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Comment on fonde un poste en Chine

Comment on fonde un poste en Chine La foi est une vertu surnaturelle. Les plus beaux raisonnements ne la donneront pas à un payen sans le secours de la grâce. Ils devront en rabattre les nouveaux missionnaires qui, pleins dardeur, croient pouvoir faire des conversions avec de doctes discours. Leur ministère pourtant ne sera pas infécond, mais Dieu leur montrera que le succès dépend de Lui seul.
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    Comment on fonde un poste en Chine

    La foi est une vertu surnaturelle. Les plus beaux raisonnements ne la donneront pas à un payen sans le secours de la grâce. Ils devront en rabattre les nouveaux missionnaires qui, pleins dardeur, croient pouvoir faire des conversions avec de doctes discours. Leur ministère pourtant ne sera pas infécond, mais Dieu leur montrera que le succès dépend de Lui seul.

    Que de fois louvrier apostolique sest ingénié à amener au bercail tel ou tel individu, tel ou tel groupe de payens, et que de fois il a perdu son temps et son argent !

    Par contre, il arrive que des gens qui nont jamais vu le missionnaire viennent de très loin sinscrire au nombre des catéchumènes. Pourquoi ? Cest toujours le secret de Dieu. Sainte Thérèse a, dit-on, fait plus de conversions que saint François-Xavier. Peut-on savoir quelle Carmélite dans son cloître, quelle sainte âme dans le monde, a mérité à de pauvres Chinois la grâce du baptême ?

    Ce sont les Moyses qui, dans le combat contre les Amalécites, lèvent leurs mains vers le ciel pour obtenir la victoire dIsraël. Pour nous, soldats de Dieu, nous combattrons, comme cest notre devoir, sur le champ de bataille, espérant que sur la montagne sainte de nombreuses mains sélèveront et nous obtiendront la victoire.

    Le rôle du missionnaire étant ainsi réduit à ses modestes proportions, ce serait fausse humilité de passer sous silence les merveilles de la grâce, même en Chine. On me permettra donc dexposer simplement les circonstances de la fondation dune nouvelle chrétienté.

    Je faisais la visite de mon district et je mattardais à Konpoyhang, station de 200 fidèles convertis depuis une cinquantaine dannées.

    Un vieux catéchiste du village vint mavertir que quelques notables de Lokfou étaient venus et me demandaient audience. Introduits aussitôt ils me dirent que leur désir et celui de leurs frères était de se faire admettre parmi les adorateurs de Dieu. Hélas ! combien sont venus ainsi et que je nai jamais revus ! Je demandai des précisions. Dabord, Lokfou, quelle est sa position géographique ? Entre-t-il dans les limites de ma juriction ?

    On me répondit : Lokfou est à une journée de marche à louest.
    Bon ! De ce côté mon district sétend à quatre ou cinq jours de marche, et cest le désert au point de vue catholique. Le groupe des catéchumènes est-il important ? Je nadmets pas des individus isolés. Il faut que toute la famille se déclare chrétienne. Combien êtes-vous de familles ?

    La question était prévue. Ils me remirent un long papier rouge où étaient inscrits les noms des chefs de famille avec le nombre de bouches (sic) qui mangeaient le riz de leur maison.

    Le total arrivait à 300 âmes. Quel cur de missionnaire ne tressaillirait à la pensée dune si bonne aubaine ? Mais en Chine on devient défiant. Et je me disais quil sera toujours temps de me réjouir, plus tard, lorsque coulera leau du baptême.

    Ils auraient voulu memmener immédiatement, mais je jugeai prudent de prendre des renseignements. Ny a-t-il pas quelque anguille sous roche ? Ont-ils des procès avec leurs voisins ? Les soldats occupent-ils leur village et veulent-ils que jaille chez eux pour parlementer en leur nom ?...

    Je répondis : Pour le moment je ne peux aller chez vous, mais je vous envoie le cat4chiste. Il affichera les inscriptions chrétiennes à la place des superstitions qui sont dans vos maisons. Vous ne pouvez pas mettre un pied sur deux barques. Si vous voulez adorer Dieu il faut détruire les poussahs et autres diableries. Avez-vous réellement le désir dêtre chrétiens comme le sont les gens que vous voyez ici à Kongpoyhang ? Ils répondirent : Notre cur est sincère et notre décision est prise depuis longtemps ; mais nous nosions venir trouver le Père, ne sachant pas sil nous accepterait. Dieu est le Père de tous les hommes ; non seulement il ne refuse personne, mais il désire que tout le monde le connaisse et lui rende hommage.

    Le lendemain le catéchiste partit avec eux, en palanquin, comme il convient à tout personnage important. Pour moi je regagnai ma résidence en priant Dieu de faire croître et prospérer cette nouvelle famille qui se confiait à lui et de la préserver des embûches du démon, qui multiplie toujours ses efforts pour empêcher les conversions.

    Quand je revins à Kongpoyhang, le catéchiste me donna sur ces nouveaux catéchumènes les meilleurs renseignements. Ils navaient pas de procès. Cétait de braves gens. Ils avaient laissé enlever de leurs maisons toutes les superstitions et on en avait fait un feu de joie, pour le plus grand plaisir des enfants, qui riaient et sautaient comme lorsquils ont mis le feu à un rat vivant imbibé de pétrole.

    Je me décidai à faire ma première visite à Lokfou. Cétait 50 kilomètres à parcourir, mais javais mon cheval. Les Chinois qui devaient maccompagner avaient leurs jambes, qui ne craignent pas cette randonnée. Toutefois jinsistai pour que tout le monde soit prêt de grand matin, désirant arriver de bonne heure. Avant laurore je dis ma messe, pendant que mon domestique préparait le riz.

    Je fis mes paquets, prenant garde surtout de ne rien oublier de ce quil faut pour la messe. Quant à la literie, sil manque quelque chose, on sen passera.

    A laurore jétais prêt. Monsieur mon catéchiste trouvait que jétais pressé ; lui létait moins. Je ne pouvais pourtant me mettre en route quen sa compagnie ; cétait mon guide et mon introducteur. Quand il fut prêt, ses porteurs, car il marchait encore en palanquin, ne létaient pas. Probablement ils suçaient leur pipe à opium pour se donner des forces. Enfin la caravane fut rassemblée. En route !

    Une chaîne de montagnes barrant la ligne directe, nous fîmes un crochet vers le sud pour la contourner. Au bout de deux heures de marche nous étions au marché de Tivoun. Sans attendre mon ordre les porteurs de palanquin et les porteurs de bagages déposèrent précieusement leur fardeau et, la main ouverte, vinrent me demander une pièce de monnaie pour boîre le thé ; je me résignai à linévitable en disant : Dépêchez-vous !

    Surveillant les bagages en tenant la bride de mon cheval, jattends que mes compagnons de route daignent revenir.

    Vingt minutes passent. Les uns après les autres mes gens arrivent. Seul un payen manque à lappel. Où est-il ? Mon domestique met sa main fermée devant sa bouche. Je comprends. Il na pas fini de fumer son opium. Enfin il arrive en ayant lair de se presser.

    Encore deux heures de route. Une buvette de thé, adossée à une élégante pagode dominant un ravin tombant en cascade, invitait les voyageurs à une nouvelle halte. Heureusement il ny avait pas dopium.

    A midi nous arrivions au marché de Tsangtien. Au premier plan un grand drapeau indique le poste de police ; deux soldats en armes sont assis paisiblement, le fusil entre les jambes. Les grelots de mon cheval jetèrent lémotion dans le poste, qui sortit au complet. Le chef même vint sur le seuil de la porte ; il était habillé en bourgeois, mais en bourgeois militaire ; car même dans le civil les soldats ont une coupe dhabits spéciale, copiée sur le dernier cri de Canton. Il me dévisagea, prêt à minterroger, mais nosant pas. Evidemment les étrangers montrent rarement leur figure dans ce pays.

    Jarrêtai mon cheval et, quand ma caravane meut rejoint, on apprit que jétais missionnaire catholique. Aussitôt le lieutenant minvita poliment à boire le thé. Il avait étudié plusieurs années à lécole moderne de mon confrère voisin, le Père C..

    Après les questions dusage : Quel est votre noble nom ? Votre noble pays ? etc., on parla de la France et de ce quun Chinois un peu lettré en connaît, de Pa-li-king (Paris), la belle ville, et de Na-Po-leun (Napoléon), le plus grand et le modèle des républicains selon lidéal chinois. Mon interlocuteur me demanda pourquoi la France après la Révolution avait eu son Napoléon, et pourquoi la Chine, qui a aussi fait sa Révolution, attend encore le sien ?

    Je répondis modestement : La France est moins grande que la Chine. Elle na eu quun Napoléon et tout le monde lui a obéi ; tandis que la Chine, étant un grand pays, a beaucoup de Napoléons ; malheureusement ils sont jaloux les uns des autres et passent leur temps à se battre, pour le plus grand mal des populations.

    Mon homme ne fut pas dupe de mon explication. Il répliqua : Un vrai Napoléon saurait bien imposer son autorité à toute la nation.

    Mon domestique vint mavertir que le repas, quen un tournemain il avait préparé à la boutique voisine, était à point. Je déclinai linvitation du chef de police, qui voulait me faire partager son dîner, et pris congé de lui avec toutes les politesses usuelles. Toutefois il essaya encore de me retenir : Reste ici ce soir, me dit-il, tu parleras de religion aux habitants. Sils connaissaient Dieu, certainement beaucoup voudraient ladorer. Tu vas à Lokfou : cest un pays de gens très méchants. Les soldats du mandarin nosent pas y aller.

    Tant mieux, pensai-je, en cas de persécution cest là que je me réfugierai.

    Malgré lappétit quon gagne sur les grandes routes je ne dirai pas que javalai sans difficulté mon bol de riz un peu trop dur ; le pichet de vin chinois passa plus facilement.

    Nous navions plus que 15 kilomètres à parcourir. Les porteurs se hâtèrent de tirer encore quelques bouffées de leur longue pipe et nous voilà de nouveau sur le ruban du sentier qui serpente à travers les rizières. Nous étions bientôt au pied des collines qui forment la ligne de partage des eaux entre le bassin du grand fleuve et le Siao-kong.

    A pas lents nous grimpons. On narrive pas au sommet dun col sans faire halte. On jette un regard sur la plaine ondulée que lon vient de traverser, que lon domine maintenant avec un peu de fierté en oubliant la fatigue, mais la curiosité de contempler un nouveau pays lemporte. Pourtant cette terre promise qui sétend devant moi ne présente rien de particulier. Ce sont des vallées, des ruisseaux, des villages blancs et noirs tapis à lombre de bosquets et, barrant lhorizon, une ceinture de collines allongées comme une bande dalligators.

    Parmi ces groupes de villages, quel est celui qui nous hébergera ce soir ? La croix se dressera-t-elle bientôt au pignon dune humble chapelle ou au sommet dun clocher à jour ? Rêves dun avenir quon espère prochain...

    La réalité de lheure présente dissipe vite le mirage des espoirs prématurés. Dévalant du pic voisin au pas accéléré, deux jeunes gens, le fusil à la main, sélancent vers nous comme à lassaut. Un peu surpris nous attendons. Allons-nous être pillés ? Jai plusieurs fois rencontré les brigands et nai pas trop à me plaindre deux. Ils ont toujours été polis avec moi et, sils mont une fois demandé un pourboire en braquant le canon de leur fusil sur ma poitrine, ils mont dit merci après avoir reçu quelques piastres. Ils ajoutèrent même le salut chrétien ; Que Dieu te protège !

    Les deux gamins qui se présentent aujourdhui ont lair bien mal élevés : ce ne sont pas des brigands de profession, tout au plus des voleurs de poules.

    Devant notre silence ils commencèrent à parler. Nous sommes, dirent-ils, les gardiens de la route, donnez-nous de quoi boire le thé.

    Je sortis de mon gousset une pièce de vingt sous et les deux lascars regagnèrent, toujours en courant, leur poste dobservation. Nous avions obtenu la permission de pénétrer dans la région de Lokfou.

    La descente est toujours rapide. Le soleil était encore haut sur lhorizon lorsque nous parvînmes au village chrétien. Je fus reçu cérémonieusement par les vieillards et les notables en longue robe. Si quelques-uns navaient pas de bas, cest que cet article est dun usage trop facile.

    Les pétards claquèrent dans les jambes de mon cheval et une foule de tout âge et de tout sexe mentoura curieusement. Les filles dEve sont ordinairement dune extrême réserve ; toutefois, pourvu quelles aient un enfant sur les bras, elles peuvent sapprocher, rire et bavarder. La longueur de mon nez, ma barbe les intéressaient énormément.

    Jinspectai rapidement la maison (une école) où jétais reçu et qui devait servir de chapelle. Une sainte image, encadrée des inscriptions chrétiennes, était placardée sur un mur dont on avait détrôné les tablettes superstitieuses.

    Jinvitai tout le monde à se mettre à genoux et à réciter la prière. Le catéchiste entonna le Pater et lAve, suivi tant bien que mal par quelques voix mal assurées, car si déjà quelques jeunes gens avaient commencé à étudier le catéchisme, les autres faisaient pour la première fois un acte de piété quelque peu mystérieux pour le plus grand nombre.

    Linévitable tasse de thé brûlant, la pipe à eau, la conversation banale entre gens qui ne se connaissent pas encore, leau chaude pour laver la figure et les pieds, se succédèrent rituellement. Mon domestique alla surveiller la préparation du repas, car ces braves gens se demandaient anxieusement quelle matière et quelle forme il fallait donner au dîner dun étranger. Peu à peu la foule se dispersa et le mot dordre fut donné de revenir pour la prière du soir.

    Dans les villages chinois, après les ablutions et le repas du soir, tout le monde est libre de son temps. Lorsque le bambou que lon frappa en guise de cloche appela les catéchumènes à la prière, lécole fut trop étroite. Pourtant Dieu sait si une foule compacte de Chinois peut se masser en un petit espace.

    Pour réciter les prières il faut les savoir. Je dispensai de la récitation et je distribuai les petits livres de doctrine, en recommandant de se mettre par petits groupes et dapprendre dabord le signe de la croix, le signe du chrétien.

    Je me joignis au groupe des enfants. Je manuvrai les petites mains du front à la poitrine et de lépaule gauche à lépaule droite en prononçant les paroles : Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Arrivé au mot Amen ce fut un éclat de rire général. Une gamine de douze ans se trouvait là et elle sappelait justement A Men. Voilà un mot que tous apprirent immédiatement.

    Le premier qui put faire correctement tout seul le signe de la croix reçut une médaille, et ce fut bientôt une vingtaine denfants qui vinrent me demander la récompense de leur première leçon. Mais pouvais-je refuser aux tout petits la médaille que leurs mères me demandaient, Entouré à ne pouvoir remuer, je distribuai ma collection une centaine, et toujours les mains se tendaient vers moi. A leur grand désespoir je dus déclarer que jen apporterais dautres la prochaine fois. Il y a eu, sans doute, quelque fraude. Si quelques-uns nen ont pas, cest que dautres sont passés deux fois au guichet.

    Tard, très tard dans la nuit je pus métendre sur la vieille natte recouvrant les deux planches mal jointes qui me servaient de lit avec un bloc de bois pour oreiller, et je mendormis, malgré la chanson des moustiques et la sarabande des rats.

    Le lendemain, pour la première fois en ce pays, le Dieu de lEucharistie descendit sur lautel improvisé et soffrit à son Père pour la rédemption de ses nouveaux adorateurs.

    Jétais venu à Lokfou en reconnaissance ; je ne pouvais y rester longtemps. Toutefois il fallait profiter des bonnes dispositions actuelles et établir immédiatement un maître décole qui devienne en quelque sorte chef de chrétienté et représentant du missionnaire. Un jeune homme, dont la bonne volonté suppléait au défaut de science, accepta cette charge. Il fallait aussi trouver des catéchistesses pour les femmes. Revenu à Kongpoyhang, je décidai deux bonnes chrétiennes à remplir ce rôle en attendant que lévêché puisse menvoyer des religieuses indigènes. Les chrétiens devaient fournir le riz et le bois ; de mon côté je promis 4 piastres par mois et par personne. Cétait 12 piastres par mois à trouver au fond de ma bourse vide. La mission mallouait par an 33 piastres pour mes écoles et jen dépensais déjà plus de 150. Les honoraires de messes sont la ressource un peu aléatoire sur laquelle on compte pour combler le déficit du budget. Il va tout de même quelque chose de paradoxal dans la situation dun missionnaire qui crée un nouveau poste et qui ne peut le faire quau détriment de ses ressources personnelles souvent très limitées. Peut-être Dieu veut-il que son apôtre, qui a fait le sacrifice de sa vie pour les Chinois, fasse aussi pour eux le sacrifice de son argent.

    Evidemment nous ne sommes pas venus en Chine pour laisser un héritage à nos neveux.

    A mon second voyage à Lokfou, pour aller plus vite je décidai de prendre le chemin des montagnes. Traînant par la bride la plus noble conquête que lhomme ait jamais faite, jescaladai les pentes abruptes, montant et descendant le flanc des collines et, en arrivant au but, je me rendis compte que la ligne droite nest pas en pratique le plus court chemin dun point à un autre. A Tsangtien le poste de police était fermé. Il paraît quil y avait trop de voleurs. Cest ainsi en Chine. Lorsque la population est en danger, la police se cache. Il arrive même que, lorsquil ny a plus de soldats, il ny a plus de voleurs. Le fait est que je franchis sans difficulté le col où je comptais trouver encore les gardiens de la route.

    A cette seconde visite, après un examen que je voulus relativement sévère, jadmis au baptême une cinquantaine de personnes. Il y a maintenant plus de 200 baptisés. La ferveur sest maintenue et dans les environs quelques petits groupes ont aussi demandé à être chrétiens. Un prêtre chinois est nommé titulaire de cette nouvelle église et son zèle prudent saura maintenir et développer luvre que Dieu ma fait la grâce de commencer.

    On pourra me demander : Ny a-t-il pas dans ces conversions un motif humain ? Le salut de leur âme préoccupe très peu les payens. Certainement les catéchumènes espèrent trouver un avantage temporel dans la religion quils embrassent. Je men suis aperçu. Ce sont en général de pauvres gens. Ils nont jamais un sou en réserve. Survienne un accident, une maladie, les voilà dans une situation désespérée. Ils ont recours aussitôt au missionnaire. Celui-ci peut, à loccasion, glisser une pièce blanche dans la main du quémandeur ; encore faut-il que le geste ne se renouvelle pas trop souvent.

    Plus hardi fut un catéchumène qui vint à brûle-pourpoint me demander de lui prêter 500 piastres pour faire le commerce ; il me rendrait le capital peu à peu sur la vente de ses marchandises. La combinaison était ingénieuse ; malheureusement mes disponibilités ne me permirent pas de satisfaire ses désirs.

    Ce nest pourtant pas ce point de vue individuel qui fut le point de départ de la conversion de ce groupe. Le véritable motif, je lai appris depuis. Pour lexpliquer je dois entrer dans quelques détails de la vie chinoise.

    Il y a des centaines dannées un certain Lao vint sétabli à Lokfou. Cest le grand ancêtre dont descendent un millier dhommes. Ce Lao eut quatre fils, qui sont devenus eux-mêmes ancêtres secondaires. Il y a donc quatre fong ou branches de la famille. Or il est arrivé que la quatrième branche sest développée beaucoup plus que les autres ; à elle seule elle compte plus dindividus que les trois autres branches réunies. Elle profite de sa force et elle en abuse. Elle lève des taxes arbitraires, elle impose de fortes amendes pour le moindre larcin, tandis que les privilégiés peuvent à leur aise piller et voler. Enfin quelques vauriens de cette branche fréquentent les bandes de voleurs et, sil y a des accusations contre eux, ils sarrangent pour que les frais des procès soient payés par leurs cousins.

    Comptant que le missionnaire pourrait les protéger contre les exactions, les notables des branches faibles décidèrent leur conversion. De fait la seconde branche est entièrement chrétienne, tandis quune partie seulement des familles de la première et de la troisième branche ont reçu le baptême.

    Mais voici le plus beau. Les chefs de la quatrième branche, la branche dominatrice, vinrent me voir et me demandèrent dinscrire leurs noms sur mes registres. Voulaient-ils ainsi neutraliser la force que les opprimés dhier tiraient de leur conversion ? Eux-mêmes, chefs responsables, étaient-ils aussi exaspérés de la conduite de quelques-uns de leurs frères ? Les deux raisons entraient en ligne de compte.

    Je leur répondis que je les recevrais volontiers comme chrétiens sils voulaient rejeter les superstitions et pratiquer la religion. En ce moment il ny a aucun baptisé dans cette branche, mais il ny a aucune animosité contre les chrétiens, au contraire. Le Père chinois pense ouvrir cette année à Lokfou une école moderne et les pourparlers sont engagés. Le maître sera un jeune homme diplômé des écoles du gouvernement et appartenant précisément à la quatrième branche. Les chrétiens auront linstruction gratuite, le Père donnant au maître décole une allocation équitable et se réservant la direction générale.

    Il y a tout lieu despérer que la Foi se maintiendra et rayonnera dans cette région où le vrai Dieu était, il y a cinq ans, absolument inconnu.

    Jattends maintenant de nouveaux catéchumènes, en demandant aux âmes pieuses de prier pour le salut des Chinois. Il en reste encore beaucoup à convertir !

    H. NICOULEAU,
    Miss. de Canton.

    1926/282-291
    282-291
    Nicouleau
    Chine
    1926
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