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De Paris à Hongkong, via Canada (Avril-Juin 1925) 2 (Suite)

De Paris à Hongkong, via Canada (Avril-Juin 1925)
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    De Paris à Hongkong, via Canada
    (Avril-Juin 1925)
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    Vendredi 1er Mai. — Nous arrivons à Québec, la première des villes canadiennes par son emplacement pittoresque et l’intérêt de ses souvenirs historiques. Elle a 120.000 habitants. Pour moi, les formalités douanières sont fort simples. Un agent du Canadian Pacific Railway, sachant que je me rends à Vancouver et de là à Hongkong, s’occupe lui-même de mes bagages. Il les plombe devant moi, me remet un reçu et m’assure que je les retrouverai dans ma cabine à Vancouver. Ainsi délivré, je monte en “char” et me dirige vers le Grand-Séminaire. Mon cocher parle français. Tout le monde parle français à Québec. Sans encombre, j’arrive devant une petite grille surmontée du monogramme S. ME. C’est bien le Séminaire… des Missions-Étrangères. Le portier qui me reçoit est tout interdit quand je lui demande si ce ne serait pas lui “Monsieur Georges”. — “Comment se fait-il que vous sachiez mon nom ? Qui vous l’a donc appris à Paris ?” — Mystère.

    M. l’abbé Gauthier, économe, me donne immédiatement une chambre bien chauffée, m’y installe, puis me conduit chez le Supérieur du Séminaire et Recteur en même temps de l’Université Laval, M. l’abbé Camille Roy. L’accueil du Supérieur-Recteur ne peut être plus cordial. Durant plus d’une heure, nous causerons du Séminaire de Paris, de la France catholique qui s’éveille, des Missions. Puis les noms des Pères Couvreur et Biotteau seront prononcés avec intérêt. On me demandera de leurs nouvelles et, le soir, au souper, je n’échapperai pas sans difficulté aux multiples questions de Mgr Pelletier, de Mgr Paquet, de Mgr Bergeron et de bien d’autres.

    Trop aimable, M. le Recteur me fera visiter lui-même la ville de Québec et me donnera d’intéressants détails sur le diocèse et la province du même nom. De toutes les provinces du Canada, celle de Québec est la plus étendue. La France tiendrait trois fois et demi sur son territoire. Sa population n’est cependant que de 2.500.000 habitants, dont 2.000.000 Canadiens français, 200.000 Anglais, Ecossais, Irlandais, 80.000 Juifs et 10.000 Indiens. Le cardinal Bégin, archevêque de Québec, avec Mgr Roy, coadjuteur, et Mgr Langlois, auxiliaire, administre l’archidiocèse. Né le 10 janvier 1840, Mgr Bégin reste le vice-doyen d’âge du Sacré Collège et le très vénéré “Patriarche” du Canada. Partout où je passerai et partout où l’on saura que j’ai vu le Cardinal, des évêques aux simples prêtres, ce sera toujours la même demande : “Comment l’avez-vous trouvé ? Et Sa santé ? Oh ! que Dieu nous le conserve encore longtemps. C’est un saint ”. — “Allez, m’avait-on dit. On entre chez lui sans formalité. Il n’y a qu’à frapper. Vous le trouverez d’humeur gaie, bien qu’il ait beaucoup de peine, car son docteur vient de lui faire retarder son voyage à Rome.” Et, de fait, j’ai trouvé le bon Cardinal d’accès vraiment facile, très paternel, causeur charmant, s’intéressant à tout, actif malgré ses 85 ans, énergique et toujours plein de bonté, comme telle la devise de ses armes : In Spiritu lenitatis.1

    Quant au Séminaire-Université Laval, où l’on m’a reçu, il y aurait à faire brièvement l’histoire de sa fondation si intimement mêlée à la nôtre. Cela nous entraînerait trop loin. Disons seulement que Mgr de Montigny-Laval, son fondateur, fut un de ceux qui signèrent la supplique demandant à Rome l’établissement à Paris de notre propre Séminaire des Missions-Étrangères. François de Montigny-Laval, archidiacre d’Evreux, appartenait à la maison de Montmorency. Il eût d’abord bien voulu devenir Vicaire Apostolique au Tonkin, mais ses désirs ne furent pas réalisés et ce n’est qu’en 1657-1658 qu’on le nomma Vicaire Apostolique du Canada. et qu’il fut sacré comme tel le 8 décembre à St-Germain-des-Prés. Par lui, comme nous le disions, le Séminaire de Québec a été fondé en 1663 et toute une partie des bâtiments d’aujourd’hui remonte à cette date. C’est en 1852 seulement que le séminaire s’adjoignit l’Université Laval avec ses Facultés de Théologie, des Arts, de Droit et de Médecine. La galerie de tableaux de l’Université est peut-être la plus importante du Canada. Ses collections minéralogiques, ethnologiques, entomologiques et monétaires sont de première valeur. Quant au Musée religieux, il contient le premier cercueil en plomb de Mgr Laval, dont on souhaite vivement la béatification et dont s’occupe, je crois, notre Procureur général de Rome.

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    1.—Le Cardinal Bégin est mort au mois de juillet 1925.


    En dehors du Séminaire-Université, signalons, parmi les principaux monuments civils ou édifices religieux intéressants à visiter à Québec : le château Frontenac, bâti sur l’emplacement original du Fort Saint-Louis construit par Champlain, le Porche St-Louis en style médiéval, la splendide Terrasse Dufferin, la statue de Champlain par Paul Cherré, le monument Montcalm, la Citadelle, l’Hôtel-Dieu, le City Hall et la Basilique, malheureusement détruite récemment en partie par un incendie. Enfin nous aurions tort de ne pas visiter, à cause des souvenirs qui s’y rattachent, le fameux couvent des Ursulines, fondé en 1639, par Madame de la Peltrie et Marie de l’Incarnation, “la Sainte Thérèse du Nouveau-Monde.”

    Samedi 2 Mai. — Par une coïncidence toute providentielle, j’aurai l’insigne bonheur de célébrer ma première messe dans le plus vénéré de tous les sanctuaires du Canada, à Sainte-Anne de Beaupré. Monsieur le Recteur de l’Université m’a donné un guide pour m’y rendre. Une heure de chemin de fer électrique de Québec et me voici chez la “Bonne Sainte Anne”. Détail à noter : à la gare de Québec, avant de me donner un billet, l’employé m’interroge : Clergé ? Et, sur ma réponse affirmative, je ne paie que demi-place.

    Incendiée le 29 mars 1922, la Basilique de Sainte-Anne de Beaupré renaîtra bientôt de ses cendres. Un “Temple national” à cinq nefs est en construction. Aujourd’hui force m’est de célébrer la sainte messe dans l’église temporaire, près de la châsse qui contient l’insigne relique : le bras de sainte Anne. Selon mon programme, j’ai deux heures à peine pour faire toutes mes dévotions, mais ces deux heures vont s’allonger en dix. En effet, très discrètement, à la sacristie, je subis un interrogatoire. On m’examine, on me questionne. Mon celebret et une lettre de recommandation signée de Mgr de Guébriant sont lus et relus ;... puis en route chez le Provincial. Je suis tombé, sans le savoir, entre les mains des Pères Rédemptoristes, gardiens du sanctuaire. Tout s’éclaircit. Le T. R. P. Pintal commence par me faire servir un substantiel petit déjeuner. Alors le Père Provincial ne me quittera plus de la journée et je devrai lui donner nombre de renseignements sur une Mission que j’ignore et qui l’intéresse cependant au plus haut point.— “En septembre prochain, m’annonce-t-il, deux ou trois des nôtres iront s’installer à Hué, chez Mgr Allys, en Annam. Rome sait que nous sommes spécialisés dans la prédication des retraites, et le Cardinal Van Rossum, Préfet de la Propagande, qui est Rédemptoriste, nous demande de gagner l’Indochine pour y prêcher les missionnaires, les religieux et le peuple. J’irai moi-même à Hué un peu plus tard. Qu’y faut-il emporter ?”— Et me voilà bien obligé de fournir quelques détails, de suggérer quelques indications pratiques et de dire la vérité, mais rien que la vérité, sur les missions en général, sinon sur celle de Hué en particulier. Le P. Provincial tient ensuite à me faire visiter son magnifique établissement, “entièrement construit à l’épreuve du feu”, avec eau courante chaude et froide dans toutes les chambres des cinq étages, plus le téléphone un peu partout. Les cuisines électriques m’amusèrent particulièrement. J’y appris comment on pèle les pommes de terre électriquement, comment se fait une glace électriquement et comment on y taille le pain pour les toasts électriquement. Enfin je dus donner après le déjeuner une conférence à la centaine des juvénistes de Sainte-Anne. Elle dura une heure, si bien que j’eus à peine le temps de jeter un coup d’œil sur la Scala sancta, la Chapelle de l’Agonie, la Source de Sainte-Anne et le Couvent des Rédemptoristes, avant de reprendre mon train pour Québec. Ma première journée au Canada avait été bien remplie.

    Dimanche 3 Mai. — On m’avait dit que les Canadiens sont très catholiques. Je le constate aujourd’hui. Depuis cinq heures, ce matin, les églises de Québec ne désemplissent pas. A celle du Séminaire, la cathédrale provisoire, combien de communions ont été distribuées ? Combien de messes dites ? Combien de prônes et de sermons donnés ? Combien de confessions entendues ? Et comme ils prient ! Je suis resté stupéfait de la foi de ces gens, qui viennent à la messe et aux vêpres avec leur paroissien, qui prient et chantent à pleine voix et qui versent d’abondantes oboles à toutes les quêtes. Les enfants de chœur sont impeccablement stylés, et trois ou quatre se disputeront pour me servir la messe, les mains jointes et les yeux baissés. A la sortie des églises, nul brouhaha : chacun regagne son domicile, heureux d’avoir accompli l’acte extérieur et intérieur du chrétien. A n’y pas croire, ce sont les hommes qui semblent être à l’église la majorité. C’est que, sur 5000 hommes catholiques, à Québec ou ailleurs, 4950 feront leurs pâques et 4990 iront chaque dimanche à la messe. Il est, m’assure-t-on, de petites paroisses au Canada, où pas un seul homme et pas une seule femme ne manquera sans raison sérieuse et légitime à la messe paroissiale... Nul respect humain chez tous les membres de ce grand corps mystique. On sent qu’ils sont tous frères en Jésus-Christ et tous fils adoptifs de Dieu. Comme on aimerait à séjourner plus long. temps au milieu d’un peuple si fidèle à remplir tous les devoirs de la religion ! Mais il me faut, hélas ! quitter Québec dès cet après-midi. A deux heures donc, mes adieux faits au séminaire, je prends le train pour Montréal.

    Il est six heures environ quand j’y arrive, ce même dimanche et, lorsque je me présente chez les Pères du Saint-Sacrement, j’éprouve encore une religieuse “terreur” en voyant la foule qui s’écrase à la sortie de l’église desservie par les Pères. C’est toujours dimanche ! Heureusement, le R. P. Lault n’est pas homme à me laisser figé d’étonnement. Il me reçoit d’une façon charmante et tout de suite m’installe et m’instruit. Il ne m’abandonnera pas de la soirée. Montréal a près de 900.000 habitants, me dit-il. C’est le cœur du Canada, cœur vibrant de patriotisme et surtout d’amour de Dieu. La ville et la banlieue de Montréal sont divisées en 86 paroisses et 8 dessertes. Collèges et écoles “classiques” sont au nombre de 15. Ecoles et couvents se chiffrent à 680. Y a-t-il au monde une ville possédant plus de couvents que Montréal ? J’en doute. De costumes et de cornettes, on en voit de toutes couleurs et de toutes formes. Le soir même, en tram, je rencontre des religieuses coiffées comme de vieilles Normandes et soigneusement gantées de noir Toutes parlent français, un français lent, épais, aux intonations sourdes, déconcertant au premier abord. Mais vite l’oreille se fait à cette chanson qui, sur les bords du St-Laurent, charme le Français voyageur. Vieux Normands, vieux Saintongeois, vieux Bretons que tous ces habitants de Montréal ! Ils en ont l’accent et les sentiments, et tout de suite on les aime.

    Messieurs de Saint-Sulpice, Jésuites, Rédemptoristes, Pères du Sacré-Cœur, Pères Dominicains, prêtres séculiers, font ici, comme partout où ils se trouvent, d’excellente besogne. Signalons encore le bon travail des Frères des Ecoles Chrétiennes, des Frères de Saint-Gabriel, des Clercs de St-Viateur, des Frères de l’instruction chrétienne, des Frères de Sainte-Croix et de bien d’autres. Enfin n’oublions pas l’œuvre immense de charité et d’instruction religieuse accomplie dans Montréal grâce aux Petites-Filles de Saint-Joseph, aux Sœurs de la Providence, aux Sœurs de Sainte-Anne, aux Sœurs Grises, aux Sœurs des Saints Noms de Jésus et Marie, aux Religieuses du Sacré-Cœur, aux Sœurs de Sainte-Croix et des Sep-Douleurs, aux Sœurs de la Charité, aux Filles de la Sagesse, aux Sœurs Missionnaires de l’Immaculée-Conception, et grâce à plus de vingt autres Congrégations différentes. On ne le croirait pas : toutes se développent.

    Lundi 4 mai. — Ma journée sera bien remplie. Visitons d’abord le Séminaire des Missions-Étrangères. Il est loin de Montréal, à Pont-Viau, dans l’île Jésus, paroisse St-Christophe. Mais nous sommes au pays des autos et nous filons vite avec une cinquante chevaux. J’ai le regret très vif de ne pas rencontrer le Supérieur du Séminaire Saint-François-Xavier, M. le chanoine Roch ; mais M. l’abbé Berrichon, professeur, se fera volontiers mon guide à travers l’établissement et me fournira gracieusement tous les renseignements possibles. Dans leur numéro de Janvier-Février 1925, les Annales de la Société des Missions-Étrangères et de l’Œuvre des Partants donnent précisément une photo de ce Séminaire des Missions-Étrangères nouvellement fondé à Montréal. 1 Un bloc de ciment quadrangulaire de trois étages avec terrasse : voilà le logement, frais encore, puisque les premiers aspirants, au nombre d’une quinzaine, avec le personnel, 7 prêtres, n’y sont entrés que le 2 septembre 1924 et puisqu’il n’a été béni par S. E. le Délégué Apostolique, Mgr Pietro di Maria, entouré de tout l’Episcopat de la Province de Québec, que le 7 du même mois. Ce séminaire a été fondé par “les Directeurs de la Société des Missions-Étrangères de la Province de Québec, qui sont NN. SS. les Archevêques et Evêques dont les diocèses se trouvent (en tout ou en partie) dans la Province civile de Québec.”

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    1. — C’est évidemment un lapsus qui a fait imprimer Québec.


    En fondant ce séminaire, la “Société des Missions-Étrangères” a un double but : “d’abord la formation du clergé séculier pour la conversion des infidèles ; puis, selon les vœux de Benoit XV et de Pie XI, la formation d’un clergé indigène dans les territoires confiés à la Société. Sont admis comme aspirants-missionnaires les jeunes gens qui désirent, pour répondre à l’appel divin, consacrer leur vie aux missions chez les païens et ont terminé avec succès leurs études classiques.”

    Et plus on me documente, plus je suis heureux de constater que ce Séminaire des Missions-Étrangères me paraît être semblable à celui de Paris. Les ressources matérielles sont encore modestes, me dit-on, mais comme tous les Evêques de la Province de Québec se sont engagés à lui donner chaque année “une somme correspondant à un sou par fidèle de leur diocèse” et que, de plus, les Annales de la Propagation de la Foi (édition canadienne), dont le premier numéro a paru le 1re février 1924, donnent tous les deux mois une liste des dons faits au Séminaire, tout fait espérer qu’il vivra. Je crois même savoir que les premiers missionnaires sortis de ce Séminaire vont essaimer en septembre à Moukden, chez Mgr Blois. A son tour, le Canada sera donc missionnaire et répandra la lumière de l’Evangile. En 1851, le grand Ampère écrivait à Ozanam : “C’est l’Eglise qui a fait en grande partie le Canada. Elle y a joué, à peu de choses près, le rôle que vous avez si bien peint dans votre histoire des premiers siècles.” Il appartient maintenant à l’Eglise du Canada de venir au secours de l’Eglise de France, qui travaille à la sanctification des âmes d’Asie. Personnellement, je ne doute pas de l’épanouissement certain et prochain du premier Séminaire des Missions Étrangères du Canada.

    A Montréal, je voulais encore visiter les Frères de Saint-Gabriel de St-Laurent-sur-Sèvres, qui n’y possèdent pas moins de cinq établissements. Le No 3605 de la rue Christophe Colomb ne fut pas trop difficile à trouver, d’autant plus qu’il s’inscrit sur un magnifique et grand bâtiment, l’Orphelinat St-Arsène, où réside le Frère Elzéar, Provincial. Là encore je fus reçu de façon charmante, bien que ma visite faillit produire un accident. Le F. Pierre Lefebvre, directeur, en effet, fut tellement impressionné en lisant ma carte de visite : L. Chorin, Miss. Apost., Bangkok, Siam, qu’il eut une syncope. Lui qui chaque jour prie pour ses chers Frères de Bangkok et qui n’a qu’un désir, aller les rejoindre, ne pouvait croire qu’un “Siamois” se trouvât devant lui. Le bon Frère eût voulu converser longtemps, me garder même plusieurs jours. Je lui fis de la peine en lui annonçant mon départ le soir même pour New-York. Que ne m’a-t-il suivi !

    Trop vite s’écoulèrent les heures que je passai à Montréal. C’était, avant mon petit “crochet” en Amérique, le dernier jour où j’entendais parler français, où je mangeais à la française, où je jouissais pleinement de la civilisation chrétienne française. J’eus le temps, avant le soir, d’aller faire un tour dans les bureaux de la Canadian Pacific Company, la seule Compagnie du monde, peut-être la plus grande aussi, qui soit, — disent les Canadiens, — parfaitement administrée. Et bien en résulta pour moi : j’eus l’honneur d’être introduit auprès du Directeur du Département de la Navigation, excellent catholique et Canadien français, qui, sans plus de formalités mit une magnifique cabine à ma disposition sur l’Empress of Australia. Inutile de dire si je le remerciai.

    A neuf heures du soir (et non 21 heures, ce qui n’est pas connu en Amérique) je quittais Montréal pour New-York.

    Mercredi 5 mai. — Un coup de téléphone donné par les Pères du Saint-Sacrement de Montréal à leurs Pères de New-York avait annoncé mon arrivée. Heureusement, car je serais peut-être aujourd’hui encore perdu dans l’immense Grand Central Terminal de New-York, d’autant plus que, réveillé par les agents de la douane, je n’avais pas pleinement goûté aux joies d’un sommeil réparateur, bien qu’une fois pour toutes, je doive dire ici tout le bien que je pense de ces Pulman cars avec standard sleepers. Durant cinq nuits de suite, je les utiliserai, arrivant chaque matin, frais et dispos, dans une ville pour la visiter, et la quittant chaque soir dans un lit confortable. Et, grâce toujours à ces Pulman cars, je pourrai partir un dimanche soir de Winnipeg et rouler sans arrêt jusqu’à Vancouver, où j’arriverai tranquillement le mercredi matin. Les trains d’Amérique et du Canada n’ont pas le halètement, la vitesse, la hâte de nos rapides Paris-Bordeaux ou Paris-Calais. Ce sont de lourds convois, qui, comme de vieilles caravanes, traversent à pas comptés d’immenses espaces. C’est une vraie vie de paquebot que l’on mène dans ces trains, où l’on circule d’un bout à l’autre à son aise pour y chercher, selon les heures, le wagon-restaurant, le bar, le fumoir, le club, le salon de coiffure, les journaux, les revues, sa baignoire ou son lit. Tout y est frais et net, grâce à ces équipes de nègres solides, qui, sous la surveillance de fonctionnaires américains ou canadiens gantés et rasés de près, nettoient, arrangent, frottent, balaient ou renouvellent la provision de glace dans les filtres d’eau potable. Durant des jours, le paysage s’évanouira, magnifique souvent, ensorceleur parfois, insipide jamais, et vous pourrez le voir fuir, assis dans un confortable fauteuil du wagon-observatoire, le dernier du train, qui laisse votre regard s’hypnotiser sur l’interminable parallèle des rails luisants.

    Combien de kilomètres ai-je ainsi parcouru de Québec à Montréal, de Montréal à New-York, de New-York à Buffalo, de Buffalo à Chicago, de Chicago à Saint-Paul, de Saint- Paul à Winnipeg et de Winnipeg à Vancouver ? Près de 7500 !

    Au wagon-restaurant, où il faut bien prendre ses repas, car on ne peut réellement emporter des provisions de bouche pour plusieurs jours de voyage, le service à la carte est parfait ; mais ce qu’un pauvre Français devra consulter ici, ce n’est pas l’acuité de son appétit, mais bien la rondeur ou la platitude de sa bourse. En admettant qu’un dollar en chiffres ronds vaille vingt francs, —19 fr. 30 en ce jour, — vous n’aurez pour vos vingt francs que deux œufs sur le plat, une tranche de jambon, quelques toasts avec un minuscule carré de beurre et.... un verre d’eau. A midi, si vous commandez un seul plat de viande : roast sirloin of beef ou beefsteak, votre dollar y passe, et donc vos vingt francs. Un verre de lait coûte trois francs, deux francs une orange. Heureusement que le train ne “creuse” pas comme la mer, autrement tout Français “moyen” laisserait sa fortune dans les wagons-restaurants américains ou canadiens. Bien entendu, ne parlons pas de cidre : inconnu ; de bière : prohibée ; de vin : défendu. L’Américain ne boit que de l’eau pure tous les jours de sa vie. J’écris “tous les jours”, car la frontière canadienne est toute proche et nullement dry, et certains, pour ne pas dire beaucoup, n’hésiteront pas à passer leurs nuits dans les bars canadiens, fort bien achalandés en whisky, champagne, stout, etc. Légalement les Américains sont teetotalers et doivent sympathiser dans la guerre à outrance faite aux contrebandiers. En fait, je crois que peu résistent au plaisir de s’abreuver aux rayons condensés de ce soleil de France mis en bouteille à Bordeaux, à Reims ou à Beaune. Depuis Noé, le vin n’a jamais perdu sa renommée, pas plus qu’il n’a failli de réjouir le cœur de l’homme, de fortifier son estomac et de stimuler son esprit.

    Mais… je suis toujours à la gare centrale de New-York. L’aimable Père Giasson, téléphoné de Montréal, ne m’y laissera pas. Plus vite que Cook qui “promène ses chimpanzés en quatrième vitesse à travers les cirques du monde”, il me montrera New-York en une matinée, me bourrant de chiffres, m’ingurgitant des notes, me détaillant des graphiques, tout en me précipitant au pas de course dans le subway (métro), tout en me grimpant dans l’elevator line, tout en me poussant comme un colis dans un surface car, tout en me réduisant en compote humaine dans une cage d’elevator (ascenseur) pour me faire planer au cinquantième étage d’un gratte-ciel. Le P. Giasson restera dans ma mémoire comme l’homme le plus pressé et le moins agité que j’aie jamais rencontré : tantôt au téléphone, tantôt à sa typewriting machine, tantôt au grill-room, tantôt, oui, tantôt et surtout dans sa chère chapelle devant le Saint-Sacrement exposé, où il ne restera pas moins de trois heures tous les jours ! Chez lui, c’est l’alliance parfaite de la vie active et de la vie contemplative. Merci, Père Giasson, de me l’avoir montrée si bien réalisée !

    Et maintenant qu’on veuille bien m’excuser si les termes américains abondent sous ma plume. Nous sommes en Amérique et je n’ai ni le temps ni la prétention de tout traduire correctement ici.

    L’impériale cité de New-York, la ville-monstre, n’a pas moins de 9.900.000 habitants (statistique de mai 1925), habitants à larges épaules, géants pour la plupart, au teint rouge comme des tranches de jambon d’York, façadés de lunettes si grandes et si rondes que je ne puis m’empêcher de les comparer aux hublots de ma cabine. Tous, d’ailleurs, sont impeccablement rasés ou ne gardent comme moustache que quelques poils raides que l’on croirait tombés par mégarde de leur brosse à dents. Mais, de même que tous les habitants de Paris ne peuvent être dits Parisiens, de même ceux de New-York ne sont-ils pas tous New-Yorkais. Plus de 4.000.000 sont étrangers. Il y a 1.600.000 Juifs, reconnaissables à leur nez en banane, à leurs enseignes hébraïques, à leur parler yiddish. Puis 480.000 Russes, 200.000 Irlandais, 175.000 nègres et plus d’Allemands qu’on n’en trouverait à Kief ou à Stettin. New-York ne compte pas moins de 600 écoles publiques, pour 1.000.000 d’élèves. Sans conteste possible, New-York est devenu le centre intellectuel, artistique, social, scientifique, de tous les Etats-Unis. A New-York seulement, on compte 10.000 artistes peintres ou sculpteurs, 12.000 acteurs ou actrices, 6.000 auteurs ou journalistes, 15.000 musiciens. La Bibliothèque Nationale contient 3.000.000 de volumes, et une centaine de bibliothèques secondaires sont journellement ouvertes au public. En 1924 on a vendu pour 205.000.000 de dollars de journaux et périodiques, et les frais d’édition et de publicité sont montés à 120.000.000 de dollars.

    Ce qu’on remarque surtout à New-York, c’est la frénésie du mouvement, c’est ce trafic inouï qui se déroule parfois dans une tempête de neige, dans un océan de brouillard, dans une fournaise de soleil, où se pressent 13.000 taxis, 4 à 5000 autos privées, 15.000 “bus” et 70.000 cars de commerce. On parle de la cohue du métro vers les cinq-six heures du soir à Saint-Lazare à Paris. Qu’on aille voir le subway de New-York au matin ! C’est une lutte épique qu’il faut soutenir pour l’atteindre, car pas moins de 5.000.000 de pauvres piétons veulent l’utiliser. Rien dès lors d’étonnant s’il arrive des accidents. Plus de 19.000 tués, dont 6.000 enfants, et plus de 450.000 blessés par les autos aux Etats-Unis en 1924 ! Et c’est New-York qui bat toujours les records. Quant aux vols, aux assassinats, aux crimes de toute espèce et aux suicides, leur nombre est inimaginable. La course au dollar conduit net à la folie. Certains individus, mieux équilibrés moralement, s’en tirent, mais apparent rari nantes... On compte les milliardaires, comme un Astor, un Stuyvesant, un Vanderbilt, un Morgan, un Sage, un Potter, un Stewart, un Rockfeller, un Walt Whitman, un Woolworth ! Tous d’ailleurs ont débuté très modestement. Prenons en exemple le dernier nommé, Mr Woolworth. Il naît en 1852 et a le génie du commerce à douze ans. Dès 1877, il réalise son rêve de vendre des articles à bon marché et crée la boutique à cinq et à dix sous. Ses Gulliver goods sont toutes vendues le jour de l’ouverture de son magasin, “une simple petite table”. Mais, deux ans plus tard, en 1879, Mr Woolworth atteint un chiffre d’affaires annuel de 6.750 dollars. Au bout de 40 ans de labeur, la puissante Compagnie Woolworth possède 1038 bazars d’articles uniquement à 5 et 10 sous. En 1924, le total des ventes dépasse 215.604.000 dollars, et aujourd’hui Woolworth possède le plus haut sky-scraper de New-York et du monde. C’est un self made man !

    Ereinté, je déjeune en vingt minutes vers midi. Pas de temps à perdre : Mgr Quinn, Directeur de la Propagation de la Foi aux Etats-Unis, m’a donné rendez-vous par téléphone pour une heure, car lui-même à deux heures part pour Chicago. Toujours entraîné par le P. Giasson nous déambulons d’abord dans une rue pleine d’enfants en récréation et, par conséquent, barrée à tout véhicule. Les Américains aiment leurs babies, aussi leur réservent-ils une petite rue proche de l’école, où ils pourront s’ébattre en pleine liberté, sans crainte d’être bousculés par quelque car. Un policeman, jugulaire au menton, garde protocolairement l’entrée, tandis que son confrère est à l’autre extrémité de cette rue d’enfants. Interloqué par un magnifique salut que m’envoie ce brave policeman, j’en demande la raison au Père qui m’accompagne : “C’est un catholique, me dit-il ; presque tous les policemen de New-York sont catholiques, et des milliers font la communion quotidienne !” Est-ce possible ?... Que dirait Herriot, s’il le savait ?...

    Monseigneur Quinn est “lancé”. Le successeur récent de Mgr Fréri est un enthousiaste des Missions. Il arrive de Rome. Ancien missionnaire lui-même, il veut se dépenser pour les Missions, pour toutes les Missions. “Chaque fois que je vais à Paris, me dit-il, je passe toujours à votre Séminaire des Missions-Étrangères. J’aime à y rencontrer et à y saluer Mgr de Guébriant. L’Amérique donne déjà beaucoup ; elle peut donner davantage. Il faut y intéresser surtout le clergé. Mais que les Missions fassent connaître leurs besoins ; qu’on nous écrive, souvent, très souvent. Je verrai moi-même, d’ailleurs, ce qu’on peut insérer ou non dans nos Annales. Je regrette de ne pas parler français suffisamment, mais je n’en aime pas moins les missionnaires français.”

    Et tandis que Mgr Quinn partait pour Chicago, je quittais moi-même New-York pour Sing-Sing. Sing-Sing est l’abréviation populaire de “Ossining”. C’est dans cette ville que se trouve la plus célèbre prison des Etats-Unis, celle où l’on n’incarcère que les grands criminels. Aussi chacun de sourire quand vous dites que vous allez à Sing-Sing. Quel crime avez-vous donc commis ?

    Il faut une heure de New-York à Ossining, et 7 minutes d’auto de Ossining à Maryknoll, résidence du Séminaire des Missions-Étrangères, déjà renommé en Asie. Le P. O’Shea, en l’absence du R. P. Walsh, Supérieur, ne me lâchera pas d’une seconde. — Nous sommes à Maryknoll 580 personnes en tout : Pères, Aspirants missionnaires et Religieuses up-to-date dans leur joli costume gris-beige”. J’irai dans les classes, à la chapelle provisoire, riche en reliques de notre Bienheureux Vénard, au réfectoire, dans les ateliers modèles du Field Afar, l’organe le plus précieux, le mieux organisé et le plus productif que je connaisse pour une propagande missionnaire. J’irai chez les Religieuses, où tout est merveilleusement en ordre, depuis le garage de leur auto, qu’elles conduisent elles-mêmes, jusqu’au salon de T. S. F. et à la buanderie. “C’est là, me dit le Père O’Shea, que les Sœurs blanchissent le linge chaque lundi. Il y en a des monceaux, vous le pensez bien, puisque nous sommes ici 580. Or tout ce linge est lavé de 5 heures du matin à 10 heures ; séché de 10 heures à midi ; repassé de midi à 4 heures, plié et rendu à son propriétaire vers les 5 heures de ce même lundi ”. Et le voilà parti dans une explication volubile du mécanisme des savonneuses électriques, des malaxeuses électriques, des cylindres-séchoirs électriques, des repasseuses électriques. Il n’y a, paraît-il, qu’à tourner un bouton par ci et une manette par là. Comme c’est simple ! Pauvre boy chinois ou indien, tu es enfoncé !

    N’empêche que je conserverai longtemps le souvenir et de ma visite à Maryknoll en général et de cet intarissable Père O’Shea en particulier.

    Le soir je quittais New-York pour Buffalo, route des chutes du Niagara.

    Mercredi 6 mai. — Il y a 850 kilomètres environ de New-York à Buffalo (prononcez Bâflo) jusqu’aux Niagara falls (prononcez Nâiâgèrè). Parti le mardi à 9 heures et demie du soir de New-York, j’arrivais le mercredi à 9 heures 40 du matin à Niagara. Ne connaissant absolument personne, je montai bravement en taxi, tout en criant au conducteur : “Catholic Church”. Il me déposa sans encombre au Nº 1106, South Avenue, Sacred Heart. L’excellent Curé ne fit aucune difficulté pour me laisser célébrer la sainte Messe, mais (sans doute pour me laisser tout mon temps pour la préparation,) ne m’adressa pas une seule parole. Je lui parlai en anglais, en français, en latin ; j’exhibai mon celebret ; je ne reçus pas de réponse. Il tira lui-même des placards son plus bel ornement en drap d’or, son plus riche calice, m’envoya deux enfants de chœur et me laissa. Ma messe terminée, bien m’en prit d’aller le remercier. Le vénérable curé m’avait fait préparer un splendide breakfast et, tandis que j’y faisais honneur, il daigna ne pas m’interrompre de manger et prit cette fois la parole en anglais. Il la conserva jusqu’à la fin ; il la conserve encore, j’espère.

    Le mot “Niagara”, d’origine indienne, signifie “tonnerre d’eau”. Je ne décrirai pas ce “tonnerre d’eau”: il faut le voir et l’entendre pour y croire. On a malheureusement, ou heureusement, industrialisé en partie ces chutes. Quand on songe que la rivière du Niagara débite par seconde 210.000 pieds cubes d’eau, qui donnent une force de 15.000.000 de chevaux-vapeur, travaillant 8 heures par jour, économisant ainsi annuellement, plus de 50.000.000 de tonnes de charbon, on ne peut rester insensible à sa formidable utilité. Les chutes du Niagara sont devenues le centre mondial des industries électro-chimiques, et la petite ville de Niagara, qui ne comptait pas 10.000 habitants en 1890, en a plus de 60.000 en 1925. C’est à Niagara-ville que l’on vend plus qu’ailleurs les abrasifs, les chlores, les alcalis, les électrodes, le graphite, le calcium, le titanium, le magnesium, l’aluminium et quelque vingtaine d’autres produits. Pour bien voir les chutes du Niagara, d’ailleurs, il faut passer de la rive américaine à la rive canadienne et descendre par un elevator jusque sous les chutes. Encore faut-il se munir préalablement de bottes en caoutchouc, d’imperméable, de gants et de cache-tête également en caoutchouc ; puis ne craindre ni la glissade, ni la douche, ni même, le cas échéant, la fracture d’un bras ou d’une jambe. Nous étions sept touristes lorsque nous sommes descendus vers les chutes, trois hommes et quatre dames. Deux des hommes glissèrent sous l’onde et se relevèrent ruisselants, sans aucun mal. Par contre une dame tomba si malencontreusement qu’elle se cassa la jambe droite, tandis que les trois autres s’évanouissaient. Inutile de dire que nous avions dès lors suffisamment savouré l’horreur des chutes ; nous sonnâmes immédiatement pour que l’ascenseur vînt nous recueillir. Selon l’habitude on nous offrit en sortant un verre de whisky pour nous ragaillardir et nous quittâmes cette caverne, jurant, bien un peu tard, qu’on ne nous y reverrait plus.

    Ce n’était là, sans doute, qu’un incident, — presque prévu dans le programme des rabatteurs de touristes ; — je devais voir un véritable accident quelques minutes plus tard. Passant, en effet, vers midi en auto, sur le pont d’acier qui relie les territoires américain-canadien, j’eus le temps d’apercevoir un individu se déshabiller en vitesse, escalader le parapet et se jeter dans le Niagara, bouillonnant 160 pieds plus bas. Plus d’une centaine de personnes avaient assisté au drame, mais nul n’avait songé à un suicide. Et l’après-midi, de retour à Buffalo, je lisais avec stupéfaction dans le Buffalo Evening Times le récit détaillé de l’accident. En trois heures les journalistes avaient eu le temps de découvrir et de faire imprimer le nom de l’individu : James Foagie ; son adresse : no 44, North Lincoln Boulevard ; son emploi : office manager et member of the firm of J. M. Wilkinson & Co ; et enfin, même ce qu’il laissait à sa femme : une police d’assurance de 10.000 dollars. Terribles chutes du Niagara, fascinantes et ensorceleuses, adieu !

    Jeudi 7 mai. — Chicago. — J’y arrivai dès les premières lueurs du jour et tout de suite Chicago m’impressionna. C’est peut-être la ville la plus scélérate des Etats-Unis, dit-on, celle où le crime et le brigandage règnent en maître ; en tout cas Chicago reste la cité la plus industrielle du monde. Qui n’a pas vu Chicago ne connaît rien de la puissance métallurgique de l’Amérique. Ville d’acier, de fer, de pétrole, de gaz, où tout est “standardisé”. Ville du roi du “lard” aussi, du bœuf et du mouton, que l’on réduit en fameuses et délicieuses conserves. On a déjà l’impression de la valeur de Chicago, bien avant d’y arriver, lorsqu’on passe près des fameuses usines Studebaker et celles de la Singer Electric Sewing Co . — Bâtiments énormes où travaillent de véritables armées. Partout de sentencieuses affiches : 7000 “more since yesterday.” Passants, songez-y bien : depuis hier il y a 7000 “Ford” nouvelles. J’ai voulu récapituler tout ce qu’on vend, tout ce qu’on peut trouver dans une petite rue de Chicago que j’ai parcourue à pied et je suis arrivé non sans effort à transcrire sur mon carnet ce défilé, cette litanie de mots grotesques : Steel Products, Power plant Specialities, Trucks, Plugs, Gears, Sausage machinery, Lard Pails, Cooling rooms, Sporting goods, Oil engines, Garage equipment, Vulcanisers, Radio-receivers, Telephone sets, Scooters, Tot bikes, Coasters, Washing machines, Gun implements, Metal ceilings, Sanitary specialities, Rubberized fabrics, Carbon paper, Typewriting ribbons, etc. etc. Tout cela résonne d’un infernal cliquetis, d’une effarante trépidation. Comment les congressistes de 1926 pourront-ils se réunir pieusement dans cette ville ? Comment l’Eucharistie parviendra-t-elle à surnaturaliser cette foule matérialiste, ces quatre millions d’habitants qui se ruent sauvagement à la besogne chaque matin ? Ce sont là des interrogations que je me pose tandis qu’empilé dans un green car, avec 17 autres compagnons, je “vois” Chicago, l’énorme métropole commerciale de l’Ouest, à la vitesse de 40 kilomètres à l’heure. Heureusement que j’ai le temps, l’après-midi, de parcourir sans hâte le fameux Michigan Boulevard ; de visiter l’Union Stock Yard, où l’on m’explique l’histoire de la viande, là même où l’on vous montre un porc rose, souriant dans sa graisse et vivant à votre entrée, puis tué, dépecé, réduit en bouillie, passé en saucisse et mis en boîtes plombées que vous emporterez moyennant finance, une heure après, lors de votre sortie. Ces immenses parcs à bestiaux que je visite reçoivent par an plus de 4.000.000 de bœufs, 8 à 10 millions de porcs, 5 à 6 millions de brebis et 150.000 chevaux. Plus de 50.000 personnes sont employées dans ces parcs. La façon de tuer le bétail me paraît extrêmement ingénieuse et rapide, mais elle ne peut intéresser que ceux dont les nerfs et le cœur sont assez solides pour contempler “sans défaillance” ces égorgements et ces océans de sang.

    Que n’ai-je eu plus de temps également pour visiter Chinatown, cette ville chinoise où je lis les noms de Hung Yuen & Co, de Tuk Chong & Co, tout ce ghetto malpropre où vit la lie du peuple. A peine même si j’ai consacré trente-cinq minutes à la visite de ce splendide Grand-Séminaire catholique de Chicago. Il n’y en a pas de plus luxueux au monde, me dit avec complaisance et fierté mon aimable cicerone : je le crois facilement. Qui n’a pas vu le Grand-Séminaire de Chicago ne connaît rien du confortable ecclésiastique américain. C’est même en sortant de ce Grand-Séminaire, tellement j’étais ébahi, qu’il m’arriva d’aller involontairement au Chicago Temple. A la haute flèche dentelée qui le couronne je l’avais pris de loin pour la cathédrale, alors que c’est en réalité la First Methodist Episcopal Church, comme le concierge galonné me l’annonça d’un ton glacial et m’en refusa l’entrée. On me reçut beaucoup mieux heureusement chez les Pères Franciscains qui desservent l’église toute proche du Grand Central Railway. Tout à mon aise j’y pus réciter mon bréviaire, tandis qu’un policeman en tenue, vrai colosse, lisait près de moi son office de la Sainte Vierge. Comme à New-York, les policemen de Chicago sont catholiques en grand nombre. Et il n’y a pas qu’eux, car plus d’une centaine de personnes se trouvaient réunies à l’église en même temps que moi et faisaient dévotement leur visite au Saint-Sacrement. Allons ! le Congrès Eucharistique pourra se tenir à Chicago, l’an prochain.

    Vendredi 8 mai. — La distance de Chicago à Saint-Paul est de 800 kilomètres. Je les franchirai de minuit et demi, ce vendredi, pour arriver à St-Paul à 4 heures du soir. Nous ne rencontrerons rien de bien intéressant à signaler. Parcs, longs boulevards, jeux de golf. La ville de Milwaukee mérite mention. Les deux tiers environ des habitants sont Allemands. Les principaux articles de commerce sont le blé, le charbon, le bois débité, la bière, jadis si réputée. La proximité de Chicago se reconnaît aux immenses manufactures d’outils et de machines qu’elle contient. Milwaukee, de plus, est le centre de toutes les lignes de chemin de fer qui serpentent le Wisconsin.

    Je n’ai que deux heures pour visiter St-Paul-Minneapolis, les “cités jumelles” de l’Ouest, qui n’en forment en réalité qu’une de près d’un million d’habitants. St-Paul, capitale du Minnesota, située sur le Mississipi, est un centre très important de wholesale trade. La Cathédrale St-Paul est intéressante. Le Summit Avenue et le Summit Park sont à parcourir. Quant au Séminaire St-Thomas d’Aquin, c’est un immense, solide et magnifique bâtiment.

    Minneapolis, la “ville des eaux” (minne, en siou, veut dire “eau” ), doit sa prospérité surtout aux chutes St-Antoine, qui lui donnent une force motrice de 50.000 chevaux-vapeur, qu’elle emploie dans ses immenses minoteries et scieries.

    Samedi 9 mai.—- Parti de St-Paul-Minneapolis à 5 heures 45 le vendredi soir, j’arrive à Winnipeg à 8 heures 15 le samedi matin. De suite, je hèle un taxi et en route pour l’archevêché St-Boniface, séparé de Winnipeg par un simple pont.

    Personne évidemment ne m’attendait, car personne n’était prévenu ; mais qu’à cela ne tienne. Je me présente “Missions-Étrangères de Paris”: cela suffit. M. l’Abbé Léonide Primeau, procureur, me tient et ne me lâchera plus. J’ai deux jours à consacrer à Winnipeg : “C’est peu, me dit-on, mais on vous occupera ”.

    De fait, trois quarts d’heure après mon arrivée, je “cause” au Carmel, dont la Prieure, Mère Raphaël de la Providence, a des filles spirituelles à Hanoi et à Buichu (Tonkin).

    A deux heures après midi, je “cause” encore une heure environ sur le Siam à l’Académie St-Joseph, chez les Sœurs des Noms de Jésus et de Marie.

    A 7 heures du soir, je “cause” toujours aux Sœurs de la Ste-Famille à l’Archevêché.

    A 9 heures, idem, du soir, je “cause”, pour la dernière fois, j’espère, aux Sœurs Missionnaires Oblates du Sacré Cœur et de Marie Immaculée, à la Maison-chapelle de St-Boniface, dont la Supérieure, Mère St-Viateur, me demande de penser à ses Sœurs établies à Canton (Chine).
    A 11 heures du soir, enfin, je ne cause plus, je dors.

    Dimanche 10 mai. — Monseigneur Jubinville, P. D., curé de la cathédrale, m’a demandé de donner le sermon d’usage à la grand’messe. J’ai accepté mais je ne m’attendais pas à pareil auditoire, pourtant nullement prévenu. Sa Grandeur Mgr Béliveau, Archevêque, préside. Je compte les enfants de chœur : quatre-vingt-dix, en soutane noire et en cotta ; messe avec diacre et sous-diacre, orgue puissant, chantres non moins puissants ; le chœur, les bas-côtés, les nefs, les tribunes sont combles. J’ai prêché presque une heure, dans un religieux silence ; pas un cri d’enfant, pas un éternuement, pas une porte claquée. C’est tout simplement inouï, merveilleux, inconcevable, ce Canada catholique ! Jamais, jamais je n’ai rien vu de pareil en France.

    Et me voilà presque assailli lors de la sortie de la messe. Dame par ci, reporter par là, frère d’un de nos missionnaires devant.... Je n’hésite pas : je laisse la dame par ci, le reporter par là et je me dérobe avec ce cher Monsieur Chabalier, frère de mon sympathique confrère du Cambodge. On fait de bien curieuses rencontres dans sa vie. Celle-là plus que toute autre. “Vous avez parlé du Siam, me dit Monsieur Chabalier, cela m’a fait plaisir et peine : plaisir, car, durant la grande guerre, j’ai connu le Siam par un de ses missionnaires qui fut mon camarade de captivité en Allemagne ; et peine, car ce camarade est mort des suites de son atroce séjour là-bas ” ... Et comme je m’écrie : “C’est du Père Cavaillé, que vous parlez.” — “Oui, me dit-il. Ah ! le cher ami, il était trop bon, trop généreux, trop tendre, trop missionnaire.... Par deux fois on lui a offert de rentrer en France, de faire partie d’un échange de prisonniers et il n’a pas consenti…. à cause de nous. Il le savait : lui parti, nous n’aurions plus eu d’aumônier. Il a cru que son devoir lui commandait de rester parmi nous, d’être notre soutien moral et notre consolateur. Il a payé de sa vie nos vies à nous ; Dieu l’aura récompensé ”.

    Vraiment, j’étais loin de m’attendre à pareille révélation — révélation que je suis heureux de publier ici à la gloire de notre cher et regretté Père Cavaillé.

    J’étais peine remis de mon sermon, qu’à trois heures, je faisais une “conférence” à l’Académie Ste-Marie, dans un immense salon, orné d’une multitude de cornettes.

    Puis, le soir à 7 heures, causerie-conférence à l’Hôpital des Sœurs Grises de St-Boniface ; c’était la septième depuis deux jours et la dernière peut-être au Canada.

    Départ à 10 heures et demie du soir. Mgr Béliveau voulut bien recevoir mon dernier salut à 10 heures, ainsi que Mgr Jubinville, qui n’oublia pas — pas plus que n’oublièrent tous les Supérieurs des Etablissements où je donnai des causeries-conférences, — de me “dédommager du mal fait à mes muqueuses” par mon sermon. De Mgr Jubinville et de M. l’Abbé Primeau, qui fut jour et nuit l’inlassable compagnon de mes tournées, je n’oublierai jamais l’accueil profondément charitable et cordial. L’Archevêché de St-Boniface restera l’oasis la plus aimée de toutes celles que j’ai rencontrées au Canada.

    (A suivre) L. CHORIN,
    Miss. de Siam.

    1925/606-624
    606-624
    Chorin
    France et Asie
    1925
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