Je les contemplerai toute cette journée du 12 mai, franchissant en chemin de fer plus de 500 kilomètres encerclés dans ces montagnes. On les dit les plus jeunes du. globe, parce que soumises depuis moins longtemps aux agents externes de l’érosion ; je n’y contredis pas ; j’admire simplement leurs arêtes vives, leurs sommets déchiquetés, leurs formes ébréchées, leurs pentes abruptes et leur altitude considérable. Ce ne sont que majestueux panoramas, que viennent visiter chaque année des milliers de touristes sportifs, car quelle aubaine ici pour les amateurs d’alpinisme, de canotage, de pêche et de chasse ! Il y en a précisément deux dans mon wagon, qui sourient de mon ignorance cynégétique, sportive et halieutique.— Quoi ! vous ne connaissez pas le cougar, le carigou, le wapiti, l’orignal ? — Non. — Savez. vous du moins jouer au baseball, à la crosse, au criquet ? — Non. — Avez-vous pêché le flétan, le saumon, la truite ? — Non.— Un des deux n’insista plus, par politesse, mais je suis certainement classe par eux dans la catégorie de ceux qui n’opèrent que sur des oies ou des canards !

    Ce qui ne m’empêchera pas, d’ailleurs, de goûter jusqu’au ravissement — plus qu’eux peut-être, — ces ors et ces rouges brusquement peints ou ombrés par le soleil sur de prodigieux escarpements ; ces glaciers où se reflètent comme dans des prismes toutes les couleurs de l’arc-en-ciel ; ces jaillissements et ces ruissellements d’eau qui strient les flancs de la montagne, ces petits lacs aux tonalités d’émeraude et de turquoise ; ces avalanches d’arbres entraînés par d’impétueux torrents, ces moraines qui se disloquent, ces écharpes d’herbe verte clouées au roc par des milliers de flèches solaires, toutes ces fleurs de neige veloutées comme nos edelweiss. Quel géomètre, quel artiste, quel animateur, autre que Dieu, serait capable de créer et de conserver tous ces joyaux naturels ?

    Et ce que je vois n’est rien, paraît-il, en comparaison de ce que j’aurais pu jadis contempler durant les époques glaciaires. On reconstitue maintenant, et à grand frais, dans les musées de New-York et de Londres, tous ces êtres fantastiques et gigantesques à col de girafe, à pattes griffues, à corps de mastodonte et à queue de saurien. Pourquoi donc ont-ils disparu, ces dinosaures et ces plésiosaures, de notre planète ? Mystère ! Il y en a tant ici bas !

    Lentement notre lourd convoi poursuit sa route au travers des Rocheuses, s’engouffrant sous d’innombrables tunnels, escaladant des forêts de sapins et franchissant à l’allure d’un pas d’homme ces légers ponts suspendus qui gémissent. A deux reprises nous serons bloqués par la neige, qu’une petite locomotive, précédant la grosse, chasse à l’aide d’un éperon d’acier. De temps en temps quelques rares maisonnettes apparaissent avec leurs petits carreaux où s’encadrent des visages d’enfants potelés et roses. Puis des gares, en bois fraîchement peint, où l’on s’arrête quelques minutes à peine, où l’on aimerait pourtant à prolonger son séjour, à patiner dans la neige, à humer l’odeur de résine, à s’emplir les yeux d’immensité, à vivre la vie rude, au moins un temps, de ces trappeurs des bois ou de ces ouvriers, à transformer enfin son âme et à l’élever, comme ces pics, jusqu’au ciel.

    Mais non ! Pour la plus grande partie de l’humanité, c’est et ce sera toujours l’agitation, le tapage, l’étiquette mondaine, obligatoire. Un tel aimerait ici le repas simple et frugal, laitage et poisson, et voici qu’on lui présente, à deux mille mètres d’altitude, des fraises à la crème, des olives, des consommés Castellane, des galantines, des raisins, des poires et des pommes de Californie. C’est navrant !...

    Et le train file toujours : Banff, Lake Louise, Glacier, Revelstoke, Sicamous, Kamloops, noms sonores et durs comme le roc. Banff, toute petite bourgade de 1500 âmes, nichée à 1500 mètres de hauteur, est le parc des Montagnes Rocheuses du Canada. Lake Louise est le point de départ de ceux qui veulent voir les lacs dans les nuages et déguster d’excellentes petites truites saumonées. C’est de Lake Louise aussi que l’on escalade les Monts Lefroy, Victoria, Temple, tous de 11.000 pieds de haut. Glacier n’est en somme que le cœur des Monts Selkirk, champs de neige éternelle : on ne peut faire au monde, paraît-il, de plus énervantes, de plus sensationnelles ascensions. La petite ville de Revelstoke, de 4000 habitants, doit sa prospérité principale à des districts miniers qui l’entourent. Pour la première fois, nous y rencontrons des Chinois, des Japonais, des Indiens, nombreux coolies au service du chemin de fer et des mines. Comment ces Asiatiques sont-ils venus jusqu’ici ? Comment ? je ne sais pas exactement ; mais pourquoi ? je le devine : on les paie bien. Sicamous et Kamloops n’ont rien de bien particulièrement intéressant ; les Rocheuses y poussent leurs derniers contreforts et la nature plus clémente favorise la culture maraîchère et fruitière. Le torrent Fraser, devenu large rivière, s’ébroue dans une magnifique vallée ; l’air maritime nous arrive par bouffées parfumées des odeurs des pruniers et des pêchers en fleurs. Les maisons se pressent davantage et les désolantes affiches de publicité reparaissent. Nous terminons, frais et dispos, grâce à Dieu, nos 7500 kilomètres de chemin de fer.

    En avant pour le Pacifique : voici Vancouver !

    Mercredi 13 mai. — J’aurai toute la journée d’aujourd’hui et celle de demain pour visiter Vancouver : ce ne sera pas de trop.— Mais… le pratique d’abord, et allons nous assurer si nos bagages, que nous avons laissés, voilà presque quinze jours, à Québec en quittant le Minnedosa, sont arrivés... Comme le chemin de fer arrive à quai, rien de plus simple : je n’aurai même pas à sortir de la gare. L’employé me présente le téléphone ; en deux minutes j’apprends le nombre de mes bagages, leur poids et la forme d’un chacun. Tout est au complet : inutile de me déranger ou de me troubler, je les trouverai demain soir dans ma cabine, sans faute. C’est parfait. Et maintenant, bien que libre comme l’oiseau, cherchons une “cage”...

    Grâce à une aimable recommandation de M. l’Abbé Lamy, directeur des “Cloches” à l’Archevêché de St-Boniface, Winnipeg, je suis très bien reçu par les Sœurs de la Providence, qui dirigent l’Hôpital St-Paul. L’Aumônier, M. l’Abbé Garand, est un ancien missionnaire de Birmanie ; il n’a jamais été des nôtres, mais il n’en désire pas moins pour cela m’être agréable. J’aurai la “quarante chevaux” de l’Hôpital à ma disposition durant mon séjour. Mais je n’en aurai pas besoin : Sa Grandeur Mgr Casey, archevêque de Vancouver, en convalescence à l’Hôpital, veut bien m’admettre en sa compagnie dans son auto, qu’il conduit lui-même, et me faire les honneurs de sa ville épiscopale.

    Vancouver, “le New-York du Pacifique”, situé près de l’embouchure du Fraser, est la plus grande ville de la Colombie Britannique et la quatrième ville du Canada par sa population, qui monte à 200.000. Nulle ville au monde n’a connu de croissance plus extraordinairement rapide. Vancouver comptait 600 habitants en 1886, 2000 en 1887, 6000 en 1888, 26.000 en 1901, 100.000 en 1912 et 200.000 en 1925. La principale attraction de Vancouver pour les étrangers est le Stanley Park, de 450 hectares d’étendue ; un véritable coin du Paradis terrestre avec ses arbres gigantesques, ses pins de 100 mètres de haut dont le tronc, creusé comme un tunnel, laisse passer à l’aise votre automobile. Puis des cèdres, des chênes, des fougères arborescentes, des érables ; mille sortes de fleurs aussi, roses, bleues, violettes, jaunes, blanches, rouges : gardénias et camélias, rhododendrons et glycines, etc. etc. Inutile de dire que Vancouver est une ville excessivement cosmopolite : Américains, Anglais, Chinois, Hindous, Japonais, Nègres et Européens s’y trouvent mélangés. Les Chinois surtout y sont très nombreux, ainsi que les Japonais ; ils y ont leurs journaux particuliers, leurs théâtres et leurs pagodes. On me signale nombre de maisons commerciales chinoises très prospères, dont les patrons, extrêmement gentlemen, jouissent d’une grande considération, sont quelques-uns millionnaires et peuvent se permettre toute fantaisie, sauf celle d’employer du personnel féminin blanc — “Les Chinois de Vancouver sont hommes habiles en affaires, me dit confidentiellement Mgr Casey, mais, voyez-vous, sans grand scrupule sexuel”.— Sa Grandeur parle à l’anglaise, mais un missionnaire d’Asie peut comprendre.

    Vancouver, ville neuve, ne peut manquer d’être également une ville de spéculateurs ; on y fonde des sociétés d’exploitation de terrains, de maisons, de villas, d’hôtels, qui ne vivent guère que l’espace d’un mois ou d’une année, ruinent les naïfs actionnaires et enrichissent quelques individus souvent malhonnêtes. Les deux plus grands buildings de Vancouver ont comme propriétaires un ancien maçon et un garçon-épicier.

    A côté de la cité des affaires se trouve le port maritime, qui sera demain le premier de tout le Pacifique, drainant tout le commerce pour l’Extrême-Orient, y compris l’Australie. C’est de là que les Empress of Canada, of Russia, of Asia, of Australia, partent pour le Japon, Shanghai, Manille et Hongkong, leur terminus. Magnifiques bateaux, qui franchissent sans escale en 8 ou 10 jours l’énorme Pacifique. A son pier, je vois l’Empress of Australia : encore quelques courses et je serai son hôte.

    Je fais une visite aux Sœurs Missionnaires de l’Immaculée-Conception, dont la Supérieure est une ancienne “Cantonnaise”. Elle me demande des nouvelles de Mgr de Guébriant, de Mgr Mérel, du “Père” Fourquet, des PP. Fabre, Deswazières et de plusieurs autres. N’était l’obéissance, la chère Supérieure serait encore à Canton, mais elle est à Vancouver avec deux autres compagnes, en train de fonder une Maison de Procure. Avant cinquante ans, Vancouver aura plus de vingt Procures différentes pour les Religieux et Religieuses missionnaires en partance pour l’Extrême-Orient. Il n’y aura dès lors que l’embarras du choix pour les missionnaires français qui, comme moi, débarqueront de Paris à Vancouver en route pour la Chine.

    Jeudi 14 mai. — Je n’ai, d’ailleurs, pas à me plaindre ; le magnifique Hôpital St-Joseph, où je loge, n’a qu’un défaut : c’est d’être immense ; je m’y perds. Il n’est cependant pas trop grand. Ses 40 religieuses, ses 300 nurses ne manquent certes pas de travail avec leurs centaines de malades traités par une centaine de médecins. Quelle administration ! J’en ai visité toutes les parties avant mon départ. Je ne dirai pas le nombre des machines à écrire que j’y ai vues ; je ne parlerai pas de ces chambres luxueuses où il fait si bon, sans doute, être malade ; de cette cuisine où l’on exécute en vingt minutes un pudding pour 200 personnes ; de cette buanderie tenue par une Belge heureuse de parler français ; de cette “pouponnière” où 7 bébés nés dans la nuit sont alignés en rang sous un radiateur ; de cette salle de Rayons X, si bien aménagée ; de cette douzaine de salles d’opération, si claires, si ruisselantes d’eau, si riches de puissants autoclaves ; non, je tairai tout cela. Mais ce que je ne puis passer sous silence, c’est cette atmosphère de charité chrétienne qu’on y respire, cette gaieté franche des Religieuses qui font sourire leurs malades en larmes, cette température moralisante, ce diapason collectif qui rend la note d’une béatitude terrestre que ceux là seulement connaissent qui s’acquittent consciencieusement de leurs fonctions envers les corps, les âmes et Dieu.

    Qu’il me soit permis d’ajouter que, si le Canada, que je viens de parcourir trop à la hâte, m’a décidément laissé l’impression d’une terre bénie de Dieu, qui, demain plus qu’aujourd’hui, donnera ses fils et ses filles en grand nombre pour l’évangélisation des païens, c’est que Dieu, Dieu seul en réalité, dirige et gouverne ce peuple. La famille canadienne possède le fil conducteur qui l’unit à Dieu dans toutes ses manifestations, naissances, mariages ou morts : la prière. Le crucifix est partout à la place d’honneur, veillant sur tout et sur tous. Tant qu’il y restera, la race canadienne sera forte, le pays sera prospère et glorieux. Le Canada français de 1925 a développé la foi de ses aïeux du moyen-âge ; son exemple est une pénible, mais salutaire leçon pour nous, puisque ses aïeux sont nos ancêtres. Que les Canadiens prient pour leurs frères persécutés de France, et daigne Dieu augmenter encore en eux cette foi vivante qu’ils ont en lui : voilà mon double vœu.

    Vendredi 15 mai.— L’Empress of Australia, jeudi vers minuit, a quitté Vancouver. Magnifique bateau que celui-là, et l’une des plus belles unités de la flotte commerciale du Pacifique. Son déplacement est de 32.000 tonnes. Il a 205 mètres de long et 25 de large. Quand on songe que le Paul Lecat ou le Porthos n’ont un déplacement, le premier que de 16.200 tonnes et le second, 18.570, que leur longueur et leur largeur n’est que de 155 mètres et 18 mètres 82 respectivement, on reste rêveur devant ce mastodonte qu’est l’Empress of Australia, dont les trois bouches vomissent constamment des torrents de fumée. Il faut voir ses appartements-salons, ses cabines de grand luxe ou même de luxe, son énorme piscine, swimming pool, ses ascenseurs, sa “boutique” fort bien achalandée, où vous pourrez acheter avant chaque escale des cartes postales et des timbres du pays même où vous abordez.

    Il n’y a, malheureusement pour moi, pas un seul passager français. Les officiers sont particulièrement aimables et le Staff Captain James veut bien m’admettre à sa table. Dès le soir même nous avons notre journal et de très élégantes plaquettes, où sont imprimés les noms de tous les passagers de première et de seconde classe avec leur résidence en Europe, en Amérique ou en Extrême-Orient. C’est un souvenir de voyage que l’on conservera précieusement. Le soir, chacun selon ses goûts, ou bien se promène sur le pont “dont il suffit de faire 7 fois le tour pour compter son mile” (1609 mètres), me dit un Anglais amateur de footing, ou bien se retire dans la suite des salons d’une somptuosité vraiment orientale, agrémentés de jardinières fleuries et de vases de Chine.

    Samedi 16 mai. — Contre quatre passagers, j’ai dû soutenir presque une lutte, lutte purement d’idées, d’ailleurs, concernant Paris. Ces Messieurs attaquent notre capitale, riche de plaisirs diurnes et nocturnes, sans plus ! Night town, se plaisent-ils à répéter. Pour moi je distingue vite qu’ils “en veulent” à Paris, parce que cette bonne ville a certainement aplati leur portefeuille bourré de dollars ou de travellers’ checks. Ils ont dû fréquenter certains lieux à 5 louis l’entrée et où le champagne se paie 200 francs la bouteille. Tant pis pour eux ! Je regrette seulement leur triste mentalité. Ils n’ont recherché que Paris, ville-plaisir ; que n’ont-ils fréquenté Paris, ville de prière et de travail ? La surface amusante seule les a vivement intéressés ; ils ont délaissé la profondeur ; or Paris est profond. Paris, sans doute, a ses séductions et ses mirages ensorcelants, qui sortent de l’ombre nocturne grâce aux incendies de lumière : mais ce Paris-là n’est pas vraiment Paris-Lumière, et l’électricité, si prodigue soit-elle, n’a rien à réclamer dans cette lumière-là. Paris n’est une ville à lanternes japonaises, à paradis artificiel, où l’on va boire l’eau du Léthé pour oublier un moment la lassitude de la vie, les caprices de la Fortune ou les excentricités de l’existence, que pour un petit nombre. La rue de la Paix, les grands boulevards et les cabarets artistiques où se presse la foule cosmopolite ne constituent pas uniquement Paris. D’ailleurs, poussez ces étrangers qui critiquent notre bonne capitale; tous sont muets d’admiration pour nos palais, nos grands magasins, nos œuvres de sculpture et de peinture, tous envient nos tapissiers et nos porcelainiers, notre main-d’œuvre productrice de travaux d’art et inimitable de bon goût. Ils ont visité nos églises, j’entends le corps de pierres muettes, le squelette architectural et finement ciselé ; mais ils n’en ont pas remarqué les âmes, où la dévotion “composite” s’achemine de préférence vers Dieu le Père ou vers Jésus-Hostie, vers la Vierge des Victoires ou Notre Dame des Douleurs, vers saint Louis, sainte Geneviève, saint François de Sales, saint François Xavier, saint Vincent de Paul, tous bons Français et hôtes vénérés de notre Paris, qui, ce jourd’hui comme jadis, admet volontiers en son enceinte et le Roi des rois entouré de sa cour céleste, et les monarques ou sujets, de quelque petit ou grand pays du globe qu’ils viennent. Paris a des ouvriers de la prière mêlés à ceux du bois, de la pierre ou du fer, et qui lui donnent sa vraie vitalité. Car, on l’oublie trop, c’est la prière qui fait aussi bien l’histoire d’un peuple que celle d’une ville. Paris doit sa gloire et son prestige à ses Saints d’hier et à ses “fils de Saints “, tous ces prêtres, religieux et religieuses, tous ces artisans, ces ingénieurs, ces lettrés, ces artistes : tous collaborent à fabriquer de l’Idéal et à façonner le cœur si vivant de notre France. La nacelle qui contient Lutèce peut de temps à autre tanguer sur un océan de boue ou de sang, mais elle ne sombrera pas : le Maître qui tient son gouvernail a trop de puissance et d’amour !…Fluctuat nec mergitur.

    Dimanche 17 mai. — Est-ce possible ? A Rome, aujourd’hui même, on canonise celle qui “se passionna pour l’oubli”! A la jeunesse embrasée d’inquiétantes ardeurs, à notre monde, à la famille dont les liens sacrés se disloquent, à la société moderne plongée dans les extravagances d’un luxe inouï, l’Eglise ne présente qu’une fleur du cloître ! Combien insondables sont les desseins de Dieu ! C’est donc que nous n’en sommes encore, nous aussi, qu’à l’enfance spirituelle et que nous avons toujours besoin, nous, hommes nés dans un siècle de progrès et de lumière, de nous convertir et de redevenir de petits enfants ! De fait : même nous, prêtres et missionnaires, que n’avons-nous pas à apprendre de celle qu’on a justement nommée “l’Ange du Sacerdoce”. Avons-nous souvent lu, pesé, médité, sérieusement approfondi cette page de l’Histoire d’une Ame : “Je voudrais éclairer les âmes comme les prophètes, les docteurs. Je voudrais parcourir la terre, prêcher votre Nom et planter sur le sol infidèle votre Croix glorieuse, ô mon Bien Aimé ! Mais une seule Mission ne me suffirait pas : je voudrais en même temps annoncer l’Evangile dans toutes les parties du monde et jusque dans les îles les plus reculées. Je voudrais être missionnaire non seulement quelques années, mais je voudrais l’avoir été depuis la création du monde et continuer de l’être jusqu’à la consommation des siècles.... Ah ! par dessus tout, je voudrais le martyre. Le martyre, voilà le rêve de ma jeunesse ; ce rêve a grandi avec moi dans ma petite cellule du Carmel. Mais c’est là une autre folie, car je ne désire pas un seul genre de supplice : pour me satisfaire il me les faudrait tous.... Comme vous, mon Epoux adoré, je voudrais être flagellée, crucifiée ; je voudrais mourir dépouillée, comme saint Barthélemy ; comme saint Jean, je voudrais être plongée dans l’huile bouillante ; je désire, comme saint Ignace d’Antioche, être broyée par la dent des bêtes, afin de devenir un pain digne de Dieu. Avec sainte Agnès et sainte Cécile, je voudrais présenter mon cou au glaive du bourreau et, comme Jeanne d’Arc, sur un bûcher ardent, murmurer le nom de Jésus ! Si ma pensée se porte sur les tourments inouïs qui seront le partage des chrétiens au temps de l’Antéchrist, je sens mon cœur tressaillir, je voudrais que ces tourments me fussent réservés. Ouvrez, mon Jésus, votre Livre de Vie où sont rapportées les actions de tous les Saints ; ces actions je voudrais les avoir accomplies pour vous !…A toutes mes folies, qu’allez-vous répondre ? Y a-t-il sur la terre une âme plus petite, plus impuissante que la mienne ?”….

    Et c’est en ce jour, dimanche 17 mai, que Jésus répond, nous semble-t-il, d’une manière magnifique et définitive, aux sublimes folies de son enfant. Par son Vicaire il la proclame, face au monde présent et futur, Sainte au ciel et sur la terre. Celle qui voulut s’effeuiller comme une rose réalise son rêve de briller sur tous les autels ! C’est bien aujourd’hui le “tour” du Seigneur, qui paie splendidement en célébrité mondiale les sacrifices ignorés de sa servante. Et je pense : est-il petite île où ne soit pas connu le nom de l’humble Alençonnaise lexovienne ? où son portrait ne vienne rendre la confiance à l’âme triste, seule et désenchantée parfois de l’apôtre, du soldat, du marin, du colon, loin de la patrie ?

    Si mes prévisions sont justes, les fêtes de la canonisation se sont terminées vers les 6 heures du soir à Rome ; mais, comme je vogue vers le 140e degré de longitude ouest, il n’est pour moi que sept à huit heures du matin, et je puis donc, ce dimanche 17, exposer sur mon autel portatif une petite statue de la nouvelle Sainte, lui dédier mon “église” et dire la sainte Messe, ce que je fais. Ainsi donc, en plein Océan Pacifique, et sur l’un des plus beaux bateaux du monde, sainte Thérèse a été glorifiée, le jour même de sa canonisation.... Quel honneur et quelle joie pour son compatriote ! Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, priez pour nous !

    Lundi 18 mai. — Comme je demande à l’officier “Sans-Fil” du bord, s’il a reçu quelque radio de Rome... car il a dû s’en émettre !... mes pensées se concentrent naturellement sur la Presse. Ah ! la Presse ! J’en aurais long, certes, à raconter là dessus, mais je veux me limiter et ne dire qu’un mot sur celle que j’ai entrevue et appréciée durant mon voyage au Canada. Je ne parlerai pas de la presse profane, de ces journaux à 30, 40 et 50 pages, vendus quelques cents, chaque jour. Elle vit d’annonces et de réclames. Quant aux Magazines américains et canadiens, ils foisonnent. Il y en a d’intéressants, de sérieux, de luxueusement illustrés, de comiques et de grivois. L’étranger, d’ailleurs, comprend difficilement la caricature américaine et ne la goûte guère. Par suite de l’extension du cinéma, beaucoup de revues lui sont consacrées. De même pour l’art photographique et théâtral. Les catholiques ont aussi les leurs, très bien imprimées sur papier couché. J’ai visité les ateliers linotypes où l’on imprime à Montréal, les Annales des Prêtres Adorateurs ; il est difficile d’obtenir plus de netteté d’impression. Les Annales de la Propagation de la Foi du Canada ont aussi bonne apparence, sous leur couverture crème où se détachent en deux écussons les portraits de saint François-Xavier et de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus. Et si l’on veut avoir un spécimen, genre de “Semaine Religieuse” intéressante, prenons les Cloches de SaintBoniface, organe de l’Archevêché. Ces Cloches sont la “Voix de l’Eglise”, la “Voix de l’Ecole”, la “Voix de la Colonie”, la “Voix de la Paroisse”. Le texte est alerte, édifiant, original et “à la page”. Je m’en voudrais de ne pas citer aussi le Messager du Très Saint-Sacrement, publié par les Pères du même nom : c est une véritable mine de spiritualité forte, généreuse et vivante. Ajoutons le petit Bulletin Eucharistique destiné aux enfants : il est bien illustré, jeune d’esprit et charmant ; je ne connais rien de pareil en France comme revue eucharistique pour enfants.

    Passons aux journaux. Notre Croix de Paris donne l’Evangile de chaque dimanche. Tous les journaux vraiment canadiens n’y manquent pas non plus. Lisez la Liberté de Winnipeg ; lisez Our Sunday Visitor ; lisez l’Evénement de Québec ; lisez le Devoir de Montréal et cent cinquante autres épars dans la Confédération : vous serez étonnés de leur esprit de foi. La page liminaire est riche de vérités évangéliques capables de former l’esprit des lecteurs et d’ennoblir leur cœur. Le journal catholique canadien comprend sa tâche : instruire, édifier, maintenir le respect des classes, cultiver les traditions nationales, etc.

    Je n’ajouterai qu’un mot sur l’œuvre des tracts. Elle est merveilleuse. Combien de petits pamphlets se vendent-ils par jour à la porte des églises ou sous le porche ! Je me suis bien souvent arrêté durant mon voyage à ces bibliothèques, — non pas de gare, mais d’église, — où chacun prend le petit volume qui lui convient. Le prix, écrit au crayon sur la couverture, dispense de boutiquier-libraire ; on jette les cents dans le tronc et tout est fait. Le “vol à l’étalage” n’existe pas.

    L’observateur sympathique constatera l’immense service rendu par la Presse à l’Eglise du Canada. Car, aussi bien là qu’en France ou ailleurs, il y a présentement un bouleversement général des idées et l’on cherche ceux qui peuvent donner des mots d’ordre, faire luire la lumière et la vérité. Grâce à Dieu, la presse canadienne n’oublie pas son devoir ; elle a pour elle la parole autant que la plume pour montrer à tous la voie du salut. Si, comme l’a dit Pie X, “le journalisme catholique est le dernier reste de la chevalerie”, ce reste est encore fécond au Canada, car les journalistes y foisonnent, lutteurs loyaux et courageux, bons serviteurs de Dieu, de l’Eglise et de la Patrie.

    Mardi 19 mai.— Triomphant, l’officier “Sans-Fil” s’approche de moi ce matin : “j’ai repéré votre télégramme”, me dit-il et il me tend un papier que je transcris sans traduire.
    Rome, Italy. — “All the wealth of religious solemnity and aesthetic splendour at the “command of the Roman Catholic Church was displayed on Sunday last at St Peters, here, on “the occasion of the celebration by Pope Pius of the Sanctification of the Blessed Sister of the “Infant Jesus, Carmelite Nun of Lisieux, France. More than sixty thousand persons attended “the service.”

    J’ai demandé et obtenu que ce télégramme soit inséré ce soir dans notre journal. Quelle aubaine pour les collectionneurs qui chercheront à conserver tout ce qui s’est écrit ou publié pour la canonisation de Sœur Thérèse ! J’ai remarqué, d’ailleurs, qu’on ne faisait aucune réflexion. Le Pape “impeccable”, les Saints qu’on “adore”, selon les protestants, seraient-ce là des théories en train de disparaître ? Je le souhaite.

    Mercredi 20 mai. — Un cas de conscience à résoudre. Le Commandant vient d’annoncer que ce jour, mercredi, serait immédiatement suivi, à minuit, du vendredi ! Et alors… le jeudi, fête de l’Ascension ? Nous passons le 180e degré de longitude ouest. Au retour, d’ailleurs, et au même endroit, on doublera le jour d’incidence : rien ne se perd, rien ne se crée. Puis qu’est-ce, en réalité, qu’un jour de plus ou de moins dans la vie ? Ce n’est pas la vie qui consacre l’alliance des âmes, c’est la mort.
    Un seul être nous manque, et tout est dépeuplé.

    Le souvenir de ceux que nous aimons entre comme un fil d’or dans la trame de notre vie, mais ce fil ne se rattachera définitivement qu’au ciel. Bruissements d’actions, cliquetis de paroles, essaims de pensées ; voilà toute notre vie. L’essentiel est de connaître Dieu dans ses créatures, et donc en nous, de l’y surprendre et de l’y aimer. Nous avons tout à aimer ici-bas, puisque tout vient de Dieu et le reflète. Ainsi le comprenait saint François, ravi de contempler l’épine ou sa sœur la rose. Avouons-le, d’ordinaire nous allons trop loin chercher l’idéal de notre vie, le pain quotidien de notre âme. Nous lisons nombre de livres de piété, quantité d’ouvrages de spiritualité ; mais contemplons-nous l’œuvre divine en ce monde et en nous ? Savons-nous parfois prier comme la vieille de ce sonnet à lire lentement ?

    L’église où l’orgue dort. La nef silencieuse.
    Le chœur fermé, muet. Tous les cierges éteints.
    Pas même un faible écho mourant des chants latins.
    Dans un coin, sur un banc, seule une âme pieuse,

    Une petite vieille, absorbée, oublieuse
    De la terre, ravie à des tracas lointains,
    Et ridicule, soit, aux yeux des libertins,
    Mais aux yeux de Jésus, humble et délicieuse.

    Elle prie, et priera pour vous, pour moi, demain,
    Si je meurs. Elle égrène à sa paisible main
    Les grains du chapelet. Toute sa vie adore.

    Ce que son cœur contient, votre cœur le sait-il ?
    Et quand elle s’en va, sous sa coiffe en coutil,
    A pas lents, elle sait ce que Voltaire ignore.

    Vendredi 22 mai. — Puisque le Commandant nous a supprimé l’Ascension et puisque nous nous sommes réveillés le vendredi, sans avoir vécu ce jeudi, je n’ai pas à transcrire ici mes impressions. Tout de même cet escamotage me déplaît et je veux aujourd’hui, vendredi, souligner par quelques pensées cette grande fête catholique. Il y a eu l’Ascension du Christ, le jeudi 19 mai de l’an 30 ; il y a l’ascension quotidienne des âmes vers les sommets. Les dernières paroles de Jésus sur la terre, selon saint Marc, sont pour créer le ministère universel des Apôtres, chargés d’élever les âmes à Dieu. A nous de monter et de faire monter toujours un peu plus haut ceux et celles dont nous avons la charge. Puisque nous sommes élevés à l’état de grâce, il faut que nous progressions dans cet état. Oh ! certes, s’envoler n’est pas toujours facile, car, de pair avec notre vie surnaturelle, nous traînons une vie naturelle nécessairement remplie d’affaires, de plaisirs, de vanités, de rêves. L’essentiel est d’avoir la force pour résister à tout ce qui nous détourne de notre ascension vers Dieu, d’avoir la patience pour souffrir ce que nous ne pouvons éviter, d’avoir la constance surtout pour persévérer. Le corps a ses exigences nombreuses et ses nécessités ; l’âme, sans lui, ne mériterait pas, n’avancerait pas dans le chemin de la perfection. Nous sommes incorporés au Christ, donc participants de la Vie divine : soyons parfaits comme notre Père céleste est parfait. Tâchons de redire seulement chaque jour comme Sœur Elisabeth de la Trinité : —“J’ai trouvé mon ciel sur la terre, puisque le ciel, c’est Dieu, et Dieu est dans mon âme. Le jour où j’ai compris cela, tout s’est illuminé en moi, et je voudrais dire ce secret à ceux que j’aime”.

    Samedi 23 mai. — Le Pacifique ne l’est pas du tout, pacifique. Nous dansons. Rythmiquement, notre grand bateau bondit sur les flots comme une balle élastique. Les aciers tendus violemment grincent à craquer et le vent flagelle les toiles ruisselantes. Un brouillard hostile et froid désole le pont et pénètre hardiment jusque dans les cabines. La mer veut nous montrer aujourd’hui sa royauté. Toute la masse liquide, avec la brutalité de ses lois physiques, veut nous happer ; mais des ingénieurs intelligents ont prévu ces lois, et notre petite coque de bois et de fer défie l’océan. Quand même, n’allons pas exhiber trop vite notre orgueil ; ne dédaignons pas cette matière capricieuse, force écrasante qui pourrait bien déjouer tous nos calculs humains. La bourrasque fait rage et une pluie diluvienne semble souder le ciel à la mer. Le Commandant reste impassible. — “Nous n’avons rien à craindre, me dit-il, notre plus grand ennemi fut toujours le brouillard ; nous en avons à revendre aujourd’hui, mais nous l’avons vaincu”. Et comme je l’interroge : —“Oui, me dit-il, nous l’avons vaincu. Présentement je sais par T. S. F. tous les navires qui luttent comme nous dans la tempête et contre le brouillard. Notre plus proche voisin nous précède de 60 kilomètres et, comme nulle barque de pêcheurs ne se lance jamais en plein Pacifique, je suis tranquille. Si quelque marin tombait à la mer par suite d’un faux mouvement dans une manœuvre ou quelque passager aventureux, nos règlements nous ordonnent une heure de recherche ; mais je viens d’examiner la température de la mer, or elle est si froide qu’un homme tombé par accident y mourrait en moins de deux minutes, et ce n’est pas en deux minutes que nous pourrions arrêter le bateau.”

    Et je songe à tous ces passagers qui n’ont pas l’air préoccupés de la tempête. Malgré le froid, les toilettes sont tapageuses, blanches, roses, mauves ; les enfants s’amusent dans la nursery ; le banjo, les violons et le piano protestent contre les glapissements du vent et les hommes se grisent de paroles, à moins d’être malades. Beaucoup lisent sans conviction des récits anonymes, quelques-uns s’amusent ou se congestionnent au bar. La vie suit son cours, un peu monotone, oublieuse de l’état du temps et de la mer, mais toujours rigide parce qu’enveloppée dans cet appareil qu’on appelle “conventions mondaines”…

    (A suivre) L. CHORIN,
    Miss. de Siam.


    1925/676-692
    676-692
    Chorin
    France et Asie
    1925
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