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De la nouvelle Constitution du Siam

De la nouvelle Constitution du Siam. Par un acte suprême de son autorité, Sa Majesté Prachatipok, roi de Siam, a sanctionné, le samedi 10 décembre 1932, la nouvelle Constitution et reconnu le nouveau Gouvernement de la Nation Siamoise.
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    De la nouvelle Constitution du Siam.
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    Par un acte suprême de son autorité, Sa Majesté Prachatipok, roi de Siam, a sanctionné, le samedi 10 décembre 1932, la nouvelle Constitution et reconnu le nouveau Gouvernement de la Nation Siamoise.

    Nul nignore, en effet, bien que lévénement ne fût point à retentissement mondial, quun coup détat militaire et populaire renversait, le 24 juin 1932, la monarchie absolue. Les principaux princes, choisis pour former le Suprême Conseil de Sa Majesté et qui, avec Elle, gouvernaient le pays, étaient alors emprisonnés et lun deux, S. A. R. le prince Nakhorn Savan, héritier présomptif du trône, était exilé. Absent de Bangkok et en villégiature au bord de la mer, le roi décidait son retour immédiat à Bangkok et signait, le 27 juin, une Constitution provisoire présentée par trois membres délégués de lAssemblée du Peuple.

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    (1) (caractères chinois) secte shintoïste de fondation récente, actuellement fort courue au Japon.


    Faut-il dire que ce coup détat fut remarquable daudace, de rapidité, de calme ? Il ny eut pas de sang inutilement versé, pas de tumultes populaires, pas de révolution au sens classique. La tranquillité des citoyens ne fut pas un instant troublée. Comme dordinaire, lhoraire des trains fut respecté et tous les ministères et les établissements dutilité publique continuèrent leur besogne routinière. Que serait-il advenu du Siam, si le roi neût accepté les termes de la constitution quon lui présentait ? Ceût été sans doute la guerre civile et le déchaînement communiste avec toutes ses conséquences. Lhistoire du moins naura que des louanges pour la magnanimité du roi Prachatipok dont les gestes, en ces jours angoissants, furent ceux dun véritable père qui condescend à donner à ses enfants devenus adultes une plus large liberté politique dont ils se croient dignes et capables de disposer.

    Il nest peut-être pas dexemple en effet, dans les annales politiques du monde, quun peuple renverse son souverain tout en le suppliant de conserver le titre royal et ses prérogatives, bien quamoindries. Réciproquement, on ne pourrait peut-être pas citer dexemple quun monarque absolu ait accepté de plein gré pareille déchéance, si toutefois déchéance est ici le terme adéquat. Grâce donc au roi, qui daignait restreindre de lui-même son autorité, la crise révolutionnaire se dénouait heureusement et lordre régnait. Avec sagesse et grandeur dâme, Sa Majesté montrait à tous quelle nignorait pas lart difficile entre tous de gouverner, cest-à-dire de conduire un peuple vers son bien, vers son idéal, en 1932, à laide de nouveaux rouages constitutionnels. Que lorganisation gouvernementale ancienne ne répondit plus aux besoins modernes du Siam et à ses conceptions politiques actuelles, seul le roi, daccord avec les représentants de son peuple, pouvait le reconnaître et lharmoniser aux idées et aux tendances du jour.

    Du 24 juin au 10 décembre, sélabora, dans une mutuelle et cordiale union du roi et des représentants du peuple, la nouvelle constitution solennellement reconnue, signée et promulguée par le roi. Il ne nous est pas possible de lanalyser par chapitres, sections et articles, mais seulement loisible den dégager quelques intéressants aspects.

    Le roi Prachatipok reste le chef suprême politique, religieux, militaire et légal du royaume siamois. Sa personne est sacrée et inviolable. Son souverain pouvoir émane de la nation. Il exerce son pouvoir législatif par et avec lavis et le consentement de lAssemblée Nationale. Il exerce son pouvoir exécutif, dont il nomme directement les membres, par un Comité Exécutif et son pouvoir judiciaire par létablissement de différentes cours de justice. Enfin le roi est essentiellement bouddhiste, mais reste néanmoins le protecteur attitré de toutes les religions pratiquées par son peuple. Les Siamois en effet sont désormais entièrement libres (chapitre II, section 13) dembrasser la religion ou la doctrine qui leur plaît et dadopter la forme du culte correspondante à leur croyance, pourvu toutefois que celle-ci ne soit en rien contraire à lordre ou à la morale publiques.

    Lorganisation gouvernementale est simple. Elle comprend une assemblée nationale et un comité exécutif. Lassemblée nationale se compose de membres élus pour 4 ans par le peuple. Ces membres se réunissent obligatoirement une fois par an, en session ordinaire de quatre-vingt-dix jours, sur la convocation du roi qui préside personnellement ou par son représentant louverture et la clôture de la session. Chaque membre de lassemblée nationale représente toute la nation siamoise et non pas seulement les électeurs de sa circonscription. Le roi peut dissoudre lassemblée nationale. Celle-ci contrôle les affaires de létat, vote les lois qui sont promulguées par le roi.

    Conjointement à lassemblée nationale existe un comité exécutif, mais de durée illimitée. Ce comité exécutif est nommé entièrement par le roi. Il comprend un Président et de 14 à 24 membres chargés du gouvernement. Quatorze membres sont issus du sein de lassemblée nationale. Les 10 autres membres peuvent être choisis par suite de leur compétence en affaires hors de lassemblée, mais sans droit de vote. Le mandat des membres du comité exécutif expire avec le mandat même des membres de lassemblée nationale, cest-à-dire au bout de quatre ans ou bien à la suite dun vote de non confiance de lassemblée. Avec quelques variantes dans leurs nominations et dans leurs attributions, on peut donc comparer ce comité exécutif siamois au conseil des ministres français et lassemblée nationale, à la chambre des députés.

    Restent quelques provisions dans la nouvelle constitution qui concernent le pouvoir judiciaire, le budget, la procédure électorale, etc..

    Une lecture attentive de la constitution démontre que le Siam cherche à devenir une nation une et indivisible dans son territoire, sans distinction de races (siamoise, malaise, laocienne) ou de religions. La liberté religieuse est complète. Le roi seul doit professer le bouddhisme qui nest cependant pas religion détat, mais celle de la majorité des citoyens siamois. Bien plus, le roi, tout en étant bouddhiste, reste le protecteur des religions pratiquées par ses sujets.

    La monarchie dabsolue devient constitutionnelle et les princes sont désormais écartés de la gestion des affaires publiques. Jusquen 1932, le roi avait un conseil de Ministres presque exclusivement princier. LIntérieur, la Guerre, la Marine, lInstruction Publique, le Commerce et les Communications, les Affaires Etrangères relevaient dun prince. Puisquen théorie, la famille royale des Chakkri doit défier les critiques des individus et des journaux, et maintenir son rang inattaquable, il est dès lors sage de lécarter de la véhémence des tribunes politiques. Ce qui ne signifie pas toutefois quelle ait été et soit incompétente à traiter les affaires de lEtat.

    Il faut loyalement le reconnaître : depuis cent cinquante ans surtout, le Siam doit son essor à lintelligence, au zèle patriotique, à la valeur de son roi, issu des Chakkri, secondé par les plus illustres membres de sa famille. Que ceux-ci séclipsent aujourdhui devant une volonté populaire exprimée, devant un régime plus démocratique et laissent la place à dautres titulaires issus du peuple, on doit dabord les remercier, puis les pensionner généreusement, (si leurs revenus personnels sont insuffisants) et déclarer, au terme de leur office, quils ont réellement bien mérité de la patrie. Exclus désormais des rouages constitutionnels, le roi peut encore utiliser leurs avis privés et suivre leurs conseils. Car, bien que soumis au rythme universel dune impulsion démocratique, le Siam reste gouverné par un roi contraint à ne pas éliminer complètement les traditions. Le voulût-il dailleurs, quil ne le pourrait en réalité tant les coutumes des ancêtres, les legs dusages et les traditions cristallisent leurs racines dans un passé quun simple coup de plume ne suffit point à extraire.

    Les chefs du Parti du Peuple, organisateurs du coup détat lont eux-mêmes reconnu, puisque, le 7 décembre, ils imploraient en corps le pardon royal pour les termes violents dont ils avaient usé contre la famille royale dans leur première proclamation du 24 juin. Ils avouaient même que les membres de la famille royale avaient été indignement attaqués bien quayant en réalité rendu de longs et appréciables services à la nation. Cétait, de la part des conspirateurs, un magnifique acte de courage que de reconnaître ainsi leurs erreurs et une montre dénergie de caractère véritablement peu commune et louable.

    Proclamée le 10 décembre, la constitution amenait avec elle une série de réjouissances populaires auxquelles participèrent les représentants de toutes les races et de toutes les religions du Siam. En particulier, la mission catholique déploya la pompe de ses cérémonies religieuses pour obtenir les bénédictions de Dieu sur la nation siamoise et sur le roi. Dans toutes les églises, pavoisées aux couleurs nationales, une messe solennelle fut chantée, suivie dun Te Deum dactions de grâces. Enfin, au moment même de la signature de la constitution par le roi, les cloches sonnèrent à pleine volée durant un quart dheure.

    Fait unique dans les fastes de léglise cathédrale de Bangkok ! A la grandmesse pontificale du lundi 12 décembre, ne remarquait-on pas avec joie, (en dehors du Ministre de France et du personnel de la Légation) la présence de S. E. lAide de Camp Général de Sa Majesté, du Président du Sénat, du Président de lAssemblée Nationale, du Comité de Rédaction de la Constitution, des deux tiers des membres du Sénat et dun groupe très imposant déminentes personnalités siamoises.

    Officiellement et en corps, le nouveau gouvernement affirmait donc, dune part, sa totale indépendance cultuelle et admettait, dautre part, cette force morale dont est dépositaire, ce prestige dont jouit, cette vitalité, cette attraction, ce rayonnement dont shonore en leur pays, lEglise Catholique Romaine.

    LEglise lépithète catholique lindique suffisamment nest nullement inféodée aux partis politiques : elle saccommode de tous les pouvoirs légitimement constitués, elle leur demande seulement la liberté. La constitution siamoise la lui garantit entière. Depuis les temps lointains où Sa Majesté Louis XIV envoyait à Sa Majesté Siamoise Phra Narai, une ambassade chargée de le convertir au catholicisme, le Siam a fortement et incessamment évolué. Si des persécutions sanglantes nont, pour ainsi dire, jamais maculé le sol siamois, des vexations quasi perpétuelles, par contre, se sont suc cédées jusquà laurore du vingtième siècle. Le temps où le Vicaire Apostolique et ses missionnaires ne pouvaient pas sortir des limites de la ville de Bangkok, pour évangéliser ailleurs, nest pas encore séculaire. Il faut espérer que lévolution des idées et de la forme politique servira désormais davantage à léglise du Siam, que ses écoles se développeront de plus en plus sans entraves gouvernementales, que le titre de catholique nhandicappera plus les bons serviteurs du royaume dans leur avancement mérité et leurs promotions régulières.

    Sil reste encore à prévoir quelques vétilles, cest-à-dire, quelques légers malentendus entre la Mission Catholique et le Gouvernement, celle-là néanmoins sestimera quand même heureuse en comparaison de ses Missions-Surs de Russie, du Mexique, de Chine et dailleurs. Il est des points de friction quasi inévitables et des empiétements difficiles à démarquer dans la vie quotidienne.

    Spirituel et temporel doivent être tellement unis, voire agglutinés, dans le développement complexe des individus et des peuples, pour leur bien mutuel, quétablir des limites précises est pratiquement impossible. A lEglise, en bonne mère pleine de patience, de souffrir ces contingences politiques ; de tenir cachée parfois sa primauté ; pour un temps même dêtre humiliée, comme son divin Fondateur et Maître. Les formes de gouvernement disparaissent avec les siècles, les trônes chancellent, les partis politiques seffondrent, la Croix seule reste immortelle, inaltérable de noblesse et invinciblement aimée.

    En établissant la fête du Christ-Roi, Sa Sainteté Pie XI, qui, durant son existence, a vu se dissoudre plus de formes monarchiques et républicaines quaucun Pape depuis Saint Pierre, a magnifiquement établi la souveraine prééminence du Christ sur tous les régimes et leurs chefs. Roi des peuples du monde, de toute éternité, daigne Jésus-Christ dès lors diriger de plus en plus les idées et les actes du gouvernement siamois qui vient de naître, daigne sa divine puissance et sa bonté conduire tout le Siam à la connaissance de son Père, connaissance indispensable pour la réalisation parfaite du bonheur individuel et universel tant ici-bas que dans le céleste Royaume.

    L. CHORIN

    1933/173-179
    173-179
    Chorin
    Thaïlande
    1933
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