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Correspondance de M. Armbruster relative à la fondation de la chrétienté de Hakodaté 1

Correspondance de M. Armbruster relative à la fondation de la chrétienté de Hakodaté. Ces lettres, adressées à Mgr Petitjean, forment une sorte de journal, par lequel lauteur tient Sa Grandeur au courant des principaux faits, qui marquèrent son séjour dans cette ville. Les premières, datées de Shang-Hai, sont consécutives à son départ de Nagasaki en 1867, la dernière, février 1871, précède son rappel à Yédo. Shang-Hai 1867. Monseigneur,
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    Correspondance de M. Armbruster relative à la fondation de la chrétienté de Hakodaté.
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    Ces lettres, adressées à Mgr Petitjean, forment une sorte de journal, par lequel lauteur tient Sa Grandeur au courant des principaux faits, qui marquèrent son séjour dans cette ville. Les premières, datées de Shang-Hai, sont consécutives à son départ de Nagasaki en 1867, la dernière, février 1871, précède son rappel à Yédo.

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    Shang-Hai 1867.

    Monseigneur,

    Je profite du départ des confrères coréens pour annoncer à V. G. notre heureuse arrivée à Shang-Hai. Nous avons eu à subir les petites misères ordinaires sur mer ; notre petit Mataichi (jeune Japonais chrétien qui accompagnait les Pères Mounicou et Armbruster, pour les aider à Hakodaté) nen a pas été exempt lui-même, mais il est toujours gai et content. A la procure, il est lobjet des sympathies de tous. Coréens et Chinois se disputent le plaisir de lui être agréable, aussi fait-il bon ménage avec ces frères inconnus. Je pense écrire les mille petits détails de notre petite traversée ; la lettre sera, je lespère, comme ma personne, gothique, pittoresque, grotesque et toute espèces de choses en esque. Que voulez-vous, je suis toujours le même, et aux regrets, que je ne puis mempêcher de ressentir au souvenir de Nagasaki, je mêle une bonne dose de gaîté.

    La malle française nest pas encore arrivée et nous craignons de ne pas arriver assez tôt à Yokohama pour prendre passage à bord du bateau anglais. Nous comptons trouver dans cette ville un ou deux chrétiens japonais. Si nous navions avec nous que Mataichi, il est à craindre que lennui ne le prenne plus tard, et, alors, il nous serait bien difficile sinon impossible de lempêcher de fréquenter quelques païens. Mais, je le sais, V. G. a fait tout ce qui était en son pouvoir pour éviter ce danger.

    Je salue de toutes mes affections tous les confrères et je prie V. G. de daigner bénir notre voyage et notre mission et davoir pour agréable lhommage du profond respect et de lentière soumission, avec lesquels nous avons lhonneur dêtre, Monseigneur,

    De Votre Grandeur
    Les très humbles et très obéissants serviteurs,
    Armbruster.

    ― Shang-Hai 4 juillet 1867.

    Monseigneur,

    Notre séjour à la procure se prolonge, et il est à présumer quil durera bien encore trois jours ; car la malle narrivera quaujourdhui au plus tôt, ou demain, ou même après-demain. Au point de vue physique, malgré les soins que les santés faibles trouvent dans une procure, je nai rien attrapé de bon à ce séjour. Jai les intestins et lestomac passablement malades, lappétit nul, ou à peu près ; heureusement que la fièvre nest pas encore venue couronner cet édifice, car, alors, je pourrais traîner encore. Nous appelons donc, de tous nos vux, le moment où nous devrons quitter cette chère procure. Le P. Mounicou est lui-même un peu abattu. En fait de procure, parlez-moi des missions.

    Je pense que notre retard naura pas de fâcheux résultat ; si nous ne pouvons correspondre avec le bateau anglais, nous espérons trouver passage à bord de la Guerrière. Un officier du Primauguet nous a annoncé hier que la frégate nattendait que la malle française pour remonter à Hakodaté. Je crois que nous pourrons avoir passage à son bord.

    Nous ne faisons que très peu dachats à Shang-Hai, nous préférons attendre pour nous pourvoir de ce qui nous sera nécessaire. Je ne fais aucune demande en France, comme V. G. my avait autorisé ; si le bon Dieu daigne bénir les demandes que jadresse à quelques personnes, je serai heureux de décharger la Mission et dépargner ses petites ressources. Ainsi, si nos espérances se réalisent, la fondation du poste de Hakodaté nentraînera que des dépenses assez minimes.

    Le petit Mataichi se plaît très bien ici. Bien que nous ne lui ayons rien dit, il a très bien compris sa position ; dès le lendemain de son arrivée, il sest installé marmiton. Aussi ces Messieurs de la procure en sont-ils très contents. Il me remet trois lettres, dont lune à ladresse de V. G. Il les a faites de lui-même, elles sont donc lexpression de ses pensées et sans doute aussi de son cur. Je lui ai acheté quelques chinoiseries, pour quil les envoie à ses parents, pour les consoler, et, en même temps, leur témoigner de son bon souvenir. Comme il est le premier que ses parents donnent pour une telle et si lointaine mission, jai pensé que ce serait un petit encouragement.

    Je prie V. G. de daigner agréer lhommage de mon tout respectueux et affectueux attachement. Je me recommande à ses bonnes prières.
    de V. G. etc..
    Armbruster.

    P. S. La malle française vient darriver (4 juillet 5 heures). Aucune nouvelle importante. Le supérieur du séminaire nest pas encore nommé. Ici, M. Féron vient de recevoir de Mgr Verrolles la réponse au sujet du procureur. M. Pourquié est trop âgé et M. Boyer na pas assez dextérieur. Ainsi il ny a pas à compter sur la Mandchourie.

    Yokohama 12 juillet 1867.

    Monseigneur,

    Nous sommes arrivés depuis deux jours, je ne dirai pas en parfaite santé, car jai été, pour mon compte, on ne peut plus fatigué ; mes petites infirmités de Shang-Hai nont fait que croître, et je craignais que la chose ne tournât mal ; mais actuellement je me trouve bien mieux, et assez fort pour me payer le plaisir dadresser ces lignes à V. G. Le Laplace va très probablement nous porter à Hakodaté, tout en nous laissant quelques moments de répit et de repos. Cest du moins ce que nous a promis le ministre. Je crois que, grâce à laffection que portent à la Mission et le ministre et lamiral, le Laplace fera exprès pour nous le voyage.

    Partout les officiers ont parlé de notre fête avec le plus grand éloge. Ils croient et disent que le moment est venu de faire une démarche solennelle en faveur des chrétiens, de demander la liberté ; je ne sais ce quen pense le ministre, mais je crois que le moment nest plus éloigné où cette importante question fera un grand pas en avant. Je me réserve de dire à V. G. ce que je pourrai recueillir des sentiments du ministre.

    Je nose confesser mon désappointement en ne trouvant pas les compagnons de Mataichi, ni les papiers nécessaires pour régulariser sa situation. Il est passé néanmoins inaperçu et nous pouvons faire régler les choses par M. Roches ; ce sera le meilleur moyen de nous éviter des embarras et de ne pas encourir le reproche de violer et de faire violer les lois. Jespère aussi que V. G. ne nous oubliera pas et que la prochaine occasion nous amènera les deux Japonais attendus ; car il nous est impossible dexposer longtemps Mataichi à la solitude, pas plus que de lassocier à des païens. Ici, nous le tenons enfermé à la maison, mais il a trouvé le moyen de soccuper. Le P. Marin le mange des yeux et du désir, mais pas de danger que je laisse échapper la proie. Il a été mon petit garde-malade et, tous les jours, il vient me demander des nouvelles de ma santé.

    Le bruit court que deux bateaux de guerre anglais vont remonter à Hakodaté par Nagasaki ; jose recommander cette heureuse occasion à V. G. pour nos jeunes gens. M. Girard na pas demandé à conserver le S. Sacrement à Hakodaté, je serais bien reconnaissant et bien heureux, si V. G. daignait demander à Rome lautorisation nécessaire. Nous désirons cette faveur ; puissions-nous en jouir bientôt !

    de V. G. etc..
    Armbruster.

    Yokohama 13 juillet.

    Monseigneur,

    Vous connaissez déjà larrivée des deux voyageurs à Shang-Hai, et leur départ de cette ville pour Yokohama ; inutile de vous parler de notre séjour à la procure, vous savez ce qui sy passe. La traversée du Japon a été heureuse. Malgré le beau temps, nous avons été passablement éprouvés par le mal de mer. M. Armbruster est fatigué ; sil ne se remet pas avant de repartir, je crains que la fin du voyage ne lui joue un mauvais tour. Peut-être ferait-il bien de sarrêter ici ; je ly engagerais fortement, ne fût-ce la crainte de le contrarier trop vivement. Lamiral, tout en faisant espérer une place sur son navire, na pas encore fixé le jour du départ. Tant mieux ! Les Anglais vont aussi remonter vers le nord, les occasions ne manqueront donc pas. Au besoin nous pourrions compter sur une corvette russe ou un brick de commerce qui sannonce pour Hakodaté.

    Veuillez agréer, Monseigneur, lexpression du profond respect etc..

    Mounicou.

    Yokohama le 20 juillet 1867.

    Monseigneur,

    Notre séjour se prolonge à Yokohama et nous ignorons encore le jour de notre départ. Néanmoins, il ne peut être éloigné ; lamiral attendait des nouvelles de Chine par le Costa-Rica, et cest ce qui la empêché dexpédier plus tôt le Laplace. Actuellement il ny a plus de motifs dattendre. Je ne sais si V. G. a daigné nous écrire, mais nous navons rien reçu.

    Le ministre est à Yédo, je lai vu lundi dernier. Nous lui avons parlé de notre petit domestique ; il devait régulariser sa position pour jusquau moment de larrivée des passe-ports de Nagasaki, mais il est parti et a oublié, je crois, notre affaire. M. Roches, ne nous a rien demandé sur Nagasaki, sans doute correspondrait-il avec V. G.

    Ici, on voudrait bien quelques Mataichi, peut-être même vous en demande-t-on ! Si V. G. ne redoute pas une manifestation publique, et aussi le scandale donné par les Européens, ce sera facile. Ici (je le dis à loreille de V. G.) on désire faire une manifestation et forcer M. Roches à agir ; cest le système dautrefois. Je nai ni mission, ni capacité pour le juger ; toutefois je suis heureux den prévenir V. G. et de lui donner le moyen dapprécier les choses.

    M. Mounicou est très bon pour moi ; et ce qui me confond, cest quil se soumet à me demander ce que je pense. Néanmoins, jai profité de cette position pour empêcher de produire Mataichi au dehors. Je crois avoir en cela les volontés de V. G. Cette opposition, au fond insignifiante, ma fait jouer un rôle qui ne convenait guère à mon âge ; toutefois jétais fort de vos intentions. Le petit Mataichi nest donc jamais sorti, et na rempli aucun ministère auprès des trop rares visiteurs de léglise.

    Je me porte mieux, je nai cependant pas encore recouvré toutes mes forces ; je languis, mais cest le résultat de la chaleur. M. Mounicou a fait connaître vos projets sur moi à ces Messieurs. Je crois que lon me trouve bien jeune. Mais je ne minquiète nullement ; je nai pas même désiré la position quil a plu à V. G. de me faire, et je suis prêt à léchanger pour toute autre quil vous plaira de me faire dans la suite. Ma jeunesse et mon inexpérience ne feront du reste quajouter aux motifs déjà nombreux que jai de réclamer le secours de vos bonnes prières et celui des prières des confrères de Nagasaki. Je vis toujours au milieu deux par le souvenir et laffection.
    De V. G. etc..
    Armbruster.

    Hakodaté le 30 juillet 1867.

    Monseigneur,

    Nous sommes arrivés depuis hier au lieu de notre destination. Le mauvais temps ne nous a pas permis de descendre à terre avant ce matin. Notre traversée a été excellente, et nous navons quà nous louer des bons rapports des officiers du Laplace avec nous. Tous, durant la traversée, ont été aux petits soins pour nous. Le docteur, en particulier, sest montré constamment plein dattentions et de bontés pour nous. Le commandant ne sest pas trop occupé de nous ; il ne nous a pas même invités une seule fois à sa table. Ainsi, si nous navons rien à lui reprocher, nous navons pas non plus de reconnaissance à lui témoigner. Dans quelques jours le Laplace sera à Nagasaki. Il porte lAttaché de la légation.

    Notre première occupation, à Hakodaté, a été de trouver un gîte. Nous allons louer une maison, qui est en très mauvais état ; mais, avec quelques réparations insignifiantes, elle sera habitable pour quelque temps. Maintenant, nous songeons à lavenir. Il y a deux partis à prendre : lun consisterait à acheter une maison actuellement occupée par le Consul anglais, elle coûtera 2000 piastres. Mais, malgré toutes les commodités quelle a, dit-on, il y a des inconvénients qui compensent bien les avantages. Je ne lai encore vue que de loin ; mais la position nest pas magnifique. A mon avis elle est exposée au vent entre deux mers, très humide, dit-on, enclavée dans la ville japonaise, ce qui pourrait gêner notre ministère ; et puis il y a à craindre les incendies. Enfin, elle est située dans la plaine et ne se voit pas de loin.

    Il reste un autre parti à prendre, celui de bâtir. Mais les constructions coûtent horriblement cher ; nous ne pouvons guère espérer nous loger pour moins de 2000 piastres. Il nous faudra une chapelle au moins, car nous servir dune pièce de la maison, cest rendre notre ministère stérile, à mon avis, que je crois aussi celui de V. G.. Il nous faut frapper les regards.

    Nous avons à notre disposition un magnifique emplacement, déjà tout préparé à recevoir des constructions. Il domine la ville, est très sain, isolé, offre des cachettes pour le ministère secret. Les rentes pourront monter à 60 piastres par an ; jincline pour ce dernier parti, mais je respecte lautorité de M. Mounicou. Je ne vois guère quun inconvénient sérieux : celui du voisinage du consulat russe.

    Un navire arrive de Nagasaki, on nous dit quun confrère a été sur le point de venir, quil aurait bien fait ! et sil nous avait amené nos enfants, quil aurait encore mieux fait ! En tous cas, et jespère et jimplore.

    Je suis toujours avec beaucoup de respect et daffection etc..

    Armbruster.

    Hakodaté le 5 août 1867.

    Monseigneur,

    Nous avons reçu votre bonne lettre et le journal du P. Poirier. Nous vous remercions des détails dont vous avez daigné nous faire part. A Yokohama, nous avions déjà appris les graves événements qui se sont produits à Nagasaki. Le Costa-Rica avait apporté à M. Girard une lettre dans laquelle nous avons lu un fait intéressant, qui fut la cause, au moins occasionnelle, de la persécution. Le consul anglais avait à son service une chrétienne ; la mère de cette fille fut menacée par ses voisins païens de la destruction de sa maison. Cette pauvre femme sadressa, par sa fille, au consul qui, par un motif louable dhumanité, prit fait et cause pour nos chrétiens et fit une démarche auprès du gouverneur. La réponse de celui-ci fut larrestation des chrétiens. Il est à présumer que cette intervention a amené ce résultat inattendu. Il est probable que le consul, réfléchissant à son imprudence, ne se sera pas vanté du fait et nen aura parlé quà quelques amis qui auront, au point de vue de la prudence, blâmé son acte. Ce détail a bien son importance, car, à Yokohama, on était facilement porté à croire à limprudence des missionnaires. Je sais que lon a traité de malheureuse la présence de M. Laucaine à Urakami, et, sans ce détail précieux, on en aurait facilement fait la cause de la persécution.

    Le Costa-Rica portait une lettre du consul de Prusse à son ministre. Celui-ci accourut près de M. Girard pour lui demander de plus amples détails. A cette occasion il dit à M. Girard : Dans ma jeunesse, jai eu bien des errements, mais je suis content de faire quelque chose pour le bon Dieu. Je ferai tout mon possible pour vous obtenir la liberté. Je vais mentendre avec le consul anglais. Il est regrettable que M. Roches soit à Yédo, et que nous ne puissions conférer avec lui.

    Le lendemain, il rencontre M. Girard et lui dit quil a vu le ministre anglais ; malheureusement, celui-ci navait rien reçu de son consul et ne pouvait agir. Alors le ministre prussien écrivit une lettre très forte au goroju, dans laquelle il proteste contre lemprisonnement de chrétiens, et déclare au gouvernement japonais que ce nest pas par de pareils procédés quil peut espérer lamitié du gouvernement prussien ; il demande, avec la délivrance des captifs, la liberté de conscience.

    Maintenant arrivons à Hakodaté. Nous recevons une généreuse hospitalité chez un honnête protestant, le consul du Portugal, mais nous employons notre temps à nous chercher un gîte pour le présent et lavenir. Pour le présent, nous sommes obligés de louer une maison japonaise ; celle que lon doit demander aujourdhui au gouverneur est bien convenable, plusieurs Européens lont déjà habitée. Nous navons pu nous arranger avec le propriétaire de plusieurs maisons européennes, on a voulu spéculer sur nous. Pour lavenir, nous avons été sur le point dacheter la maison dont je vous ai déjà parlé, et, malgré ce que jen ai dit après ne lavoir vu que de loin, elle nous aurait parfaitement convenu ; elle na pas tous les inconvénients que jai signalés, comme jai pu men assurer par la visite, que jen ai faite. Elle est louée au consul anglais pour 2 ans, et, en ce temps, elle nous aurait rapporté une somme au-delà du prix dachat.

    Je pense que nous pourrons avoir la concession dont jai parlé à V. G. ; à tous points de vue, cest ce que nous pouvons désirer de mieux ; elle domine la ville, la rade ; et notre église sera située de manière à être vue à je ne sais quelle distance ; nous serons isolés et nous aurons moins à craindre des incendies.

    Aujourdhui le baron Brin doit débattre la question ; sil ne réussit pas, nous en référerons à M. Roches. Il est très difficile de trouver dautres terrains convenables, tandis que celui-ci, environné de toutes parts de chemins publics, donne, par un côté, accès à des bosquets qui ménageront des issues secrètes et sûres.

    Jai parlé de nos desseins dans lordre matériel, il faut que je dise quelques mots de nos espérances dans lordre spirituel ; ce sera sans doute une consolation au milieu des peines, qui ont abreuvé V. G. à loccasion des événements de Nagasaki. Je crois que dans quelques jours, nous pourrons annoncer à V. G. la découverte de nouveaux enfants et la résurrection de lEglise du Yesso. Notre hôte, qui est en rapports journaliers et intimes avec nombre de Japonais de toutes conditions, nous a annoncé quil y a ici des vestiges du christianisme, de la doctrine des anciens étrangers, comme disent les gens dont il tenait ce détail. Notre hôte a promis de prendre des informations ; il connaît des Japonais très instruits sur les traditions historiques du pays, dont lun, exilé avec sa famille depuis trois siècles, connaît à fond la doctrine (je crois même quil est chrétien), et il aura tous les détails désirables sur les chrétientés dautrefois, sur ce qui pourrait en rester, sur les lieux quhabitent les anciens fidèles. Ainsi jespère avoir de suite du travail, et jattends avec impatience nos chers catéchistes. En parlant de ceux-ci, V. G. na rien à craindre. Elle peut en envoyer tant quelle voudra, on ne leur fera aucune misère. Au sujet de Mataichi, le gouverneur a dit quil ny avait aucune difficulté à ce quil se fixât dans le pays. Ce petit me paraît très intelligent ; je lui ai déjà donné trois leçons. Il commence à lire, je lui ai promis une récompense pour samedi prochain sil lit couramment, et je crois quil me faudra faire le doux sacrifice de mon image. Il ne semble pas regretter Nagasaki et pense que les gens dici valent mieux que ceux de Nagasaki. Nous ne lui avons rien dit de lemprisonnement des chrétiens, il est inutile quil sen préoccupe.

    Nous avons bon espoir que le bon Dieu exaucera nos prières, fortifiées par le sang de nos martyrs et de nos récents confesseurs de la foi. Nous espérons aussi que le beau pays du Yesso (car il est beau aussi) ne restera pas en retard. Je réclame pour ce vaste champ la bénédiction de V. G., je la réclame pour ses deux missionnaires, pour ses enfants encore inconnus. Je la prie enfin de daigner agréer laffection, lobéissance et le respect de son très humble serviteur et fils.
    Armbruster.

    (même jour)

    Le baron Brin vient de nous annoncer que lon a fait droit à notre demande ; nous avons le terrain dont jai parlé à V. G. La rente sera de 12 piastres, et comme le terrain a 1500 tsubo, cela fera une rente de 180 yen par an. Les travaux de préparation du terrain sont à nos frais, car nous noccupons pas la concession européenne. Ce payement se fera en trois ans, ce qui, durant ces trois ans, fera monter la rente à 300 piastres. Cest bien considérable ; mais il nous est impossible de trouver quelque chose à moindre prix.

    Si ma demande pour léglise est exaucée et obtient une bonne somme, il sera possible, je pense, den consacrer une partie qui, placée comme capital, donnerait une rente équivalente à la moitié de celle du terrain, laquelle moitié serait considérée comme terrain dEglise. Mais cest un désir plutôt quune espérance, aussi je nose my arrêter, de crainte de déception. Nous espérons que la construction de la maison ne dépassera pas 1500 piastres. Mais les constructions sont si coûteuses ici, que nous ne pouvons rien déterminer.

    Je prie V. G. dagréer lhommage etc..
    Armbruster.

    Hakodaté 10 août 1867.

    Monseigneur,

    Cest encore moi ! Vraiment je joue à merveille le rôle de la sangsue, je suce sans réserve votre temps précieux et votre sollicitude. Néanmoins juse et jabuse avec la confiance que votre paternelle affection me pardonne ce fréquent délit et me permet volontiers de lui causer de tout ce qui intéresse cette partie septentrionale de la vigne confiée à ses soins. Jentre maintenant en matière :

    Nous sommes toujours au même point ; nous navons pas encore pu prendre possession de la maison japonaise que nous louons, mais nous y serons installés dans trois jours au plus tard. Pour notre terrain, nous pourrons avoir encore quelques misères. Le consul a dit à M. Mounicou quil pensait que la rente serait à perpétuité de 20 piastres par 100 tsubos, contrairement à ce que nous a annoncé le baron Brin, daprès lequel, elle ne sélèverait que durant trois ans à cette somme et quaprès, elle serait de 12 piastres. Nous aurons donc probablement à batailler encore et, peut-être, nous faudra-t-il recourir au ministre ou aviser à un autre parti. Comme je lai déjà dit, notre installation définitive aussi bien que notre séjour occasionneront de grands frais, à raison de la cherté de toutes choses ; daprès les informations que nous avions prises, les travaux de construction ici seraient à un prix plus élevé quà Yokohama. Et encore, nous arrivons à un bon moment, car, le prix du riz diminuant, les travaux suivent la même baisse.

    Il mest venu, depuis le départ du Laplace, une idée, un projet, relativement auquel jai recours à votre sagesse, et pour lequel jimplore votre approbation. Il sagit de la maison occupée par le consul anglais ; ce qui nous a empêché de faire cette acquisition, cest la perspective du long temps, quil nous faudrait attendre avant den prendre possession, et le besoin, où nous sommes, de nous établir au plus tôt pour les uvres, quavec la grâce de Dieu, nous espérons entreprendre prochainement. Chose merveilleuse ! cest précisément cette difficulté qui nous suggère de faire quand même cette acquisition et qui nous la fait grandement désirer. Louée au consul, cette maison rapporte tous les mois la somme de 100 piastres. En deux ans la maison est plus que payée ; largent avancé pour son acquisition est rentré, et la propriété par-dessus le marché. Or le consulat anglais, dont le projet nest pas encore approuvé, ne pourra être terminé avant deux ans. Ainsi donc, pour une simple avance de 2000 piastres, la Mission aura acquis cette magnifique propriété, la plus belle de la ville. Si la location continue, ce qui est bien probable, cette propriété devient une grande ressource, nous permet de nous entretenir ici, sans recourir aux faibles ressources de la Mission, et même de répandre sur dautres parties moins avantagées lexcédent que nos besoins et nos uvres nauront pas absorbé. Si la location ne continue pas, nous entrons en jouissance de cette magnifique propriété, ou bien nous la cédons à la Ste. Enfance, et nous y installons cette uvre si utile ici. Hakodaté est une ville de 9.000 habitants, chaque jour elle augmente ; à quelque distance, il y a Matsumai, dont la population est plus considérable encore, et la Ste. Enfance a toute chance dy réussir. Ou bien, cette propriété reste à la Mission ; elle peut abriter bien des uvres, v. g. un séminaire, un collège de 200 élèves, et autres uvres, dont les circonstances permettront létablissement.

    Cette acquisition ne coûtera aucun sacrifice à la Mission. Il lui suffira de nous prêter, pour 2 ans, une somme de 1000 piastres. Nous pouvons actuellement disposer de la même somme, prise sur les 2000 que nous avons apportées ; car 1000 piastres nous suffiront pour commencer la construction de notre maison. La simple avance de 1000 piastres ne peut pas être un grand obstacle pour les entreprises prochaines dOsaka et de Yédo. Lorsque la Mission naura plus besoin que de cette somme, bien des personnes sempresseront de la lui procurer.

    Si je ne connaissais la sagesse, la prudence de V. G., si surtout, je ne connaissais son désir détablir solidement cette chère mission et de lui procurer, comme un père sage et aimant pour ses enfants, les avantages spirituels et matériels, qui doivent assurer son avenir et lui permettre de défier les accidents et les revers, je pourrais faire une longue démonstration de limportance quil y a de songer à lavenir matériel de la Mission, de lui procurer les ressources locales, qui lui permettent de continuer ses uvres, et de prévenir la ruine de ces mêmes uvres, si leur existence ne devait dépendre que des ressources de la Propagation de la Foi, ressources qui seront toujours forcément au-dessous des besoins, et quune révolution en France peut tarir en quelques jours.

    Voilà ce sur quoi jose appeler lattention de V. G., et ce qui ma poussé à lui écrire et à la prier de vouloir bien autoriser cette magnifique acquisition. V. G. sait quen ceci je nai quun désir, celui dépargner les ressources si faibles de la Mission, si on les compare aux grandes entreprises et aux grandes dépenses auxquelles elle devra faire face dici quelque temps. Et puisque V. G. a daigné me destiner à la représenter dans ce pays, jembrasse tous les intérêts qui me seront confiés ; je les regarde comme miens et plus encore ; car ils sont les intérêts des âmes et de Dieu. Dans les choses matérielles, je ne veux ni ne puis les négliger ; mais toujours je mefforcerai de les subordonner, ou plutôt de les faire servir aux intérêts spirituels. Jespère, avec la grâce de Dieu, ne jamais déroger en cela à ma vocation et à ma dignité sacerdotale.

    Je vous prie de vouloir bien agréer etc..
    Armbruster.

    Hakodaté le 28 août 1867.

    Monseigneur,

    Deux mots seulement, notre position nest pas changée ; depuis plus de quinze jours, M. Mounicou est en marché avec plusieurs charpentiers. Pas moyen de construire notre petite maison au prix de 2000 piastres ! Je crois quil nous faudra passer lhiver dans notre maison japonaise ; à la guerre comme à la guerre !

    Et pour notre église ? Ah ! cest bien à propos que la Providence vienne à notre aide.

    Nous navons aucune nouvelle de Nagasaki. Le Singapore, des Messageries anglaises, vient de couler à quelques lieues de Hakodaté ; personne na péri, mais tout le reste est perdu, et ma malle par-dessus le marché. Ce fut un sacrifice, car nous vivons plus à Nagasaki quà Hakodaté. Il nous tarde de savoir lissue des affaires de nos chers chrétiens. On nous a appris seulement que M. Roches est parti pour Osaka, et sans doute que son Excellence est allé jusquà Nagasaki.

    Tout le monde connaît cette affaire ; les Japonais eux-mêmes, jusquà Hakodaté, sont au courant de ce qui se passe.

    Je ne sais si jentreprendrai le petit voyage dont je parle au P. Cousin ; je remettrai à lannée prochaine lexécution de ce projet. Actuellement, je fais du japonais à force. Mon maître va consacrer quelque temps à me former au langage parlé ; après quoi, je commencerai létude des caractères. Ce bonhomme de maître est très capable et prend à cur linstruction de ses élèves. Je crois que ce sera un bon apprentissage pour le confrère, que V. G. a lintention denvoyer ici, et pour moi. Jignore si les domestiques sont partis de Nagasaki ; en tous cas, rien nest arrivé. Je crains pour eux le mois de septembre qui, dit-on, est fécond en typhons dans ces mers.

    Je demande au P. Villion trois grammaires latines, de lédition dont le P. Mounicou vient de me donner un exemplaire. Le petit Mataichi va commencer le latin ; si je pouvais le décharger de sa besogne culinaire, il pourrait marcher assez vite.

    Je vous avoue que jaime beaucoup ce bon petit. Je suis un peu sévère à son égard ; jai cru remarquer que le voyage lui avait fait quelques torts. Partout, à bord comme à terre, il a été choyé, et je crois lavoir remis à son pli. Je tiens à ce quil soit Japonais et reste tel, et je crois que, pour la nourriture et les manières, il ne sétait pas mal accommodé des habitudes européennes. Pour létude, je le pousse ; je crains, pour le commencement, quil ne prenne un mauvais pli, et je serais bien heureux de lui faire perdre un peu de la nonchalance si naturelle aux Orientaux. Ceci est difficile, mais, avec la grâce du bon Dieu, il y aura moyen de faire quelque chose. Mataichi a de la ressource, pas mal dintelligence, beaucoup de bonne volonté, et un bon fonds de piété. Actuellement, il lit et écrit passablement.

    Je rends compte de ma conduite jusque dans les détails les plus minutieux, cest toujours ce que jai fait à légard de mes supérieurs. V. G. me permettra den agir ainsi à son égard, au risque de la fatiguer par mes minuties ; je lui rendrai compte de tout, comme un enfant le fait à son père.

    Daigne V. G. agréer etc..
    Armbruster.

    P. S. Enfin ! les charpentiers consentent à lentreprise pour 1260 ryos, couverture avec lattes, nous y ferons mettre les tuiles nous-mêmes. Nous devons avoir la maison pour lhiver. Jai oublié de dire que la maison doit avoir un étage de deux chambres.

    (A suivre)



    1927/461-474
    461-474
    Armbruster
    Japon
    1927
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