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Comment se procurer des armes ?

Comment se procurer des armes ?
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    Comment se procurer des armes ?

    De graves personnages assurent qu’il n’y aurait plus guère d’historiens, si les anecdotiers étaient supprimés. Est-ce vrai ? Est-ce là une de ces exagérations facétieuses par où se donne cours la critique des envieux ? Quoi qu’il en soit, la thèse me paraît à tout le moins défendable, et je la fais mienne sous cette forme plus simpliste : il n’y aurait pas d’Histoire (avec un grand H) sans les histoires (avec un S à la queue). En d’autres termes, les anecdotes locales sont un trésor où tout historien digne de ce nom sait trouver une grande partie des éléments nécessaires à ses doctes travaux.

    Je n’ai certes pas la prétention de faire l’Histoire de la Chine moderne. Cependant pourquoi me serait-il interdit d’apporter quelques humbles cailloux à la construction de l’édifice ?…

    Je ne suis pas assez savant pour lire les journaux. Mais mon Curé, celui que depuis plus de 25 ans déjà je promène par monts et par vaux, me fait charitablement la traduction des feuilles innombrables qui inondent chaque jour la jeune République chinoise de leur littérature, anglaise souvent, française quelquefois, mandarine surtout. Chacun sait que l’un des canards dont ces feuilles de choux font leur cheval de bataille de prédilection est la question des armes. Contrebande, fabrication clandestine, ingérence et méphistophélique d’“une certaine nation” : toutes les hypothèses ont été émises pour répondre à cette simple question : D’où viennent les armes ?

    Si je ne puis dire d’où elles viennent, peut-être pourrai-je indiquer un des modes employés pour se les procurer.... de seconde main. Ecoutez cette petite histoire : je n’y prends pas d’autre précaution que de changer les noms de pays et de personnes.

    *
    * *

    — A-lok, vieux frère, voilà une proclamation du Maréchal Tuh, qui fait appel aux jeunes patriotes du Tienkia shan.

    — A-pat, fils de guenon, que m’importe la proclamation de Tuh Watang ? L’opium est cher ; le jeu m’est toujours contraire ; Fleur-de-pêcher vient de me quitter pour suivre cet idiot d’Eul Pé-fou, que je serai bien obligé de tuer, un de ces jours. Laisse-moi dormir !…

    — Mais écoute-moi donc ! Le Maréchal veut lever un régiment ; il promet à chaque recrue 10.000 sapèques par mois, un habit neuf complet, un fusil à répétition et le droit de....

    — Tu dis ?... Comment dis-tu ?...

    Et Wang Kisang, dit A-lok, bondit sur ses pieds d’un mouvement à faire sécher d’envie la plus souple panthère. A-pat, alias Wang Kimin, ayant repris son énumération, les deux dignes frères restèrent un moment à se dévisager dans un silence qui n’était certes pas un obstacle au mutuel échange de leurs idées. Mais, A-lok avait sans doute besoin de précisions. Il reprit à mi-voix :

    — 10.000 sapèques, c’est une fiente de poule. Et puis, il ne les donnera pas...Un habit : pas besoin de çà !... Le droit de pillage : nous savons faire le métier sans sa permission.... Mais un fusil pet-pet ! Es-tu bien sûr, au moins ?

    — Sûr, absolument sûr ! C’est écrit. Et d’ailleurs Ly Tetvoun m’a expliqué que le Maréchal est obligé de livrer une bataille avant trois mois d’ici. Il sera bien forcé de distribuer des fusils à ses soldats.

    — Alors, mon précieux petit frère, en route ! Préviens nos amis. Il faut que dans huit jours nous soyons tous soldats de Tuh Watang.

    Et voilà comment, en quelques jours, dans les deux localités de Tienkia et de Nanhai, le nouveau régiment kwo-min-tang du Maréchal Tuh vit ses unités renforcées de 250 gaillards solides, jeunes, délurés, de la bonne graine de braves, quoi !

    A-lok était à Tienkia, A-pat à Nanhai. Mais les 35 kilomètres qui séparent les deux villes n’étaient pas pour les effrayer, et ils se voyaient assez souvent pour la mise en train de leur projet.

    Ah ! mes amis, quel beau temps ce fut pour les officiers instructeurs du vieux Tuh ! Jamais ils n’avaient vu soldats si dociles, si endurants, si forts, si adroits au maniement des armes, si complètement disposés à tous les exercices. Le pas de l’oie surtout était un triomphe !… Les chefs de section se rengorgeaient ; les capitaines éclataient d’orgueil ; le Maréchal buvait du lait (ne vous y trompez pas, ce n’est qu’une figure).

    Au bout d’un mois, A-lok était chef de section ; A-pat était dizainier ; tous leurs amis portaient à la manche le mince galon rouge des soldats de 1re classe.

    Un autre mois encore, et tous étaient habillés, équipés, armés et bien pourvus de cartouches. On leur annonça un beau jour qu’ils partiraient le lendemain pour rejoindre l’armée.

    Les deux frères eurent-ils le temps de s’avertir mutuellement ? S’étaient-ils suffisamment concertés d’avance ? Toujours est-il que, tant à Nanhai qu’à Tienkia, quand se leva l’aube du lendemain, deux compagnies entières manquaient à l’appel. A-lok, A-pat et leurs “amis” avaient disparu avec armes et bagages.

    Et voilà comment le fameux chef de bande Wang Kisang a pu reprendre pour son compte personnel le “travail de la montagne”. Et voilà aussi comment on se procure des armes et des munitions, quand on en manque !

    Je présume que le maréchal Tuh n’aura pas recommandé à son secrétaire particulier de noter ce fait divers dans les annales de sa campagne actuelle. Moi, je le livre à l’Histoire.

    1925/490
    490
    Anonyme
    Chine
    1925
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