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Correspondance de M. Armbruster relative à la fondation de la chrétienté de Hakodaté 3 (Suite et Fin)

HAKODATÉ Correspondance de M. Armbruster relative à la fondation de la chrétienté de Hakodaté (Suite et Fin)
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    HAKODATÉ
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    Correspondance de M. Armbruster
    relative à la fondation de la chrétienté de Hakodaté
    (Suite et Fin)


    Mais cela ne suffit pas, il est une chose plus importante encore, qui est un point fondamental de la constitution de notre Mission, je veux parler du règlement de la procure et des intérêts matériels. Ai-je besoin de dire un mot de sa nécessité ? Sans doute, notre Mission, encore dans son enfance, a pu nen avoir pas un besoin absolu ; mais le rameau a grandi et chaque jour il prend de nouveaux accroissements. Il faut de lordre en tout, surtout en cela. Il nest pas de petit marchand qui ne fasse la même chose ; rien à larbitraire, de lordre, du contrôle. Je ne ferai certes pas à mes confrères linjure de les croire capables de dissiper à tort et à travers les ressources de la Mission, je serais en cela plus quinjuste, et je les aime et respecte trop pour leur faire cette injure. Non, tous agissent sous la dictée de leur conscience. Mais, Mgr, les hommes diffèrent entre eux, tous nont pas la même aptitude dans les choses matérielles, tous nayant pas une même règle de conduite, ne se rendent pas le même compte de leur position et de leurs obligations ; tel, ne croyant pas une chose nécessaire ou utile, se fait un devoir de sen priver, tandis que tel autre la croyant indispensable se laccorde et nest rien moins que disposé à comprendre le refus dun procureur qui ne pense pas comme lui. Notre Mission est morcelée en plusieurs postes, ayant tous à leur tête un Supérieur chargé à la fois dintérêts spirituels et dintérêts matériels. Dans lordre spirituel, tous reçoivent de V. G. la part de pouvoirs quelle veut bien leur départir, mais dans les choses matérielles quels sont les pouvoirs de chacun, surtout des chefs de poste ? Qui le leur apprendra sinon le règlement ? Il vous en souvient, il y a quelques mois, alarmé par la crainte de travaux quelque peu importants et dont je ne reconnaissais pas lurgence, jai eu le malheur de dire que je ne les pouvais approuver, V. G. pensait comme moi. Elle a appris quel effet a produit ma réponse. Si le confrère avait su par un règlement écrit que je faisais mon devoir, il aurait pu sen dispenser. Le malentendu, pour le cas, a été moins sa faute que le manque de règlement. Ce cas a existé, il pourra se reproduire. Quelle économie, je vous le demande, peut faire un procureur, si chacun peut, à son gré, tirer sur lui, si, sans aucun contrôle, chacun peut multiplier les traites, faire des dépenses ? Et quel contrôle est possible, si chacun nest pas appelé à rendre compte de ses besoins et de ses frais au procureur, et, par lui, au Vicaire Apostolique ?

    Ce nest pas tout ; il en est qui se croient autorisés, sans crier gare à personne, à se pourvoir dans les procures et même à Paris. Et, tout dernièrement, V. G. en a appris quelque chose. Sans doute, elle réprouve tout cela, mais cela ne suffit pas. Elle y doit porter un remède efficace, et ce remède est un bon règlement. Il y a plus encore... Dans lintérêt de tous, de la Mission dabord, du Vicaire Apostolique, de son procureur, des confrères, supérieurs de poste ou non, il faut des règles limitant sagement les attributions dun chacun. Ah ! quil est fort le procureur ou, dans les postes, son ayant-droit, lorsque, à des demandes exagérées, à des réclamations non fondées, il peut opposer son règlement, opposer son propre devoir et ne pas paraître faire de larbitraire ! Personne, Mgr, plus que V. G., ne désire la bonne entente, la fraternité entre tous et dans toutes les positions ; eh bien ! dans les choses matérielles elle existera à partir du jour où laccusation darbitraire et de partialité nexistera pas, où elle cessera dêtre possible.

    Au Japon nous avons la communauté ; à mon avis cest le régime le plus apostolique et le seul possible dans la position où nous sommes. Or, pour arriver à réglementer les dépenses de chaque poste, je ne vois que deux moyens. Le premier consiste en une allocation faite à chaque poste en raison de ses besoins, du nombre de ses missionnaires et des uvres quils y entretiennent ; cest la communauté mixte. A mon avis, cest le système le plus simple, il na pas lodieux du contrôle, et il a cet avantage dinitier les chefs de poste ou le procureur du poste à léconomie, à la science de savoir faire face, avec une somme déterminée quil ne pourra dépasser, à tous les besoins et à toutes les obligations. V. G. a cependant semblé y répugner, aussi je ninsiste pas, et jarrive au deuxième système. Il consiste dans la communauté complète, sans fixer aucune allocation. Ce système, je lavoue, est plus apostolique, aussi a-t-il les préférences de V. G. ; mais, pour les raisons que jai énoncées plus haut, il a de graves inconvénients, sil nest pas réglementé, si tout est laissé à larbitraire. Non seulement, alors, il faut un règlement, mais il faut un contrôle, et voilà le côté qui peut être odieux. Et cependant, partout dans le monde ecclésiastique comme civil, on rend des comptes, et le jour où le chef dune administration laisse ses subordonnés agir et dépenser sans plus sen occuper, il a commencé sa ruine.

    Mgr, il me semble, en écrivant tout ceci, navoir fait que transcrire votre propre manière de voir, cest à votre école et aussi par ce que jai vu et entendu moi-même que jai appris à penser ainsi. Mais cela ne suffit pas, il faut en venir à lacte. Puisque V. G. veut de nouveau me confier la procure, il faut quavant mon retour ma situation soit faite, connue, réglée, afin quelle soit dans la suite respectée. Avant ma rentrée en procure je demande quun règlement soit fait et promulgué ; sans cela il y aura des malentendus et je nen veux pas. Je suis heureux de lentrevue de V. G. avec son Provicaire, car jespère quelle sera loccasion de la conclusion de cette grave affaire, quil en sortira un règlement, où lon reconnaîtra la sagesse en même temps que la fermeté, qui à lun et à lautre sont si naturelles. Oserai-je, Mgr, soumettre à votre approbation un plan de règlement ? V. G. me pardonnera-t-elle une telle liberté ? Jusquà présent elle a été si bonne pour moi, quelle ma habitué à ne plus rien redouter. Mais, avant débaucher ce plan de règlement, jai un autre sujet à toucher et qui ne se recommande pas moins que le premier à lattention de V. G. ; je veux parler de notre futur séminaire de Yokohama.

    Grâces à Dieu, sous vos yeux, lavenir du sacerdoce indigène va grandir en science et en vertu. Et, par une bonté que je noublierai jamais, V. G. a semblé me désigner pour le ministère si doux de la direction de nos futurs lévites. Il ne me fallait pas moins pour affronter les ennuis de la procure, et dans ce soin de nos enfants, dans les occupations de leur éducation cléricale jirai reposer mon âme dautres soucis plus amers. Ces deux occupations ne sont pas incompatibles, et mon temps, je voudrais pouvoir ajouter mon dévouement, y suffiront amplement. Dailleurs, je demanderai à être déchargé de tout ministère, même de celui des Français, qui métait confié durant mon séjour à Yokohama. Le cher P. Marin est assez robuste pour porter le poids et la responsabilité de toutes les nationalités représentées dans cette ville. Mais il est dans cette occupation une chose importante que je tiens à régler. Il me semble que, dans lintérêt des études de ces enfants, leur temps doit être chose sacrée que tous doivent respecter. A la continuation de leurs études de latin, ils devront ajouter létude de leur propre langue, et, je le demande, que pourraient-ils faire de sérieux, si leur temps devait être gaspillé par un service de tous les instants ? Ils ne doivent pas être, cependant, purement élèves, ils pourraient à lécole apprendre à se croire quelque importance, quelque supériorité sur leurs frères. Mais le service quils doivent faire ne doit pas être un obstacle à leurs études ; il faudra de lordre et dans celles-ci et dans celui-là. La chose sera, dailleurs, très facile : une chambre à faire, un corridor à balayer, servir à table, voilà qui ne prend pas beaucoup de temps. Mais il ne faudrait pas que, pour un oui, pour un non, au moment des classes et des études, il fût loisible de les appeler et de les employer. Dans ce service de tous les instants les élèves seront aisément remplacés par le Chinois et les enfants qui nont pas les mêmes études à faire. Je demande que V. G. veille soigneusement à ce que, dans lintérêt de ces chers enfants, leur temps soit respecté de tous. Avant 8 heures du matin la maison sera balayée, les chambres faites, les Messes servies ; le service de la table sera une récréation utile, et ainsi lordre règnera partout,...

    (La suite de la lettre na Pu être retrouvée.)

    Yedo le 27 Novembre 1871.

    Monseigneur,

    Je vous adresse ci-inclus le rapport sur luvre de la Ste Enfance. Je lai fait un peu au galop, jai eu très peu de temps ; V. G. en fera lusage que bon lui semblera. Je nai pas le temps den prendre une copie, je crains de manquer le bateau. Jy joins un mémoire relatif aux choses de la procure et aux nouvelles fonctions que V. G. veut me confier. Je nai pas craint dy aller en toute franchise, et, bien quécrit à la hâte, ce mémoire nen contient pas mains de longues réflexions sur ma manière de voir. Jespère que V. G. ne sirritera pas de la liberté que je prends de parler ainsi, et quavec le cher Père Laucaigne délibérant sérieusement sur la chose, elle voudra bien prendre une détermination, fixer mes indécisions et dissiper mes craintes. Je vous avoue, je ne me suis pas décidé de moi-même à cette démarche, jai consulté le bon Père Patriat, à qui vous avez bien voulu donner toute votre confiance, et cest daprès son conseil et dans lintérêt de tous que jai pris la plume. Si V. G. ne partage pas ma manière de voir, je la prie de ne pas craindre de me le dire ; dans ce cas alors, non par dépit (je nen aurai jamais), mais pour la bonne entente et la bonne administration, je la prie de ne pas songer à moi pour la procure. Car je ne veux pas y apporter des vues et des prétentions, qui ne seraient pas conformes aux vues et aux intentions de V. G..

    Un mot, maintenant, de moi : la malchance me poursuit ; pas de maison, celle que nous avions visitée tous deux, le P. Patriat et moi, nest plus à louer, mais à vendre ; une autre, on profite de ma détresse pour me faire des conditions trop rudes. Et, pour ne pas être sans maison, me voilà obligé à en passer par toutes les conditions que mimpose mon propriétaire ; ainsi, il exige trois mois en avance et il me faut les lui donner. Mon école marche lentement, les préparatifs ne sont pas encore terminés, et les élèves, engagés ailleurs, ne viendront pas en grand nombre avant le commencement du 11e mois japonais. Ainsi, je ne suis pas encore riche. Sans maison, il ne mest pas possible dappeler le Père Midon. Il est cependant assez probable que, ou bien avec mes avances mon propriétaire finira sa construction (il la promet dans 20 jours), ou même que, ces jours-ci, je pourrai prendre une détermination pour une autre. Ce serait bien le cas ; je viens dadopter un enfant, grand comme père et mère, mais âgé seulement de 15 ans ; cest sur la recommandation de mon lettré. Il est de son pays, fils dun médecin, et a déjà quelques études. Mon lettré est également en rapport avec un lettré de son pays, âgé de 40 ans, sans famille ; il a déjà commencé son instruction. Ce serait une précieuse acquisition, il est très fort en japonais et peint et dessine admirablement. Ichizaki a bon espoir, je recommande la chose à vos bonnes prières. Si javais une maison, vous le voyez, mon catéchuménat et mon école de catéchistes seraient bientôt organisés. Cest par ce lettré que notre adopté nous a été présenté.

    Jembrasse tous les confrères, jattends des nouvelles de V. G. et je la prie de vouloir bien croire à mon sincère et tout respectueux dévoûment.

    Armbruster.
    Hakodaté le 4 Décembre 1871.

    Monseigneur,

    Je suis venu passer un jour à Yokohama, je viens de recevoir votre tout petit billet. A Yedo je ne suis toujours pas mieux installé ; jen souffre, car le travail va me venir, et je ne suis pas dans les conditions nécessaires pour le faire. Outre lenfant que jai adopté et qui, sous la direction de mon néophyte, sinstruit rapidement, il y a un autre lettré, dessinateur et peintre, toujours du même pays, ami de mon jeune homme ; il a, lui aussi, commencé à sinstruire, et il y a bon espoir. Je voudrais pouvoir le prendre un mois chez moi, car il ne peut emporter de livres chez lui, où il nest pas seul. Jespère également attirer à notre sainte foi un jeune médecin, également du même pays ; il avait charge de mon adopté. Mais je nai pas encore pu voir ce dernier ; en ce moment il relève de maladie et habite le yashiki de son Prince à Yedo. Cest également un lettré. Le peintre a quarante ans, mais il est libre ; le médecin nen a que 23, il connaît quelque chose de notre sainte doctrine. Vous le voyez, la moisson va commencer, et mon école de catéchistes, en ce moment à peine catéchumènes, va voir le jour. Oh ! si nous pouvions augmenter bientôt le nombre de ces futurs coopérateurs de notre apostolat. Le temps presse en effet ; les événements politiques marchent à grands pas, et, à en juger par toutes les apparences, la liberté de religion nest pas reculée à une époque lointaine.

    Le 22 de ce mois, part pour lAmérique une grande ambassade, ayant à sa tête lhomme actuel de la position, le Ministre des Affaires Etrangères, et la moitié des autres Ministres. Il paraît que M. de Long les accompagne ; je regrette beaucoup que V. G. ne lait pas vu avant son départ.

    Autre nouvelle qui nous concerne, elle est secrète pour le moment, elle ma été confiée avec promesse de nen rien dire. M. du Bousquet va quitter la Légation et devenir Conseiller dEtat au Japon. Jai eu, lautre jour, un long entretien avec lui. Je crains quil ne soit plus arriéré que les Japonais ; néanmoins, pour la question de léducation, il ma promis de soccuper damener le Gouvernement Japonais à nous demander des Religieuses pour léducation des jeunes personnes, pour les orphelinats et pour les hôpitaux. Il ma répété ce que lon nous disait, à savoir quà une époque antérieure les Japonais avaient demandé des Religieuses. Il regrette que nous nayons pas à Yokohama un établissement de ce genre, et, pour le succès de ses démarches, il voudrait bien que nous tentions quelque chose. Les Japonais soccupent en ce moment de léducation des filles, et, lautre jour, le Ministre de lInstruction Publique a engagé une Miss protestante et demandait à M. du Bousquet sil ny avait pas moyen de trouver une Française qui parlât japonais un peu. Quelle influence aura notre sainte religion si, lorsque nous aurons la liberté, elle dirige léducation de la jeunesse ! Aussi, Mgr, puisque, à Nevers, on fait des offres qui ne doivent ajouter aucune charge à la Mission, le moment nest-il pas venu de se hâter den profiter et de demander deux ou trois Surs pour commencer un petit établissement ici ? Elles trouveront largement le moyen de vivre ; il ny aura que les premiers frais. A mon avis, les moments sont précieux, un retard peut tout perdre. Les missionnaires protestants arrivent et nul doute quà nimporte quel prix le Gouvernement japonais les engagera. Ces protestants ont déjà léducation des garçons entre leurs mains. M. Verbecq va faire partie du Conseil de lInstruction Publique, et nous ? Oh ! combien, en ce moment, je regrette votre absence, pourvu quelle ne se prolonge pas trop ! Cest ici, bientôt peut-être, que notre sort va se décider. Mon collège commence ; nulle entrave, et, en apparence, nulle surveillance de la part du Gouvernement. Jai exposé à M. du Bousquet mon plan en commençant cette entreprise ; il maidera, je pense. Il est question de créer une école normale pour former des maîtres décole ; il y a espoir, avec son secours, den obtenir la direction. Mais il ne faut pas que nous dormions et que nous laissions venir les événements, il nous faut les faire naître, ou, du moins, les préparer.

    La pensée mest venue de faire un petit travail, qui, avec la grâce du bon Dieu, pourra ne pas nous nuire ; jai lintention de le faire paraître dans le Japon Gazette, si V. G. daigne lapprouver. Dans un résumé assez rapide, je commence à exposer la marche des événements au Japon depuis quelques années, les révolutions opérées dans lenseignement et dans la politique, les lacunes à combler pour parachever luvre, en particulier le retrait des édits de persécution, la liberté de religion, et louverture du pays. Ces trois derniers points, étant le but de mon écrit, seront développés au long. Voulant surtout être lu des Japonais, je me garderai bien de rien dire qui soit capable de les blesser ; néanmoins, je ne laisserai pas que de blâmer la déportation de nos pauvres chrétiens. Daprès tout ce que je vois et entends, mon écrit serait bien conforme aux vues des Japonais eux-mêmes. Ce travail, je voudrais le publier à la fin du mois ou au commencement de lautre. Que V. G. me dise donc ce quelle en pense. Il y aura bien de quoi remplir quatre colonnes du Japan Gazette pendant une semaine ; je nai donc pas à songer à vous lenvoyer à Nagasaki. Aussi, pourquoi V. G. nous a-t-elle quittés ? Jespère beaucoup de cet écrit, je me propose de traiter sous toutes ses faces la question de la liberté, et de répondre à toutes les objections. Mon projet nest connu, en ce moment, que de Fitz-Gérald, qui en commence la traduction. Je suis bien loin davoir terminé, je vais my mettre le jour et la nuit. Javoue être assez content de ce que jai déjà fait, est-ce présomption ? Comme je ne voudrais pas paraître, je nen communique rien, même aux confrères. Jattends à la hâte votre réponse ; si elle tarde, mon travail pourra bien navoir plus son à-propos. Egalement, durant le séjour de lAmbassade en France, il nous faudra écrire et faire un peu de bruit en France ; les Japonais, plus que tous les autres peuples, sont à la remorque de lopinion, il faut alors les prendre par leur faible. Revenez-nous donc et nous travaillerons ensemble, et, je crois, pourrons reprendre mon projet dautrefois.

    Votre petit billet ma fait beaucoup de plaisir, et, néanmoins, il me cause quelque peur. Nous pourrons facilement être daccord, me dites-vous ; figurez-vous que je suis tenté de dire tant pis. Cette malheureuse procure me fait peur, et puis Yedo me devient si cher ! Jentrevois le ministère et la liberté ; et moi, aux piastres ! Enfin, à la volonté du bon Dieu, je suis prêt à tous les sacrifices. Néanmoins, si dans mon mémoire vous pouviez trouver quelque chose qui ne vous plaise pas, vous me feriez grand plaisir. Jai toujours fait le reproche à V. G. dêtre trop bonne, et à commencer pour moi. De grâce donc, mettez votre cur de côté en relisant et tâchez de trouver que je ferai un mauvais procureur.

    Je pars ce soir ; à bientôt votre réponse, ou, plutôt, à bientôt V. G. elle-même ! Tant pis pour le P. Laucaigne et Nagasaki, ils men voudront. Pour apaiser leur colère je salue lAnge de Nagasaki, jembrasse le petit curé et Baptiste, et, me mettant aux pieds de V. G., je la conjure de bénir mes projets et mes uvres naissantes. Votre tout dévoué quoique misérable missionnaire.
    Armbruster.

    Yedo le 12 Décembre 1871.

    Monseigneur.

    En lisant la date de votre lettre, jai pensé que vos pensées et votre cur nétaient pas partis avec vous pour Nagasaki, mais que vous les aviez laissés à Yokohama, et, je lavoue, jen étais content. Mais, hélas ! votre lettre ma détrompé trop vite, en remettant à une époque aussi éloignée le moment de votre retour ici. Enfin Merci de lindulgence avec laquelle vous traitez mon petit rapport sur la situation matérielle de la Mission. Je lavoue, il est luvre, mais unique, de ma conscience, alarmée de la position qui mest préparée, et désireuse de faire son devoir. Jajouterai un mot, je nai pas lintention de faire mes conditions, je ne me permettrais jamais semblable chose, je sais trop bien que je me dois tout à vous dans toutes les positions que V. G. voudra bien me faire. Mais, dautre part, je sais combien elle a à cur les intérêts même matériels de la Mission. Ma condition antérieure, ce que jai vu et entendu, mes propres réflexions, et, peut-être aussi, un peu daptitude à la chose mont mis à même de voir les lacunes et ont fait naître en moi le désir de les voir disparaître. Je savais quau moins mon intention trouverait grâce devant V. G., et que, si sa manière de voir nest pas toujours celle que je puis avoir, elle ne le trouvera pas mauvais du moins, et comprendra limpossibilité quil y a pour moi dêtre obligé dagir dans un sens différent. Dailleurs, V. G. veut bien me dire que jai réussi à me rencontrer avec elle. Quant au règlement en projet, javoue lavoir conçu et écrit à la va-vite, et il nest pas sans lacune.

    Mon école semble vouloir marcher ; jai 25 élèves pour le français, et tous les jours le nombre augmente. Fitz-Gérald a le même nombre à peu près. Le vieux P. Fahrer va venir, valde timeo ; il préfère ne pas manger avec moi, il veut être libre, de quoi faire ? Dieu le sait. Mon adopté semble vouloir bien aller, il est encore enfant. Le lettré en question est moins âgé que je ne le disais, il naurait guère plus de 30 ans, il vient assez fréquemment passer un long temps avec mon néophyte. Celui-ci mène une vie de Chartreux ; je dois même y mettre des bornes, sa santé en souffrirait. Pour commencer il prêche à son ami le lettré le renoncement au monde, labnégation. Jai trouvé que cétait peut-être trop sublime pour commencer et je lui ai conseillé de sen tenir pour le moment aux obligations communes du chrétien, sous peine pour lui deffrayer son débutant.

    Quant à ma maison, rien toujours ; cependant le marchand, bailleur de fonds de mon école, va probablement reprendre la construction et lachever pour moi. Il achète dans le voisinage une autre maison pour Fitz-Gérald et le P. Fahrer. Si la chose ne sarrange pas, je vais avec quelques ryôs transformer mon castel et en faire quelque chose de plus convenable. Je recommande bien spécialement à V. G. luvre dont je lui parle dans ma dernière lettre. Japprécie parfaitement les craintes de V. G. touchant lintroduction de Religieuses ici. Les raisons sont les mêmes partout et cependant, par cela même que toute médaille a son revers, cela nempêche pas quon nen frappe de nouvelles. Le bien compense amplement les inconvénients, et, si lon tarde, il pourra être trop tard.

    Je termine. Mille bonnes choses au P. Provicaire et à Baptiste. Pour vous, Mgr, vous savez combien je vous suis dévoué et combien je suis heureux dêtre et de me dire
    Votre très humble missionnaire.
    Armbruster.

    Yedo le 25 Décembre 1871.

    Monseigneur,

    Ce nest quhier que votre bonne lettre mest parvenue. Merci de tout ce que V. G. me dit. Je commence par lui présenter mes vux de bonne année. Je joins mes pauvres prières aux siennes pour que lannée 1872 commence, pour notre chère Mission, une ère nouvelle, ère de liberté et de prospérité.

    Je suis bien heureux dapprendre que V. G. fait appel au dévouement de nos Religieuses ; je crois que, le Bon Dieu aidant, cette démarche portera dheureux fruits. Je ne mabuse nullement sur le compte du Monsieur en question, je crois lavoir écrit à V. G.. Sil semble disposé à favoriser le projet déducation de la jeunesse par nos Religieuses, je ne suis pas sans inquiétude sur la conduite quil tiendra dans la question de la liberté du christianisme. Je ne lai pas revu depuis, mais, dans ma dernière entrevue, il ma paru plus japonais que les Japonais ; on sent quil a passé à lécole Roches. Maintenant espérons beaucoup. Une grande et bonne nouvelle, à mon avis, cest lautorisation qui vient dêtre accordée officiellement à luvre que jai commencée. Demain les journaux de la capitale feront connaître son existence. Le Gouvernement a non seulement autorisé le collège, mais il a annoncé son intention de le prendre sous sa protection dans le cas où nous aurions quelque succès. Dieu semble bénir lentreprise, les élèves viennent en bon nombre, nous en avons près de 130 déjà, parmi eux le Prince de Tosa et celui de Hida ; un Kuge est annoncé pour demain. Un nouveau professeur, choisi par le P. Marin, est attendu pour enseigner langlais ; je pense posséder le P. Midon dans les premiers jours de janvier. On dit que nous réussissons et que nos élèves nous sont attachés. Le moment va venir où il nous faudra construite ; mes Japonais sy disposent et semblent désireux de ne rien épargner pour cela. Il me faut aussi des professeurs, et ce nest quen Europe que nous pouvons espérer trouver un personnel sérieux et capable de seconder nos vues. Lautorisation accordée paraît devoir faire disparaître toute crainte déchouer. Que jajoute une chose ; le Gouvernement a demandé que jinsère dans mon engagement une clause par laquelle je devrai veiller au bon ordre et au respect des lois dans le collège. Jai ajouté à cette clause ces termes : respect aux lois en tout ce qui ne blesse pas la conscience, et le tout a été agréé. Voici donc mon plan : demander au Gouvernement Japonais de prendre le collège sous sa protection, dengager lui-même les professeurs à des conditions fixes et durables. Voici maintenant la composition du personnel telle que je la désirerais : un missionnaire à la tête du collège avec la haute direction ; pour professeurs, des maîtres décole mariés, bons chrétiens, pris en France pour le Français, en Alsace pour lAllemand, et, si possible, en Irlande pour lAnglais. En France et en Alsace ce sera aisé, ce sera plus difficile en Irlande. Les dits professeurs seront sous la dépendance du missionnaire, leur traitement et leurs fonctions seront réglés par contrat. De plus, lintroduction de maîtres décole fera moins crier contre nous. Mgr de Gibraltar, pour son collège, a suivi ce système : un prêtre de mon diocèse, sous son autorité, a la direction, puis il y a des maîtres décole, dont plusieurs sont sortis dune école normale ecclésiastique également de mon diocèse. Ces choses seraient proposées au Gouvernement japonais par M. de Turenne, et je ne doute pas du succès.

    Autre chose maintenant ; le Gouvernement Japonais se préoccupe de léducation des filles, un certain nombre denfants accompagnant lambassade pour aller sinstruire en Europe. Je viens de mentretenir avec mes Japonais, qui, vous le savez, mavaient dès le principe émis lintention de fonder un pensionnat pour les filles et mavaient demandé de my intéresser pour leur procurer, le cas échéant, le personnel enseignant. Voici ce qui a été convenu. Une réuni de marchands riches va sentendre pour faire les frais de lentreprise. Lentente faite, ils me demanderont officiellement le personnel nécessaire. Je transmettrai cette demande à V. G. et leur ferai par écrit une réponse en son nom. Cette réponse, accompagnée dun mémoire sur les conditions auxquelles nous pourrons répondre à leur vu, sera par eux présentée au Gouvernement Japonais, pour quil accorde autorisation et protection. De notre côté, V. G. sentendrait avec M. de Turenne pour transmettre la demande des Japonais au Gouvernement, lui demander comment il lenvisage lui-même et, dans le cas où il lagréerait, le prier de prendre la chose sous sa protection, dengager lui-même les Religieuses et de donner un nom à létablissement. Actuellement je ne doute pas du succès. Avant tout, cet établissement serait pour les personnes de condition ; une autre oeuvre aurait moins de chance de réussir en ce moment. Il serait important de parler aux yeux et par des résultats ; ce pensionnat devrait donc être sur le pied des plus florissants dEurope. Nous navons pas à nous préoccuper des fonds, nous les aurons à loisir. Cette uvre en enfantera dautres, et la jeunesse sera confiée au dévouement du Catholicisme, et, si la liberté vient (et tout cela laccélèrera), quelle influence ! Nos Japonais sont daccord quil ny a pas de temps à perdre, et ils vont sen occuper dès demain. Ah ! que V. G. nest-elle ici ! Il faut que nous ayons la primeur !

    Maintenant, que je raconte mes méfaits. V. G. mannonce que la Mission compte un nouvel établissement à Nagasaki ; que je lui dise que cette même Mission est devenue quasi-propriétaire à Yedo. Ne pouvant trouver de maison, jai pensé quen transformant la mienne, à peu de frais jen ferais quelque chose de passable. Moyennant la somme de 100 ryôs (tout mon revenu du 11e mois), jai acquis pour cinq ans la maison ; jai eu pour ce lautorisation de la Douane et mes papiers sont en règle. Je fais un petit emprunt à Fitz-Gérald, lequel jacquitterai le mois prochain. Puis, les charpentiers transforment la barraque ; une véranda va mettre les chambres en communication, isoler la maison et la mettre à labri des yeux et oreilles profanes. La cuisine est transportée sur lavant, lancienne est changée en une grande et belle chambre. La chapelle est agrandie. Il y a un parloir sur le devant, des fenêtres et des portes à leuropéenne, et, moyennant 50 ryôs, cest un petit palais ! quand nous la quitterons, nous trouverons facilement à la louer avantageusement. Tout sera terminé pour le 1er janvier. Le mois prochain, jemploie mon traitement à rembourser Fitz-Gérald et à me faire un autel. De plus, je crois que mon voisin de gauche va me céder un petit bout de terrain qui misolera complètement. Et le tout pour la somme de 50 ryôs, et en plus, tous les mois, une rente de 2 ou 3 ryôs pour le terrain. Ainsi, la maison sera assez confortable et permettra de patienter ; un peu de papier à droite et à gauche complètera les améliorations.

    Luvre de nos futurs catéchistes va tout doucement, notre nouveau catéchumène sinstruit, et mon jeune homme ne doute pas de ses dispositions. Tous deux ensemble jettent leur filet sur un autre, dont la conversion amènera celle dautres. Je recommande beaucoup ceci aux prières de V. G Au Collège, le vieux Fahrer va très bien, je suis content de lui. Le pauvre bonhomme, je ne sais pas sil est devenu Trappiste, mais assurément il vit plus mal queux. Il ne mange rien, boit du thé ; ce matin, je lavais invité, il ny a pas eu moyen de lui faire accepter un peu de vin.

    Je vais me permettre décrire à Mgr de Nevers pour le prier, le cas où les Religieuses viendraient, de vouloir bien leur confier la femme de mon paroissien allemand. Jai cru, par charité, confier à celui-ci en secret la probabilité de larrivée de Religieuses. Ce pauvre bonhomme ne se sent pas de joie ; il est malade de soucis que lui donne cette séparation, cest donc un acte de grande charité. Ma lettre est destinée à mettre les Religieuses en relation avec cette pauvre femme.

    Pour ma publication, jy ai renoncé ; réflexion faite, je la laisse inachevée. Rien naurait été cependant de nature à blesser les Japonais, mais il vaut mieux travailler dans le silence ; cest en France, lorsque lambassade y arrivera, quil sera opportun que la question religieuse soit traitée.
    Jachève en priant V. G. etc..

    1928/198-211
    198-211
    Armbruster
    Japon
    1928
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