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De Paris à Hongkong, via Canada (Avril-Juin 1925) 1

De Paris à Hongkong, via Canada (Avril-Juin 1925)
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    De Paris à Hongkong, via Canada
    (Avril-Juin 1925)
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    Jeudi 23 Avril. — Il est sept heures du matin. De la fenêtre de ma chambre, 3-41, je jette un dernier coup d’œil sur les jardins du Séminaire. Monseigneur le Supérieur s’y promène. J’aperçois des touffes de lilas mauves, des tulipes polychromes, des jacinthes lancéolées, des ravenelles d’or ; puis, seul légume printanier, des laitues aux feuilles rondes, près du mur qui du Calvaire gagne l’Oratoire Notre-Dame. Le soleil fait craquer les derniers bourgeons humides et visqueux des marronniers et des platanes. Une courte oraison jaculatoire à Notre-Dame des Partants, puis, l’adieu final à cette chère Maison : un bref trajet en taxi jusqu’à Saint-Lazare en compagnie de deux amis ; le train transatlantique, le départ à huit heures cinq....

    De Paris à Cherbourg, calme parfait en wagon.. On lit banalement un journal, on mange, on dort ; des enfants pleurent. Evreux surgit, gris et sale, bientôt suivi de la plantureuse vallée d’Auge, riche de crémeux “Livarots” et de pétillants pichets de cidre. Voici Lisieux, de renommée mondiale grâce à sa petite “Fleur”: Thérèse repose dans sa chapelle, dont j’aperçois du train la grosse boule jaune du dôme surmontée d’une croix. A Caen, la pluie (sans interrogation) ; chacun déjeune. Enfin Cherbourg, avec sa Basilique, Napoléon sur une place, et, tout près du port, hurlant l’Internationale, une bande d’énergumènes précédés du drapeau rouge. Quelle intéressante vision pour les Américains, Belges, Canadiens et Anglais, mes compagnons de voyage ! Et quel dernier souvenir triste pour ceux dont la France reste quand même la Mère et la Patrie !

    Remorqués hors du port militaire par l’Avenir, nous accostons bientôt sur le Minnedosa, luxueux paquebot de la Canadian Pacific Company. A la coupée ruisselante d’eau et de lumière, toute une armée de domestiques s’emparent de votre personne, de vos bagages, et vous conduisent à votre cabine, méticuleusement propre. Il est dix heures du soir, une courte prière et chacun s’endort.

    Vendredi 24. — Nous sommes en plein Atlantique et les trois quarts des passagers s’en aperçoivent. Le paquebot tangue, il fait un froid sérieux sur les ponts. Toutes les cabines sont heureusement chauffées par des radiateurs électriques et l’eau bout dans les lavabos. On s’éveille. Au salon des dames, l’autel pour la messe est déjà préparé ; la Compagnie fournit au prêtre catholique tout ce qui est nécessaire pour célébrer. Et, tous les jours, les Canadiens venus en France et qui retournent dans leur pays, assisteront à la sainte Messe et y communieront. Mais, ce matin, beaucoup sont malades. Un docteur de Montréal s’offre obligeamment à me servir à l’autel. C’est le plus charmant compagnon que je puisse rêver, ce docteur Desjardins, ancien élève des Frères de Saint-Gabriel et médecin attitré de toutes les Congrégations religieuses de Montréal. Il n’a qu’un défaut : il déteste les Juifs (reste à savoir si détester les Juifs est un défaut). Le hasard, ou plutôt la Providence, lui a mis un Juif authentique dans sa cabine, et, tous les matins, je serai tenu très exactement au courant des faits et gestes de ce Juif.

    L’Océan démonté démonte à son tour les estomacs les plus vaillants. C’est dommage, car la cuisine anglaise est abondante et variée. Tous les repas sont à la carte : à vous de choisir selon votre goût. A part certains imprévus, tels que marmelade au lieu de tomate comme sauce pour le bœuf à la mode, ou noix et amandes dans la salade, on ne peut nier que la cuisine anglaise ait son mérite. Il ne manque aux repas qu’un bon arrosage de claret ; mais nous sommes au dry, au grand verre d’eau glacée si chère à Harpagon. Pendant une heure, violons et pianos vous assourdiront. Ai-je dit que le Minnedosa est un cabin class steamer, qui n’a ni premières ni secondes, et ne comporte par conséquent aucune distinction entre les passagers quant à la table, aux cabines et aux promenades sur le pont ? Ces bateaux à classe unique sont très recherchés par les passagers de condition sociale moyenne et même relativement élevée. Nous avons à bord beaucoup d’officiers supérieurs, de gros négociants d’Anvers qui se rendent à Winnipeg, et le Commandant veut bien me confier qu’il aura l’honneur de ramener en France, dans une quinzaine, le cardinal Bégin lui-même. Ici, sans doute, la langue officielle est l’anglais, mais des interprètes, reconnaissables à leur col rouge, sont à la disposition des Français. Je ne saurais trop louer la serviabilité du personnel exclusivement anglais. Pendant le lunch, si vous ne savez trop que faire ou dire vous aurez toujours la ressource de lire votre journal, que la presse du bord fait paraître quotidiennement ; puis laissez-vous endormir en songeant :

    Comme les flots de la mer azurée
    Nous nous suivons :
    Notre départ touche à notre arrivée,
    Tant nous passons.

    De fait, rien ne passe plus vite que l’heure du jour sur un bateau.

    Samedi 25.— L’heure du jour passe vite sur un bateau ; mais combien différente est l’heure de nuit. Ce matin, à 6 heures ½, , je suis sur le pont. L’Océan ne se calme toujours pas. Personne. Bientôt cependant s’avance une équipe de marins passablement tonnés de me voir. De mon côté, je les trouve bien tardifs à laver le pont. Tout s’explique : ma montre marque encore l’heure de France, 6 heures ½ du matin ; or il est en réalité 4 heures à bord. Nous retardons depuis deux nuits de 40 minutes, plus l’heure d’été. Qu’à cela ne tienne ! Je vais m’unir ici de mon mieux aux processions de Saint-Marc qui se déroulent aujourd’hui dans toutes les bourgades de France. Et comme il fait bon chanter ces Litanies des Saints en plein Océan... L’Océan n’a-t-il pas ses routes, ses haies frangées d’aubépine, sa verdure glauque, sa faune, ses voix mystérieuses et son ciel splendide ? Puis c’est toute la vie qui se déroule également sur un paquebot où se coudoient bambins rieurs, jeunes gens et jeunes filles, représentants de l’âge mûr et vieillards. Pendant qu’ils dorment encore, prions pour eux.

    Ce matin, les paris vont leur train. Combien de milles depuis hier midi jusqu’à midi ce jour aura parcouru notre Minnedosa ? Entre 350 & 380, sans doute. Le gagnant d’ailleurs ne récoltera que des applaudissements, car les dollars des parieurs iront soulager un orphelinat marin. N’empêche que cela fait passer le temps, et c’est tout ce que l’on cherche sur un bateau. La conversation, les papotages gagnent aussi d’ampleur. On se connaît mieux, les amicales poignées de mains sont plus nombreuses et les sourires plus sympathiques. Avec plus de vigueur aussi, semble-t-il, les musiciens attaquent “Faust” après que la dernière note du clairon qui sonne le dîner s’est éteinte. Et, le soir, tandis qu’un voile moiré s’étend sur les flots, on pense à la France, où des êtres chers prient pour le voyageur missionnaire !...

    Dimanche 26.— Nuit mauvaise, très mauvaise. La sirène n’a cessé de mugir tous les quarts-d’heure. Un brouillard intense empêche le bateau d’avancer en toute sûreté. Le capitaine fume sa pipe avec vigueur, ce qui ne diminue pas le brouillard, mais prouve qu’il est fort préoccupé. Dirai-je la messe pour les passagers ? Pourquoi pas ? L’Océan n’est pas méchant. D’ailleurs, tout le Québec et le Montréal du paquebot sera présent. A 7 heures ½ l’autel est monté, paré, et à 8 heures, la sainte messe. Comme il est touchant cet évangile du Bon Pasteur. Deux nurses irlandaises, un officier mécanicien, quelques “garçons” et une cinquantaine de passagers sont présents. Le docteur canadien, très correct, me sert la messe.

    Vers neuf heures, le brouillard s’évanouit et le gai soleil vient caresser les visages. La pipe du capitaine s’est éteinte. De beaux lilas venus de Nice fleurissent les tables, et les corsages se piquent d’un gardénia blanc. Plus peut-être qu’à bord d’un bateau français, on s’aperçoit du dimanche à bord d’un paquebot anglais. Personne ne s’occupe de dentelle ou de couture et les shops sont fermées. Car il y a des shops sur le Minnedosa. On y vend du tabac, des journaux et des revues, du chocolat, des gâteaux, des jouets, des cartes postales, des timbres, des articles de parfumerie, des lingeries fines, des pendulettes, etc... Fermées aussi les shops de change et de renseignements pour les hôtels et le chemin de fer. Car, si vous avez un long voyage à faire à l’intérieur du Canada ou de l’Amérique, vous pouvez acheter votre billet à bord et retenir une chambre par sans fil à l’hôtel. C’est d’usage courant et pratique. Fermée encore la boutique du coiffeur : on ne rase pas le dimanche.

    Le service protestant commence à 11 heures. Un revenant de Toronto, très courtois, déplore en termes très vifs la malice des hommes : “Aimons-nous les uns les autres, soyons bons et charitables, vivons en bonne harmonie”: tel est le thème de son speech, qui dure 10 minutes. Puis il lit un chapitre de la Bible, qu’il prend sur une petite table recouverte d’un drapeau anglais, et chacun suit la lecture dans sa Bible. Il y a relativement beaucoup de monde. Un air de His Master’s voice termine la cérémonie.

    Toute l’après-midi se passe en jeux : cross-words, mahjong, bridge, tennis, anneaux de caoutchouc qu’il faut accrocher sur une panoplie ; c’est intéressant, absorbant. Le soir à neuf heures, cinéma. On passe des films de propagande, des sceneries du Canada, de lugubres comédies. J’ai dit “lugubres”, c’est exact : les Américains sont de lugubres comédiens. Il n’y a guère que les enfants qui rient et savent faire rire en Amérique, tel Jackie Coagon.

    Lundi 27.— Que de fourrures sur le pont !... Tous les ours des Montagnes Rocheuses sont ici... Pardon ! les peaux seulement. Un brouillard intense entoure le bateau. Je regarde les tout petits, emmitouflés dans leurs pelisses chaudes. L’air de la mer leur a sonné des joues rouges comme les pommes de Normandie. Ils louent à la nursery sous la surveillance de nurses très distinguées sous leur petit bonnet blanc, On les prendrait pour des religieuses mises à la dernière mode. Voici Mimi, 4 ans, dont le père est mort et dont la mère, très pauvre en France, s’est douloureusement séparée : Mimi va rejoindre son oncle du Canada. Est-ce possible ? 4 ans, et voyager seule ! Mimi se trouvait en 3e classe ; mais le Commandant, auquel on l’avait confiée, l’a promptement amenée parmi nous, et j’ose dire que Mimi devint la “mascotte” du bateau.

    Les salons se remplissent. Il fait sur les ponts un froid terrible. A chaque instant, des garçons passent, porteurs de tasses de bouillon et de thé bouillants. On y fait honneur. Peu de passagers sont malades. Ils ont maintenant le pied et l’estomac de loups de mer. Rien de saillant. Seuls les commentaires vont leur train sur l’événement du jour. Notre journal nous annonce en effet l’élection du Maréchal Hindenburg à la Présidence. Et l’on s’endormira le soir avec la vision d’une guerre future... Qu’en pense notre pasteur protestant, lui qui prêchait hier l’universelle fraternité ?

    Mardi 28.— Il faut commencer son courrier, et les courses, les démarches pour le débarquement à Québec. De très jolis bristols, d’ailleurs, vous invitent respectueusement à vous présenter à l’officier chargé de vous donner vos billets de chemin de fer. Tout est admirablement réglé sur ce bateau. Une équipe de marins à gestes rythmiques déploient toutes voiles dehors. On bouche toutes les ouvertures. Pourquoi ? C’est qu’on attend une tempête de neige. Nous approchons de Terre-Neuve, Newfoundland. Personne sur le pont, où l’on pourrait couper le fog avec un sabre. Ce n’est pas tous les quarts d’heure que siffle la maudite sirène, c’est toutes les 2 ou 3 minutes. Le commandant craint 1º un accostage, 2º les banquises. Et le souvenir tragique du Titanic me revient à la mémoire. Si nous allions heurter l’écueil et couler, nous aussi ? Comme on chanterait, j’en suis sûr : “Plus près de Toi, mon Dieu”, plutôt que ces cris profanes qui nous assourdissent. Il faut le constater : huit jours d’Atlantique sont huit jours propices aux exercices de saint Ignace, et j’affirme que nombre de passagers s’y livrent sans le savoir. Ne riez pas, vous qui ne connaissez que les langueurs maritimes de la vie méditerranéenne et les enchantements de l’Océan Indien. L’Atlantique avec ses banquises, ses brouillards, son froid intense, rend infiniment mélancolique et concentre l’esprit dans une salutaire et profonde méditation. Témoin ce jeune homme protestant qui vient chaque soir me réciter les psaumes qu’il s’est appliqué à traduire durant la journée. Et nombre de respectables dames anglaises ne vivent ici que la Bible à la main. L’atmosphère de l’Atlantique est saturée sinon de piété, du moins de religiosité. Est-ce attraction ? Nous allons en effet, vers la terre la plus religieuse du monde : le Canada.

    Mercredi 29. — Saluons saint Joseph puisque l’Eglise célèbre aujourd’hui son Patronage.

    Voguons-nous sur l’Océan ? Cette fois, j’ai beau regarder, je ne vois rien, absolument rien. Le brouillard humide et glacial enveloppe comme d’une ouate notre grand navire, qui paraît malade, si j’en juge aux appels incessants de la sirène. Dieu veuille qu’il ne nous arrive rien de mal et daigne saint Joseph nous protéger ! Chandails, cottes de laine, bonnets passe-montagne, gants fourrés, ne laissent presque rien apercevoir du physique des passagers, enfouis dans un amas de couvertures. Le docteur antisémite et moi épiloguons douloureusement sur nos rhumatismes. Tout le monde a des rhumatismes, sauf peut-être les habitués du bar, — car le bar a ses habitués. Je n’insiste pas.

    Le clairon sonne : allons déguster la substantielle cuisine anglaise.
    A cinq heures, le Pasteur de Toronto fait une conférence sur la Chine : j’y assiste. Son accent américain me gêne. Nous ne sommes pas faits pour nous comprendre, d’ailleurs. Il parle du protestantisme en Chine, de la Bible Society. Que ne sais-je assez d’anglais pour me lancer ! Les missionnaires catholiques ont bien le droit de parler aussi de leur apostolat en Chine. Ils ont moins de dollars que leurs “confrères”, moins de grades en médecine et en pharmacie, moins d’occupations “domestiques”, et cependant... Le travail des missionnaires catholiques de Chine est en progrès. — “Vous avancez tellement, me confiait — en sortant de la conférence du Révérend, — un Consul belge très averti des problèmes extrême-orientaux, qu’avant trois siècles ce seront les Chinois qui viendront christianiser l’Europe”. — Boutade- si l’on veut, la boutade m’est chère.

    Jeudi 30 avril.— Dernier jour d’avril ; demain le mois de Marie commence. Je serai au Canada, c’est-à-dire dans le “Grand Village “, puisque telle est la signification de ce mot huron Kanata. Si le titre de “Découvreur du Canada” revient véritablement à Jacques Cartier, ce n’est qu’avec Champlain que commence l’histoire du Canada. Et dire que tous les premiers explorateurs du Canada n’avaient alors qu’un rêve : trouver un chemin vers la Chine. Les Joliette, les Marquette, les La Vérendrye, espérèrent que les eaux du Grand-Saint-Laurent aboutiraient vers une mer battant de ses flots le rivage de Chine ! La petite ville de “Lachine “, aux portes de Montréal, ne fut ainsi nommée par Cavellier de la Salle que parce qu’elle fut le point de départ de son expédition vers la Chine.

    Nous n’avons pas à faire ici l’historique politique et religieux du Canada, de cette “Nouvelle France” si prospère sous le grand ministre français Colbert. Hélas ! depuis la mort de l’héroïque Montcalm, tué l’an 1759 en défendant Québec, le Canada est devenu possession britannique par le traité de Paris en 1763. Ce ne sera d’ailleurs qu’en 1886 que partira le premier train Montréal-Vancouver, réalisant le rêve des premiers explorateurs en cherche d’un passage vers l’Asie.

    Le Canada est le plus grand des Etats du monde après la Chine : 6 fois plus grand que la France ! L’Empire des Indes lui-même tiendrait deux fois sur le territoire canadien. Il y a par la voie ferrée 3740 milles de Halifax à Vancouver et, si un deuxième Canada était posé sur les eaux à partir d’Halifax, il couvrirait l’Océan Atlantique, l’Angleterre, l’Espagne, la France, la Belgique, et atteindrait l’Allemagne.

    Mais... n’allons pas plus vite que notre bateau qui s’avance majestueusement dans le fleuve St-Laurent. Nous avons laissé Terre-Neuve à notre droite, l’île du Cap Breton à notre gauche. Les Laurentides nous montrent leurs sommets, ainsi que les Alleghanys. Le St-Laurent, baptisé du nom de fleuve national, est la grande artère commerciale du Canada et sert de trait-d’union entre les Grands-Lacs et l’Atlantique. Prenant sa source dans le Lac Supérieur, il traverse le Lac Huron, puis le Lac Erié, où se jette la rivière Niagara célèbre par sa magnifique “chute”, enfin le Lac Ontario, le Lac St-François, le Lac St-Morin ; après quoi il baigne Montréal, descend à Québec et gagne l’Atlantique. A son embouchure, le St-Laurent n’a pas moins de 25 milles de large. Les Canadiens sont fiers de leur fleuve et ne manquent pas de me signaler toutes les beautés de ses rives. D’innombrables clochers, blancs ou ardoise, jettent leurs pointes vers le ciel. Des maisonnettes, en bois pour la plupart, s’élèvent tout le long du fleuve. De ci de là, de larges amas neigeux tachent la terre brune. Des champs clôturés offrent leur terre au labourage, tandis que l’herbe des prés, encore courte, se laisse tondre par quelques solitaires troupeaux de vaches.

    (A suivre) L. CHORIN,
    Miss. de Siam.


    1925/547-555
    547-555
    Chorin
    France et Asie
    1925
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