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Dans la Jeune Indochine

Dans la Jeune Indochine. Récemment, il ma été donné de fréquenter des étudiants, des lycéens, des élèves de plusieurs Institutions privées en Indochine. Cest un milieu riche davenir et denseignements féconds quil nest peut-être pas inutile de faire connaître parce quil représente, avec des modifications locales, et à degrés divers, la mentalité scolaire en Extrême-Orient.
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    Dans la Jeune Indochine.
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    Récemment, il ma été donné de fréquenter des étudiants, des lycéens, des élèves de plusieurs Institutions privées en Indochine. Cest un milieu riche davenir et denseignements féconds quil nest peut-être pas inutile de faire connaître parce quil représente, avec des modifications locales, et à degrés divers, la mentalité scolaire en Extrême-Orient.

    Ma première constatation est que, dans lensemble, lIndochine réalise une forte culture intellectuelle. Quand on examine les programmes détudes on est fasciné par la somme de connaissances quils exigent. Dailleurs une véritable armée dagrégés, de docteurs, de licenciés, de bacheliers et de diplômés, lémiette et la triture.

    Si jadis lAnnamite lettré nétait pas introuvable parmi les hauts dignitaires du royaume et les grands mandarins, toutes les classes de la société peuvent le revendiquer aujourdhui. Toutefois, ce nest plus la même instruction sclérosée par leurs ancêtres que reçoivent maintenant les jeunes annamites. Lenseignement si prisé des caractères chinois a presque partout officiellement disparu. Lactuelle génération sadonne au Quoc Ngu et au français. Le désir de voir son nom de lettré gravé en paraphes dor sur les tablettes de la Cour de Hué sest transformé. On songe davantage au diplôme officiel, et chacun brigue la bourse de scolarité.

    Lévolution des idées se poursuit. Mais, alors que la vieille culture ne séparait pas éducation et instruction, que la vie scolaire au beau Pays dAnnam ne se comprenait pas sans lAutorité, sans la hiérarchie, sans lenseignement de la politesse et du savoir-vivre, en un mot, sans les éléments de la morale et de la vertu, les institutions pédagogiques modernes neutralisent ou détruisent ces qualités du cadre de lenseignement ancestral. On en est à laffranchissement intellectuel total qui se traduit par une crise de moralité, par un abaissement de la vraie science, incapable désormais de former des humanistes complets.

    Le pédagogue universitaire soccupe peut-être encore dorner lintelligence de ses élèves, en délivrant ses cours, il ne sintéresse pratiquement plus à leurs curs avides de trésors moraux et ne fait pour ainsi dire plus appel à leur jugement qui réclame pourtant une conception surnaturelle de la vie, des horizons vastes où la Divinité réside. Dinspiration chrétienne, ou du moins de conceptions philosophiques acceptables parce que, de valeur séculaire, léducation en Indochine sest dévalorisée, avilie, paganisée. En restreignant son domaine aux inventions et aux délassements de lesprit, pour légitimes quils soient, elle ne sait plus élever les enfants, les grandir, les attirer vers ces hautes régions mystérieuses, où se sentent à laise tous les nobles curs, tous les hommes de caractère, de vertu et de foi.

    Daprès une statistique de 1930, les 7852 établissements denseignement public en Indochine groupent dans lensemble 400.000 élèves formés par un personnel enseignant de 700 professeurs français (dont 28 agrégés) et de 12.000 maîtres indigènes. Ajoutons que lenseignement privé, confessionnel ou laïc, compte environ 70.000 élèves et que la jeune Université de Hanoi se glorifie de 550 étudiants.

    On ne loublie plus maintenant dans la jeunesse : la vie de demain réclame dabord la science intellectuelle daujourdhui. Hier les cancres ou les sujets ingrats pouvaient encore espérer un avenir paisible et les dilettantes sadjuger de belles carrières de tout repos grâce à leurs richesses ou à leurs relations. Désormais, ne réussiront que les travailleurs méthodiques, que les courageux au labeur, que les têtes qui feront autorité jallais dire que les champions. Eh oui ! les champions, puisque, de plus en plus, les formes nouvelles de linstruction dans la majorité des nations, tout en apprenant la grammaire à lenfant du jour, ne négligent plus de lui apprendre sur le même plan, les théories militaires, de le casquer, de linitier au maniement des armes, de contribuer à son apprentissage de la vie des camps, de laligner en cohortes presque toujours ombrageuses.

    On aurait donc tort de nier la puissance intellectuelle de 1Indochine : elle est considérable et il faut louer la France davoir mis au service de lenfance et de la jeunesse ce splendide mais captieux trésor du Savoir Humain. La France a compris en partie sa tâche pédagogique. Il lui suffirait de la spiritualiser pour la rendre parfaite.

    En Indochine, comme partout, (et cest là ma deuxième constatation) les sports ont transformé la jeunesse scolaire. Les sports si prônés hier, nont en réalité servi quà discipliner la masse des enfants dans le monde entier et quà la rendre plus malléable et plus accessible aux manifestations sinon guerrières du moins belliqueuses. Il suffit, pour le prouver, de citer les évolutions des balillas fascistes, les mouvements densemble des sokols tchécoslovaques, et les frémissements rythmiques des gymnastes moscoutaires, chinois et japonais. Latmosphère close des études de jadis a donc franchement éclaté. Lenfance nest plus sédentaire bien quelle reste studieuse. A une bonne tête sajoutent et de bonnes jambes et de bons bras.

    Aux distractions paisibles (de la botanique, par exemple ) se sont substituées les parties de foot-ball, de tennis ou de ping-pong. Les équipes dhockeyeurs remplacent les files déambulantes des collégiens impeccablement pommadés. Chaque lycée, chaque collège, chaque école primaire a maintenant son club, ses seniors et ses juniors, tous à insignes comme les Croisés du moyen âge. Après létude, le plein air ; après leffort mental, leffort physique et musculaire : après les examens difficiles, les jamboree scoutes ou les caravanes des routiers.

    LIndochine elle nest pas la seule jouit (!!) en ce moment, dune mystique sportive diffusée principalement dans sa jeunesse étudiante avide de boxe, de natation, de moto. Lancienne gymnastique rationnelle des anneaux, du trapèze, de la corde lisse pour les garçons ; du balai, du plumeau, du torchon, de laiguille pour les filles sest métamorphosée en sport à matches hebdomadaires mi-sacrés, mi-païens. Chez tous de lexultation, de lémotion collective en champ clos ou en court. Cest lâge dor des compétitions, du record, des as dont les noms éclipsent ceux des graves notabilités mondiales.

    Ce nest pourtant pas la faute des journaux, nullement caviardés, qui pullulent en Indochine et qui font (troisième constatation) les délices de la jeunesse scolaire. Certes les problèmes ardus de Genève ou de Lausanne les intéressent ainsi que les troubles de Bombay ; toutefois le nom du gagnant de la coupe de tennis Pasquier retient davantage leur attention. Cet engouement des jeunes pour le journal et la revue est symptomatique. Albert Londres si tragiquement disparu dans lincendie du Georges Philippar était, il y a quelques mois, sur toutes les lèvres lycéennes de Saigon.

    Cest que beaucoup de ces jeunes se croient journalistes en herbe. Etre reporter, cest-à-dire mettre dans une valise deux chemises et trois faux-cols et parcourir le globe en flâneries salariées à la piste dune catastrophe, dun tuyau ou dune révolution, paraît être lidéal dun certain nombre. Dautres se croient déjà somptueusement installés dans la salle de rédaction dun grand journal tel Excelsior qui les ravit déchiffrant des télégrammes, répondant aux sonneries vibrantes des téléphones ou réalisant le synchronisme du texte et de lillustration que révèle le poste téléphotographique. Cest que, pour tous, le journalisme reste éminemment un sport ; sport de chasse didées, dopinions, de suggestions ; sport de hasard et de vitesse où dans un minimum de temps on donne à ses lecteurs un maximum dinformations.

    Des sports et du journalisme à la vie active, (et ce sera ma dernière constatation) à la recherche de laction publique, la connexion éclate. Lintense vie moderne secoue les jeunes et les mûrit hâtivement.

    Que la jeunesse soit impatiente de prendre part aux affaires de la Cité, il nest personne qui le nie. Des événements graves se sont produits récemment en Indochine qui le prouvent. Les aspirations nationales vibrent dans tous les curs, exaltent tous les esprits.

    Promptement dailleurs, lapprentissage de la vie sélabore dans ces clubs, dans ces équipes, dans ces cercles, dans ces groupements qui pullulent aujourdhui. On ny voit plus que des républiques denfants et de jeunes gens, républiques autonomes où les bagages inutiles, cest-à-dire les parents nont point accès.

    Avouons que les nécessités de la vie présente changent les murs dantan. On ne le croirait peut-être pas, et pourtant, les conditions économiques exigent cette action prématurée des jeunes. Les étudiants dont le papa vient de faire un krach dans létain, le riz ou le caoutchouc, songent au lendemain. Lincertitude du pain quotidien en laisse plus de place aux rêves du jeune homme et même de la jeune fille. Le choix dun métier ou dune carrière simpose. Largent gagné par soi-même apparaît comme le dieu faste de lavenir, comme lidole qui confère lindépendance. Or, ce quon adore cette idole aux pieds dargile, en Indochine, cest inimaginable ! Les journaux dailleurs ne parlent que de stabilisation, de budgets, de stocks, dexportation, détalon-or, de groupes financiers de primes, de cours des valeurs, etc., etc..

    Sera-t-elle sauvée par ce système P qui détrône à lheure présente le système D toute cette bouillante et prévoyante jeunesse ? On a peine à le croire. Trop vite, elle cherche à prouver avec Corneille que la valeur nattend pas le nombre des années et à déloger les aînés qui dit-elle irrévérencieusement se cramponnent malgré leur âge mûr aux cocotiers. On enseignait au bon vieux temps que la ligne droite était le plus court chemin dun point à un autre. Il faut paraît-il, au gré des jeunes moderniser cette formule et dire : La Publicité est le plus court chemin dune affaire à une autre et le journalisme conduit à la richesse, aux honneurs, au Pouvoir.

    Ils oublient hélas ! que la vie est un long apprentissage, un continuel portement de croix. La vie est dure, si dure que lenfant et ladolescent ne sauraient la concevoir. Lenfant rêve et poétise ses visions davenir. Il ignore les exigences concrètes de lheure, et ne comprend pas les révoltes, les sanglots et les passions de lhomme et du vieillard. Son âme, toute neuve encore est à la mesure de linfini qui se révèle dans ses yeux. Cest lâge durant lequel limagination prend son essor illimité, lintelligence son vertigineux et incontrôlable développement.

    A léducation morale et religieuse dagir alors et de faire admettre et comprendre à ces Robinson si gentils, mais indisciplinés, le Règlement, lAutorité, la Morale et la Religion : entités bien graves pour de jeunes cerveaux qui préconisent labsolue liberté ! Que ceux dIndochine et dailleurs le sachent : on napprend à vivre que, par le sacrifice quotidien de son moi personnel, sacrifice qui reste la base de lEducation et de la vie entière, sacrifice que Dieu récompense souvent dès ici-bas.

    Il faut oser le dire, en ces temps de crises rouges : lidée de Dieu gouvernant lUnivers et donnant à chacun le pain quotidien doit être de nouveau gravée profondément et plus que jamais dans lesprit des parents et des enfants, des maîtres et des élèves. Si la société seffrite, si le respect sen va, si la lutte économique sévit, si léducation déchoit, cest que Dieu cesse dêtre aimé, dêtre respecté, dêtre prié.

    Quand, avec le poète, lenfant, le jeune homme et la jeune fille reprendront chaque matin cette prière :
    O Père quadore mon père,
    Toi quon ne nomme quà genoux,
    Toi, dont le nom terrible et doux
    Fait courber le front de ma mère ;

    la société tout entière sera bien près dêtre régénérée, car la pédagogie croyante aura compris sa véritable fonction qui nest autre que de montrer aux Jeunes le prix et le but de la vie, que de les diriger sagement, par les Humanités (cest-à-dire par la compréhension de ces immortels chefs-duvre légués à lHumanité par ses plus grands génies), au service de Dieu sur la terre comme au Ciel.

    L. CHORIN.

    1932/745-751
    745-751
    Chorin
    Vietnam
    1932
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