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Correspondance de M. Armbruster relative à la fondation de la chrétienté de Hakodaté 2 (Suite)

HAKODATÉ Correspondance de M. Armbruster relative à la fondation de la chrétienté de Hakodaté. (Suite) Hakodaté le 6 septembre 1867. Monseigneur,
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    HAKODATÉ
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    Correspondance de M. Armbruster relative à la fondation de la chrétienté de Hakodaté.
    (Suite)
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    Hakodaté le 6 septembre 1867.

    Monseigneur,

    M. Mounicou et moi, nous avons reçu le paquet de lettres que V.G. a daigné nous envoyer. Je la remercie en particulier de laimable lettre quelle ma envoyée. Le récit des épreuves de notre chère mission ma vivement touché, et mon esprit, aussi bien que mon cur, est à Nagasaki, partageant à la fois vos craintes et vos douleurs, vos peines et votre espoir. Le démon a pris les armes ; on le dirait victorieux, si on peut appeler victoire une persécution qui, je lespère, ne servira quà manifester la constance et lhéroïsme de nos chrétiens. Cette persécution, dont la nouvelle pénètre tout le Japon, servira à nous faire connaître ; et quand lorage aura passé, elle ralliera autour de nous tant de brebis inconnues ! Cest là un résultat immense, dont jespère grandement la réalisation. Plusieurs fois à mon passage, et sans doute à mon occasion, jai entendu prononcer le nom de Nagasaki.

    Je suis étonné du silence de M. Girard et de M. Furet, je nose men effrayer dans la pensée que ce silence na été inspiré que par le grand nombre de préoccupations. Quant aux démarches quils ont pu faire, je les ignore, mon départ ayant suivi de très près la nouvelle de la persécution ; je pense quils auront fait tout leur possible. Maintenant, quant aux démarches des Ministres, V. G. sait mieux que moi laction plus ou moins influente et surtout plus ou moins dangereuse de M. Roches auprès du Gouvernement japonais.

    Le ministre prussien, dont jai raconté les démarches et les pourparlers avec le goroju, en a reçu la réponse suivante : Les chrétiens, sautorisant de labolition du foulement de la croix, ont cru quil leur était permis de pratiquer une religion proscrite par des lois encore en vigueur, et ont mérité la peine capitale. Le ministre a répondu : Cest vrai, ces lois sont encore en vigueur, mais cette question préoccupe trop lesprit en Europe pour quon puisse en permettre lexécution ; craignez de faire dune question religieuse une question diplomatique. Le ministre italien a parlé dans le même sens. Celui-ci aurait désiré agir de concert avec les autres ministres, il en parla à M. Roches, mais, au geste quil fit alors, il est à présumer que notre ministre se serait réservé le monopole de laffaire.

    Maintenant, permettez-moi, Mgr, de vous transporter au nord de cette chère mission. Vous ny trouverez longtemps encore que des espérances ; mais vos bonnes prières, jointes à celles des confrères, pourront dans un avenir plus ou moins éloigné changer ces espérances en réalités. Mataichi est lunique agneau de notre bergerie, lunique plant de notre pépinière ; nous tâchons de le cultiver et de le faire grandir en science et en sagesse. Je ne compte pas trop trouver des chrétiens dans le Yéso ; ce pays est peu peuplé, et, surtout autrefois, les Aïnos en étaient les seuls habitants. Cest surtout au nord du Nippon que les découvertes seraient possibles. Nous sommes à quelques lieues de la province de Nambou, où il y eut autrefois des chrétiens ; le Tsugarou, où tant de chrétiens du sud furent exilés, est à une distance de 20 lieues de mer. Au sud de Nambou, se trouve la province de Sendaï, la plus peuplée du Japon avec celle de Satsuma. Là il y eut une multitude de chrétiens et jusquà 4 missionnaires jésuites à la fois, sans compter dautres religieux. Je crois que cest le daimyo de cette province qui envoya des ambassadeurs à Rome et qui, après avoir favorisé la religion, en devint un des plus grands persécuteurs. Au sud de Tsugarou, il y a la province dAkita ; là aussi lEglise compta et compte encore sans doute un grand nombre denfants. La persécution ny fut jamais cruelle, et, alors que les missionnaires étaient partout poursuivis, le P. de Angelis y entrait ouvertement et pouvait y remplir sa mission. Jai quelques noms de localités, mais je nose pas interroger de crainte déveiller les soupçons.

    Ce ne sera guère que quand notre église aura été construite et que nous aurons quelques catéchumènes que nous pourrons faire quelque chose. Notre église attirera, car Hakodaté est un centre de commerce pour tout le nord, et journellement, jespère, elle sera visitée par des gens de tous les pays. (Cette prévision se réalise complètement de nos jours, 1926).

    Jai dû suspendre les études de Mataichi : il paraît que la cuisine en souffrait. Je le regrette amèrement, car le petit avait pris goût à létude, il en avait vaincu les premières répugnances. Il savait lire, commençait létude du latin et marchait assez vite. Lui-même regrette la suspension de ses études et je ne lai consolé que par la promesse de les lui faire reprendre prochainement. Et puis, maintenant que nous navons aucun ministère, cétait le moment de le faire étudier. Aussi, jappelle de tous mes vux le moment où je pourrai reprendre mon uvre et la conduire à bonne fin.

    Dans le cas où V. G. ne jugerait pas prudent de faire venir les deux nouveaux confrères à Nagasaki, M. Mounicou et moi serions très heureux de recevoir lun ou lautre ou même ces deux confrères. Notre maison sera terminée à leur arrivée, et déjà nous y serons installés. Il y aura du logement pour eux et pour dautres encore ; ils pourront étudier le japonais très facilement, car nous avons un excellent maître, très habile pour se mettre à la portée des Européens. Ils jouiront de la solitude et retrouveront le climat de la France ; mais il serait bon quils se procurassent des vêtements dhiver.

    Je prie également V. G. de déterminer la somme quelle veut mettre dans la construction de léglise. Il y a peu dEuropéens ici ; leur coopération, je le crains, pourra devenir une cause de bien des misères. Le pope, ici, est très estimé, et, je crois, très estimable ; mais le bonhomme se distingue par une condescendance excessive. Il enterre tout le monde, catholiques, protestants. Sa conduite nous a déjà été donnée comme exemple de ce quon attendait de nous. Or, comme nous avons toujours les sympathies des résidents, on croira faire preuve de confiance en recourant à nous en pareil cas et il nous faudra dire le non possumus. Nous avons cependant lintention de faire cette souscription. Le consul du Portugal nous a annoncé quil désirait concourir à la construction de lédifice ; dernièrement encore, il nous demandait quand nous commencerons. Notre maison, qui a 40 pieds de long sur 40 de large, sans étage proprement dit, nous coûte 1560 ryos, chiffre sur lequel V. G. peut se baser. Ici, les constructions sont à peu près le double de Nagasaki. Je pense que V. G. na pas lintention de ménager par trop les dépenses, cest du moins ainsi quelle sexprimait dans une de ses dernières lettres, quand elle me disait de puiser jusquau fond du sac de M. Girard. Du reste je crois que cest ici une nécessité. Le charpentier paraît honnête et tient grandement à avoir notre pratique.

    Ma grande occupation est, et sera longtemps encore, létude du japonais. Mon maître veut quau bout de lan je parle comme un Japonais, mais je nai guère le cur à la besogne, car la flème est ma principale maladie. Et puis, je fais un peu toutes les besognes, je suis marmiton, maître décole, je fais un peu danglais et je prends pas mal de récréation. M. Mounicou est très bon pour moi ; ce nest pas que de temps en temps je ne lui fasse pas quelques misères, car mes idées ne concordent pas toujours avec les siennes et je nai pas assez de vertu pour taire ce que je pense. Mais je compte sur sa vertu pour me pardonner un peu tout. Cependant, je dois le dire à V. G., elle ma fait un devoir, et pour moi cest un besoin dêtre franc : malgré les bons procédés de ce cher M. à mon égard, sa vertu, sa régularité, je nai pu acquérir cette liberté qui doit mêtre si avantageuse dans les relations que je puis et dois avoir avec lui. Adieu, pardon, Monseigneur, cest toujours moi et je ne suis pas changé ; je suis et serai toujours votre fils tout confiant et tout obéissant en N. S. J. C.

    Armbruster.

    P. S. Je demande à V. G. la permission de mopposer à lintroduction dun domestique païen, en attendant ceux quElle nous a promis. Jen ai été menacé, et cest en raison de cette menace que jai suspendu les cours de Mataichi. Mais lintroduction dun payen, outre quelle serait un danger et un obstacle pour laccomplissement des devoirs religieux de Mataichi et pour le ministère que, dun jour à lautre, nous pouvons être appelés à exercer, elle serait aussi un grand danger de séduction et de découragement pour ce pauvre petit.

    Hakodaté le 1er octobre 1867.

    Monseigneur,

    Nos espérances se confirment. Un bonhomme, domestique dans une maison du voisinage, originaire de la capitale dAkita, est devenu lami de Mataichi. Celui-ci, lui ayant dit que nous sommes les mêmes hommes que ceux qui ont enseigné la doctrine autrefois, en a reçu la confidence suivante : Il y a beaucoup de chrétiens dans mon pays, il y en a même à Hakodaté, mais ils se cachent. Peut-être lui-même est-il des nôtres. Dès le commencement, il a cherché à sintroduire chez nous ; il demande maintenant à connaître la doctrine, et, pour ce, il sollicite lhonneur dêtre notre domestique. Jai recommandé beaucoup de prudence à Mataichi. Puisse le Seigneur réaliser ces espérances ! Quand nous aurons notre église, je pense que les choses iront bien.

    Jai recueilli un précieux renseignement : je connais par son nom le lieu où un grand nombre de chrétiens ont été déportés pour la Foi ; cest la ville de Takaoka et les villages voisins dans le Tsugarou, à 20 ou 30 lieues de Hakodaté.

    Notre souscription pour léglise marche si mal que nous nous arrêtons ; le zèle du protestantisme nous a fermé les bourses et les curs. Cela aura le bon résultat de nous dispenser de bien des difficultés. Cependant le consul du Portugal a promis de donner, et jen espère une bonne somme.

    Je salue en V. G. tous les confrères ; je la félicite de lheureuse issue des affaires des chrétiens. Jose attendre pour bientôt nos catéchistes. Nous sommes heureusement menacés den avoir bientôt besoin.
    Armbruster.

    Hakodaté le 14 octobre 1867.

    Monseigneur,

    Encore quelques mots : dans les circonstances actuelles V. G. me permettra bien de la tenir au courant des événements et de la faire vivre à Hakodaté.

    Notre bonhomme continue à fréquenter la maison. Il a demandé à Mataichi de linstruire ; celui-ci nous la renvoyé en prétextant de son ignorance. Son langage est celui dun payen. Dernièrement, je lattirai dans ma chambre, je lui montrai une série dimages, profanes dabord, religieuses ensuite : je lui montrai des images de la S. Vierge, mais il ne fit aucune révélation, se contentant de joindre ses mains, à la payenne. Cependant ses révélations nous seront grandement profitables. Elles semblent assez sûres, car, en jugeant daprès un autre entretien quil eut avec Mataichi, il paraît connaître les affaires des chrétiens. Il lui a dit quil y en avait à Yédo, à Nagasaki, quil y a quinze ans on en avait emprisonné un bon nombre, dont quelques-uns sont morts en prison. Ce bonhomme désire devenir notre domestique ; sil était chrétien, quelle précieuse ressource ! mais sans cela cest impossible. Il doit me demander de linstruire, il ne la encore pas fait ; en tous cas, si son désir est sérieux, M. Mounicou et moi nous pourrons lui enseigner le catéchisme sans faire intervenir Mataichi. il doit aller bientôt dans son pays et a invité Mataichi à laccompagner. Il est de Kubota, près dAkita. Autrefois, il y eut un grand nombre de fidèles dans cette ville ; la persécution ny fut pas cruelle. Le bonhomme dit quil y en a encore, mais quils se cachent. Si nous avions un homme habile, il y aurait peut-être moyen de faire des découvertes.

    Notre maison va être finie ; à lentrée, il y aura un petit pavillon surmonté dune croix dorée. Tous les jours je vais à la campagne avec Mataichi ; lexercice lui fait du bien et lempêche de sennuyer. Jai remarqué que mon bréviaire à tranches dorées attirait lattention ; je vais y mettre quelques images pour les montrer à loccasion. Je montrerai surtout celle de S. Maria sama ; ainsi peut-être aurai-je loccasion de madresser à quelques ouailles. Que je serais heureux si je pouvais offrir à V. G., pour mes étrennes de nouvel an quelques chrétiens de léglise de Matsumai ! Près de cette ville, une île sert de lieu de détention ; jignore si elle contient des nôtres, car le nombre des détenus est restreint. Dans lîle, il y a des mines où les chrétiens travaillaient autrefois : y en a-t-il encore maintenant ?

    On a calomnié le climat de Hakodaté, il a de grands traits de ressemblance avec celui de la France. Aujourdhui, 14 octobre, lété continue, la campagne est verdoyante et parsemée de fleurs ; il y a ici du monde de tous les pays, et Mataichi sy plaît à merveille et ne désire plus que quelques compagnons.

    Un officier est venu me déranger, il sera cause que je fais une longue lettre ; la faute nen sera pas à moi. Cet individu me demande à apprendre le français ; cest la seconde fois quon fait pareille demande. Celui-ci, sétant adressé à moi, je ne me suis engagé pour rien et ne veux agir que selon lordre de V. G.. Cet officier doit en demander la permission au gouverneur. Si V. G. croit quil est opportun et utile daccepter, voici le plan que je soumets à son approbation : 1º Le but serait de gagner la confiance du gouvernement et nous le rendre favorable, de manière à ne pas entraver létablissement des uvres, que les circonstances nous obligent de créer. 2º Contrebalancer linfluence schismatique des Russes (le pope fonde maintenant une espèce de collège) : ce point est capital. Les Russes ont créé à la dévotion des Japonais des uvres philanthropiques, et, si nous voulons gagner de linfluence, il nous faudra leur opposer des uvres catholiques. Le gouvernement trouvera son intérêt à détourner le courant qui se dirige vers les Russes, dont le mobile nest quune grande ambition. 3º Comme, ici, il ny a rien comme collège des interprètes, je pourrai faire mes conditions. Dabord, je ne consentirai jamais à faire la classe à la maison ; jirai la faire dans une maison du gouvernement. Je chercherai à remplir le mieux possible mes fonctions, de manière à pousser le gouverneur à fonder un collège en règle, où on enseignerait toutes les sciences, mais dont la direction serait confiée à la mission. Mais, comme les missionnaires seront toujours trop peu nombreux, il y aura moyen dy introduire un élément différent, mais soumis à la direction des missionnaires. Cest là un plan qui aura besoin dêtre mûri, mais dont la réalisation, je lespère, sera appelée à nous faire une situation solide. En rendant cette uvre utile, en la faisant aimer des Japonais, il y aura moyen de nous rendre nécessaires et par là déviter bien des entraves.

    Daprès tout ce que je dis là, il ne faut pas que V. G. croie que jexprime et fais valoir mes propres goûts, que je prétende les lui imposer. Non, au contraire ; si je mécoutais, je refuserais pour moi. Mais, voyant que la chose pourra être utile, je la ferais volontiers, si V. G. le juge à propos. Jespère que le bon Dieu fera servir cette uvre, sinon dune manière immédiate, au moins immédiatement, au succès de notre grande mission. Ce nest quà ce point de vue que je me place, et tout ce qui, en dautres cas, serait pour moi sacrifice, me deviendra agréable.

    Je prie instamment V. G. de donner ses ordres et ses conseils concernant cette affaire. Il faudra que je me prononce prochainement ; ainsi il nil y a pas de temps à perdre, sil ny a pas de bateau direct de Nagasaki par la voie de Yokohama.

    Jaurais aussi bien dautres choses à dire à V. G. mais jespère quelle daignera venir ici, après lhiver, pour échapper aux grandes chaleurs de Nagasaki. Oh ! oui, Monseigneur, je vous supplie à genoux, ne me refusez pas le bonheur de vous voir bientôt. Je suis tout rempli de ce désir, jai tant de choses à vous dire, tant de conseils à demander. Je my prends bien davance, mais cest à dessein, il y a longtemps que jy pense. La chose sera facile, il vient assez souvent des navires de guerre, V. G. pourra, sans frais, faire le tour du Japon.

    Je finis, en voilà déjà bien long. Je prie V. G. de pardonner le décousu des idées ; jécris cette lettre avec tant de rapidité, que je nai pas le temps de donner de lordre à mes pensées.

    Létude du japonais marche bien, je commence à apprendre à lire et à écrire. Vraiment, mon maître est bien précieux ; sil nétait pas brocanteur, ce serait un trésor. Actuellement, il traduit, avec M. Mounicou, divers ouvrages catholiques édités en Chine. Ah ! joubliais ; de temps en temps, je suis obligé de faire de petites demandes à la procure, je prie V. G. de vouloir bien donner un approbatur général ; sauf, à mon tour, à rendre mes comptes exactement. Quand je serai en position de le faire, je serai fidèle à ce devoir. Je prépare aussi mon journal de chaque jour, je lenverrai à V. G..

    Armbruster.


    Hokodaté le 23 octobre 1867.

    Monseigneur,

    Voici encore une lettre, mais loccasion est trop belle pour la manquer ; ce nest pas tous les jours quil y a un vapeur de Hakodaté à Nagasaki.

    Je ne sais si V. G. a reçu les deux lettres que je lui ai adressées par la voie de Chang-Hai, les 1 et 14 octobre ; je lui faisais part de grandes espérances de trouver des chrétiens à Hakodaté, à Akita. Avant-hier notre bonhomme a annoncé à Mataichi que, dans la province de Sendaï, il y a beaucoup de chrétiens cachés. Ce récit est en parfait accord avec lhistoire des anciens chrétiens. Dans cette province, il y eut ensemble cinq Jésuites et plusieurs Dominicains pour lévangéliser ; les conversions y furent nombreuses et la persécution moins violente. Je suis à me demander comment ce bonhomme est si bien renseigné ; je serais porté à croire quil ne fait que rapporter les conversations de ses maîtres, qui sont employés du gouvernement. Du reste, les renseignements donnés ont tous les signes de la vraisemblance. Ainsi, par rapport à Nagasaki, il donne le détail de la persécution de 1855-56, jusquau nombre de ceux qui sont morts en prison. Voilà de bien grandes et précieuses espérances ; elles iront en grandissant jusquau jour où il plaira au bon Dieu de les réaliser.

    Il paraît que lon attend un vapeur de Nagasaki ; cest une trop précieuse occasion pour que je ne la signale pas à V. G. et que je ne la supplie pas de nous envoyer quelques bons catéchistes. Nous sommes peut-être à la veille dêtre en relations avec les chrétiens, puisquil y en a tant autour de nous, et les prêtres français sont connus comme les successeurs des anciens Pères. Notre maison va être achevée ; je pense quelle attirera quelques-uns des nôtres, car il nous est impossible actuellement despérer en recevoir. Mais la situation va changer.

    Lhiver nest pas encore venu ; le temps est superbe, le soleil radieux et chaud, la nature encore toute fleurie. On a calomnié Hakodaté, je proteste.... Voilà qui rappellera danciennes histoires. Ce nest pas étonnant que ces réminiscences me reviennent, car mon cur est toujours à Nagasaki, au milieu de vous, et, en ce moment, il est heureux de déposer aux pieds de V. G lhommage de son plus affectueux respect.

    Armbruster.

    Hakodaté le 5 novembre 1867.

    Monseigneur,

    Je viens dapprendre le malheur de nos pauvres chrétiens. Permettez-moi dimiter les filles de Sion allant à la rencontre de J. sur le chemin du calvaire pour mêler leurs larmes à ses souffrances ; permettez-moi de me transporter par la pensée et laffection auprès de V. G. et de verser en son cur lacéré mes propres larmes. Quel malheur et quelle épreuve pour notre église naissante du Japon ! Oh ! Mgr, je pleure, je souffre, et je prie avec vous. Puissent mes larmes (que ne puis-je y joindre leffusion du sang !) obtenir à nos pauvres déchus la grâce de la conversion, la réparation dun grand scandale, le salut de cette bien-aimée chrétienté ! Mgr, quel coup pour votre cur de Père et dEvêque ! Après le voyage de V. G. à Yokohama, il ne fallait plus que ce dernier coup pour mettre le comble à sa désolation. Mais, au milieu de notre désolation, jadore les desseins impénétrables de la divine Providence. Lors de la Passion, lEglise naissante semblait aux yeux humains anéantie ; son chef, attaqué à la fois dans sa réputation et dans sa vie, mourait sur une croix ; Juifs et Gentils avaient conspiré sa perte et croyaient lavoir réalisée. Parmi ses disciples, lun lavait trahi, un autre renié, tous les autres abandonné. Voilà, ce me semble, proportions gardées, notre histoire aujourdhui. Mais cest au moment où tout semblait perdu que tout était gagné. Mgr, en ce moment, notre Eglise du Japon est bien éprouvée ; Juifs et Gentils ont conspiré sa perte, elle a eu son Pilate pour sanctionner sa mort, elle a été reniée, abandonnée ; mais le jour de sa résurrection suivra de près celui de sa passion. Et, qui sait ? Cest peut-être au milieu de tant dépreuves que sopèrera le salut de lempire du Japon en même temps que la résurrection de son Eglise.

    A Hakodaté, notre position nest pas changée, nous navons pas encore pris possession de notre maison. Nous navons fait aucune découverte ; du reste, il est probable que les événements de Nagasaki, tout en ayant lheureux résultat de révéler aux brebis ignorées le véritable pasteur, retarderont le moment désiré où elles viendront se rallier sous sa houlette, la crainte arrêtera lardeur des plus empressés.

    Relativement à léglise dici, je respecte trop votre décision, jen comprends trop la sagesse pour ne pas sacrifier aux exigences des temps mes plus chers désirs. Jespère que le bon Dieu viendra à notre aide et me permettra bientôt délever un beau temple. V. G. sait que mon désir est, sous le rapport matériel, dépargner le plus possible les ressources de la Mission, et mon bonheur serait de pouvoir réaliser toutes les uvres nécessaires sans avoir recours à ces ressources si peu en rapport avec les besoins. Cest dans ce but que jai fait appel à la charité dune riche famille du Nord, jen attends la réponse ; si elle est favorable, je serais bien reconnaissant à V. G., si elle pouvait disposer de quelques jours pour aller la remercier en mon nom, et, par la même occasion, porter quelque consolation à mes pauvres, bien affligés et aimés parents.

    Pour le confrère que V. G. a daigné mannoncer, en exprimant un désir, je nai pas voulu faire un choix ; jaime et jestime autant les deux confrères ; lun et lautre auront autant de droit à ma confiance, et si, au moment où V. G. exigeait dans sa bonté que jexprimasse un désir, le nom de M. Plessis métait venu à la mémoire, je laurais cité aussi volontiers que ceux des autres confrères. Il y aurait pourtant une raison pour laquelle je serais heureux davoir pour compagnon le bon M. Evrard, cest quil est doué dune constitution robuste, tandis que je suis loin dêtre un Hercule. Mais si M. Plessis vient et que nous soyons tous deux maladifs, nous nous efforcerons dêtre de bons malades. Mon plus grand désir sera de rendre heureux le confrère que la Providence menverra, de lui faire retrouver un père, une mère et des frères, et de travailler ensemble à notre sanctification.

    Mgr, en voilà long déjà. V. G. sait combien je suis bavard de ma nature, elle est habituée à me pardonner bien des travers. Puis, cest un besoin de verser mon âme dans celle de mon évêque et, dans les circonstances pénibles, de munir à lui.

    A son retour de France, je serais heureux si V. G. pouvait mapporter une grosse horloge de ménage (quelque chose de commun mais de solide) et aussi une statue de la Ste Vierge, dun pied ou deux pieds, pour mettre au frontispice de notre maison.

    Adieu, Mgr, agréez encore une fois laffection toujours de plus en plus vive et respectueuse de votre petit missionnaire de Hakodaté :

    Armbruster.

    Hakodaté le 15 decembre 1867.

    Monseigneur,

    Malgré vos nombreuses occupations, je vous demande quelques minutes pour vous dire que mes prières aussi bien que mes pensées et mes affections accompagnent V. G.. Rien de nouveau ici ; nous sommes depuis dix jours installés dans notre maison, mais nous navons pas encore fini de traiter avec les ouvriers. Actuellement, ils font toutes sortes dhistoires pour nous escroquer un peu dargent ; mais ils se consument en vains efforts. Encore aucune découverte ; force mest de remettre à plus tard les étrennes que je désirais offrir à V. G.

    M. Mounicou et moi avons fait une petite excursion, nous avions quelque espoir de faire quelque découverte. Un individu de la campagne maborda un jour et me dit quil ne croit pas aux bonzes, quil est descendant de daimyos, quil y a trois ou quatre cents ans ils furent vaincus et durent se réfugier dans ce pays inhabité. Des détails, venus dautres sources, me confirmèrent ce récit, du moins quant à létablissement de ces gens en ce pays. Nous avons trouvé leur village, mais mon individu était absent ; et nous-mêmes, nous trouvant en compagnie, nous ne pûmes entrer en relation. Nous y retournerons ; trouverons-nous quelque chose ? je lignore. Il y a des pagodes dans le village.

    Je voudrais bien que V. G. me donne la solution du cas suivant : Est-il permis à un chrétien japonais dajouter aux noms des divinités payennes ou des éléments le terme honorifique quemploient les payens. v. g. kami sama, tento sama, tsuki sama etc.? Cette addition honorifique nest-elle pas superstitieuse et de nature à indiquer de la part du chrétien indigène, au moins extérieurement, identité de croyances avec les payens ? Dans le cas où cela ne serait pas permis, est-on obligé de défendre lemploi de ces termes à un individu qui ninterroge pas et qui est dans la bonne foi ? Ce cas ma paru très sérieux, dautant plus sérieux quil est dun usage plus courant.

    En pratique, si on ne minterroge pas, je ne dirai rien ; si on minterroge, je dissuaderai sans défendre. Voilà ce que je me propose de faire, en attendant la réponse de V. G.. Je pense quElle naura pas oublié de demander à Rome pour nous lautorisation de garder le S. Sacrement.

    Nous navons pas encore de visiteurs, je crains bien que notre maison ne suffise pas pour attirer. Daigne la bonne Providence procurer à V. G. dabondantes ressources pour les uvres gigantesques de la Mission ! Jespère en avoir une petite part. Ici, pas de ressources locales. Notre souscription est tombée à leau ; au lieu de piastres, elle nous a valu des commérages !

    Le petit Mataichi est toujours bien gentil ; il se plaît bien depuis que nous avons notre nouvelle maison. Il a beaucoup de besogne. Pourvu quil ne tombe pas malade !

    Je termine enfin, Monseigneur. V. G. sait de quel respect, de quelle affection, de quelle soumission je lentoure et veux lentourer toujours. Sa présence en France fera que jadresserai au bon Dieu les vux de bonne année que je noublierai pas de faire en son temps. Son petit missionnaire de Hakodaté :

    Armbruster.

    Hakodaté le 14 janvier 1868.

    Monseigneur,

    Cest encore moi ! V. G. le sait, mon cur est toujours à labus et pas encore au repentir. Ici, encore rien de nouveau, car, vraiment, je nose pas mentionner un petit fait qui, cependant, Dieu aidant, pourra avoir des conséquences précieuses. Le lendemain de lEpiphanie, un bonhomme vient faire la visite de notre maison ; M. Mounicou lappelle et apprenant de lui que ses enfants sont tailleurs dhabits, il lui confie quelque ouvrage. Le lendemain, le bonhomme revient, louvrage était fait ; M. Mounicou veut le payer, mais il refuse, disant quil offre au tera le travail de ses enfants. M. Mounicou insiste, et, après bien des refus, il accepte une petite pièce de monnaie. Le jour suivant, il revient chercher de louvrage, M. Mounicou étant occupé, il sadresse à moi, et, après avoir fait quelques commandes, je commence lexhibition dimages religieuses dont je donne lexplication ; je réponds à plusieurs questions, notre homme y prend intérêt et demande avec insistance à sinstruire. Ses instances, ses antécédents me déterminèrent à accéder à sa demande, et il fut convenu quil viendra après le jour de lan japonais. Je ne lui ai pas dissimulé que, sil napportait pas beaucoup de discrétion, il pourrait sexposer ; ce quil neut pas de peine à comprendre, sans pour cela cesser ses instances. M. Mounicou et moi, nous espérons ; serons-nous déçus ? A en juger par lextérieur et ses premières relations avec nous, il y a beaucoup à espérer. Je ne serais pas beaucoup étonné sil était chrétien. Il me fit, entrautres questions, celle-ci : Dans votre religion est-il permis de se marier ou bien de rester vierge ? V. G. prendra ce quElle voudra ; pour moi, je prie, car ce bonhomme et sa famille, une fois conquis à la foi, travailleront naturellement et plus facilement à lextension de lEglise du nord. (Cette lettre était terminée, quand marrive le bonhomme. Cette fois jai bel et bien perdu confiance ; ses vues sont toutes naturelles : lespoir de gagner notre confiance et de faire un peu dargent ! En conséquence, la prochaine fois, je lui poserai lultimatum.)

    Mataichi, depuis un mois, nous donne de grandes inquiétudes, presque plus moyen de le faire obéir ; on a beau le prendre par la bonté ou par la rigueur, pas moyen darriver au but. Je ne puis me résoudre à employer la verge, quoique le S. Esprit le recommande, elle me répugne. Le renvoyer ? Cest lexposer à se perdre, cest nous mettre nous-mêmes dans une fâcheuse posture ; quand sera-t-il remplacé ? Et si le travail nous vient ! Puis, je crois que cest plutôt par légèreté que par mauvaise tête ; sans doute aussi que, se trouvant seul, il sest cru nécessaire. Il ne redoute que deux choses : son renvoi à Ourakami, et que javertisse V. G.. Jaccomplis seulement la menace que je lui ai faite de cette dernière affaire. Quelques mots sévères de votre part lui feront grand bien car il redoute lEpiscopo Sama.

    La meilleure harmonie règne ici entre nous ; il y eut autrefois quelques nuages. Je me tiens sur mes gardes et fais taire mes petites susceptibilités. Ainsi, de ce côté, tout va bien. M. Mounicou semble avoir abdiqué les choses de ce monde ; jai la bourse, me trouvant ainsi le plus fort du quartier. A Hakodaté, on commence à parler de nous dans la gens domestique. Il paraît que nous ne sommes pas avantagés, M. Mounicou surtout ; sans savoir pourquoi, je suis un peu plus avantagé. On parle en grand des choses de Nagasaki, attribuant à la fuite notre venue ici.

    Que le bon Dieu ramène heureuse et contente V. G. au milieu de nous. Mon affection et mes vux voudraient bien hâter ce bien-aimé retour.

    Je prie V. G. etc..
    Armbruster.

    Hakodaté le 5 février 1868.

    Monseigneur,

    Quelques lignes seulement, je ne veux pas laisser partir une malle sans me payer le plaisir et lhonneur décrire à V. G.. Nous venons dapprendre la mort. de M. Girard.

    Cette triste nouvelle arrive en ce moment à Paris pour ajouter aux douleurs de V. G.. M. Mounicou a été comme atterré à cette nouvelle de la mort de notre Provicaire. Nous étions en retraite lorsquon nous envoya un journal qui relatait notre perte ; mais il a cependant montré beaucoup de courage.

    Dans ma dernière lettre, jai parlé dun bonhomme qui venait sinstruire, alors jespérais assez peu, mais, à en juger par les circonstances, laffaire est en très bonne voie, et, avec la grâce de Dieu, je pense quelle ira à bonne fin. Ce catéchumène a, du reste, subi des épreuves qui me font croire à sa bonne foi et espérer en sa persévérance. Quand, par lexposé de la doctrine, il sut quil se ferait chrétien, un moment il parut hésiter ; les préjugés et la crainte produisirent cet effet. Mais bientôt il se rassura et me déclara quil continuerait à sinstruire. En effet, il est revenu et me paraît plus fort que jamais pour surmonter les préjugés qui courent sur les chrétiens et la crainte de se compromettre. Il est intelligent, et, malgré mes mauvaises explications, il semble bien comprendre et minterroge même. Son commerce le met en relation avec beaucoup de monde ; son âge est de 30 à 40 ans environ. Sil plaît au bon Dieu de réaliser mes espérances, il pourra nous être bien utile et rallier des disciples autour de nous. Je me tiens sur la réserve, ce nest que quand jaurai des garanties suffisantes, que je le mettrai en relation avec Mataichi. Ce dernier va bien mieux, et, pour mon propre compte, jen suis content, jespère quil continuera.

    Je me porte bien malgré un dérangement continuel de lestomac et des intestins, que jattribue aux variations brusques et fréquentes de la température de Hakodaté. Je pense que ce ne sera rien ; mais, à la garde de Dieu ! Sil lui plaît de me rappeler à lui, je naurai plus cette crainte, qui me poursuivit sans cesse, de me rendre non seulement inutile, mais de compromettre le bien au milieu de nos pauvres Japonais. En exposant mon état, il me vient aussi la crainte que V. G. me croie trop sérieusement attaqué et que, nécoutant que sa bonté pour moi, elle ne dérange ses plans. Jen serais désolé, aussi je la prie de ne pas prendre mon état au tragique.

    M Mounicou a eu avant-hier une conférence avec le gouverneur et nous a obtenu la concession gratuite dun cimetière non loin de notre habitation.

    Armbruster.

    Hakodaté le 18 mars 1868.

    Monseigneur,

    Comme je lespère, cette lettre trouvera V. G. à Nagasaki et lui exprimera la joie que me fait éprouver ce retour si désirable et si désiré. Au milieu de toutes nos peines, le bon Dieu ne nous a pas privés de toutes consolations. A Hakodaté la moisson commence ; il est vrai que jusquà présent nous navons pu cueillir, mais je pense que nous sommes à la veille de le faire. Jai fait part de notre espoir bien fondé de retrouver un jour ou lautre les débris des anciens chrétiens de ces parties septentrionales du Japon ; et, dans nos prévisions, nous pensions que ces débris seraient les premiers à entrer dans lédification de lEglise de Matsumai. Non, cest du milieu des Gentils que sera tirée la première pierre de lédifice. Ce qui fait mon espérance, cest que cest dans lhumilité que nous commençons. Pauvre des biens de la terre, notre catéchumène va recevoir ce que les plus grandes richesses de la terre ne sauraient lui procurer. Jai déjà eu lhonneur de vous en parler, comment Dieu nous la envoyé, sa façon de correspondre à la grâce, ses craintes et mes inquiétudes, puis mes espérances. Depuis longtemps jai la certitude morale au sujet de ses bonnes dispositions. Son assiduité à venir la nuit, en dépit de la neige et du froid, pour sinstruire, sa fermeté à adhérer à la vérité, malgré les préjugés, mont permis de voir luvre de la grâce. Après une attente de six semaines, je le mis en rapport avec Mataichi, laissant celui-ci libre de se découvrir, oui ou non. Il le fit et nous ne pouvons le regretter. Comme le bonhomme na pas de maison et demeure chez des étrangers, nous le faisons coucher ici. Le jour, il vaque à ses occupations, mais le soir le ramène au bercail, doù il sort de bon matin. Autrement, il lui serait impossible dapprendre les prières et surtout de se former à la vie de la foi. Il est intelligent, mais na pas de mémoire ; il met une merveilleuse bonne volonté, et, après bien des efforts, il est arrivé à savoir la doctrine du Credo, le décalogue, un peu les sacrements et la grâce. Javais commencé à linstruire par forme dexposition de la doctrine, mais il oubliait aussitôt. Je changeai de méthode et, maintenant, je nenseigne plus que par demandes et par objections. Mataichi, de son côté, la initié à quelques pratiques de piété et plusieurs fois la surpris le soir, à la cuisine (car il aide à faire bouillir la marmite), occupé à dire son chapelet. Ne pouvant en conférer avec V. G., après avoir consulté le monita ad missionarios, et après en avoir conféré avec M. Mounicou, je pense le baptiser le Samedi-Saint.

    Une fois chrétien, il deviendra un peu apôtre et, si je navais modéré son zèle, il serait déjà à luvre. Mais je ne puis espérer en faire un catéchiste ; son défaut de mémoire, son état de santé ne le lui permettent pas. Mais, grâce à son métier qui lui permet dentrer partout, il cherchera des brebis à faire entrer au bercail. Les catéchistes, que V. G. daignera menvoyer et que jattends dautant plus impatiemment que le besoin en est plus grand, iront instruire dans les maisons des particuliers devenus catéchumènes. Oh ! Mgr, envoyez-moi donc deux ou trois jeunes gens ! Même sans passe-port ; ici, on nen exige pas, cest un pays de refuge. Il y en a, à la maison, une foule qui seraient heureux de venir ; ils lécrivent à Mataichi. Et puis, les pauvres apostats, quel bien pour eux dêtre dépaysés ! ici ils pourront servir sans inconvénients. Il y aura de louvrage pour eux ; nous avons des chrétiens à découvrir, des païens à instruire.

    Lhiver se prolonge, mais il nest pas rigoureux et est parsemé de jours de printemps. Je me porte même mieux et pense être vite acclimaté. La tranquillité nest encore que menacée. Le gouverneur sarme, mais, dit-on, avec lintention de se livrer tout de suite : il a des canons, mais pas de boulets. Toutes les nuits, nous sommes sur les épines ; une bande dincendiaires met lalarme de tous côtés. Mais, jusquà présent, les nombreux sinistres nont pas causé beaucoup de désastres.

    Je prie V. G. de me bénir ainsi que mon catéchumène etc.

    Armbruster.

    Hakodaté le 20 avril 1868

    Monseigneur,

    Le bon Dieu vient de nous envoyer des catéchumènes (plusieurs jespère). Cest avant-hier quun bonhomme, après deux visites à la chapelle, en est venu à faire sa demande. Je ne puis encore prévoir si la chose aboutira, je la recommande aux bonnes prières de V. G.. Lennemi rôde autour de nous, je crois que nous sommes surveillés, non officiellement, mais par la malveillance de nos voisins que nous navons pas voulu employer, en particulier par notre maître japonais. Ce dernier est sorti de la maison, nous y perdons sous le rapport de la science, mais quelle peste chez nous ! Il y a deux mois, alors que notre catéchumène venait assidûment à lentrée de la nuit, jétais sur les épines, cétait lheure où il achevait sa classe ; une fois même il rencontra le bonhomme, quil connaît. Je consentis à ce quil ne fît plus la classe quà M. Mounicou le matin, préférant perdre du temps et faire ce sacrifice, que de tout gâter. M. Mounicou, sattendant à partir, me laisse tout le soin de chercher un autre maître ; il semble sêtre retiré des affaires du monde. Dans le cas où un jeune confrère viendrait me rejoindre, la classe ayant lieu le matin, nous aurons la soirée libre ; nous en avons besoin, les visiteurs arrivent, il y a beaucoup de bien à faire. Je donne moi-même les explications des tableaux de la chapelle, je nexpose jamais Mataichi. Notre maître, pour nous forcer de le reprendre toute la journée, fait démarches sur démarches, misères sur misères, il veut nous faire expier notre refus. Mais il ne peut pas beaucoup par lui-même ; il ne peut que causer, donc beaucoup de prudence. Jai dispensé mon néophyte de lassistance à la messe le dimanche, il y viendra une fois par mois. Si on le voyait tous les dimanches, il serait vite découvert ; je lui ai conseillé de venir me voir une fois en semaine. Pour les nouveaux catéchumènes que mon néophyte ne me présenterait pas et que je ne connaîtrais pas, je me propose de les faire venir pendant 15 ou 20 jours, tous les 4 ou 5 jours seulement, pour étudier leurs dispositions et entretenir leurs bons désirs. Si, au bout de ce terme, jai quelques garanties, jenverrai Mataichi leur faire le catéchisme chez eux ; car il nest pas prudent de faire davantage. Les faire venir nest pas prudent, leur signaler le danger, cest les alarmer en un temps où leur foi est encore bien faible. Oui, la chose est difficile, nous sommes entre deux feux.

    Comme je le disais, les visiteurs nous arrivent moins nombreux, mais cela vaut mieux et namènera pas de malheureuses prohibitions. Si nous navions pas lespoir de découvrir des chrétiens, je ne désirerais pas construire une église ; car les ressources actuelles de la Mission ne sauraient les couvrir. Si V. G. décidait de la construire, je crois, daprès les calculs que nous avons faits, quil nous faudrait au moins 3.000 piastres, encore en nous faisant nous-mêmes entrepreneurs. Le consul du Portugal semble vouloir rompre avec nous ; il ne nous reçoit plus chez lui et ne paraît pas vouloir tenir les promesses quil nous a faites.

    (24 avril 1868). Le bateau qui doit porter mes lettres ayant différé son départ, je profite de loccasion, pour vous envoyer les dernières nouvelles :

    Notre néophyte a fait de nouvelles conquêtes, car il va vite en besogne. Il sagit, cette fois, dun médecin et de sa femme, lun et lautre infirmes et pauvres ; ils vivent, le mari en donnant des leçons de lecture, la femme des leçons de musique. Il leur a tout révélé, ce que je naurais osé faire, mais il doit être sûr deux. Lun et lautre demandent à sinstruire et à faire leur salut. M. Mounicou leur a envoyé un livre chinois. Notre néophyte ma bien assuré quils nont pas le but de recevoir des secours. Il men annonce encore dautres, mais je lui recommande dêtre prudent. Nous jouons gros jeu et je suis presque décidé à ne plus faire lexplication des images, pour ne pas attirer lattention de lautorité. Dautre part, par ce moyen, je puis arriver à découvrir des chrétiens, et même convertir des païens ; cest ainsi que notre néophyte a été amené à se convertir.

    Si lennemi ne vient pas nous arrêter, jespère quavec la grâce de Dieu et le zèle de ce néophyte, nous aurons, pour la fin de lannée, un bon nombre de catéchumènes. Par nous-mêmes, nous ne pouvons faire que très peu, voilà une grave responsabilité pour des catéchistes. Que lon prie bien pour nous !

    (A suivre) Armbruster.

    1927/525-543
    525-543
    Armbruster
    Japon
    1927
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