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Correspondance de M. Armbruster relative à la fondation de la chrétienté de Hakodaté 1

Hakodaté Correspondance de M. Armbruster relative à la fondation de la chrétienté de Hakodaté (Suite) Hakodaté le 12 Décembre 1868. Monseigneur,
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    Hakodaté
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    Correspondance de M. Armbruster
    relative à la fondation de la chrétienté de Hakodaté
    (Suite)

    Hakodaté le 12 Décembre 1868.

    Monseigneur,

    Jécris un peu à la hâte ; nous avons, à la maison un pauvre Français actuellement à lagonie. On lavait porté chez nous pour le mettre à labri de lincendie et du bombardement, et je crois quil nen sortira pas en vie. Nous lavons administré la nuit dernière ; il était très bien disposé et en pleine connaissance. Cest un jeune homme de bonne famille, natif de Bordeaux, et second à bord du Fabius, dont son frère est larmateur.

    Eh bien ! grâce à Dieu, nous navons eu ni bombardement ni incendie. Après quelques combats à trois lieues dici, nos défenseurs ont gagné le large. Heureusement pour nous que, le jour de leur fuite, un navire de la flotte des Tokugawa est venu mouiller dans le port ; sans cela, nous étions brûlés. Lordre de mettre le feu dans toute la ville avait été donné ; mais, à la vue du bateau ennemi, les fuyards ne songèrent plus quà se mettre eux-mêmes à labri.

    Nous navons pas eu besoin darborer le pavillon national, les Takugawa se sont conduits à merveille et ont été très bien accueillis de tous. Durant les jours et les nuits de terreur, notre maison, offrant beaucoup de garanties de sûreté, est devenue une vraie caserne ; nous avions quatre ou cinq ménages européens. Enfin, aujourdhui, nous sommes débarrassés, il ne nous reste plus que notre pauvre moribond, quil est impossible de transporter ailleurs.

    Aujourdhui aussi la révolution politique est accomplie, les nouveaux venus ont pris les rênes du gouvernement. Cest un des anciens Go Rôjû qui est gouverneur. Avant-hier, jai eu loccasion de le rencontrer, et le généralissime des troupes, le capitaine Brunet, ma présenté à lui. Il paraît déjà un peu âgé et bonhomme. M. Fabre lui a déjà demandé la liberté de religion ; le gouverneur la écouté très attentivement, mais na rien répondu. Linterprète a seulement dit à M. Fabre que cela ne souffrirait aucune difficulté ; cest ce que nous verrons dans la suite. En attendant, tous les édits ont disparu et nont pas encore été remplacés par dautres. Les Tokugawa vont semparer de Matsumae ; je pense quils ne sarrêteront pas là. Ils sont très forts et très bien disciplinés, aussi pas le moindre désordre. Avant-hier, tous les officiers du Sud ont été pris avec le bateau qui les portait ; on ne leur fera aucun mal, on les rapatriera. Le Consul anglais me disait, avant-hier, que tout le Nord allait reprendre les armes ; cest ce à quoi je mattends. Jespère aussi que tout le Yéso va être ouvert aux Européens ; alors, vite on ira à Matsumae, il doit y rester quelques descendants des chrétiens. Et puis, au printemps, louverture du port, comme jen ai donné avis à V. G.. Nous voilà, je pense, en la meilleure position pour travailler. Ah ! combien je regrette de navoir pas les éléments nécessaires pour profiter du temps ! Si nous avions seulement quelques jeunes gens ! Mais rien pour le moment, et cependant, le bon P. Mounicou mécrit quil va en recevoir quatre ! Jen suis bien heureux pour lui, mais je ne puis mempêcher de les lui envier. Cela me semble cependant bien facile, surtout maintenant ; ici ils passeront comme sur des roulettes. De grâce, Mgr, envoyez-en donc ; je promets des chrétiens pour dans six ou sept mois. Et puis, nous allons avoir petit-être même des occasions nombreuses de nous disperser, et nous ne sommes que deux ; je prie donc V. G. denvoyer encore un nouveau confrère.

    Je suis maintenant à peu près disposé à ne pas laisser M. Evrard aller à Omamachi, comme jen exprimais lintention dans une lettre, que le Fabius portera à Nagasaki.

    M. Furet annonce à M. Evrard des habits laïques, comme je le lui avais demandé ; le bateau qui les apporte nest pas encore arrivé. Du reste, ce nest plus une chose aussi pressée. Mais je me permettrai une observation : ne serait-il pas opportun que les missionnaires, surtout ceux qui viendront ici, aient dans leur malle des habits laïques ? Cest une dépense, mais que je crois utile. Et puis, sil nous était permis de faire le commerce, déjà nous serions au Nambu ; M. Fabre nous a déjà proposé dy envoyer lun de nous, comme son représentant en résidence. Vous nignorez pas que de grands contrats lont mis en détroites relations avec ce pays ; on linvite, on le supplie daller sy fixer. Mais je crois que nous ne pouvons pas accepter sa proposition.

    V. G. a sans doute appris que M. Lèques va nous arriver en qualité de Consul ; ainsi, nous ne manquerons pas damis ici. Je laisse ma lettre ouverte, afin que ces MM. de Yokohama et de Hyogo en puissent prendre connaissance. Je nai pas le temps de leur écrire pour les rassurer sur notre sort.

    Je prie V. G. de daigner agréer lhommage du profond respect de son très humble missionnaire,

    Armbruster.

    Naturellement, comme toujours je le demande, grand silence sur le contenu de mes lettres.

    Nous espérons pouvoir, le jour de Noël, conférer le baptême et faire faire la première communion à lépouse de notre médecin ; je la recommande aux bonnes prières de tous.

    Hakodaté le 20 Décembre 1868.

    Monseigneur,

    Le calme règne maintenant dans la ville et chez nous ; notre moribond est mort mercredi dernier. Le nouveau Gouverneur de Hakodaté nous a fait cession, à titre gratuit, dun vaste et magnifique emplacement pour un cimetière catholique ; cest là que nous avons déposé le corps du défunt. Cette concession, nous la devons au bienveillant intermédiaire de M. Brunet 1.

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    1. M. Brunet (capitaine) était au service de lamiral Enomoto, chef des partisans du Shôgun. Ils voulaient établir une république indépendante dans lîle Yeso, aujourdhui Hokkaido.


    Mais la confiance dans lavenir nest pas revenue, les Japonais continuent à construire dans la montagne. La Vénus et un bateau anglais sont actuellement sur rade : les commandants de ces bateaux ont délibéré avec les consuls français et anglais, sans doute sur les relations quils doivent avoir avec ce gouvernement improvisé, et sur les moyens dassurer notre sécurité. Pendant que ces Messieurs délibéraient, les consuls dAmérique, de Russie et de Prusse allaient à bord de la frégate japonaise, le Kago Maru, et sy faisaient saluer. Quant à la position des officiers français au service des Japonais, on la dit et je la crois très anormale. Le Ministre désapprouve leur entreprise, je sais pertinemment que les gens officiels ont ordre de ne pas communiquer avec eux. M. Fabre 1 me dit que lon a interdit lentrée de sa maison aux officiers de la Vénus, sans doute dans la crainte quils ny rencontrent M. Brunet. Sans entrer dans la question politique, ce qui ne me regarde nullement, je nai pas cru devoir fermer notre porte à qui que ce soit ; M. Brunet et ses collègues sont venus nous faire visite, ils ont fait visite à tous les consuls, y compris langlais et le français, et personne ne leur a fermé la porte. Notre consul sest servi de son intermédiaire pour obtenir la concession dun emplacement pour le cimetière catholique ; jai donc cru ne pas devoir briser avec M. Brunet. Je lui ai rendu sa visite et tout à la fois je lai remercié de son empressement à nous être utile. En dehors de toute question politique, jai reconnu et dit les procédés pleins de délicatesse, avec lesquels les nouveaux venus ont conduit leur entreprise ; en cela jai été un faible écho de tous, même de lAnglais, qui deux fois est venu à la maison nous faire léloge de ceux quil avait dabord traités de pirates et de brigands. Jai cru un moment quen agissant ainsi je nexposais pas la mission que nous avons à remplir. M. Brunet me paraît bien disposé et prêt à semployer en notre faveur autant quil le pourra. Il ma annoncé quil viendrait nous présenter lamiral japonais ; jaimerais autant pour le moment que celui-ci ne vint pas mais, sil vient, je le recevrai. Lui rendrai-je sa visite ? Je nen sais rien. Cest un individu qui peut nous être très utile ou très nuisible. Tous les Japonais, même les partisans du Sud, le regardent comme un homme supérieur ; cest lui, de fait, qui est le chef de lentreprise. Comme je lai déjà écrit, jai vu le Gouverneur, en rendant à M. Brunet sa visite ; nous avons trouvé chez lui le premier lord de Sendai, à qui également nous avons été présentés. Pour le moment, nous nirons au devant de personne, mais nous serons honnêtes. Ainsi donc, si quelquun trouvait à redire à notre conduite, V. G. sera en mesure de lui répondre, et, en cas de besoin, elle pourra me sacrifier et tout sera dit.

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    1. M. Fabre, commerçant résidant à Hakodaté.


    Maintenant que pouvons-nous espérer des nouveaux venus ? Beaucoup, pensais-je et disais-je dans ma précédente lettre. Mais si lon en juge par le présent, nous navons guère plus à compter sur eux que sur ceux qui les ont précédés. A leur arrivée, les édits disparurent, mais ils furent bien vite remplacés par les anciens, et celui qui proscrit le christianisme na pas été oublié. Jen ai parlé à M. Fabre, qui en a causé à M. Brunet, lequel est venu hier men parler. Il ignorait la chose, la regrette et la traite de sottise, même au point de vue politique. Il ma annoncé quil sen occuperait et demanderait lexplication de cette conduite. Seulement il me dit, et je suis disposé à le croire, que les Japonais qui, dit-il, sont très indifférents à la question religieuse et sont complètement dépouillés des vieux préjugés, ont dû avoir, pour agir ainsi, des raisons politiques. Ils veulent dabord ne pas froisser les bonzes 1 et, en cela, profiter de lexemple des gens du Sud, qui, en bannissant les bonzes et la doctrine des Brahmes, les ont armés contre eux.

    Ils ont trouvé des armées de bonzes à Sendai. Javais déjà entendu dire pareille chose de lEchigo. Et puis, en ce moment, les bonzes veulent se rattacher à la Confédération japonaise. Les voilà maîtres du Yeso, ces bonzes voudraient y vivre en paix et ne veulent plus rien faire qui soit de nature à mécontenter leurs ennemis. M. Brunet désire quils ne réussissent pas à atteindre ce dernier résultat ; si les bonzes sont, en effet, obligés de reprendre les armes, nos nouveaux venus seront plus libres de leurs actions. Cette dernière hypothèse serait bien malheureuse pour nous, elle nous rendrait bien difficile lentrée du Nippon 2, au moins pendant quelque temps. Les daïmios du Nord ont été subjugués, presque tous ont été privés dune grande partie de leurs états. Ils seront forcés de suivre limpulsion du Sud, et si cette impulsion est contre nous, nous en ressentirons le contre-coup. De plus tout ce qui viendra du Yeso sera suspect pour le moment. Cependant si Aomori souvre, comme on lannonce, ce dernier inconvénient nexistera plus... On vient dapprendre la prise de Matsumae, on dit que la ville est réduite en cendres.

    ___________________________________________________________________________
    1. Les bonzes, maltraités par les Sudistes (impérialistes), sétaient rattachés à la Confédération des partisans du Shôgun, qui étaient maîtres du Yeso ; mais ces bonzes ne voulaient pas quand même contrarier les Impérialistes.
    2. Le nord du Nippon nest quà trois lieues du Yeso, il était déjà subjugué par les armées impériales (les sudistes ).


    Maintenant, pour nous, rien de nouveau, je pense que nous pourrons, le jour de Noël, baptiser la femme de notre médecin, si toutefois elle est assez bien portante pour venir, car alors ce serait pour lEpiphanie. Après cela, plus rien, absolument plus rien. Nous navons absolument personne pour faire de nouvelles conquêtes. Notre premier néophyte est trop occupé et a malheureusement changé de métier. On lui a volé dernièrement le gain de plusieurs mois de travail ; il travaille du matin au soir pour réparer cette perte. Il ma cependant promis de se remettre à luvre, lorsquil aura amassé un petit pécule suffisant pour le faire vivre pendant lhiver. Au printemps, on essayera autre chose. Je crois quici nous aurons moyen de fonder les uvres dont je parlais à V. G. dans une précédente lettre et quautrefois nous projetions nous deux, le bon Père Mounicou et moi. Jen parlai même à M. Brunet, qui en fut très content et me promit de sy employer ; cependant je crois quil faut attendre que létat des choses se consolide et ne pas sexposer à commencer des entreprises que les événements empêcheraient de réaliser. Mais M. Brunet croit que nos nouveaux gouvernants accueilleront volontiers ces projets, et que cela pourra opérer en eux un utile revirement desprit, car, me disait-il, ils nous regardent comme des êtres inutiles et ne voient aucun intérêt à nous accepter, ce qui fait que la moindre raison politique les disposera à nous sacrifier. Enfin qui vivra verra, ne nous décourageons toujours pas.

    Voici lannée 1868 qui va finir, lannée 1869 va commencer, comment la passerons nous ? Je croyais que M. Rousseille traçait en détail le programme spirituel de chaque jour. Il paraît que dans notre extrême Japon, extrême orient, extrême monde, nous sommes oubliés, en un mot, nous navons pas encore reçu dordo. Si V. G. en avait encore un ou deux qui ne servent plus, nous serions bien heureux quelle daignât nous les envoyer. Et puis, une bonne année ; sera-t-elle encore remplie dépreuves ? Hélas ! à la volonté du bon Dieu. Je demanderai du moins au bon Dieu que nous ne mettions pas dobstacles à laccomplissement de cette adorable volonté, et quil nous soit donné de faire beaucoup pour la gloire et pour le salut de nos pauvres Japonais. V. G. noubliera pas dans ses vux de bonne année ses futurs enfants du Nord, ceux que nous espérons ramener au bercail dans le cours de 1869... Et puis, avant-hier, il nous est venu un bateau de Nagasaki, hélas ! ni lettres ni catéchistes.

    Je noublie pas les confrères, surtout notre cher arrivant, le P. Villon, mon compagnon de route autrefois, et, qui sait, un jour mon compagnon de solitude ; je les embrasse tous bien affectueusement et leur souhaite beaucoup de travail pour 1869.... Lhiver nest pas très rude. Le Commandant de la Vénus est venu nous voir, la Vénus va nous rester quelque temps ; nous irons dire la messe à bord, cest convenu avec M. Roy.

    Je prie V. G. de nous bénir tous et cela bien souvent ! Jattends bien impatiemment le printemps qui lamènera auprès de nous, car si elle doit aller au Concile, je désire ardemment la voir et lentretenir avant cette absence qui pourra être bien longue. Je renouvelle mes vux de bonne année et je prie V. G. de vouloir bien toujours me regarder comme son tout dévoué et très obéissant missionnaire.

    Armbruster

    Hakodaté le 25 Décembre 1868.

    Monseigneur,

    Je reprends ma lettre. Jai eu hier soir un long entretien avec M. Brunet. Jen suis sorti parfaitement content. Je me suis dabord appliqué à effacer chez lui de malheureux préjugés que, à loccasion de nos malheurs, lignorance des choses et les intérêts compromis avaient pu faire naître chez lui, comme chez tous ces MM. de la mission militaire, marchant en cela à la suite de notre ancien Ministre. Cétait tout à la fois le mettre au vif de la question et lui dire que, si parfois il nous faut dire le non possumus, nous nagissons pas sous limpulsion du caprice, ou de lenthousiasme, mais du devoir et de la conscience. Il a paru me comprendre et ma avoué quil nous avait, comme beaucoup, jugés défavorablement, mais quil sen repentait, et quil sexpliquait maintenant les événements. Je tenais à revenir sur ce passé, car la question nest pas changée, et je suis sûr que, si nous voulions et pouvions nous contenter de faire des chrétiens de cur mais payens de bouche, nous aurions bien vite la liberté. Maintenant, je puis me fixer, je crois, sur la position quoccupe M. Brunet ; hier il ma montré une confiance sans bornes, et ma tout communiqué. Cela nous donne lieu dapprécier la mesure des services que ce Monsieur peut rendre à notre sainte cause. M. Brunet occupe une place considérable dans lestime des Japonais, au service desquels il a mis son épée. Il est, de fait, lâme de lexpédition et du gouvernement, sa sincérité, servie par une très grande intelligence, lui a conquis leur confiance. Ici, cest lui qui a fait le choix des individus qui nous gouvernent. Mais cette confiance, ce sont des Japonais qui la donnent, et, il sen aperçoit très bien, elle nest jamais complète, ni surtout persévérante ; un rien peut la faire crouler. Et même, me disait-il, plusieurs fois il a dû se fâcher, parce quil sapercevait quon lui cachait des choses même importantes. Il désire faire tout son possible pour notre cause ; mais, pour arriver à un résultat sérieux, il faut commencer par dissiper les préjugés. A côté de lui se trouve lAmiral, qui est un homme de première capacité et qui, en ce moment, roule même, diplomatiquement parlant, tous nos diplomates dici, y compris et surtout le Russe, homme cependant très intelligent et bien sérieux... LAmiral a passé cinq ans en Hollande, il sait et parle langlais et le hollandais ; il est au courant de tous les événements du jour, y compris même la question romaine, dont il parle quelquefois à M. Brunet. Celui-ci est son oracle et lAmiral a en lui entière confiance. Donc, pour commencer, nous allons proposer nos uvres, et figurez-vous que la première qui a le plus de chance de passer, cest luvre de la ferme modèle. En voici donc le plan. Sil plaît à V. G., on demandera en France une colonie de Trappistes, que lon établira ici dans la campagne ; autour deux il y aura des élèves agriculteurs, qui, en apprenant cet art, sédifieront de leurs exemples. Létablissement, sans aucun doute, deviendra une précieuse ressource, même au point de vue matériel, pour la colonisation du pays. Il aura un grand effet moral : il nous méritera une salutaire influence auprès. de nos gouvernants, qui savent apprécier un désintéressement quils ne sont pas habitués à rencontrer, ensuite il préparera, tant auprès de nos gouvernants quauprès du peuple, la voie qui nous fera accepter des uns et des autres. Puis viendront dautres uvres de charité.... Du reste, avant tout, la Mission ne sera obligée à aucun sacrifice pécuniaire ; elle pourra récolter les avantages sans avoir les charges... Je parle ainsi au long de ce projet, parce que M. Brunet la tellement à cur, quil va dans quelques jours le proposer. Actuellement la position des Tokugawa séclaircit ; à lheure quil est, ils sont les seuls maîtres du Yeso, ils sont reconnus de facto par toutes les Puissances, et je pourrais même ajouter confidentiellement que la politique, qui va les considérer comme une sérieuse barrière à linvasion Moscovite, commence à les appuyer. Je pourrais même dire et toujours confidentiellement quils ont des chances de redevenir dans un avenir assez prochain les maîtres du nouvel Empire au Japon. Si je pouvais autrement que par lettres mentretenir avec V. G., je pourrais lui donner bien dautres détails très graves. Ici, nous avons des hommes très importants, plusieurs Gorôjû, plusieurs daïmios, cest dire limportance de mes relations avec ces gens. Quoi quil en soit, je ne ferai rien sans le consentement de V. G., et, lorsque laffaire de la ferme modèle, comme toutes les autres qui la suivront se traiteront, nous chercherons et, jespère, nous trouverons moyen dobvier aux changements et révolutions qui peuvent encore survenir en ce pays. Et, si cest nécessaire, lorsque la chose aura été traitée ici, jirai moi-même la soumettre à V. G. et me concerter avec elle sur les moyens de la mettre à exécution et de la rendre profitable à nos intérêts. Actuellement les Tokugawa, maîtres du Yeso, veulent coloniser cette île magnifique, elle contient des richesses de tout genre, et lagriculture, qui a été nulle jusquà ce jour, en devra faire une des principales richesses, aussi attire-t-elle lattention de nos nouveaux gouvernants. Ceux-ci ont fait appel aux populations agricoles du Japon et attendent pour le printemps une nombreuse émigration. Ce projet dont nous sommes, sil plaît à V. G., à la veille de lexécution, ne mest pas, comme je le répète, complètement personnel ; je sais quil souriait fort à M. Mounicou, qui y trouvait de plus lavantage doffrir un lieu de retraite aux missionnaires, surtout pour le moment où la débilité du corps annonce quil faut se préparer à la mort. Vraiment je regrette de confier aux limites dune lettre une chose à mes yeux dune si haute importance, mais jespère me dédommager, sil plaît au bon Dieu de bénir nos entreprises.

    Voilà plus de deux mois que nous navons rien reçu de Yokohama, cest dire assez à V. G. combien nous sommes abandonnés à nos propres lumières. Puisse le bon Dieu nous aider de ses lumières et de sa grâce ! Je pense bien que V. G. demande pour nous ces deux choses.

    Comme je le disais dans ma dernière lettre, je pense et même lon massure que les Européens pourront circuler librement dans lîle du Yeso. Je suis même invité à un voyage à Matsumae, hujus civitatis veterum christianorum reperio vestigia et in proximo tempore sufficientia documenta invenire confidenter spero. Je prie de nouveau V. G. de bénir tout cela. Notre catéchumène na pu recevoir le baptême, elle est malade, ce sera pour bientôt. Votre très humble et tout dévoué missionnaire.

    Armbruster.

    Hakodaté le 20 août 1869.

    Monseigneur,

    Aujourdhui nous sommes en fête et suivons de nos vux et de nos affections V. G. à travers les périls et les fatigues dune longue navigation. Tous nos enfants ont communié et nous avons célébré ce matin à lintention de V. G..

    Nous continuons à jouir ici de la tranquillité. Il ne reste plus de la guerre que les ruines ; bateaux et troupes ont à peu près disparu. N ayant pas eu loccasion dêtre en relation avec nos gouvernants, jignore complètement ce quils pensent de nous. Je ne sais sils nous exemptent, comme les Japonais, des impôts à payer cette année ; jusquà présent ils ne nous ont pas réclamé larriéré de la rente.

    Pour ce qui est du saint ministère, nous continuons à être condamnés à la plus grande inactivité. Notre médecin est mort quelques jours après la fin des hostilités ; comme il est décédé chez des amis payens, nous navons pas été prévenus. Du reste, ses amis eux-mêmes ont ignoré sa mort ; na-t-il pas pu ou osé ? ou a-t-il négligé de nous appeler ? Cest ce que jignore. Prévenu seulement depuis avant-hier de son décès, je me suis rendu chez son hôte pour chercher à ravoir les quelques livres chrétiens quil avait en sa possession, mais je nespère pas arriver à les retrouver. Hélas ! ce pauvre bonhomme était devenu bien tiède depuis quelque temps, il a sans doute bien besoin que lon prie pour lui. Quant à notre autre néophyte, il a peur, et, sans doute, cédant à de mauvais conseils, il nose plus venir chez nous ; je fais tout ce que je peux pour ly attirer. Et voilà ce qui reste de nos espérances ici. Du reste, je lavoue, dès le commencement jai peu espéré faire beaucoup à Hakodaté. Aurions-nous même la liberté, je crois que cette population de réfugiés, tout occupée de faire au plus vite fortune et de sen retourner, est en grande partie peu disposée à soccuper sérieusement de la grande affaire de lâme. Toutes nos espérances sont de lautre côté du détroit, espérons que les circonstances bientôt permettront à V. G. de nous dire le Ite ad vineam meam du père de famille. Nous y préparerons nos jeunes gens. Néanmoins, je dois lavouer, notre inaction nous pèse grandement. Je voudrais bien, pour y faire diversion, pouvoir créer quelques uvres de charité, qui, peut-être stériles dans le principe, seraient destinées à nous préparer un magnifique avenir. Je ne désespère nullement de réaliser quelquun de ces projets, que le triomphe des Tokugawa nous a mis à même dexécuter, mais le moment nest pas encore venu. Laissons tomber dabord les antipathies que lexpédition Brunet à fait naître. Et puis, si encore on ne réussit pas, il faudra de nouveau dire son fiat.

    Jai appris de M. Evrard que V. G. se propose de le changer ; en attendant de se rendre là où lobéissance le doit appeler, ce cher confrère a lintention de faire dans lintérieur du Yeso une petite course dexploration et de délassement. Ici les Européens jouissent de beaucoup de liberté et peuvent aller aussi loin quils le désirent ; le pays du reste est presque inhabité. Ce petit voyage, sil seffectue sans avoir aucun inconvénient, pourra avoir quelque utilité : celle dabord de délasser ce cher confrère dune année de travail et démotions, et puis de fournir quelques nouvelles données sur le pays et peut-être sur les quelques descendants chrétiens qui pourraient sy trouver. Il paraîtrait, daprès quelques conversations de M. Evrard avec des Japonais, quil y aurait encore quelques chrétiens à Esashi. Que navons-nous quelques enfants à la sortie de lhiver ! Une petite exploration par eux eût été facile, si peu dispendieuse et si peu dangereuse surtout.

    27 août. Je nai pas encore pu expédier ma lettre. Le bruit court que le Saghalien est définitivement occupé par les Russes, et que les officiers Japonais en ont été expulsés ; on dit même quils ont été massacrés.... Gare au Yeso, et, qui sait ? peut-être au Japon ! Quel malheur, alors !... On parle aussi dune prochaine reprise des armes dans le Nord. Cette fois ce serait dans le parti Sudiste. Je nose y croire. Enfin nous verrons. Cette fois ce serait le pays dAkita qui en serait le théâtre.... M. Fabre me promet 500 piastres, si nous construisons une église à Hakodaté. Avec 2.500 piastres encore, je men charge.

    2 Septembre. La prise du Saghalien par les Russes est un fait accompli. On dit quils transportent des troupes et des munitions ; on annonce également larrivée dune escadre russe dans les eaux de Hakodaté. Ce nest pas gai du tout.

    Armbruster.

    Jhésite presque à écrire et à distraire V. G. des grandes occupations du Concile. Néanmoins, elle men voudrait de conserver un trop long silence. Cette lettre, dailleurs, devant arriver au commencement de lannée prochaine, est chargée de rendre à V. G. mes devoirs, de lui présenter mes vux, celui surtout dun prochain et heureux retour au milieu de nous.

    M. Evrard ma quitté à la fin de septembre, et, depuis dix jours, M. Pettier est venu prendre sa place. Lun et lautre nous nous portons bien, car je ne mets pas en compte un mal au pied, dont souffre M. Pettier, mais qui, je lespère, ne deviendra pas inquiétant. Nous continuons à jouir de la plus grande tranquillité, et, dans la paix et létude, nous attendons avec impatience le moment où il nous sera donné de travailler. Nous préparons nos enfants à tous événements.

    Nos gouvernants ont déjà commencé à transporter des populations dans notre Yeso. Cette île vient dêtre partagée entre le gouvernement et une douzaine de princes du Nippon ou de Kyu-shu. Le prince de Nabeshima, dans le Hizen, a sa part ; il pourrait se faire quil y transportât des chrétiens de ses domaines. Néanmoins cette dépaysation ne devant se faire que lannée prochaine, dans le cas où des chrétiens en seraient, jespère que nos confrères de Nagasaki seront assez vite au courant pour nous en prévenir et nous mettre à même de prendre des informations sur les localités, quils. iraient habiter. Je ne parle ici, bien entendu, que dune possibilité, je nai rien entendu dire qui puisse nous autoriser à croire que lon songe à transporter des chrétiens pour peupler lîle de Yeso. Jusquà présent on ny a transporté que des paysans des environs de Yedo, et seulement dans les lieux dont le gouvernement se réserve la possession. Comme je le dis plus haut, le grand mouvement nest annoncé que pour lannée prochaine. Et encore, aura-t-il jamais lieu ? A en croire même les Japonais, le gouvernement ne serait pas très solide. On parle dun nouveau mouvement antimi-kadonal, qui doit se produire le printemps prochain ; cette fois, le mouvement serait appuyé par des princes puissants et jusquà présent favorables en apparence à létat actuel des choses.

    Le prince de Higo, que lon désigne déjà comme devant se mettre à la tête du nouveau parti, attend dAngleterre une frégate cuirassée, quil y a fait construire. Tous ces dit-on, que les apparences ne font que confirmer, se réaliseront-ils et quel en sera pour nous le résultat ? Cest ce quil est difficile de dire. En tout cas, à en juger par ce qui se passe ici, et M. Outrey me disait, il y a quatre mois, que cétait la même chose à Yedo, il paraît exister dans le gouvernement une désorganisation complète ; tous les mois nous changeons de gouvernants. Pour le moment nous sommes administrés ici par Higashi Kuse, jadis gouverneur de Yokohama et récemment ministre des Affaires Etrangères à Yedo. Quels quils soient, du reste, ils paraissent soccuper fort peu de nous. Il paraît que partout la famine menace ; ici le riz est hors de prix et lhiver ne fait que commencer. Le papier-monnaie est accepté volontiers par les Japonais. Mais les falsifications de lintérieur comme de lextérieur ne tarderont pas sans doute à le déprécier... Hélas ! notre pauvre Japon est condamné à une longue révolution. Si, du moins, elle pouvait lui procurer le bienfait de la foi !

    Si V. G. rencontre Mgr de Langres, je la prie de vouloir bien lui témoigner mon respectueux, filial et reconnaissant souvenir et me recommander à ses ferventes prières. Je réclame de V. G. ce même secours de prières ; je trouve parfois bien longs les jours dattente et de ne rien faire, auxquels nous sommes condamnés ici. Demandons à Dieu de les abréger pour sa plus grande gloire. Jose à peine espérer un petit mot de V. G., tant je crois ses moments occupés et absorbés. Du reste, je compte bien avoir à son retour la consolation de la revoir, car, enfin, encore quelques mois, et il y aura trois ans que je nai vu mon Evêque.

    Veuillez, Mgr, me conserver un charitable souvenir et croire à mon plus entier et filial dévouement.

    Armbruster.


    1928/14-26
    14-26
    Armbruster
    Japon
    1928
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