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Correspondance de M. Armbruster relative à la fondation de la chrétienté de Hakodaté 4 (Suite)

HAKODATÉ Correspondance de M. Armbruster relative à la fondation de la chrétienté de Hakodaté. (Suite) Hakodaté le 8 Novembre 1868. Monseigneur,
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    HAKODATÉ
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    Correspondance de M. Armbruster relative à la fondation de la chrétienté de Hakodaté.
    (Suite)
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    Hakodaté le 8 Novembre 1868.

    Monseigneur,

    On mannonce le départ dun bateau de guerre américain, venu de Nagasaki ici il y a huit jours. Le Grassmere est arrivé avant-hier, et nous avons reçu les lettres et les deux caisses. Je remercie V. G. des attentions quelle a pour nous. Tout est arrivé en parfait état. Je suis bien sensible à la peine que se donne V. G. pour mécrire souvent ; mais cest pour moi une jouissance et une consolation, je la supplie de vouloir bien continuer à me les procurer souvent. Dautant plus que, comme elle le jugera par mon immense correspondance, les circonstances sont assez graves pour que je désire être dirigé par les lumières et lexpérience de V. G.. Aussi, je pense quelle me rendra cette justice que je népargne ni mon temps ni ma peine pour la mettre au courant de tout. Quelquefois je le fais par lintermédiaire de M. Laucaigne, sachant que par cette voie jatteindrai mon but ; jécris si souvent à V. G., que, comme mes lettres passent par diverses mains, je crains dexciter quelque étonnement. Non pas que je craigne décrire à V. G. et de men référer en tout à son avis, cest du contraire que je devrais rougir. Du reste, je nai jamais fait un mystère à personne de mon intention bien arrêtée dêtre partout pratiquement, et je pourrais dire davoir été jusquà présent théoriquement, en accord de sentiments et dopinions avec V. G.. En lui écrivant souvent, je nai pas lintention de me faire valoir ou de faire du zèle, cest un devoir que je remplis, un besoin que je mets à exécution. Je sens quà mon âge et dans ma position on a besoin dêtre guidé, et je sais que, si jétais dans la position de V. G., je désirerais que lon en agisse ainsi envers moi. Voilà mes opinions bien connues, je respecte celles des autres, si différentes elles sont ; pour moi, jobéis à mes convictions, et ce soir voilà encore une lettre.

    Rien ou presque rien de nouveau ; nous avons eu la consolation dadministrer, moi le saint baptême, et M. Evrard la première communion à notre maître de japonais. Ce fut pour moi un beau jour que celui de la Toussaint. Quant à mon voyage dans le Nord, je suis presque décidé à lajourner, les nouvelles de la guerre sont assez mauvaises, si elles sont vraies. Je crains que les inconvénients ne soient plus grands que mes chances de succès. Cependant on y réfléchira encore devant le bon Dieu et lon sefforcera dêtre aussi prudent que possible. Cest bien malheureux quil ny ait personne sous notre main, pas de catéchiste, rien ; pour eux, les circonstances sont magnifiques. Hélas ! votre résolution de nenvoyer personne serait-elle irrévocable ? Ici nous navons aucun élément, et je ne vois pas quand nous pourrons en avoir. M. Laucaigne me dit que V. G. ma écrit les motifs de sa résolution. Comme de Yokohama on ne se presse pas de menvoyer mes lettres, qui cependant pourraient être pressées, je nai encore rien reçu des lettres que V. G. ma écrites de Hiogo et de Nagasaki. Cependant, au printemps prochain, jenverrai notre maître, mais ce pauvre homme, tout infirme, a besoin dun aide ; je ne puis compter sur Mataichi. Notre autre néophyte a ses affaires, qui ne lui permettent pas de quitter. Et cependant V. G. apprendra, par une lettre que je lui ai écrite il y a quinze jours, de quelle importance doit être ce voyage. Enfin nous préparons notre homme activement ; M. Evrard le forme à la vie spirituelle, et moi je développe son instruction religieuse. Daigne le bon Dieu bénir mes faibles travaux ! Ses gages paient ses dettes, et, au moment fixé, si le bon Dieu ne permet pas dobstacles, nous lenverrons à la recherche des brebis perdues au milieu des loups.

    Je joins à cette lettre un mémoire à ladresse de M. Furet ; le Gouverneur, mayant fait demander ce que je désirais, est parti pour Yokohama, où, sans doute, il traitera laffaire de notre concession. Jenvoie également une copie de lacte que jenvoyai au Gouverneur. Prière denvoyer le tout le plus tôt possible à Yokohama, afin que, si laffaire est mise en discussion là-bas, M. Furet soit au courant de tout. Si V. G. le juge à propos, M. Furet pourrait, au besoin, donner au Ministre connaissance de mon mémoire. Pour laffaire de la maison Mermet, je nai encore écrit ni à Yokohama ni à Shang-Hai ; jai tant daffaires qui me trottent par la tête que je suis obligé de faire attendre le moins pressé. Vraiment V. G. doit rire, et moi je le fais tout le premier, de tous les projets quenfante ma pauvre tête, de toutes les combinaisons quelle fait. Hélas ! ma pauvre cervelle est devenue une place publique, où se succèdent à tour de rôle les marchands forains et les magistrats de la cité.

    Encore une autre histoire, mais je nose en espérer le succès ; je ne la raconte à V. G. que pour la récréer. Le Gouvernement Japonais veut créer ici un hôpital en règle, et demande un personnel français ; on est venu sadresser à M. Fabre. Ce zélé Monsieur va, sur la demande que je lui en ai faite, chercher à nous procurer lentreprise. Cest une grosse affaire, qui, si elle réussissait, aurait les plus précieux résultats. Naturellement, dans le cas où la chose se ferait, je mettrais la mission à couvert des charges pécunières.

    Et puis, si celle-ci marche, il en viendra encore une autre. Le Yeso est peu habité et cependant très fertile. Nos nouveaux gouvernants voulant le peupler, M. Fabre va leur suggérer lidée dune ferme modèle, dun Staouéli. Là encore pour nous dimmenses avantages. Ainsi, en nous donnant des moyens dexercer un apostolat par ces uvres, nous nous attacherons les curs par la charité, et nous nous rendrons nécessaires. On nous ferme une porte, il faut nous en ouvrir deux autres. Si mes beaux plans doivent contribuer à la gloire de Dieu, prions-le quil les bénisse et les mette à exécution ; sinon, demandons-lui quils naboutissent pas. M. Fabre, qui navait pas songé à pareille combinaison, en est dans lenthousiasme, et, dès demain, il veut parler de laffaire de lhôpital. Comme on lui demande ses conseils et son concours dans cette affaire, il ne veut pas la laisser dormir. Si laffaire réussissait, je ne balancerais pas à aller en conférer avec V. G., elle a trop dimportance pour la négliger. Mais la position, où nous nous trouvons vis-à-vis de ce gouvernement, ne me permet vraiment pas despérer le succès de la chose.

    Mataichi va mieux maintenant, mais il sennuie, et vraiment, si V. G. ne menvoie personne, je crois que je serai obligé de le renvoyer dans sa famille. Hélas ! les oublis, qui lui arrivent quelquefois, nont dautre cause que lennui. Je ne sais vraiment comment je ferai, si je dois le renvoyer à Nagasaki ; il me faudra donc renoncer à travailler ?

    Il est possible que les événements politiques modifient les plans dont jai entretenu V. G.; cependant louverture dAomori paraît devoir seffectuer. Cest ce fait qui a été la presque unique cause réelle du Dupleix à Hakodaté, et le commandant me dit en partant quil espérait venir nous revoir au printemps.

    Plus tard je pourrai demander des catéchismes ; actuellement les quatre exemplaires peuvent suffire. Mais, ce dont jaurais bien besoin, cest de livres chinois chrétiens. Notre néophyte lettré espère obtenir de grands succès auprès des lettrés, ses connaissances, et, V. G. le sait, dès lors quil y a des caractères chinois, ils sont subjugués. Et si nous pouvons avoir des lettrés, nous aurons vite des catéchistes. Je prie donc V. G. de vouloir bien demander à Hongkong quelques exemplaires de chacun des ouvrages imprimés à la procure. Jen fais la demande au P. Lemonnier. Il faut bien remarquer que ces livres ne sont destinés quaux lettrés, et quils ne dispenseront pas ceux-ci détudier le livre élémentaire qui est le catéchisme. Cest la base, elle doit être la même pour tous. Maintenant les livres chinois sont le complément et lappât. Cest la marche que je suis dans linstruction du maître ; je lui explique le catéchisme de la manière la plus développée, cest même un petit cours de théologie. En même temps je lui fais lire quelques bons ouvrages chinois, que M. Mounicou ma laissés.

    Je crois avoir tout dit; si joublie quelque chose, ce sera pour la prochaine fois. Je nai vraiment pas le temps de répondre à M. Laucaigne. Je remercie beaucoup ce digne confrère de sa correspondance ; je lui préparerai une réponse pour bientôt. Je recommande toujours ma personne, mon âme surtout (ma place publique) aux prières de V. G..

    Ce qui me console, cest quon élève parfois des temples du Seigneur sur les places publiques. Je recommande également nos embryons duvres et nos grandes espérances. Je prie également V. G. dagréer lhommage du profond respect avec lequel jai lhonneur dêtre, Mgr, de V. G. le très obéissant et très dévoué missionnaire

    Armbruster.

    P. S. 9 Novembre, 7 h. du soir. Victoire sur toute la ligne. Laffaire de notre terrain est réglée, et au delà de ce que javais osé espérer ; tout ce que javais exigé est accordé. Il est vrai que le titre, quils mavaient livré et quils savaient en circulation, était une bonne épine aux pieds de nos gouvernants, comme du consul. Aussi à peine leur avais-je déclaré mon incompétence à le signer et ma détermination à lenvoyer à V. G., que vite ils me demandèrent ce que jexigeais. Alors, fort de ma position, car je tenais deux un acte qui les obligeait, et, comme je navais pas signé, ils navaient de moi aucun engagement et ils ne pouvaient plus rien, profitant donc de cette position, je me montrai plus exigeant que je navais osé le faire jusqualors. Sans sortir néanmoins des limites de nos droits et de la justice, je leur rédigeai moi-même un acte, dont je pesai les termes avec laide de M. Fabre. Puis, je lenvoyai. Plus de nouvelles. Je croyais que le Gouverneur se réservait de traiter la chose à Yokohama, lorsque, à mon grand étonnement, je vois arriver ce soir le Consul avec les trois minutes de lacte, tel que je lai rédigé, sans aucun retranchement. Jen envoie une copie aujourdhui ; aussitôt que jen aurai obtenu des expéditions authentiques, jen enverrai deux, une pour Paris (si V. G. le juge à propos) et une pour Nagasaki. Donc, je jette le mémoire, que javais préparé pour V. G., aux vieux papiers.


    11 Novembre.

    Enfin jai le titre en règle et tel que je le désirais. Au dernier moment la chose a failli avorter par ma faute, ayant différé de signer par erreur ! Le Consul, sapercevant que je navais pas toute confiance en lui, avait déjà reporté les pièces à la Douane. Je me trouvais entre deux abîmes : je craignais de livrer trop tôt ma signature ; notre Consul, quoique brave homme au fond, ayant intérêt à ménager la douane et à lui plaire, mavait suscité tant dobstacles que je navais aucune confiance en lui. Cependant le brave homme croit et sans doute dira que cest à lui que nous devons lacte (qui, entre parenthèses, est le plus favorable et le plus large de ceux qui ont été délivrés jusquà présent par la Douane). Enfin, la chose est terminée, malgré le Consul et un peu malgré moi, mais aussi, à mon grand contentement.

    Armbruster.

    Hakodaté le 17 novembre 1868.

    Monseigneur,

    Aujourdhui enfin, les deux lettres de V. G., en date de Kobé 6 Sept. et de Nagasaki 29 Sept., me sont arrivées, et, de crainte dêtre pris au dépourvu, jy réponds dès aujourdhui. Jai eu lhonneur de vous écrire, il y a dix jours environ, par Shang-Hai. Cette lettre était pour annoncer lheureuse conclusion de laffaire relative à la concession. Les lettres de V. G. ne métant pas arrivées à temps, il ma été impossible de me conformer au désir quelle my exprime. Comme V. G. le verra, la concession est faite directement à la Congrégation, qui, étant un corps légalement autorisé en France, peut légalement posséder en son nom propre, Nétant pas guidé par lavis de V. G., je navais pas osé mettre la concession au nom de la Mission, car, légalement parlant, ce me semble, elle nest pas reconnue, et ses possessions ne sauraient être garanties par la loi, dans le cas de mauvaises ambitions par un tiers ; cest dans ce sens que ma parlé M. Fabre, qui ma assuré que, si le frère de M. Girard avait fait moins de tapage et sétait mis sur le terrain de la légalité, les concessions de la Mission seraient devenues sa proie ou seraient venues au trésor national, faute de propriétaire, et, la mission, comme mission, nétant pas reconnue sous ce nom, le testament aurait pu être lui-même invalidé, sous le prétexte dun fidei-commis. Maintenant, je ny ai inséré mon nom que parce quil me fallait signer. La concession nest pas à mon nom, et tout supérieur peut en disposer à son gré, sans que je puisse y mettre le moindre obstacle. Maintenant jaurais peut-être dû et pu y insérer le nom de V. G. ou celui de M. Mounicou. Pour celui de V. G., je lavoue bien ingénument, lidée ne men est pas venue, oubli incroyable ; mais, hélas ! tout entier à ce qui était le principal de lacte, jai oublié et négligé ce qui en était la partie accidentelle. Et, y aurais-je songé que jaurais peut-être balancé à le faire, parce que cétait compliquer les choses déjà par trop compliquées. Car jai eu, pour arriver à mon but, à lutter contre tous, Japonais et Consul, et cest envers et contre tous que, grâce à Dieu, la chose est arrivée à une heureuse conclusion ; cétait à moi et à moi seul quon voulait faire la concession. De plus, il me fallait une délégation en forme pour signer au nom de V. G., jaurais dû y songer depuis longtemps, mais enfin je ne lai pas fait ; ainsi il faudra bien quelle me pardonne encore cette sottise. Hélas ! je lui donnerai encore bien des fois loccasion duser dindulgence envers moi. Jaurais sincèrement désiré continuer le nom de M. Mounicou, par délicatesse je le voulais, mais, outre que je navais pas de procuration de lui, le contrat était fait à une date postérieure à son départ, et il me paraissait inutile de signer comme mandataire du mandataire du possesseur, complication qui nétait pas de nature à éclaircir les idées de nos gouvernants japonais.

    Ai-je bien fait ? Je lignore, jai cru bien faire. Je le sais, si jai erré, V. G. me pardonnera, et, me connaissant, elle verra que je suis exposé à faire des sottises, ainsi elle devra se défier de moi.

    Maintenant on pourra dire que jai voulu me donner comme le fondateur du poste ; je puis assurer que cette petite vanité na rien été dans lapposition que jai faite de mon nom. Non, je ne suis pas le fondateur du poste de Hakodaté, et je nambitionne nullement la gloire de passer pour tel. La Mission en est redevable à M. Mounicou seul, et je serais désolé que ce bien digne confrère en éprouvât quelque peine, relativement à ce que jai fait. Du reste serait-ce vrai, aurais-je fait ici ce que jaurais dû faire, aurais-je servi dinstrument dans lédification spirituelle dune église florissante ici, que je ne chercherais pas à faire valoir mes titres plus ou moins riches à la considération de V. G. Quoi que le bon Dieu me donne de faire ici, quelle se rappelle que je suis à ses ordres, et que, lui plairait-il de menlever à ce que ma nature appellerait mes uvres, jespère de la grâce du bon Dieu pouvoir faire tous les sacrifices quelle me demandera ; quoi que nous fassions, servi inutiles sumus.

    Et maintenant même à la veille de faire des découvertes, après en avoir préparé la solution, devrais-je renoncer à arriver moi-même au dénouement, je suis prêt, sur un signe de V. G., à quitter Hakodaté et à faire tout ce quelle voudra de moi. Si jétais supérieur, je désirerais quon en fît autant, donc je tâche de le faire. Je parle un peu en lair, sans savoir si V. G, a lintention de menvoyer ailleurs ; je ne dis cela que pour la rendre plus libre à mon égard de mimposer ses volontés. Je sais quelle redoute de contrarier les inclinations de ses missionnaires ; je mets les miennes à ses pieds et je la prie doublier toujours ce que je pourrais faire pour me faire servir à ses desseins quels quils soient. Du reste ma conviction est que je ne suis pas propre à grandchose, je sais à peine quelques mots danglais, bien peu de japonais, jai le caractère un peu beaucoup difficile ; ainsi voilà mes titres.

    Mais en voilà bien long déjà sur ce chapitre, passons à un autre. Je vois que V. G. est aux petits soins pour nous ; pain, viande et vin, tout cela coûtera un peu cher avec tant dautres dépenses ici. Le pain nous coûtant 10 sen la livre anglaise et étant très souvent très mauvais, javais pensé à un moyen davoir du bon pain et à bon marché, cétait de faire ce que presque tous les Européens font ici : le fabriquer à la maison. Dans cette intention, aussi bien que pour donner du feu à la cuisine et à la chambre du maître et de Mataichi et les garantir des rigueurs de lhiver, javais demandé un poêle-cuisinière, qui nous dispenserait davoir toujours plusieurs feux allumés et nous économiserait du charbon, très cher ici. Le pain ainsi fabriqué nous reviendrait à 4 sen au lieu de dix.

    M. Furet, à qui je métais adressé pour lemplette, me répond que cest une dépense inutile ; il nous faudra donc continuer à payer très cher du fort mauvais pain. Cependant si je trouve ici à bon marché un de ces fourneaux de rencontre, présumant la permission de V. G., je lachèterai ; une fourniture de pain pendant trois mois nous économisera le prix dachat et au delà. Cependant on nen dira rien au bon P. Furet, qui, avec raison, vise à léconomie ; jamais nous nen ferons trop. Dieu sait combien je souffre pour économiser moi-même les ressources dailleurs insuffisantes de la Mission ! Les préoccupations matérielles me sont un purgatoire anticipé. Sans doute je suis bien maladroit, car je trouve quon dépense beaucoup ici, et cependant quelques gens nous font la réputation de ladrerie. Après la conclusion de laffaire du terrain, comme javais été très tenace dans mes justes exigences, jai voulu faire du zèle et prouver aux Japonais que ce nétait pas lintention de leur faire tort qui mavait rendu si difficile ; en conséquence, dès le lendemain, M. Evrard allait leur porter la moitié de lannuité, celle qui aurait dû être payée le 1er juin, et, dans douze jours, jirai leur porter le reste. Ils ont été ébahis et très contents de la chose. Cest auprès de M. Fabre que jai trouvé de largent.

    Je remercie V. G. de ce quelle mexprime clairement sa volonté relativement à la consultation que je lui avais faite pro medico catechista. Du reste, je ne voulais rien faire sans consulter, et puis ce nétait que pour le cas où jaurais pu envoyer avant lhiver le bonhomme à la recherche des brebis perdues. Maintenant que cet envoi est impossible depuis plus dun mois, je mets à exécution le moyen que mindique V. G., et les dettes auront disparu au moment où, Dieu aidant, nous pourrons lenvoyer. Mais il est une autre chose à régler : ce bonhomme dont je suis jusquà présent parfaitement content se donnera à la Mission, et, autant que ses forces le permettront, il pourra lui-même et facilement amener la réalisation de nos plus chères espérances ; la lettre du commencement de ce mois, que jai envoyée à V. G. par Yokohama, montre limmense service quil nous a rendu, en nous procurant les précieuses indications que jai transmises à V. G.. Mais ce bonhomme, qui appartient à une très bonne famille et que le malheur a réduit à la misère, devra vivre aussi. Il faudra payer les frais de son voyage, puis linstaller, puis le nourrir, en partie du moins, pendant quelque temps, puis il nous enverra des sujets que nous préparerons comme catéchistes. Que faudra-t-il faire ? Il se donnera tout à nous ; ne serons-nous pas obligés de lui fournir les moyens pécuniaires de vivre et de travailler ? Sans doute je lui ai déjà déclaré que sil se donnait à la Mission et que si on lenvoie comme catéchiste, il devra peu compter sur nos faibles ressources et travailler soit comme shishô, soit comme médecin, pour gagner sa vie. Mais sa santé, mais ses recherches, mais son travail comme catéchiste le lui permettront-ils ? Cest ce que jignore. Je prie donc V. G. de régler cette affaire.

    Le bonhomme me racontait quil y a quatre ans, un de ses amis, comme lui lettré et médecin, je crois, revenant de Nagasaki, passa deux mois chez lui. A Nagasaki il avait eu connaissance de notre sainte religion, pour laquelle il manifestait la plus grande admiration et quil publiait partout. Cet homme est de son pays. Quoad uxorem, elle na personne pour linstruire, elle sait cependant pas mal de choses, je ne sais quand il me sera possible de linstruire. Quant à la vieille, je crois quelle ne se résoudra pas à brûler son butsudan ; elle craint de se trahir par cet acte. Depuis quelque temps, jai à peu près cessé les secours que je lui faisais parvenir sous main. Du reste, pour ces aumônes, jamais je ne me suis autorisé à les prendre dans la bourse de la Mission, et toujours je les ai faites indirectement, de manière quon ne sache pas quelles viennent de moi, pour ne pas influencer matériellement la volonté des catéchumènes.

    Notre pauvre mère de famille est obligée de se remarier ; hélas ! elle en est bien chagrine et recule ce moment de plus en plus. Et ses deux pauvres petits enfants ! jen suis bien triste, mais quy faire ? Notre néophyte lui cherche un bon mari. Quant aux autres, alii alio dilapsi sunt ; la peur les a éloignés de nous. Il en est cependant encore un autre, mais je ne le connais pas encore, V. G. le voit, ce nest pas brillant ! voilà bien des déceptions, il fallait sy attendre ; elles ne mont ni étonné ni découragé. Du reste, je crois que tant que nous naurons pas de liberté ici, nous ne pourrons rien faire. La publication des édits et lil de lautorité éloignent de nous même les mieux disposés, et, jusquau printemps, je ne tiens pas beaucoup à nous augmenter en nombre, nous pourrions tout risquer. Quand nous aurons quelque porte ailleurs, alors nous pourrons tenter davantage.

    18 Novembre :

    Je commence à douter de la possibilité deffectuer le voyage dont jai parlé précédemment à V. G.. Les événements semblent avoir changé et rendu, sinon impossible, du moins difficile lexécution du projet ; les inconvénients sont peut-être plus grands, et, sans catéchistes, le succès est bien douteux. Si, en ce moment, nous avions deux hommes valides sous la main, on pourrait les envoyer à destination par une toute prochaine occasion. Cependant, nous aurons des nouvelles certaines sous peu, mais quelles quelles soient, vraiment oserai-je tenter, jen doute. Je crains que cette tentative, aux yeux des gens du monde, toujours disposés à nous jeter la pierre, ne soit traitée dimprudence si lon vient à la connaître, ce quil sera bien difficile dempêcher, et ne vienne à indisposer les ministres aussi bien quà attirer sur nous de nouveaux malheurs. Enfin que le bon Dieu nous éclaire !

    Cest dans lespérance du voyage que javais demandé à Yokohama des habits laïques. M. Furet écrit au P. Evrard quil na pas eu le temps de sen occuper. Je crains que cette réponse ne soit inspirée par quelque mécontentement ; quelques autres procédés semblent confirmer cette crainte. En demandant des habits laïques, je navais pas cru devoir en indiquer lusage que je me propose den faire, cétait une affaire entre V, G. et nous. Du reste, jenvierais la position que V. G. semble avoir faite à ce bien cher Père. Les lettres que je viens de recevoir semblent dire quen cas de besoin pressant, où il serait impossible de recourir à V. G., je ferais bien de consulter M. Furet. Dun autre côté, la conduite de ce cher confrère semble indiquer quil a reçu le droit de contrôler mes actes. Dans cette dernière hypothèse, je comprends que mon silence ait pu être blessant. Si ce droit de contrôle existe, je nai pas le droit ni lenvie dy trouver à redire ; cependant, jusquà nouvel ordre, je continuerai à madresser à V. G., à moins de cas extraordinaire. Et voilà la raison : que je madresse à V. G. et à M. Furet, je serai exposé à avoir deux avis différents. V. G. sait par son expérience que les hommes, tout en voulant bien faire, diffèrent beaucoup sur la manière de voir et sur les moyens à prendre pour arriver au même but. Et moi, en face souvent dune contradictoire, que ferai-je ? Il me faudra embrasser une opinion, et cest toujours blessant que de demander un avis et de nen pas tenir compte. Et puis V. G. étant Supérieur, il est naturel que je madresse à elle autant que cela mest possible ; et, certes, je népargne pas ma plume et mon papier. Elle trouvera, malgré ses nombreuses occupations, un peu de temps pour penser à nous. Ainsi donc mes lettres à V. G. resteront fermées jusquà nouvel ordre. Je sais que jai besoin dêtre dirigé, je le désire et provoque cette direction, et viendrait-elle contrarier mes propres opinions que je la suivrai, sauf, cependant, le cas où, les circonstances changeant, je pourrais présumer que leur changement est de nature à changer les déterminations elles-mêmes. Du reste, dans ce dernier cas, jexposerai toujours les raisons de ma conduite. Je prie donc V. G. de me dire bien quelle position nous est faite vis-à-vis de M. Furet ; est-il notre Supérieur en règle ? et avons-nous lobligation de prendre son avis en choses dimportance ? Cela me tirera une épine du pied et me mettra à même de ne pas froisser ce bien cher confrère par mon silence et ma réserve.

    Le P. Cousin est à Pinang ; on craint quil ny reste, et, franchement, je le crains plus que tout autre. Ce bien cher confrère, que jaime tendrement, ma paru assez affecté des malheurs qui ont frappé notre chère Mission. A Pinang, où lon sera heureux de posséder ses talents et ses qualités, il se fera vite, et à peine sera-t-il à la besogne quil sy affectionnera peut-être. Une fois quil sera bien habitué, on sadressera à V. G.; il sera difficile de dire non, et la Mission perdra un bien excellent et bien capable missionnaire. Puissé-je me tromper ! Moi-même je vais écrire au P. Cousin et lui dire de ne pas se laisser prendre à la glu. Du reste V. G. en a besoin, dit-elle. Ici, les circonstances sont exceptionnelles et ne permettent guère, ce semble, quon sacrifie un sujet déjà formé et qui promet beaucoup. Elle na donc quà le rappeler bien vite, motivant ce rappel par un besoin pressant, je crois quil est réel. Personne ny trouvera à redire. Hélas ! pourvu quil ne soit pas trop tard ! Mais V. G. a de bonnes raisons pour motiver un refus ; il y a des ports encore à ouvrir, des postes importants et délicats à remplir, et la Mission ne peut faire en ce moment de pareil sacrifice. Il faudra promettre pour lan quarante. Mais, de grâce, il ne faut pas laisser partir notre Cousin. Il y a le Belge et le P. Charles par-là, Gare !

    Avant-hier, jai vu M. Fabre, il na pas encore eu loccasion de voir les officiers de la Douane pour parler de lhôpital. Actuellement, il cherche à se mettre bien avec eux ; déjà ils viennent lui demander conseil. Cependant je ne compte pas sur la réussite de la chose. Bien entendu que notre rôle est dattendre que lon vienne nous demander, tout en faisant en sorte quon nous demande.

    Il paraîtrait, daprès ce quil ma dit, que Shônai a battu en toutes rencontres les gens du Sud, et que la flotte des Tokugawa est sur la côte de Sendai quelle ravitaille. Le Nambu semble se rapprocher du Gouvernement. Il y a quelques jours, les Japonais parlaient de la soumission de tout le Nord, à lexception de Shônai. Quelle est la vérité ? cest ce que je ne sais pas. Quant au voyage, pour nous, certainement, il sera au moins différé. Du reste, M. Fabre se propose bien daller au Nambu, mais avec lautorisation de la Douane ; ainsi ce ne peut faire notre affaire. Et, comme je le dis plus haut, sans catéchiste, que faire ? Il attend ses bateaux de jour en jour, et ce nest guère quau dernier moment que lon verra ce que lon pourra faire.

    Je nai plus de nouvelles sur louverture dun port à Aomori. Ici lon dit que le Dupleix pourrait bien venir nous revoir bientôt ; le commandant ma dit, en nous quittant, quil pensait nous revoir au printemps. Je suis porté à croire que, dans le projet dont jai entretenu V. G., ce serait vers cette époque que se ferait louverture. Mais la politique pourrait bien être déjouée par les événements. Du reste, cette chose est très secrète, et je ne voudrais pas quelle transpirât par nous.

    M. Rouseille ma envoyé un document quil me charge denvoyer à V. G., à qui il pourra être utile. Je ny ai rien pu trouver qui me soit de quelque utilité. Du reste, la Providence nous a fourni assez de données pour nous mettre à même de faire quelque chose à la première occasion. Comme je le dis plus haut, jécris au P. Cousin et jenvoie ma lettre à V. G. pour quelle en prenne connaissance et lenvoie, si elle le juge à propos. La chose étant assez délicate, jaime mieux men rapporter à V. G. pour juger de lopportunité de ma démarche.

    22 Novembre.

    Il pourrait se faire que nous ayons loccasion de louer à M. Fabre une partie de notre immense terrain ; ce serait, je crois, une bonne chose, qui, sans avoir dinconvénients pour nous, pourrait rapporter quelque chose. Nous nous réserverions, bien entendu, lemplacement destiné à léglise. M. Mounicou avait eu ce projet, mais sans avoir loccasion de le mettre à exécution. M. Fabre ne paraît en venir là, que parce quil ne peut pas faire autrement. Il ne peut trouver ni maison ni propriété à louer. Peut-être craint-il que nous lui imposions des conditions trop onéreuses. Je me propose de lui demander quau bout de cinq ans, ou avant, sil quitte, il nous laisse la maison quil aura construite à ses frais, plus le reste de la rente du terrain quil occupe, et, si je peux encore y arriver, une centaine de piastres par an. Les conditions ne sont pas trop rudes, il est vrai que les terrains nont pas ici la même valeur quà Yokohama et à Nagasaki. Un mur fera deux propriétés bien distinctes de notre terrain ; je crois donc quil ny a pas dinconvénients. Cependant, la chose est loin dêtre faite. Jattends que V. G. me dise ce quelle pense de mon projet, relatif à lancienne maison Mermet, pour en commencer lexécution ; ainsi donc je nai écrit ni à Yokohama ni à Shang-Hai.

    Ah ! Et puis, en cas de mort subite ou autre où, sans que lon puisse constater quil y a eu refus, un pécheur public, comme le sont à peu près tous nos malheureux Européens de ces pays-ci, meurt sans se confesser, que faut-il faire ? Les enterrer ou non ? Sen tenir à ce qui est réglé par le rituel, ou V. G. a-t-elle donné une marche à suivre ? Depuis le départ de M. Mounicou jusquà aujourdhui, nous navons eu personne à la Messe que nous disons pour les Européens. Nous avons ici actuellement cinq catholiques déclarés. Il peut y en avoir encore dautres, mais ils cachent leur qualité.

    Je crois navoir rien omis. Je prie V. G. de daigner nous bénir et prier le bon Dieu de réaliser nos espérances. Daignez agréer, Mgr, lhommage toujours bien affectueux et respectueux de votre très humble et très obéissant missionnaire,

    Armbruster.
    (A suivre)

    1927/717-730
    717-730
    Armbruster
    Japon
    1927
    Aucune image