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Découvertes de descendants danciens Chrétiens dans le diocèse dOsaka (Japon)

SOMMAIRE du No 36 Décembre 1924 Découvertes de Descendants danciens Chrétiens dans le Diocèse dOsaka (Japon) (J.-B. DUTHU)749 LEtablissement du Christianisme dans lInde Fin) (J.-B. CROZE)759 La Maison de Nazareth (Hongkong) (Fin)771 Une consécration épiscopale en Chine. Mgr Renault, Coadjuteur du Vicaire Apostolique du Setchoan785 Chronique des Missions et des Etablissements communs Nécrologe793 Table des Sommaires de lannée 1924. BULLETIN
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    SOMMAIRE
    du No 36 Décembre 1924


    Découvertes de Descendants danciens Chrétiens dans le
    Diocèse dOsaka (Japon) (J.-B. DUTHU) 749
    LEtablissement du Christianisme dans lInde Fin)
    (J.-B. CROZE) 759
    La Maison de Nazareth (Hongkong) (Fin) 771
    Une consécration épiscopale en Chine.
    Mgr Renault, Coadjuteur du Vicaire Apostolique
    du Setchoan 785
    Chronique des Missions et des Etablissements communs
    Nécrologe 793



    Table des Sommaires de lannée 1924.



    BULLETIN
    de la Société des
    MISSIONS-ÉTRANGÈRES DE PARIS

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    3e ANNÉE Nº 36 DÉCEMBRE 1924
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    Découvertes de descendants danciens Chrétiens dans le diocèse dOsaka (Japon)


    La Religion catholique a été introduite au Japon par Saint François-Xavier, qui débarqua à Kagoshima le 15 août 1549. Le Saint passa au Japon près de 3 ans ; il y fit quelques centaines de conversions. Après lui, les Pères Jésuites vinrent nombreux évangéliser le pays. Au bout de 10 ans, ils avaient réussi à fonder dans la partie méridionale de lEmpire des chrétientés florissantes.

    En 1559, 10 ans après la venue de Saint François-Xavier, le P. Vilela, accompagné du Frère Laurent, Japonais baptisé à Yamaguchi, vint sétablir à Kyôto, alors capitale de lEmpire. Les débuts furent pénibles. Cependant au bout de quelques années, le missionnaire réussit à convertir quelques bonzes dun certain rang et deux hauts personnages de la cour du Shôgun (1564).

    Ces conversions furent bientôt suivies de plusieurs autres non moins remarquables, particulièrement celle de la famille du Daimyô de Takatsuki. Le château de Takatsuki était bâti au milieu dune riche plaine de la province de Settsu. (1)


    (1) Aujourdhui Takatsuki est une petite ville de la préfecture dOsaka, à mi-chemin entre les deux grandes villes de Kyôto et Osaka.


    En 1564, il appartenait à Wada Koremasa, qui y avait placé comme gouverneur son frère cadet, nommé Takayama. Ce dernier avait suivi pendant plusieurs semaines à Kyôto les instructions du Frère Laurent. Lorsquil se décida à embrasser le christianisme, il appela le P. Vilela dans son château de Takatsuki, afin dy recevoir de ses mains le baptême, avec toute la solennité possible. Sa femme et ses enfants furent baptisés le même jour que lui. Son fils aîné, alors âgé de 11 ans, reçut au baptême le nom de Juste, doù le nom de Juste Ukon Dono, sous lequel les annales des Jésuites le désignent généralement. Cest lui qui devint si célèbre dans lhistoire de la Religion chrétienne au Japon : son vrai nom était Takayama Ukon, sous lequel il est connu dans lhistoire japonaise. Devenu daimyô de Takatsuki, Juste travailla à convertir ses samurai et tous les habitants de ses domaines. Dieu bénit son zèle, puisque les écrits des anciens missionnaires signalent une assistance de 15.000 fidèles à la fête de Pâques de lan 1581.

    Malheureusement pour cette chrétienté naissante, Takayama Ukon fut transféré à Akashi, daimyat plus important (1585). Dans ses nouveaux domaines, Juste fit porter tous ses efforts sur la conversion de ses sujets ; mais il sattira surtout la haine des bonzes, qui se vengèrent plus tard.

    En 1587, le Taikô Hideyoshi était devenu maître de tout le Japon. Après avoir dabord favorisé le christianisme et les missionnaires, il devint persécuteur. Lune des premières victimes de son mauvais vouloir fut Juste Takayama, qui, mis en demeure de renoncer à sa foi ou de se voir enlever ses domaines, nhésita pas un seul instant et commença dès lors à mener une vie de proscrit. Réfugié dabord dans une île des domaines du daimyô chrétien Augustin Konishi, il dut, en 1588, se retirer à Kanazawa, où le daimyô le recueillit et où il put vivre en paix jusquen 1614. Il mena toujours une vie exemplaire et toutes les persécutions employées pour lui faire abandonner la foi restèrent sans effet. Le Shôgun, qui sétait lancé dans la persécution ouverte contre le christianisme, condamna Juste à lexil. Celui-ci dut partir pour Manille avec sa femme, ses enfants et petits-enfants.

    Les proscrits quittèrent Nagasaki le 8 novembre 1614 et débarquèrent à Manille le 28 du même mois. Ils furent reçus en triomphateurs : le gouverneur, larchevêque et tout le peuple, venus à leur rencontre, les conduisirent à la cathédrale pour assister au chant du Te Deum. Le gouverneur voulut assigner des revenus considérables au proscrit, mais celui-ci refusa noblement. Il mourut dailleurs peu après son arrivée, le 3 février 1615, à lâge de 62 ans. Avant de mourir, il exhorta sa famille à persévérer dans la foi et déclara renier à jamais ceux de ses descendants qui abandonneraient la religion chrétienne.

    Ces recommandations suprêmes du noble proscrit furent-elles observées ? Les annales de Manille rapportent que sa femme et ses enfants rentrèrent plus tard au Japon, mais ne donnent aucun renseignement ni sur lendroit qui leur servit de refuge, ni sur le nom quils durent prendre pour mieux se cacher. Que sont-ils devenus? Ont-ils gardé la foi, au moins secrètement ? Question à laquelle nulle réponse ne peut encore être donnée.

    Quant à la belle chrétienté de Takatsuki, le transfert de Juste Takayama avec ses samurai au daimyat dAkashi lui porta un coup terrible. Que devinrent dans la suite ceux qui avaient embrassé le christianisme ? Dans les écrits de lépoque, aucune mention nest plus faite de la chrétienté de Takatsuki.

    Dès que les missionnaires purent de nouveau pénétrer au Japon et quils se furent installés à Osaka (1868), ils firent des recherches dans les environs dOsaka, mais sans succès. Un missionnaire alla jusque dans les montagnes de Takatsuki, et ne put rien découvrir. A ce moment-là, toutes les bouches restèrent closes.

    En 1919, un païen, nommé Fujinami Daishô, découvrit une pierre tombale chrétienne, dans le village de Kiyotani, à 3 lieues de la petite ville de Takatsuki. Quelque temps après, deux autres furent découvertes dans le village voisin de Miyama. Les trois datent de lan 1600.

    Ces trouvailles attirèrent lattention de deux professeurs de lUniversité Impériale de Kyôto, les docteurs Hamada et Shimmura, qui avaient déjà commencé à réunir, au musée de lUniversité, nombre de reliques des anciennes chrétientés. Les deux docteurs allèrent examiner les pierres tombales découvertes, et ils furent assez heureux pour retrouver, dans la famille dun nommé Higashi Tojirô, plusieurs objets religieux datant du XVIIe siècle : une image de N.-S. une statuette de la Sainte-Vierge, un chapelet, le Guide du pécheur de L. de Grenade, en 2 vol., et la Doctrine chrétienne en 2 vol., ouvrages traduits de lespagnol et imprimés à Nagasaki en 1600. Devant cette découverte, les deux savants acquirent la certitude que ces familles descendaient des anciens chrétiens de Takatsuki.

    En 1923, on fit dautres trouvailles. Dans la famille dOgami Kinjûrô, on découvrit un crucifix en ivoire, un chapelet également en ivoire et plusieurs images ; chez Nakatani Tojirô, une image de saint François-Xavier, les 15 mystères du Rosaire, une statuette, de la Sainte-Vierge, des disciplines, des médailles, etc ; chez Nakatani Gennosuke, une madone peinte sur cuivre, un crucifix, une discipline, etc.

    Ces découvertes intéressèrent même de grands journaux dOsaka, comme lAsahi, qui, dans son Nº du 8 novembre 1923, publia un long article résumant les trouvailles faites, et y joignit la photographie du crucifix en ivoire conservé dans la famille Ogami. Un catholique dOsaka, marchand ambulant de son métier, à la lecture de cet article, prit dès le lendemain le chemin des villages où avaient eu lieu ces trouvailles.

    Voici maintenant, daprès le journal du P. Birraux, curé de la cathédrale dOsaka, ce quon a pu découvrir jusquà ce jour sur les restes de lancienne chrétienté de Takatsuki.

    Pierre, parti le 9 novembre 1923 pour les environs de Takatsuki, rentra à Osaka le 13 du même mois et vint rendre compte au P. Birraux de ce quil avait pu faire. Il avait été frapper à la porte des quatre familles nommées plus haut ; deux seulement lavaient reçu : celles dOgami Kinjûrô et de Nakatani Gennosuke, mais il navait pu obtenir aucun renseignement. Il nétait pas découragé pour cela. A Osaka, il fit provision de nouveaux articles pour son commerce et, le même jour, il reprit le chemin de la montagne. Sous prétexte de vendre sa pacotille, Pierre se mit à circuler dans les maisons du village. Quatre jours après, il rentrait à Osaka, un peu encouragé par les résultats de cette seconde expédition. Il avait réussi à lier connaissance avec Nakatani Gennosuke et surtout à sintroduire dans les bonnes grâces dune vieille femme de 86 ans.

    A Osaka, tous les catholiques et, en premier lieu, lEvêque et les missionnaires, sintéressaient vivement à ces découvertes. Mgr Castanier, chargea alors le curé de la cathédrale de poursuivre les recherches et de faire tous ses efforts pour ressusciter, si possible, cette ancienne chrétienté.

    Le 2 décembre, le P. Birraux, accompagné de son fidèle Pierre, partit pour le village de Miyama. Ils visitèrent dabord le temple bouddhique de Kôun-ji, qui possède deux pierres tombales chrétiennes. De là, ils se rendirent dans la famille Ogami, qui habite à 2 kilomètres du temple. Le chef de la famille reçut le missionnaire avec sympathie et lui montra tous les objets religieux hérités de ses ancêtres. Encouragés par cet accueil, le missionnaire et son suivant poussèrent jusquau hameau de Sendaiji, quils soupçonnaient habité par des descendants de chrétiens. Mais là aucune porte ne voulut souvrir devant eux, et tout le monde se renferma dans le mutisme le plus complet.

    Le P. Birraux, après mûre réflexion, conseilla à son compagnon de sinstaller à demeure parmi ces villageois. Un modeste appartement fut loué sans trop de peine, et Pierre vint lhabiter dès le mois de janvier 1924. Peu après le P. Birraux retournait à la montagne. Cette fois, le missionnaire fut introduit dans la famille Nakatani, mais ne put encore obtenir aucun renseignement intéressant. Toutefois, grâce aux efforts et à lhabileté de Pierre, la confiance naissait dans ces curs de paysans et la glace commençait à se rompre. Au voyage suivant, le 18 février, le P. Birraux put pénétrer dans la famille Nakatani et avoir une longue conversation avec la vieille grandmère de 86 ans. Arrêtons-nous un instant sur cette famille et sur le village de Sendaiji quelle habite.

    Sendaiji est un hameau dune quarantaine de maisons ; il fait partie du village de Kiyotani.

    La principale famille est celle de Nakatani Gennosuke, famille patriarcale, où vit, respectée de tous, laïeule âgée de 86 ans. Gennosuke, lhomme le plus influent du village, habite avec ses nombreux enfants une belle maison, vaste et bien bâtie.

    La personne la plus intéressante de toute la famille est, sans contredit, la vénérable aïeule de 86 ans, Malgré son grand âge, elle est encore verte et a conservé toutes ses facultés. Elle a des reparties vives et sait placer un bon mot avec à propos. Cest par elle quon a lespoir de relier le présent au passé.

    La vieille récita devant le P. Birraux lAve Maria : transmis oralement de génération eu génération pendant 350 ans, les mots japonais y sont entremêlés de termes latins, et cependant il fut récité sans la moindre faute.

    Est-ce que tu récites encore cette prière ? Lui demanda le Père.
    Oui, de temps en temps, surtout quand il y a eu un malheur dans la famille. Autrefois, lorsquil y avait un décès, tous les parents descendants de chrétiens se réunissaient en cachette et récitaient trois chapelets pour le mort... Autrefois, cétait terrible : à chaque décès, un fonctionnaire venait de la ville de Takatsuki afin dexaminer le cadavre.

    Cela doit se rapporter à lédit du Shôgun Yoshimune (1717), qui imposa à tous les habitants de lempire le Shûmon Aratame ou « inspection de la religion professée », en vue de dépister « les chrétiens qui continuaient à pratiquer en secret », car les fonctionnaires ne reconnaissaient comme religion légale que lunique bouddhisme. Dans les cas douteux, un fonctionnaire était chargé dexaminer minutieusement jusquaux cadavres, afin de sassurer quils ne portaient aucun signe ni emblème de la mauvaise religion (le christianisme).

    Lorsquil y avait un mort, est-ce que vous appeliez le bonze ?
    Oui, il le fallait bien ; mais pendant quil faisait ses prières en face du cadavre, nous autres, cachés derrière lui, récitions les nôtres à voix basse.
    Savez-vous si, lorsque vous étiez jeune, on vous a fait sur le front quelque cérémonie ?
    Je sais que, quand jétais enfant, mon père ma fait avec de leau un signe de croix sur le front...
    Jusque vers 1860, dit encore la vieille, huit ou dix familles voisines et parentes se réunissaient le dimanche. Pour dérouter les indiscrets, on appelait cela le Cha-bi (jour du thé) ; la réunion avait lieu à tour de rôle dans chaque famille, et on récitait le chapelet... Tous les printemps, pendant 40 jours, les habitants du hameau, bien que travaillant aux champs, ne faisaient quun seul repas, le soir. Aussi les gens des villages voisins se disaient entre eux : Voyez les habitants de Sendaiji, comme tous les printemps ils ont la figure pâle. Cest curieux ! Mais ajoute la vieille, après ces 40 jours, on faisait un festin avec viandes de poulet, de sanglier, etc.
    Daprès les enseignements de nos ancêtres, racontait la vieille, on ne doit pas, comme cest lusage au Japon, brûler de lencens ou offrir du riz devant les idoles ou devant les tablettes des défunts.

    Ici finissent les récits de la vieille Nakatani Ito ; quelque incomplets quils soient, ils ne manquent pas dintérêt. Après une conversation de plus dune heure, la vieille sécria :
    Il est dangereux de pratiquer cette religion !

    Alors Pierre de lencourager en lui disant :
    Oui, ma bonne vieille, autrefois les chrétiens étaient persécutés ; mais depuis cinquante ans tout cela a changé, nous avons maintenant la liberté. Moi qui te parle, je suis un chrétien dOsaka. Dans mon église nous avons une cloche, une très grosse cloche, quon sonne pour annoncer lheure des prières, et dans toute la ville, chrétiens et païens entendent cette cloche. Ainsi, tu vois, aujourdhui, il ny a plus rien à craindre. Même dans le Palais Impérial, au service de lEmpereur, il y a des chrétiens qui sont connus comme tels.
    Est-ce possible ? sécria la vieille. Si ce que vous dites est vrai, le monde a bien changé !

    Comme tous les paysans, ces braves montagnards sont défiants. Trois siècles de persécutions les ont rendus timides et craintifs à lexcès. Tous ceux qui possédaient des objets religieux se les transmettaient de père en fils, mais les femmes et les autres membres de la famille nétaient jamais dans le secret. Certains, craignant dêtre découverts, les ont brûlés, dautres les ont enterrés.

    Le 10 mai dernier, un nommé Inoue, du village de Miyama, est venu de lui-même trouver Pierre, et voici ce quil lui a raconté : I1 y a 20 ans, mon grand-père, sur le point de mourir, mappela auprès de lui et me fit cette suprême confidence. Autrefois, me dit-il, toute notre parenté, qui compte actuellement 3 ou 4 familles, était chrétienne. Par peur de la persécution, nous avons réuni tous les objets religieux dans une caisse, que nous avons enterrée à la montagne (et il mindiqua lendroit). Quand le moment sera venu, va donc déterrer ces objets. Jai bien cherché lendroit indiqué, ajouta le brade homme, mais je nai rien trouvé ; les renseignements de mon grand-père nétaient pas assez précis.

    Dieu bénissait visiblement les efforts du P. Birraux et le savoir-faire de Pierre. On commençait à navoir plus peur de parler du passé et des ancêtres. La vieille aïeule, si fermée au début, faisait maintenant connaître les familles dont les ancêtres avaient autrefois été chrétiens. Elle signalait en particulier un certain Kami Saijirô. Interrogé par le missionnaire, ce dernier dit navoir plus chez lui aucun objet religieux.

    Cependant, dans lancien cimetière de sa famille, on a découvert une pierre tombale, avec une croix, qui porte le nom de Martha, ce qui prouve clairement quil y a eu des chrétiens parmi ses ancêtres.

    Il y a environ 50 ans, raconte-t-il, il y avait, à coté de ma maison, un rocher sur lequel était gravée une inscription chrétienne. Malheureusement ce rocher fut vendu à un pierrier, qui le brisa et lutilisa ailleurs. Et, à propos de linscription chrétienne quil se rappelait avoir vue sur ce rocher, il donnait des détails sur le e-fumi. Le e-fumi (litt. fouler limage) consistait à fouler aux pieds, au moment du recensement, une croix ou une image sainte. Un édit de 1716 prescrivait sous les peines les plus sévères cet acte, qui avait pour but de sassurer de lextinction du christianisme et sappliquait, dit-on, même aux étrangers débarquant au Japon.

    Le narrateur terminait son histoire en disant : Jai entendu mon père raconter les subterfuges quil employait pour éviter de fouler la croix, il se renversait de côté.

    Kami Saijirô est un ancien militaire qui a fait les campagnes de Chine, de Formose et de Mandchourie; il a plusieurs décorations et une petite pension. Dès la première entrevue, il plut au missionnaire par sa politesse, sa franchise, son ouverture de cur. Contrairement à tous ses compatriotes, il na cure du quen dira-t-on. La Providence sest servie de cet homme droit pour aider le P. Birraux à remplir sa mission.

    Un bonze du voisinage navait pas été sans remarquer les allées et venues du P. Birraux et de Pierre, son suivant. Inutile de dire quil en éprouvait plus que du déplaisir. Bientôt ce bonze se mit à visiter les familles, leur confiant dans le plus grand secret que létranger et son homme nétaient rien moins que des bolchévistes répandant des idées subversives, sapant lautorité impériale, et dailleurs surveillés de près par la police. Les insinuations du bonze trouvèrent si bien crédit auprès de ces montagnards, à qui des siècles de persécution avaient appris quon ne badine pas avec la police, que Pierre nosa presque plus se montrer et que le propriétaire de son appartement lui fit comprendre quil ferait mieux de disparaître. Pierre trouva bien une autre maison à louer, promesse fut faite, mais au dernier moment, le propriétaire se dédit. Les calomnies du bonze avaient produit leur effet.

    Notre chrétien raconta ses ennuis à Kami Saijirô. Lancien militaire se moqua des dires du bonze et procura à Pierre un nouveau logement. Ce nétait pas un palais, mais pourtant le missionnaire pourrait au besoin y loger aussi.

    Pour couper court à la campagne sournoise du bonze, le P. Birraux se décida à faire appel au Préfet dOsaka, bien connu pour sa haute bienveillance à légard des missionnaires catholiques et de leurs uvres. Mis au courant, le Préfet donna au missionnaire sa carte, avec un mot écrit de sa main. Il présentait le P. Birraux aux fonctionnaires de la région et leur recommandait de veiller à ce que personne ne lentrave dans ses recherches. En possession de cette précieuse recommandation, le P Birraux se rendit chez le sous-préfet dIbaraki, lequel à son tour envoya des instructions à ses subalternes, les maires des deux villages de Kiyotani et de Miyama. Leffet fut immédiat sur lesprit de ces deux modestes fonctionnaires ; la population fut avertie, et désormais le bonze se tint coi.

    Il nest pas probable que le diable se tienne pour battu de si tôt ; mais, de toutes façons, le bon Dieu aura le dernier mot.

    Dans la maison louée grâce à lentremise de lancien militaire, le P. Birraux put, le 29 avril, offrir le Saint-Sacrifice. Cétait la première fois quil était célébré dans cette région depuis plus de 300 ans. Avec quelle émotion le Père récita alors la Secrète pro Propoganda Fide : Protector noster aspice Deus... et fac, ut ab ortu solis usqne ad occasum magnificetur nomen tuum in gentibus, ac in omni loco sacrificetur et offeratur nomini tuo oblatio munda !

    Le 7 août, pour la première fois, six descendants danciens chrétiens sont venus assister à la sainte Messe.

    *
    * *

    Pour finir, il reste à dire doù viennent ces descendants danciens chrétiens et quel espoir on peut avoir de les ramener à la religion de leurs ancêtres.

    La réponse à la première question semble facile. Ces gens sont certainement les fils des fidèles du XVIe siècle, qui formaient la nombreuse chrétienté de Takatsuki. Le daimyô Justc Takayama Ukon, quand il fut transféré dans de nouveaux domaines, emmena, suivant lusage, ses serviteurs et ses samurai ; il ne laissa derrière lui que le menu peuple, les marchands et les paysans. Ce sont ces derniers surtout qui durent être les ancêtres des familles retrouvées de nos jours. Quand vint la persécution, ces familles de paysans essayèrent de se cacher au fond des montagnes. Les deux villages de Miyama et de Sendaiji sont admirablement placés pour servir de cache ; bâtis dans un petit vallon, au milieu de montagnes boisées, on ne saurait les découvrir facilement. Ces paysans espéraient pouvoir y continuer en paix la pratique de leur religion. Malheureusement la police des Shôgun sut bien les y découvrir et ne leur ménagea pas les tracasseries.

    Le hameau de Sendaiji compte à peine 40 familles. Sur ce nombre, quelques-unes sont dailleurs ; mais la très grande majorité a dû autrefois être chrétienne. Jusquici la chose est certaine pour six dentre elles ; dautres se déclareront sûrement plus tard.

    A en juger par les récits de la vieille Nakatani Ito, le centre chrétien nétait pourtant pas à Sendaiji, mais plutôt à Miyama, à trois kilomètres au nord-ouest. Ce coquet village, perdu au milieu de la verdure, offre comme curiosité une pagode bouddhique, qui nest pas du tout bâtie dans le style des temples du bouddhisme. Elle rappelle plutôt une chapelle chrétienne, et le missionnaire soupçonne quelle a dû être primitivement le lieu de réunion des
    chrétiens de ces parages et quelle a été confisquée plus tard au profit des bonzes. Lavenir dira si cette conjecture est fondée. Plusieurs familles danciens chrétiens habitent tout près. Le jour où ils se décideront à parler, peut-être apprendra-t-on des choses intéressantes. Cest dans lenceinte de ce temple quont été retrouvées les deux premières pierres tombales chrétiennes dont il a été parlé au commencement de ce récit.

    Pourra-t-on jamais ramener ces braves gens à la religion de leurs ancêtres ? Il est encore trop tôt pour formuler un jugement sur ce point. A vrai dire, on na découvert encore que trois bonnes vieilles qui récitent lAve Maria transmis par les ancêtres. Les autres ne cachent pas quils sont fils de chrétiens, mais eux personnellement quen ont-ils retenu ? Le missionnaire attend un jour ou lautres leurs confidences, qui léclaireront sur ce point. Pour le moment, les observations du P. Birraux lui ont permis de constater chez ces pauvres gens un certain nombre de pratiques superstitieuses communes à toute la région environnante. Pour les enterrements ou les anniversaires, ils appellent le bonze, mais cest uniquement parce quils croient ne pas pouvoir faire autrement. On remarque chez eux une profonde aversion pour le bouddhisme, aversion inculquée par les ancêtres chrétiens.

    Voilà plus de 60 ans que les missionnaires catholiques sont rentrés au Japon. Dans notre Mission dOsaka, depuis longtemps nous nespérions plus retrouver la moindre trace des anciennes chrétientés, tant la persécution ici, près du gouvernement central, avait été violente et avait bien réussi à effacer le nom chrétien.

    Cest donc un événement important dans les annales de la Mission que la découverte, au fond des montagnes, de ces restes de lancienne chrétienté de Takatsuki. Après 300 ans dune persécution inouïe, quelle consolation de retrouver trois bonnes vielles de 86, 87 et 88 ans, qui récitent encore lAve Maria du XVIe siècle, avec ses termes latins, tel que lont légué les ancêtres ! Trois siècles de persécutions ont faussé bien des ressorts dans ces âmes naturellement honnêtes, et le missionnaires est contraint de procéder à leur égard avec la plus extrême prudence. Mais, du haut du ciel, Juste Takayama Ukon et les pères de ces paysans, dont plusieurs ont dû donner leur vie pour la foi, tous ces confesseurs ou martyrs prient pour eux. Aussi nous espérons que le bon Dieu accordera aux descendants de ces anciens chrétiens la grâce de revenir bientôt à la foi de leurs ancêtres.

    J.-B. DUTHU,
    Missionnaire dOsaka.

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    1924/749-759
    749-759
    Duthu
    Japon
    1924
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