Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Correspondance de M. Armbruster relative à la fondation de la chrétienté de Hakodaté 3 (Suite)

HAKODATÉ Correspondance de M. Armbruster relative à la fondation de la chrétienté de Hakodaté. (Suite) Hakodaté le 20 mai 1868. Monseigneur,
Add this

    HAKODATÉ
    ____
    Correspondance de M. Armbruster relative à la fondation de la chrétienté de Hakodaté.
    (Suite)
    _____

    Hakodaté le 20 mai 1868.

    Monseigneur,

    Un bateau part précipitamment, il est chargé de Japonais. Jai reçu la lettre du P. Cousin. Mon cur saigne bien fort ; il faut que le bon Dieu nous aime bien pour nous éprouver de la sorte ; que sa très adorable volonté soit faite ! Je ne pense plus quà nos pauvres chrétiens et ne fais que prier pour eux. Ici, mon néophyte me donne bien des consolations ; que Dieu lui donne la persévérance ! Linstruction du médecin et de sa femme avance beaucoup ; ils me demandent déjà le baptême, mais je vais laisser croître leur désir. Une autre famille va commencer aussi son instruction ; il y a là deux petits enfants. Mon néophyte a loué à ses frais une maison, où il réunira ceux quil pourra gagner à notre sainte cause. Je napparais en rien, nétant allé quune fois chez le médecin, et ayant supprimé lexplication des tableaux que je donnais dans notre chapelle. Il ne faut pas se couper lherbe sous les pieds. M. Mounicou était davis que je suspendisse lexplication des tableaux ; une autre fois les détails. Le bon Dieu permettra-t-il que V. G. réalise son dessein et le plus cher de nos vux, celui de la posséder quelque temps ici ? Je sens le besoin dun pareil voyage. Niigata et Yédo ne sont pas encore ouverts, jespère donc un compagnon par le prochain bateau. Peut-être, M. Mounicou me quittera-t-il aujourdhui, sil y a moyen davoir un passage. Depuis la dernière lettre de V. G., qui envoie ce confrère à Osaka, il ny a eu aucun bateau. Je redoute beaucoup la solitude ; mais que la volonté de V. G. se fasse ! Je salue tous les confrères de Nagasaki et particulièrement le nouvel arrivé. Je prie votre Grandeur de bénir avec moi notre petite Eglise naissante du nord.

    Armbruster.

    Hakodaté le 17 juin 1868.

    Monseigneur,

    Aucun bateau nest parti, et M. Mounicou attend depuis plus de sept semaines une occasion de rejoindre le poste que V. G. lui a assigné. Un bateau japonais est en partance pour Hyogo ; si ce cher confrère peut obtenir un passage à son bord, il partira avec cette lettre. Nous comptons maintenant une dizaine de catéchumènes ; mais leur instruction nest pas encore commencée. Le médecin a reçu de M. Mounicou des livres chinois, et il y a puisé une instruction bien développée. Il demande, avec sa femme, le baptême ; je ne sais pas encore quand je le leur administrerai. Jespère pour bientôt un confrère ; sans doute que la non-ouverture des deux ports aura modifié les premières intentions de V. G.. Outre les inconvénients pour moi de la solitude, elle me met dans lembarras, aussi je crois devoir cesser de dire la messe du dimanche pour les Européens. Leur petit nombre et leur peu dassiduité à y assister mautorisent à célébrer sans servant. Je ne puis mettre Mataichi en avant, et il me répugne de mettre un concubinaire au service de lautel.

    Hier, changement de gouvernement ; tranquillité parfaite, on annonce un daimyo pour gouverneur.

    Nous avons eu des misères au sujet de la maison ; le charpentier a pris la fuite, notre toit est à demi-couvert et mal couvert. Heureusement, nous avions mis de côté 150 piastres. Il nous a fallu recourir à la douane pour désintéresser les cautions, qui nont pas observé et ne veulent pas observer le contrat. Nous avons refusé de les poursuivre, mais nous avons exigé leur désistement. Je vais donc encore avoir les ouvriers sur le dos. Quel malheur !

    Je suis de lavis de V. G., je me crois obligé de mettre de lordre et de léconomie, largent sen va si vite, bien que nous vivions pauvrement ici. Chaque mois je suis effrayé quand je fais le relèvement des comptes ; aussi nous mangeons beaucoup de riz et nous faisons souvent notre carême ; néanmoins les santés sont excellentes. Daignez agréer, etc

    Armbruster.

    Hakodaté le 1er juillet 1868.

    Monseigneur,

    Hier, nous achevions la première partie de lannée 1868. Cest ordinairement lépoque, où chacun règle ses comptes matériels, comme un lieu darrêt, où le voyageur, sur le chemin de la vie, sarrête et mesure le chemin parcouru et la manière dont il la parcouru. Mieux que moi, V. G. sait combien cette station est utile dans lordre surnaturel, comme dans celui de lintelligence. Mais lhomme nest pas pur esprit et dégagé de la matière comme les anges.

    Bien que nous ayons, M. Mounicou et moi, fait notre possible pour économiser les ressources, si insuffisantes de la Mission, nous arrivons à un chiffre bien considérable. Les dépenses extraordinaires sont de beaucoup supérieures aux dépenses de chaque jour, et cela nétonnera pas V. G.. Elle sait par expérience, combien une installation nouvelle exige de frais. Et jusquà présent, notre installation est bien incomplète. Les travaux de la maison sont terminés ; mais il reste une partie du toit à couvrir. Le jour même de notre entrée dans la maison le charpentier prit la fuite, en emportant largent, sans avoir payé les fournisseurs et les ouvriers. Grâce à la prudence de M. Mounicou, nos pertes sont de peu de conséquence ; il restait environ 250 piastres, sur lesquelles nous en avons gardé 160, conformément au contrat, dans le but de faire finir la maison. Le toit avait été en grande partie couvert, et, bien que mal couvert, nous nous sommes décidés à le laisser en cet état ; il nous reste encore un tiers environ à couvrir. Les cautions réclamèrent le reste de la somme ; M. Mounicou le leur promit, mais à condition quils rempliraient leur contrat et finiraient le toit. Ils sy refusèrent, et empêchèrent dautres ouvriers de terminer le toit. Nous dûmes recourir à la douane par lintermédiaire de lagent du consulat de France. La douane débouta les cautions, leur fit signer un acte de renoncement, et les aurait poursuivis, si nous navions demandé de les laisser tranquilles. Ces divers incidents durèrent jusquà la fin de mai ; le départ de M. Mounicou ne lui permit pas de mettre la main à lachèvement. Après bien des pourparlers, qui nont pas abouti, jai réussi à faire un contrat pour lachèvement du toit ; encore ce contrat nest-il pas signé et je crains que lon ne revienne sur la parole donnée. Lennui davoir des ouvriers et le manque dargent ne nous ont pas permis de faire quelques frais de mobilier ; aussi, à part quelques meubles que nous devons à la générosité du consul du Portugal, nous ne possédons absolument rien. La chambre quhabitait M. Mounicou et la mienne nétaient pas sèches lorsque nous en prîmes possession ; grâce à la chaleur et à la fumée de nos poêles, les murs ont pris les couleurs les plus bizarres et se distinguent par leur malpropreté ; je pense les faire reblanchir, si je puis le faire à bon marché.

    Pour la nourriture, malgré la cherté des vivres, et, surtout, des fournitures européennes, la dépense nest pas considérable. Nous vivons, du reste, à la japonaise, mangeant peu de pain, très peu de viande ; mais pour ce qui me concerne, je me porte bien. A la veille davoir un compagnon, je pense quil est dans lintention de V. G. de ne pas lui imposer cette nourriture contre son goût. Pour les vêtements, à part quelques achats pour la chapelle, tout a été fait pour Mataichi. Encore, quoiquil soit vêtu suffisamment et proprement, il est loin dêtre brillant. Il men coûte de lui refuser ce que lui accorderaient facilement ses parents. Quant au blanchissage, il est ici dun prix excessif, aussi Mataichi fait-il une partie de notre linge, ce quil y a de plus facile ; il est aussi notre raccommodeur. Il fut un temps où la modique somme que je lui allouais ne sortait pas de mes mains ; de concert avec lui, je la consacrais à des aumônes. Pour la literie et les ustensiles de cuisine, nous avons dû consacrer une somme considérable ; cela vient de ce que cela coûte cher ici, et que nous avons dû prévoir le jour où il nous faudra loger des catéchumènes

    Pour le maître de japonais, celui que jai maintenant, étant aussi mon élève de français, je ne lui donne rien, aussi nest-il plus venu. Jattends avec impatience la réponse de V. G. au sujet de léglise ; si elle venait maintenant, je pourrais terminer cette annéeJe termine, il est minuit ; à une heure, je dirai la messe, car si jattendais à demain matin, je ne pourrais la dire que fort tard, ce qui ne serait peut-être pas possible, car on est matinal ici ! Le P. Evrard vient darriver ; il a pour létude du japonais un amour effrayant et une précieuse facilité. Nous sommes enfoncés.

    De V. G. etc..
    Armbruster.

    Hakodaté 19 juillet 1868.

    Monseigneur,

    Cette lettre trouvera V. G. à Yokohama. Rien de bien nouveau, sinon que nous sommes inondés ; depuis 12 jours, la pluie tombe à torrents. Et le toit de la maison nest pas terminé ! Oh ! que dennuis pour cette affaire et je ne suis pas au bout de mes peines ! Nous ne sommes pas les seuls Européens dans ce cas ; il y en a un dont le toit est à demi-couvert depuis deux ans, il na pas encore réussi à le faire achever. Pour nous, les affaires du côté de la douane sont terminées, et le retard vient de ce que M. Mounicou et moi nous navons pas voulu payer louvrage trois fois sa valeur. Mais jai quelque chance de réussir à achever à un prix raisonnable ; du reste le toit en lattes est bon et la pluie ne perce pas, donc aucun danger pour notre maison. Jai fait faire aussi des réparations ; à sa prochaine arrivée, V. G. trouvera tout, sinon somptueusement, du moins proprement disposé.

    Je suis de nouveau seul. Cependant je ne me suis pas trop ennuyé ; mais je conjure V. G. de ne pas me laisser longtemps dans cette situation. Dans les circonstances où je me trouve, jai besoin dun conseiller et dun ami auquel je puisse confier mes peines. Bien que le troupeau soit petit, il ne laisse pas de me causer beaucoup de soucis. Mon médecin et sa femme sont prêts, me dit-on, je ne puis men assurer par moi-même, et jattends larrivée de V. G. Il y a encore une vieille femme que mon néophyte instruit et nourrit chez lui. Il a bien du mal à lui faire entrer quelque chose dans la tête ; il est à craindre quelle ne vive pas longtemps, aussi fera-t-on bien dêtre indulgent pour elle. Elle a un fils, bon jeune homme de vingt-cinq ans, jai envie de le prendre comme domestique. Il ne sait rien, mais on le dit honnête, il fera un bon chrétien. En outre, mon néophyte a recueilli un lettré de 25 ans quil ma présenté. Seulement, je trouve quil est allé un peu vite en lui disant des choses quil naurait pas dû lui dire : il se porte garant pour lui. Néanmoins, jai eu à ce sujet de mortelles inquiétudes, jen étais malade. Voilà où nous en sommes : je ne puis rien faire par moi-même ; mon servant, peu ; mon néophyte, beaucoup. Quelques soupçons planent sur lui ; ils viennent de notre ancien maître de japonais. Nous avons eu le malheur de le conserver quelque temps à la maison. Le néophyte, interrogé par lui sil sinstruisait, la complètement dérouté et a réussi à éloigner les soupçons. Hélas ! si javais un bon catéchiste, je le lui donnerais pour compagnon, et les enverrais au loin. Cest en multipliant les uvres que nous les mettrons à labri ; maintenant, que lon nous découvre, et tout est perdu. Si nous avons quelque chose ailleurs, à linsu de tous, nous pourrons continuer. Je ne puis compter sur Mataichi, il est trop enfant, sennuie seul et demande même a sen retourner. V. G. le voit, ma position est loin dêtre brillante. Si le médecin nétait pas malade, ce serait magnifique, mais voilà quatre ans quil na pu marcher. Il y a cependant espoir dune guérison prochaine, le médecin russe le soigne et fait espérer.

    Dans un mois ou cinq semaines, jespère posséder V. G. ici ; elle ne saurait payer mon espérance dune déception. Du reste, cest une chose nécessaire, je dois recevoir ses instructions ; lun et lautre, nous avons besoin de nous entendre. Il y a un an, nous ne pouvions le faire ; aujourdhui, cest bien différent.

    Les nouveaux gouverneurs ont restauré les tablettes publiques, sans oublier celle qui prohibe notre sainte religion ; récompense est promise aux délateurs.

    Leur chef principal se croit trop grand personnage pour communiquer avec les consuls ; ceux-ci refusent dautre part dentrer en relations avec ses envoyés.

    On vient de faire courir dans les maisons un écrit, par lequel on donne connaissance de ce qui se passe à Nagasaki. On somme les chrétiens de se présenter à la douane, dans lespace de trois ans, pour apostasier ; ce délai expiré, tous les chrétiens découverts seront torturés et mis à mort. Notre médecin a vu lécrit, nen est pas effrayé et demande le baptême.

    De V. G. etc..
    Armbruster.

    Hakodaté le 18 août 1868.

    Monseigneur,

    M. Evrard est venu me surprendre bien agréablement dans la nuit du 10 au 11 de ce mois ; et je ne puis assez exprimer ma reconnaissance à V. G. Je suis donc sorti de la solitude, il était temps, je commençais à en sentir les ennuis. Fréquenter les Européens, ici, plus que partout ailleurs, cest inutile, et cela ne peut rien amener de bon. Aussi, vivons-nous dans la retraite. Et M. Evrard, qui vient ici avec le désir daccroître son bagage danglais, ne trouvera guère le moyen de le développer. En revanche, on va se mettre au japonais.

    Ici, à la publication des édits, trois samuraïs, dit-on, ont disparu ; ils étaient disciples du pope russe. Pour la construction de notre église, les circonstances ont bien modifié mes idées ; je crois quil est plus prudent de ne pas attirer les regards sur nous et dattendre quelque temps. A Hakodaté, tranquillité parfaite ; mais dans les provinces voisines, il nen est pas ainsi.

    Jai appris avec joie larrivée de 3 confrères. Dieu soit béni ! Il y aura de louvrage pour eux un peu plus tard. Jentends dire quil y a des têtes fatiguées, qui auraient besoin de respirer un air un peu vif et daffronter les frimas. Hakodaté réunit ces diverses conditions. Mais, de grâce, pas trop à la fois : on nous soupçonnerait de ce qui nest pas, mais de ce que nous voulons faire.

    Daignez agréer etc..
    Armbruster.

    Hakodaté le 18 septembre 1868.

    Monseigneur,

    Encore quelques mots, non pour vous dire du nouveau, car le pays nest pas fécond en nouvelles. Nous avons le Dupleix sur rade, mais pas pour longtemps, le commandant nous a même invités aujourdhui à dîner avec M. Favre.

    Pour mes petites affaires, elles vont pianissimo. Le P. Evrard et moi nous faisons le catéchisme presque tous les jours ; je pense que pour la Toussaint nous aurons trois néophytes. Je pense remettre au printemps la tentative dont jai parlé à V. G. ; nous sommes tranquilles, et, en conséquence, je crois que les avantages à retarder lentreprise sont moins graves que le danger daller trop vite. Du reste mon homme était moins préparé que je ne croyais, et jai besoin de deux mois pour le préparer à une mission aussi délicate. Quant à ses dispositions intérieures, je les crois aussi bonnes que possible. Mataichi ma donné beaucoup de soucis ces derniers temps ; toujours seul, il sennuie et devient désobéissant. Jai besoin de lui à la maison ; cest regrettable que V. G. ne puisse lui envoyer des compagnons. Depuis quinze jours, je lui fais donner des leçons de japonais ; depuis ce moment, tout marche bien.

    Mon catéchumène va adopter, ou plutôt par lui, je vais adopter un petit garçon dune douzaine dannées et préparer de loin un coopérateur à notre apostolat. Jai déjà adopté une bonne vieille couverte dinfirmités ; cest une catéchumène que nous ne pouvions pas laisser sur le pavé. Le P. Evrard ma donné 100 messes ; je consacrerai ces honoraires à cette intention ; quand jaurai épuisé la bourse, je prierai V. G. dadopter mon orpheline, à moins que le bon Dieu ne lait déjà rappelée à lui.

    Je ne reçois toujours pas la permission davoir le S. Sacrement dans notre chapelle, qui est cependant fort convenable. V. G. la-t-elle oubliée ? Ou pour des raisons que jignore et respecte, ne tient-elle pas à nous donner cette faveur ? Cest ce que je la prie de bien vouloir nous faire savoir dans sa réponse.

    Le P. Evrard va bien, malgré une vie de travail sans pareille ; il senfile des caractères dans la tête à un point que je ne puis imiter. Pour langlais, comme nous ne sortons pas, il arrivera péniblement à la pratique...

    Armbruster.

    Hakodaté le 18 octobre 1868.

    Monseigneur,

    Cette lettre devant traiter daffaires très graves, je demande à V. G. de la tenir secrète. Je sais quici, nous sommes à la veille dun revirement politique ; peut-être que nous aurons changé de maîtres à larrivée de cette lettre à Nagasaki. De plus (ce qui est plus important) un port va souvrir de lautre côté du détroit, et cela, par linfluence de la France. Je viens den avoir connaissance par une lettre officielle que lon ma communiquée sous le plus grand secret. Louverture de ce port est dune importance majeure pour la mission du nord. Il se trouve dans le Tsugarou, lieu de déportation des anciens chrétiens.

    Aussitôt louverture, je me propose dy aller, dy prendre un terrain et de my installer, en attendant, dans une maison japonaise ; je vivrai même à la japonaise pour éviter de trop grands frais dinstallation, jusquà larrangement définitif, et, au bout de quinze jours, je pourrai me mettre à luvre.

    Mais, de grâce ! Des catéchistes ; leur arrivée ici naura plus de difficultés ; seulement, quils se cachent par prudence, au cas où les événements de Hakodaté nauraient pas pris la tournure quils doivent prendre. M. Favre nous est tout dévoué, et, en attendant que jaille me fixer à Aomori, jespère faire avec lui une course qui promet dêtre intéressante. Si V.G. pouvait nous envoyer un confrère ! Qui sait ? Nous serons peut-être obligés de nous séparer. Si on pouvait sétablir à Sendaï, le centre de lancienne mission du nord, un autre irait à Tsugarou, un troisième ici. Mais si nous devons réaliser tout cela, nous éviterons le plus possible les dépenses ; dans lintérieur, nous vivrons à la japonaise. Il sera nécessaire que V. G. vienne au printemps. La distance qui nous sépare mobligera à prendre linitiative dans bien des cas ; que V. G. menvoie son ange gardien pour me guider et me donner lumières et prudence. Toujours, jen référerai à V. G. ; si je fais mal, elle mhumiliera et jaurai tout le profit.

    Je traite notre affaire de terrain, décidé à défendre tous nos intérêts. Le changement de gouvernement et M. Favre consul faciliteront bien les choses.

    A la Toussaint, je baptiserai notre maître de japonais, il semble on ne peut mieux disposé, sait parfaitement la doctrine. Sa femme étant malade, il me sera plus difficile de lui faire partager le même bonheur. Quant à la vieille femme, jai quelques doutes relativement à sa capacité ; layant examinée par moi-même, je crois quelle pourrait faire davantage. Jai appris aussi quelle avait gardé ses butsudan, et je ne sais si jarriverai à les lui faire brûler ; ce sera la pierre de touche. Jaurai bien du mal à empêcher le mariage de ma pauvre veuve. Quel malheur ! Elle ne voudrait pas le faire, mais la parenté ly force ; si elle ny consent pas, elle devra quitter la ville. Mon néophyte travaille beaucoup à la chose ; jai encore un autre bonhomme qui promet, et voilà tout. Mais espoir ! Que lon prie bien pour nous, et que Paris nous expédie du renfort ! Dans les circonstances actuelles, il faut aller vite et bien, mais nous sommes trop peu nombreux.

    Puissent ces événements consoler V. G. ! Je serais si heureux de la dédommager au centuple de ses peines et de ses soucis. Et du secret ! je ne crains rien de la part des confrères ; néanmoins, je désire que tout ceci naille quà V. G..

    Je la prie de bénir tout cela et de me conserver toujours en son cur une petite place.

    Armbruster.

    Hokodaté le 23 octobre 1868.

    Monseigneur,

    Jécrivais il y a quelques jours à V. G. une lettre très importante ; ayant à la faire une certaine hâte, peut-être aurais-je omis quelques détails intéressants. Le port dAomori et la ville de ce nom sont situés à quelques lieues seulement de lautre côté du détroit. Les relations entre les deux villes sont on ne peut plus fréquentes ; ce qui fait que les deux ports seront dans les mêmes conditions que Yédo et Yokohama.

    Quant à la population, on la dit le double de celle de Hakodaté, ce qui la porterait de 50 à 60 mille habitants. Le second du Dupleix me disait que la ville sétend sur un très grand espace, ce qui me fait croire que les données des Japonais ne sont pas exagérées. A quelques lieues dAomori se trouve le lieu de déportation des anciens chrétiens ; jai pu me procurer quelques renseignements topographiques, et, si javais eu du monde à mon service, déjà jaurais pu faire quelques recherches, dautant plus faciles que lendroit où se trouvaient les déportés ne renferme que des villages. Quant à Akita, là où, certainement, il y a des chrétiens, au printemps prochain, je pourrai réaliser le plan que jai indiqué. Jattends dun moment à lautre loccasion dexécuter ce qui a été convenu. Si je suis obligé daller du côté de Chang-Hai, je ferai en sorte quon me dépose à Nagasaki ; mais tout cela est bien hypothétique. En priant V. G. de nous envoyer un confrère, je pense que la chose ne sera pas trop dangereuse ; cependant si V. G. le préfère, elle pourra attendre que lun de nous deux, M. Evrard ou moi, soit casé.

    Pour laffaire du terrain, si le contrat est fait dans les termes convenus ce matin avec les officiers de la douane, lundi prochain il sera signé et la mission aura en son nom propre la concession de Hakodaté. Je nai jamais pu obtenir un titre pour un terme non limité ; il devra être renouvelé tous les 10 ans. Seulement, jexige absolument la clause quaprès dix ans le contrat sera renouvelé au gré du preneur et aux mêmes conditions quauparavant pour 10 autres années, et ainsi de suite, ce qui équivaut au terme illimité. Cest la Société qui contracte ;; je signe comme représentant. Ainsi les Japonais me paraissent avoir gobé la pilule. Je leur ai conté pour cela une histoire de lautre monde ; pourvu quils ne réfléchissent pas trop ! Du reste, notre consul et celui de Russie, qui doit faire la traduction française, ont proposé la chose. Javais déjà tant de difficultés à aplanir que je nosai pas en créer une nouvelle. Après cela, le consul légalisera et à Yokohama on fera enregistrer. Le consul de Yokohama fera trois copies officielles une pour vous, une autre pour Paris, la troisième pour ici. Jamais, je naurais songé à tant de choses. Bien entendu, M. Favre est par derrière ; je gagne auprès de lui davoir de lobstination dans la tête, car, si javais cru notre bonhomme, dans 10 ans les Japonais auraient bien pu nous mettre à la porte.

    Priez bien pour moi, la vie intérieure et létude souffrent de tous ces petits tracas. Le vide se fait autour de nous, les brebis ont peur ; encore un catéchumène qui se retire !

    Armbruster.


    Hakodaté le 7 novembre 1868.

    Monseigneur,

    Le Dupleix nous quitte demain pour Nagasaki ; je profite de loccasion. Depuis ma dernière lettre, nous sommes dans le statu quo. Un de mes catéchumènes vient de mourir à quelque distance de la ville ; malheureusement, les circonstances nont pas permis de le faire instruire. Il avait entendu notre doctrine et avait demandé à recevoir leau, me dit mon néophyte ; il était honnête et pauvre, double titre à la miséricorde divine. Il laisse une veuve et deux enfants, sans ressources, aussi je crains que dans ces conditions je ne puisse les instruire, car la veuve pense à se remarier. Comme jai encore quelques piastres, je vais essayer de retarder le mariage et de baptiser les enfants.

    Un autre catéchumène, que javais pris comme domestique, est parti avant-hier pour son pays. Je nen étais pas content, javais même dû le congédier ; néanmoins, il est venu nous dire adieu et ma demandé à venir sinstruire lan prochain ici.

    Notre maître de japonais est malade, grande désolation pour M. Evrard ; mais il faut bien en prendre son parti. Sil se rétablit vite, il viendra sinstaller à la maison, où je pourrai linstruire et en faire un catéchiste quelconque. Je ne sais si mes lettres font croire à V. G. que nous avons beaucoup de besogne ici ; il nen est rien. Le peu que nous avons à faire, nous sommes obligés de le confier à notre néophyte. Aussi les choses sont-elles loin daller comme je voudrais ; mais quy faire ?

    Mais, si nous navons rien à faire pour le moment, nous sommes à la veille davoir de la besogne. Je pense mettre sous peu à exécution le projet dont vous a entretenu M. Favre. Ce voyage nest pas exempt de difficultés ; si je nécoutais que la prudence humaine, je noserais laffronter. Mais nous sommes décidés à tenter la chose. Réussirons-nous à nous établir ? ce sera plus difficile. Je brigue lhonneur de me réserver lentreprise ; le premier par lâge doit être le premier au feu. Il est même possible que je sois obligé, en cas de non-réussite, daller à Chang-Hai, car, daprès ce que jai entendu, les bateaux iront de ce port à lintérieur, sans relâcher dans aucun port du Japon. Je nen serais pas fâché, car il me serait facile daller à Nagasaki, pour traiter avec V. G. de cette grave affaire et des moyens de la faire aboutir. En attendant, je conjure V. G. de menvoyer deux ou trois catéchistes, dont lun, homme fait, et par conséquent, plus sérieux, plus prudent et hardi ; serait-il peu instruit ? peu importe, avec deux jeunes gens instruits, cela marchera toujours. Ma plus intime conviction est que, sans catéchiste, nous narriverons à rien, même en réussissant à nous établir à lintérieur. Il sagit de découvrir des milliers de chrétiens qui existent certainement ; les circonstances sont on ne peut plus favorables, mais par nous-mêmes nous ne pouvons rien. Il est possible que je vous en demande dautres ; préparez-en. Un immense champ se présente devant nous. Au printemps prochain, jespère envoyer aussi notre maître. Mais pas moyen de compter sur Mataichi ; il nous est indispensable comme domestique, et je ne le crois pas à la hauteur de catéchiste. Nous jouons gros jeu, espérons que tout le gain sera pour le bon Dieu et pour les âmes. Et puis, de grâce, envoyez-nous des jeunes gens par bateaux européens ; quà leur arrivée, ils se cachent dans quelque trou, ou bien, quils agissent comme le feraient des matelots ou des domestiques. Mais sils craignent de se troubler, sils étaient interrogés, quon prie le capitaine de les cacher soigneusement, nous les ferons prendre la nuit sans difficultés. Mais que lon se garde bien de les envoyer par bateaux japonais, ce serait les livrer aux persécuteurs ; cette voie, autrefois très facile, est hérissée de difficultés. Tous les jours, il nous vient des bateaux de Nagasaki ; mais hélas ! ni lettres, ni catéchistes. Je ne me plains pas, mais ce quil y a de certain, cest que si nous avions reçu des catéchistes en hiver, nous serions à louvrage depuis longtemps. Il nest pas trop tard, on peut rattraper le temps perdu. Encore une fois pardon de mon importunité (opportune importune obsecra ), mais, de grâce, des catéchistes !

    Daigne agréer, V. G. etc..
    Armbruster.

    Hakodaté le 26 octobre 1868.

    Monseigneur,

    Jadresse à V. G. le titre de concession que je viens de recevoir du Gouvernement japonais ; cest tout ce que jai pu en arracher. Je ne me crois pas autorisé à conclure laffaire et à accepter le contrat ci-inclus. Ce sera à V. G. à apprécier la chose et à mordonner de signer ou de traiter laffaire à Yokohama par lentremise de M. le Ministre de France. Ce qui mempêche de conclure, cest quétant obligé de le faire en mon propre nom, je ne puis transmettre mes droits que par voie de location. Ceci ressort du texte japonais, qui spécifie le droit de louage, tandis que lexpression anglaise : when the ground is given est générale et indique une transmission quelconque ; mais, évidemment, le texte japonais étant loriginal, il doit faire foi, et comme il restreint formellement le droit de transmission et le réduit au simple droit de louage, cest dans ce sens que nous devons expliquer le is given. Doù il suit : 1º) que je ne puis disposer de la concession ni par donation ni par testament, ni par vente ; je ne puis que sous-louer.
    2º) En cas de décès, je puis bien peut-être transmettre à la mission mon bail pour dix ans, mais puis-je lui transmettre mon autre droit de renouveler mon bail de concession après lexpiration du premier ? Cest ce que jignore. Et comme cest un point essentiel, je nose mavancer. V. G. verra, et dans le cas où, comme je le pense, elle aurait recours au Ministre, jenverrai à ces Messieurs de Yokohama toutes les explications nécessaires et des copies de titres de concessions faites à dautres résidents à Hakodaté. Cependant il ne faudrait pas prendre ces pièces comme modèles, car elles contiennent dautres restrictions contre lesquelles les Consuls ont dû protester ; en tout cas, aucune ne renferme les restrictions mentionnées dans le titre ci-joint, à savoir, relativement au bail à renouveler après dix ans et au droit de transmission.

    Quant à ce bail de dix ans, à la rigueur, ce nest pas une véritable difficulté, comme semble lindiquer le sens de la traduction anglaise, loriginal en japonais indique non pas une possibilité de renouveler mais un droit : suru beshi et non pas le it may be de la traduction.

    M. le comte Tascher, ayant commencé laffaire sera, je pense, tout disposé à la pousser. Il serait donc peut-être avantageux de lui écrire en même temps quau Ministre, auprès duquel il semploiera volontiers. Il ma fait, du reste, ses offres de service en cas de difficultés. Maintenant nous ne demandons quune concession dans les mêmes termes que se font ces concessions à Yokohama et à Nagasaki. Laffaire est donc entre les mains de Votre Grandeur, elle est en bonnes mains ; puisse-t-elle arriver à une heureuse conclusion !

    En attendant, MM. les Japonais nauront pas dargent. On dit notre Consul occupé à tirer ses marrons du feu japonais, il y a peu à compter sur lui : Auri sacra fames. Voudrais-je encore marcher que je nai pas grand espoir darriver à mieux.

    Autre chose qui fera une agréable diversion. Il y a un an jannonçais à V.G. lexistence de populations chrétiennes dans le Nord du Japon. Aujourdhui je puis lui donner les noms des localités où se conservent ces précieux restes de léglise du Nord. Cette découverte, que je dois à notre maître de japonais, est de la plus haute importance et permet de réaliser, presque sans coup férir, la découverte de ces chers abandonnés.

    A Sendaï :
    1. Dans le Gôri de Higashi Yama sur les confins du Nambu.
    2. Dans le Gôri de Mizusawe. Là, il y eut autrefois de célèbres martyrs.

    A Akita :
    1. Dans la capitale, à Kubota.
    2. Dans le Gôri de Ogaatchi, au village de Shiobetchi.
    3. Dans le Gôri de Hiraca, au village dIasawaghi.
    4. Dans le Gôri de Chemboku, au village dOsaca.
    5. Dans le Gôri de Yûri, au village de Funaoka.
    6. Dans le Gôri de Kawabi, au village dInnai. etc., etc.

    Pour lamour de Dieu, Mgr, de grâce, du monde ! du monde ! Je ne puis rien par moi-même ; je prépare bien quelque chose, mais cela ne saurait suffire. Dautant plus que Mataichi ne me donne guère de consolations. A de précieuses qualités il joint une insubordination parfois insupportable. Sur une défense que je lui fis avant-hier, il me répondit quil nen tiendrait aucun compte, ce quil exécuta dès le lendemain. Je le punis, il ne tint pas plus compte de ma punition et ne la fit pas ; je le grondai et même je pris la verge, dont parle lEsprit-Saint, et lui donnai quelques soufflets. Sur ce, Monsieur fait la mauvaise tête et va passer la nuit chez notre néophyte. Ce matin, il revient et il est très humilié de ce quil a fait ; je lui ai déclaré que je vous en ferai part. Il est probable quil sera bien docile quelque temps. Je ne désespère cependant pas de le corriger ; je laime, il a de précieuses qualités et je ne me décourage pas, quoique je sois chagrin et même, aujourdhui, malade ; nayant pu fermer lil pendant la nuit à cause de linquiétude. Le renvoyer, dabord il mest indispensable, et, malheureusement, il est trop intelligent pour ne pas le sentir. Et puis, il mérite de lindulgence ; dailleurs ce serait le jeter dans un milieu très dangereux. Seulement, de grâce, donnez-lui des compagnons ; certes, un enfant qui reste de longs mois tout seul, il lui faut bien de la vertu pour résister. Ceci entre nous, ses parents cependant pourraient le reprendre avantageusement par lettres, et quelques mots de V. G. ne lui feraient pas de mal.

    Je suis fatigué ; je termine en priant V. G. dagréer lhommage de mon plus profond respect.

    Votre très soumis et très obéissant missionnaire.

    H. M. Armbruster, m. ap.

    1927/652-666
    652-666
    Armbruster
    Japon
    1927
    Aucune image