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Chronique des Missions et des Etablissements communs 5

Chronique des Missions et des Etablissements communs Tôkyô 1er avril. Le 20 mars l’Empress of France ramenait au Japon S. E. le Délégué Apostolique, Mgr Giardini, qui, chargé d’une lettre autographe du Souverain Pontife à leurs Majestés Impériales, à l’occasion de leur couronnement, s’est acquitté de son message de félicitations dans l’audience qui lui a été donnée le 5 avril.
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    Chronique des Missions et des Etablissements communs
    Tôkyô
    1er avril.

    Le 20 mars l’Empress of France ramenait au Japon S. E. le Délégué Apostolique, Mgr Giardini, qui, chargé d’une lettre autographe du Souverain Pontife à leurs Majestés Impériales, à l’occasion de leur couronnement, s’est acquitté de son message de félicitations dans l’audience qui lui a été donnée le 5 avril.

    Le 21 mars, un télégramme de France nous apprenait la mort du Père Demangelle, survenue le 20 mars, à l’hôpital St-Jacques de Besançon, où il recevait les soins des religieuses, et spécialement de sa sœur qui fait partie de la communauté attachée à l’hospice. Les dernières lettres du Père ne nous faisaient pas prévoir ce dénouement, car elles exprimaient son espoir de rentrer en sa Mission dans le cours de l’année, le foie allant mieux, quoiqu’une affection cardiaque donnât encore des inquiétudes. Un service pour le repos de son âme a été célébré à la cathédrale de Sekiguchi, le lundi 25 mars, au milieu des missionnaires réunis et d’une nombreuse assistance de chrétiens. L’absoute fut donnée par Mgr Rey, qui vécut longtemps avec le Père à Sekiguchi.

    Le 21 mars également, une dépêche officielle ayant fait parvenir au Japon la nouvelle de la mort du maréchal Foch, un service solennel a été célébré, à la demande des anciens combattants, par S. G. Mgr l’Archevêque de Tôkyô, à la cathédrale de Sekiguchi, le 4 avril, à 10 heures. S. E. Mgr le Délégué Apostolique, S. G. Mgr Rey assistaient à la cérémonie avec la plupart des missionnaires de Tôkyô et des environs. Dans l’assistance, on remarquait l’ambassadeur de France, M. de Billy, le ministre de Roumanie, M. Vassiliu, le chargé d’affaires de l’ambassade de Belgique, M. de Berryer, le consul de France à Yokohama, M. de Bellefon, les représentants du ministre et du vice-ministre de la guerre, le général Suzuki, chef de l’Etat-Major, et de hauts personnages du corps diplomatique, de l’armée et de la Chambre des Pairs, ainsi que les membres de la colonie française de Tôkyô et de Yokohama.

    Le 31 mars, jour de Pâques, un Te Deum solennel a été chanté dans toutes les églises et chapelles de l’archidiocèse de Tôkyô, pour remercier Dieu de la restauration de l’indépendance et de la souveraineté temporelle du Saint-Siège.

    Le 3 avril, en présence de nombreux invités, notamment de l’ambassadeur et du consul de France, du directeur de la maison franco-japonaise de Tôkyô, de l’amiral Suzuki, ancien médecin-major de la marine, de l’amiral Yamamoto, de plusieurs missionnaires, religieuses de St-Maur, Mgr l’Archevêque a inauguré le Sanatorium qui vient d’être achevé par les soins du Père Breton, à Shichirigahama, entre Kamakura et l’île d’Enoshim, et qui porte le nom de Ste Thérèse de l’Enfant-Jésus. Pour le moment, il peut hospitaliser une trentaine de malades, confiés au dévouement des sœurs japonaises de la Visitation, et constitue une heureuse extension des œuvres du Père Breton et de la Société qu’il a fondée, Il est situé au bord de la mer au milieu d’un paysage ravissant, et dans des conditions climatériques excellentes. Après la bénédiction de la chapelle et des bâtiments, l’assistance, à laquelle Mgr Chambon avait adressé quelques mots de remerciement, a pris part à des agapes fraternelles, après quoi, le P. Breton a porté un toast aux bienfaiteurs actuels et futurs de l’établissement. Les groupes de visiteurs, se répandant ensuite sur les collines attenantes à la propriété, ont pu jouir des charmes du paysage, dans l’atmosphère d’une journée radieuse de printemps.

    Le lendemain 4 avril, de nombreux confrères, dont quelques-uns étaient venus des extrémités Sud et Nord du Japon, se réunissaient à Omori, pour fêter les noces d’or du Père Raguet. Celui-ci est venu l’an dernier de Nagasaki, afin de terminer la nouvelle édition de son Dictionnaire franco-japonais, à l’hôpital Ste-Marie d’Omori, au milieu des Sœurs dont il a puissamment aidé le recrutement à ses débuts. Le vénérable jubilaire a célébré une messe d’actions de grâces à 8 heures. A cause du service qui avait lieu ce même jour à Sekiguchi pour le Maréchal Foch, la réunion des missionnaires fut reportée au soir. A six heures, salut du St-Sacrement donné par le P. Raguet lui-même, et ensuite un joyeux repas que les compliments et les chants ont prolongé bien avant dans la nuit. Nous n’avons rien à ajouter aux lignes que le P. Joly, qui était de la fête avec le P. Heuzet, a consacrées dans le Bulletin de mars à leur ancien curé. Nous souhaitons seulement, pour terminer, que le Bon Dieu, par l’intercession de la “petite Soeur Thérèse”, à laquelle le malade s’est pleinement confié, donne au cher Père de voir l’achèvement et le succès de sa belle œuvre .


    Fukuoka
    11 avril.

    Monseigneur Thiry a repris contact avec les îles et la mer. Cela a dû lui rappeler les trois années qu’il passa, jeune missionnaire, dans les îles Gotô.

    Le diocèse de Fukuoka ne peut entrer en compétition avec le diocèse de Nagasaki pour le nombre d’îles, mais il en compte un nombre respectable ; 3 d’entre elles contiennent des descendants d’anciens chrétiens. La plus importante est celle d’Amakusa où vivent encore 1.200 chrétiens et, hélas ! plusieurs milliers de séparés.

    Pour le moment, la route la plus simple de Fukuoka à Amakusa est encore celle de Nagasaki. Le P. Halbout, le nouveau curé de Sakitsu, y était venu au-devant de Sa Grandeur.

    Embarqués sur un petit vapeur à 8 heures du matin, ils arrivaient dans le “port” de Sakitsu à 3 heures de l’après-midi, après une heureuse traversée, malgré une pluie persistante qui gâtait la beauté des paysages de la côte et des îles. La seule peine éprouvée pendant la traversée vint du plafond de leur petite cabine, dont la bassesse ne s’accordait guère avec la “longueur” de Monseigneur.

    Un bateau à grand pavois vint prendre les voyageurs au vapeur et les débarqua au rivage. Deux jours après, le même bateau, cette fois traîné par un motor-boat, emmena Sa Grandeur vers le village de Oye, après avoir fait le tour de la baie intérieure, (il paraît qu’on ne fait cela qu’aux grands personnages). Le P. Garnier, le vétéran d’Amakusa, l’attendait au rivage avec les principaux de ses chrétiens.

    Mgr y passa la journée du Dimanche. Le lundi, pour son voyage de retour, il voulut expérimenter la route qui sépare Oye de Sakitsu par voie de terre, route que le P. Garnier parcourut pendant 30 ans, alors qu’il était seul chargé des deux postes de l’île.

    Parti à 7 heures du matin, à 8 heures ½ il arrivait à Sakitsu. A 9 heures un motor-boat l’emportait vers le fond de la baie. Une panne de moteur le fit débarquer plus tôt que ne l’avait prévu l’horaire. Une auto l’emportait, à travers l’île, vers Hondo la “capitale” sur la baie de Yatsushiro, puis vers Tomioka où elle le déposait à une heure.

    Un vapeur en partance lui faisait traverser le détroit et le débarquait à Moji, versant opposé à celui de Nagasaki. Une autre automobile le déposait à 4 heures à la porte de la Procure.

    Aucune cérémonie n’avait eu lieu. Mgr Thiry avait voulu prendre contact avec ses diocésains et avec l’île qu’il ne connaissait pas, pour en étudier les besoins et préparer l’avenir.

    Cette année, à Fukuoka, le Jeudi-Saint, Monseigneur a procédé à la bénédiction des Saintes Huiles. C’était la première fois que cette belle cérémonie avait lieu dans notre ville ; elle se déroula avec toute la solennité que comportent ces rites si touchants et en même temps si expressifs.

    Le Père japonais M. Twashita, se rendant à Kagoshima, se trouvait de passage à Fukuoka le mardi 9 avril ; sur la demande que lui en fit Monseigneur, il voulut bien s’arrêter, afin de faire une conférence publique aux habitants de la ville. Cette conférence portait sur l’état général du catholicisme dans les différents pays du monde.

    Le sujet était vaste autant qu’intéressant ; l’auditoire contenait l’élite de la population ; aussi, pendant deux heures le conférencier tint-il les assistants suspendus à ses lèvres : pour beaucoup de ceux qui l’écoutaient, sa parole ne fut rien moins qu’une véritable révélation. C’est qu’en effet, le terme de kyukyo, ce sobriquet que les protestants ne cessent d’appliquer aux catholiques, n’a que trop agi sur la masse des Japonais honnêtes. Ce mot de kyukyo est en quelque sorte l’équivalent de rétrograde, de désuet, d’arriéré, etc. etc....

    Preuves en main, le conférencier démontra que nous étions, au contraire, nous catholiques, les hommes du présent et en même temps ceux de l’avenir. Avec beaucoup d’à-propos il fit voir comment le Kantisme se trouvait en baisse, comment cette philosophie nébuleuse pour laquelle s’étaient prises d’engouement tant d’intelligences, perdait de plus en plus toute autorité, même en Allemagne, son pays d’origine.

    Le Docteur Ozawa, professeur à l’Université de Fukuoka et lui-même récemment converti au catholisme, avait bien voulu ce soir-là présenter le P. Twashita à l’auditoire ; il s’était acquitté de sa fonction avec toute la ferveur d’un néophyte et tout le tact d’un parfait “honnête homme”.


    Séoul
    13 avril.

    La Mission de Séoul, au silence depuis tant de mois, n’en suit pas moins la loi commune d’avoir son lot d’histoires, gaies ou tristes, dont bien peu, au reste, sont dignes d’exportation.

    Le doyen des prêtres indigènes, le P. Kang Marc, vient de mourir, à l’âge de 66 ans. C’était un vrai prêtre du Bon Dieu, un bel exemple de la formation ecclésiastique reçue jadis à Pinang. Ses obsèques ont eu lieu le 14 mars, et malgré l’isolement du coin de montagne où il vivait, plus de 800 personnes assistaient à la cérémonie : 6 prêtres, des chrétiens de tout le district, de nombreux payens du voisinage avec les représentants des autorités officielles. Le cher défunt a été inhumé à côté de Mgr Ferréol, tout près du tombeau qui garda longtemps les restes vénérés du Bx André Kim, le premier prêtre coréen. En cet endroit même, le Père avait eu la dévotion de faire construire une chapelle qui ne fut bénite qu’en septembre dernier : ce fut sa dernière œuvre .

    Ce deuil est le cinquième en 16 mois : en novembre 1927, un prêtre indigène ; en avril, juin, et décembre 1928, successivement trois missionnaires, les Pères Le Gendre, Rouvelet et Le Merre. Toutes ces pertes sont bien douloureuses et les vides ne sont pas comblés.

    La maladie aussi a arrêté plusieurs missionnaires. Deux sont en France : le P. Bouillon, qui va nous revenir sans être bien guéri, et le P. Krempff qui a dû aller y chercher remède à des maux de tête persistants. Deux reviennent après un long séjour à Béthanie : le P. Deneux depuis octobre 1927, et le P. Lucas depuis mai de l’an dernier. Le reste de la Mission continue de vivre, en paix, mais sans grand éclat.

    La Mission ne se mêle guère, ici, à la vie sociale ; cependant, on n’a pas cru devoir se tenir à l’écart d’une association nouvelle qui s’est fondée à Séoul, l’an dernier, sous le nom de : “Association des Amis de la France”. Elle a pour but de grouper tous ceux qui s’intéressent à la langue et culture françaises, sans distinction de nationalité ; elle compte actuellement environ 70 membres, Japonais en grande majorité, quatre Coréens et dix Français. S. G. Mgr Mutel en a été nommé Vice-Président d’honneur, la Présidence étant réservée à Son Exc. M. S. Ikégami, Vice-Gouverneur-Général de Chosen, qui vient justement de mourir. Il y a une réunion mensuelle, où l’on a l’avantage de rencontrer bien des personnes dont on n’aurait peut-être jamais eu l’occasion de faire la connaissance.

    Il y aura en septembre prochain une grande exposition à Séoul, et l’on s’attend à de nombreux visiteurs : la Mission s’y attend aussi et on va commencer à faire des économies pour recevoir le monde ; qu’on ne se gêne donc pas pour venir !

    Dans la seule province de Séoul, on a compté, en 1928, pas moins de 420 suicidés dont 391 Coréens, 27 Japonais et 2 Chinois.

    Du 1er janvier au 10 mars, cette année, 117 incendies ont détruit 240 maisons, à Séoul seulement.

    On parle encore de supprimer la contribution mensuelle des écoles primaires ; on l’aurait déjà fait à Séoul si l’on avait pu se procurer par ailleurs les 400.000 yen qui manqueraient. Si cette mesure est quelque jour appliquée, beaucoup d’écoles privées, dont les revenus ne sont pas suffisants, devront fermer les portes.


    Taikou
    9 avril.

    Les statistiques officielles annoncent que la récolte de 1928 a donné 6.828.253 Hectolitres de moins que l’an dernier ; cela explique pourquoi nos pauvres chrétiens éprouvent d’énormes difficultés et ont tant de mal à assurer leur subsistance. L’organisation, tout artificielle d’ailleurs de la société, ne permet pas, comme dans beaucoup d’autres régions, de se rendre compte des terribles effets de la famine ; mais, les confrères, qui, par leur contact continuel avec les malheureux, en peuvent mieux apprécier la réalité, sont à même de constater la grande misère du peuple. Les premières victimes, et les plus sympathiques, sont les enfants et les jeunes filles que les parents donnent en service à des payens, ou cèdent à des usines pour se débarrasser de bouches inutiles ou pour payer leurs dettes.

    L’école de filles de la Mission, à Taikou, vient d’inscrire à son tableau d’honneur de nouveaux et brillants succès. Alors que pour 100 places disponibles à l’Ecole Supérieure, 240 candidates se présentaient à l’examen d’entrée, qui, de ce fait devenait, un véritable concours, l’école de “l’Etoile du Matin”, sur 14 candidates a eu 10 admissions définitives et 2 autres conditionnelles, dont une pour raison de santé. Ces succès, qui ajoutent encore au bon renom que l’école a déjà acquis par la supériorité morale de ses élèves, ne peuvent qu’encourager son directeur, le Père Mousset, dans ses projets d’agrandissement, ils vaudront à la Mission Catholique de nouvelles sympathies dans le monde officiel. Cette école d’ailleurs, future pépinière de maîtresses Religieuses, semble appelée à rendre à la Mission elle-même les services les plus appréciables.

    Le mois de mars a vu rentrer les séminaristes de leurs vacances forcées ; presque tous sont remis de leur sérieuse indisposition ; pourtant l’état général semble inférieur à ce qu’il était avant cette épidémie,

    Un nouveau décès de Prêtre indigène est venu prolonger le deuil de la Mission : le Père Tjo Paul, prêtre de la dernière ordination, a succombé à une maladie de poitrine, il repose près de son confrère de la même ordination au cimetière de la Mission.

    La paroisse de la Cathédrale s’organise matériellement ; on y voit déjà sortir de terre un vaste presbytère et s’élever une école de filles qui pourra abriter largement ses 300 élèves actuelles. Simultanément, à quelque 25 kilomètres d’ici, une jeune chrétienté croît avec une rapidité et un succès auxquels les confrères ne sont plus habitués : le Père Tourneux vient en effet de donner à Oakoan, le même jour, 33 baptêmes, dont plus de 20 à des adultes.

    Favorisée par le beau temps, la fête de Pâques a été très belle. La Cathédrale, à elle seule, a enregistré plus de 1800 Communions ; ce qui fait que dans la seule ville de Taikou, le jour de Pâques, dans les 3 églises et oratoires publiques, plus 2100 Communions ont été distribuées.


    Chengtu.
    4 mars.

    Monseigneur vient de visiter le Probatorium et le Petit Séminaire. Cette visite a été suivie d’une tournée de Confirmation dans les districts de Soukiawan et de Tsitweiwa. A peine était-Elle de retour, que Sa Grandeur repartait pour faire l’administration des districts montagneux de Piènkéou, de Lungàn, et de Tsinchwan.

    Voici quelques chiffres, extraits de l’Exercice de l’année 1928 :

    Population catholique : 57 759.
    Administration des Sacrements : Baptêmes : Enfants de chrétiens, 2.097 ; Adultes 457 ; adultes in articulo mortis, 1.783 ; enfants de payens in articulo mortis 6.900.
    Confirmations : 391. Confessions : 150.910. Communions 282.048.
    Education, nombre d’élèves : Dans nos trois séminaires, 170.
    Dans nos écoles secondaires, primaires supérieures ou primaires élémentaires (26), garçons 466, filles 231, = 697.
    Dans nos écoles de catéchisme (217), garçons 2.795, filles 2969, = 5.764.
    Hôpitaux et dispensaires : nombre des malades soignés 173.497.


    Chungking
    22 mars.

    Nos deux confrères de la Mission de Suifou, les PP. Masson et Boisguérin, viennent d’échapper à un triple danger dans les circonstances suivantes : Partis sur le vapeur Tch’en Kiang le 26 février, ils touchaient un écueil dans la matinée du même jour, à 30 lis au-dessous de Kiang tsin. Un peu plus haut, le feu prenait au vapeur et menaçait de tout anéantir ; on put finalement se rendre maître de l’incendie. Enfin, à 120 lis en aval de Lou tchéou, un accident plus grave encore allait de nouveau menacer leur vie. Lancé à toute vitesse, le bateau s’engage entre deux rochers contre lesquels il se brise et demeure coincé, pris comme dans un étau. Grâce à Dieu, nos confrères ont pu sortir indemnes de ces trois mauvais pas, ils ont même pu sauver tous leurs bagages ; mais ils ont dû se rendre par voie de terre jusqu’à Lou tchéou. Là, ils ont eu la joie de trouver Mgr leur évêque, alors en tournée apostolique dans cette région.

    Que de fois le missionnaire n’a-t-il pas l’occasion de se remémorer les paroles de St Paul aux Corinthiens : “Periculis fiuminum, Periculis latronum” ? Mais, pour lui comme pour l’Apôtre, la Providence est toujours là qui le préserve de tout danger.

    Le samedi 16 mars, ordination sacerdotale de MM. Liéou Pierre et Pen André ; le même jour, M. Ouen fut ordonné diacre.


    Suifu
    1er avril.

    Au mois de septembre dernier, la chronique du Séminaire de Paris annonçait que le P. Boisguérin avait reçu sa destination pour la Mission de Suifu. Nous sommes heureux de pouvoir aujourd’hui faire connaître que ce nouveau confrère est enfin arrivé au milieu de nous.

    Embarqué le 22 septembre 1928 sur le Paul Lecat, le P. Boisguérin arrivait à Shanghai le 26 du mois suivant. Le 8 novembre, il partait sur le vapeur français le Fou iuen, qui fait le service entre Shanghai et Chungking : Le 22 novembre il arrivait dans cette dernière ville. Jusqu’ici rien à dire ; le voyage s’était effectué dans des conditions normales.

    Le P. Boisguérin était donc à Chungking depuis quelques jours, quand la guerre éclata entre l’armée qui se trouvait dans cette ville et celle que commandait le général Yang sen. Les vapeurs furent réquisitionnés ou bien se trouvèrent immobilisés ; bref, le service cessa complètement entre Chungking et Suifu. Force fut à notre confrère d’attendre la fin des hostilités, avant de pouvoir songer à reprendre son voyage.

    Sur ces entrefaites, il fut rejoint par le P. Masson. Celui-ci rentrait de France où il avait dû se rendre, afin de se faire traiter pour une maladie d’intestins compliquée d’une crise d’appendicite.

    Inutile de dire que nos deux voyageurs furent entourés des soins les plus fraternels par leurs confrères de Chungking, ceux-ci voulant à force de prévenances leur faire oublier les ennuis d’une longue attente. Enfin, au soir du 25 février, les PP. Masson et Boisguérin prenaient place à bord du Tchen kiang ; le premier avait attendu 46 jours, le second trois mois. Le vapeur sur lequel ils entreprenaient la dernière étape de leur long voyage est connu par le sobriquet de “lao t’ai îe”, autrement dit “le vieux pépère”, ce qualificatif lui aurait été appliqué à cause de la lenteur qu’il apporte dans la manœuvre . Or, le 2 mars, alors qu’il se trouvait à 120 lis en amont de Chungking, au lieu dit “liên che t’an”, le pauvre “vieux pépère” manqua de prudence, il se hasarda à faire de la vitesse. Cet essai lui fut fatal, il alla se jeter sur un rocher. Il y est encore. Grâce à Dieu les passagers s’en tirèrent indemnes et la cargaison put être sauvée.

    En pareille occurrence nos deux confrères prirent le seul parti qui leur restait ; suivant l’exemple que nous donnèrent les anciens missionnaires, alors qu’il n’était pas question de la vapeur, ils se procurèrent chacun une chaise à porteurs. C’est dans cet équipage que, le 16 mars, ils faisaient à l’Evêché de Suifu une entrée solennelle. Ils y furent reçus à bras ouverts.

    Afin d’oublier les émotions du voyage, le P. Boisguérin va apprendre la langue chinoise sous la direction de notre cher Provicaire, le P. Pierrel, à Tse iieou tsin ; pour le P. Masson il retourne à Loui kiang, reprendre son ancien poste.


    Tatsienlou
    28 février.

    De nos jours, quelle est, en Chine, la chronique qui n’a pas son mot à dire sur Messieurs les militaires ? A Tatsienlou, nos “défenseurs” paraissent, ces derniers temps, moins faire parler d’eux ; à la cathédrale, leurs petits “tours de propriétaire” sont beaucoup moins fréquents.

    Avec le quinze de la lune, nos écoliers ont réouvert leurs livres de doctrine. Le P. Fou, qui passa le nouvel an chinois à Chapa, tout en veillant sur les ouailles du P. Valour, est de retour au Tchen men fang.

    Durant la seconde quinzaine de janvier, le P. Valour chaussa ses bottes de sept lieues et prit comme “base de départ” la jeune chrétienté de Yutong. Dans cette localité, deux écoles enseignent la doctrine à une cinquantaine d’enfants ; quelques baptêmes d’adultes y ont été administrés ces jours-ci, qui seront suivis d’une dizaine d’autres aux environs de Pâques. Or donc, partant de Yutong, notre explorateur, le P. Valour, après avoir franchi un col qu’il estime à plus de 4000 mètres d’altitude, parvint en trois étapes fort pénibles à Mong-Kong. Hélas ! le maître de céans, le P. Charrier était absent ; en compagnie du P. Graton, il chevauchait de son côté, avec l’espoir “d’ouvrir” un poste dans la région de T’song houa. Alerté, le P. Graton revint sur ses pas et put faire au P. Valour les honneurs de son nouveau logis à Tan Pa. Toujours explorant, ce dernier regagna par le Kong Iu sa base de départ.

    A Mosymièn, le P. Ménard se voit dans la douce obligation d’agrandir son église. Sainte Anne qui, pendant longtemps, eut place dans la chapelle épiscopale ira donc sous peu s’abriter dans un sanctuaire plus grand et dans.... son fief, car les chrétiens de Mosymièn ont promis de venir la chercher.

    De Kakulung, le P. Pezous nous annonce qu’une guerre vient de se terminer par une paix très incertaine, guerre qui avait eu lieu entre la Lamaserie de Tchangon et le peuple de Tchouo. Les Tchan toui ouas, partisans de la lamaserie, sont mécontents de l’arrangement imaginé par les Chinois qui conservent là-bas un bataillon.

    Le P. Nussbaum a pu, non sans peine, transporter son domicile de Batang à Siao Weisi. Enfin, le P. Ouvrard annonce que les autorités du Yunnan ont fait placarder dans le pays les nouvelles règles régissant les biens des Missions. Cet édit est loin de passer inaperçu dans la population.


    Yunnanfu
    1er avril.

    La retraite générale des missionnaires commencera le 3èm dimanche après Pâques, 21 avril ; elle sera prêchée par le R. P. Cousineau, Rédemptoriste.

    Parlant de sa tournée d’administration, Monseigneur écrivait le 24 mars de Lo to ké : “Ce matin, la cérémonie — dimanche des Rameaux — a été très longue. Nous avions environ 230 communions et 96 confirmations. Ce dernier chiffre porte à 1116 le nombre des confirmations données jusqu’à présent, au cours de ma visite dans le double district de Fei tzoei ké et de Lo to ké, et ce n’est pas encore complètement fini”. Sa Grandeur est très édifiée par la foi et par la ferveur de ces nouveaux chrétiens, aussi a-t-elle retardé son retour jusqu’au 2ème dimanche après Pâques, au lieu de rentrer pour la Semaine Sainte.

    A Ta une P. Pirmez ayant été enlevé par Tchang kiè pa, un chrétien, M. Paul Ko, agent de la gabelle, s’était dévoué, s’était même exposé pour délivrer le prisonnier, il avait fini par réussir. Il vient d’être fait Chevalier de l’Ordre de Léopold. Les notables de la ville ont, à cette occasion, offert un magnifique présent aux PP. Pirmez, Oxibar, Trezzi ainsi qu’à M. Paul Ko, afin de commémorer les services rendus par eux à la ville, pendant la révolte de Tchang Kiè Pa.


    Lanlong
    15 mars.

    Monseigneur Carlo est reparti en tournée de Confirmation le 25 février. Le 26 de ce même mois, les PP. Signoret et Dunac partaient pour le Kwangsi. Dans la soirée, en haut de Po-Kio, ils furent arrêtés par une bande dont les gens les fouillèrent, ouvrirent les bagages, et, après s’être approprié l’argent de la caravane, (un millier de piastres), leur souhaitèrent bon voyage.

    Le premier mars, à son tour, le P. Cheilletz partait pour Sintchen. Le lendemain matin, entre Pang-Kai et T’en-Kio, il fut, lui, aussi, arrêté par une bande ; mais les chefs, s’étant présentés, empêchèrent leurs hommes de toucher aux bagages et prièrent le Père de continuer sa route.

    Le P. Signoret, retour du Kwangsi le 7 mars, repartait pour Tchenfong le 11 ; nous croyons savoir qu’il n’a pas eu d’accident fâcheux en route.

    Le 6 mars, le P. Guettier, de Kouiyang, est passé par Hwangtsaopa, brûlant les étapes ; il va en hâte suivre un traitement à l’Institut Pasteur de Hanoi.

    Pendant ce mois-ci la guerre civile a été plus acerbe ; Ly siao ien, trompé par les rapports de victoire partis d’ici, avait déguisé ses hommes ; le premier mars, il arrivait à Kwitin, croyant entrer sans coup férir à Kouiyang. Là, You se tchang le battit et le poursuivit ensuite à travers notre Mission, jusque sur le territoire yunnanais. Les confrères qui ont eu affaire aux armées de Ly disent qu’elles se comportent très bien avec le peuple. Dans tout l’ouest et le nord du Lanlong, les partisans de Ly ne désarment pas, et chaque jour les garnisons doivent en venir aux prises avec eux. Il s’en suit une panique énervante, panique qui dure depuis trois mois et demi dans toute la région.


    Canton
    15 avril.

    Par décision de Monseigneur, le P. Thomas fixera sa résidence à Shek-Lung (Kou yu Tchao), afin d’administrer cette chrétienté et quelques autres qui lui seront adjointes.

    Monseigneur vient d’envoyer à ses prêtres ayant charge d’âmes une lettre dans laquelle Sa Grandeur leur demande d’instituer dans leur district l’œuvre dite “L’Action Catholique”. Un exemplaire du règlement de cette association accompagne la lettre.

    Un Service Solennel a été célébré dans la chapelle de Shameen pour le repos de l’âme du Maréchal Foch.

    Notre doyen, le P. Le Tallandier, nous est revenu après un séjour de plusieurs mois à Béthanie. Ad multos annos !

    Monseigneur a quitté Canton pour Shanghai le 9 courant.


    Swatow
    18 avril

    Les bruits de guerre dans la région du Yangtse ont réveillé les instincts pillards des bandes communistes, lesquelles, depuis leur défaite de l’an passé vivaient retirées dans les montagnes. Comptant sur le départ des troupes qui maintiennent un peu d’ordre à la campagne, et sur l’arrivée prochaine de l’armée bolchévique qui ravage actuellement le Kiangsi, les Rouges se sont réunis en grandes bandes et annoncent déjà le rétablissement du régime communiste pour une date peu éloignée. La défaite subie par cette armée du Kiangsi, dans le Foukien, a retardé jusqu’ici la réalisation de leurs espoirs. En attendant, ils dévastent la région qu’ils tiennent sous leur coupe. C’est surtout le Foungchoun qui, pour le moment, souffre de leurs déprédations ; plusieurs marchés ont été pillés, des villages incendiés ; un oratoire situé dans la montagne a été brûlé, des chrétiens ont été emmenés prisonniers. La population de Tonghang, principal marché de la sous-préfecture, est affolée ; le P. Constancis qui y a sa résidence centrale, ne peut quitter sa maison sous peine de la voir traitée en “bien abandonné” c’est-à-dire mise à la disposition du premier occupant : brigand rouge ou soldat blanc ; sa présence soutient du reste le courage de la population prête à s’enfuir à la première alerte.

    Le P. Becmeur, de retour à Pehné depuis Noël, est occupé à relever les ruines dans son district ; il craint de voir tout anéanti de nouveau, si l’on vient à retirer, pour les envoyer ailleurs, les quelques soldats qui, renforcés par les milices locales, gardent la région.

    Que Dieu nous préserve des horreurs de l’an passé !


    Vinh
    7 mars.

    La grosse et même l’unique nouvelle du moment, c’est l’annonce, venue de Paris, que les Franciscains français songent à établir une maison de leur Ordre en Indochine et que la Mission, sinon la ville même de Vinh, leur a été indiquée comme particulièrement bien placée pour recevoir cette fondation.

    Coïncidence curieuse : le Frère Théophane, jeune franciscain qui accompagne Son Excellence le Délégué Apostolique Mgr Dreyer, est un annamite originaire de notre Vicariat. Enrôlé dans le service de santé pendant la grande guerre, il fut envoya en France en 1916 et affecté comme infirmier à l’hôpital de Rennes. Là il trouva, en même temps que la foi chrétienne, la vocation religieuse ; baptisé en 1918, il entra dans un couvent de Franciscains et fut ensuite admis à la profession.

    Ses compatriotes, qui l’ont vu l’autre jour revenir parmi eux revêtu des livrées de St François, en sont tout fiers. C’est apparemment le premier Annamite qui se soit fait franciscain ; nul doute qu’il aura des imitateurs, si la fondation annoncée vient à se réaliser.


    Hunghoa
    12 avril.

    Le 12 mars dernier, grande fête à Tru-Mật, chrétienté sise à 2 km. de la ville de Phú-Thọ : Mgr Ramond, entouré d’une douzaine de prêtres et des élèves du Petit-Séminaire, y bénissait une nouvelle église, église construite l’an dernier, sur les plans du Père Méchet.

    Là, plus de 800 chrétiens, dispersés dans cinq ou six îlots, au milieu de vastes étangs, vivent dans une aisance relative; les uns font des rizières, d’autres, le plus grand nombre, sont pêcheurs ; beaucoup cultivent, sur les mamelons des environs, l’arbre à laque, culture laborieuse sans doute, mais rémunératrice.

    Chrétiens de vieille souche, ils forment l’un des meilleurs centres de la Mission ; mais, il faut le dire, ils ont “la tête près du bonnet”. Aussi, l’élaboration du projet d’une nouvelle église fut-elle laborieuse, et le choix de son emplacement, plus encore ; de même, pour la préparation des matériaux, l’entente ne fut pas toujours très “cordiale”.

    Maintenant les voilà contents, ils sont fiers de leur église ; et comme, d’une part, ils augmentent en nombre chaque année, et que, d’autre part, ils ont déjà donné quatre prêtres à notre Mission, ils attendent le jour sans doute prochain, où Monseigneur pourra en mettre un à demeure chez eux.

    Au lendemain de cette fête. Mgr Ramond rentra à Hưng-Hóa, pour y faire, le samedi de la Passion, l’ordination de trois nouveaux prêtres ; le même jour, à Kẻ-Sở, trois autres de nos théologiens étaient également ordonnés, l’un, sous-diacre, les deux autres, minorés.

    Inutile de dire que, pour la circonstance, la petite cathédrale de Hưng-Hóa se trouva trop petite ; parents et amis des ordinands, nouveaux chrétiens des environs, l’eurent vite remplie, avides de suivre les diverses cérémonies. Des païens de la ville y vinrent aussi, un peu étonnés, eux, de l’ornementation simple de l’autel ; ignorants des Rubriques, ils ne comprenaient rien à cette absence de toute décoration, en pareil jour.

    Par contre, une chose plut à tous : ce fut le cortège, qui reconduisit, Monseigneur et les nouveaux prêtres de l’église à l’évêché. Une fanfare, ce qui est une rareté dans notre petit centre urbain, était venue de Bách-Lộc, pour fêter l’un des jeunes prêtres, originaire de cette paroisse ; au son des tambours, clairons et pistons, sans parler des cloches et des pétards, tous, grands et petits, étaient heureux, et la fête était complète !

    Le lendemain, de nombreux fidèles assistèrent aux premières messes, et beaucoup s’approchèrent de la Sainte-Table, heureux de prier pour les nouveaux prêtres. Deux jours après, ceux-ci nous quittaient. Ils allaient terminer, au Grand Séminaire de Kẻ-Sở, leurs cours de Théologie, et s’y préparer, dans le calme et le recueillement, au saint ministère.

    De son côté, Mgr Ramond allait continuer sa tournée pastorale, dans la paroisse de Hà-Thạch ; c’est là que Sa Grandeur fit la bénédiction des Stes Huiles et présida les fêtes de Pâques.

    En compagnie du Père Chatellier, Mgr descendit ensuite à Hanoi, pour y rendre visite à Mgr Dreyer, notre nouveau Délégué Apostolique et y soigner, en même temps, une malencontreuse bronchite, contractée durant le Carême ; elle fut, du reste, vite atténuée.

    Il n’en est pas de même pour le cher Père Laubie, toujours en traitement à la Clinique St-Paul ; un peu de mieux s’était produit dans les premiers jours de mars ; il put même dire la messe pendant deux semaines ; depuis, il est retombé, et, à cette heure, une fièvre opiniâtre, 390 et plus, manifeste une pleurésie. Seul, un miracle peut le guérir ; tous, nous prions Ste Thérèse de l’Enfant-Jésus de lui obtenir cette grâce.

    Ce dernier mois, un peu partout il y a eu de nombreux malades ; une sorte de grippe affectait les adultes, tandis que la rougeole amenait, chez les enfants, une recrudescence de mortalité : espérons que le beau temps arrêtera cette espèce d’épidémie.


    Saigon
    23 mars.

    Emouvante cérémonie que celle qui se déroula ce matin en l’église cathédrale de Saigon, et à laquelle l’Amicale des Anciens Combattants avait convié toute la population saigonnaise. Celle-ci a largement répondu à son appel, et la vaste nef était, lorsque commença la messe, pleine d’une foule empressée à honorer la mémoire du maréchal Foch.

    La messe fut célébrée par le P. Soullard, en présence de Mgr Dumortier, au trône. En face de Monseigneur, revêtus de leurs ornements abbatiaux, avaient pris place Dom Bernard Delauze, abbé de la Trappe d’Aiguebelle, et Dom J. B. Chautard, abbé de la Trappe de Sept-Fonds, de passage à Saigon.

    A l’élévation, les clairons sonnèrent aux champs.

    Après la messe, le P. Thommeret monta en chaire et, dans une allocution saisissante et brève, exalta les vertus chrétiennes et militaires du maréchal Foch, du chef qui voulut, de toute sa foi, la victoire, mais ne versa pas une goutte de sang inutile pour atteindre son but libérateur.

    Mgr Dumortier donna l’absoute ; puis la foule émue se retira lentement, cependant que résonnaient les accords de la marche funèbre jouée par la musique du 11ème Colonial.

    Le Gouverneur Général et le Gouverneur de Cochinchine ainsi que tous les hauts fonctionnaires assistaient à cette cérémonie.
    ………………………………………………………………………………….

    Avec le séjour du croiseur “Jules Michelet” dans notre port, nous avons eu le plaisir de voir le distingué P. Flachère. Notre confrère est reparti pour une croisière dans les Indes Néerlandaises, après laquelle le “Jules Michelet” doit rentrer en Europe ; mais l’aumônier continuera son service sur le croiseur qui remplacera le Michelet.


    Hué
    11 mars.

    Du 2 au 9 février, à l’Ecole Pellerin, les chers Frères de cette Institution, ceux de l’Ecole Gagelin au Bình-Dinh et de l’Ecole Saint Thomas d’Aquin à Nam-Dinh (Tonkin), ont pris part aux exercices spirituels, qui leur ont été prêchés par le R. P. Dionne, T. SS. R., Recteur de la maison de Hanoi. A l’issue de cette retraite, deux Frères Annamites, originaires de la province de Quàng-Tri, dans notre Mission, ont fait leur profession perpétuelle.

    Le 11 février, à N. D. de La Vang, a eu lieu le pèlerinage annuel que l’on a coutume de faire au début de l’année annamite. Messe solennelle chantée par le P. Morineau, sermon donné par le P. Phát, professeur au petit séminaire de d’An-Ninh, procession autour du terrain de l’église, salut du T. S. Sacrement, telles ont été les diverses cérémonies de la matinée, cérémonies auxquelles ont participé plusieurs milliers de dévots serviteurs de la bonne Mère de La Vang.

    Le 9 mars, est arrivé à Hué le nouveau Délégué Apostolique de l’Indochine, Mgr Colomban Marie Dreyer, O. F. M., Archevêque titulaire d’Aduli. Son Excellence a été reçue solennellement à la cathédrale de Phủ-Cam. Les missionnaires et les prêtres indigènes les plus rapprochés de Phủ-Cam, les élèves du Grand Séminaire étaient venus assister à cette réception et présenter leurs hommages de filiale soumission au nouveau Représentant du Saint Père en Indochine. Les fidèles étaient là aussi, venus en très grand nombre, pour recevoir sa première bénédiction. Son Excellence a amené avec Elle un secrétaire franciscain, le R. P. Durand du diocèse de Saint-Dié, et un frère convers annamite. Le Frère Théophane, (c’est le nom qu’on a donné en religion à ce dernier pour honorer notre bienheureux martyr de Hanoi, Jean Théophane Vénard), est de la province de Hà-Tinh, dans la Mission de Vinh. Engagé comme volontaire au moment de la grande guerre, il a trouvé en France la double grâce de la vocation chrétienne et religieuse. Il fut baptisé par le P. Haloux, notre confrère de Phnompenh. Ce bon Frère serait-il le premier religieux annamite qui appartienne à l’Ordre de Saint François d’Assise ? Les Annales des Pères Franciscains, qui jadis travaillèrent auprès de nous en Annam et au Cambodge, pourraient peut-être éclaircir ce point d’histoire ; c’est un point qui a bien son intérêt, surtout maintenant que l’Indochine a l’honneur et la joie de revoir les Fils de S. François, en la personne de son nouveau Délégué et de deux autres religieux.

    7 avril.

    Le P. Laffitte. — Le P. Laffitte s’est éteint bien doucement à l’Hôpital Central de Hué, le mercredi 13 mars. Il y était entré dès le début de l’année. Le 23 février, notre cher malade acquiesçait à la proposition que lui faisait l’aumônier de l’hôpital de lui administrer l’extrême-onction. Depuis lors, son unique souci fut de se préparer à paraître devant le Souverain Juge. Pour le Dr Front-gous qui le soignait avec un véritable dévouement, comme pour tous ceux qui eurent l’occasion de l’approcher, il fut un sujet de profonde édification.

    Le 11 mars, Son Excellence Mgr Dreyer, Délégué Apostolique, arrivé à Hué de l’avant-veille, vint lui faire une courte visite : les paroles consolatrices que lui adressa le nouveau Représentant du S. Siège en Indochine, et la précieuse bénédiction qu’il en reçut, furent pour le malade une de ses dernières et de ses plus grandes joies ici-bas. Le matin même de sa mort, il en éprouva une autre, celle de pouvoir encore faire la sainte communion. A midi il rendait sa belle âme à Dieu.

    Dans la soirée la dépouille mortelle du cher défunt fut transportée au grand séminaire. C’est là que, le vendredi 15, eurent lieu les obsèques. Son Excellence Mgr Dreyer, Sa Grandeur Mgr Allys, de nombreux confrères et prêtres indigènes de la Mission, deux Pères Rédemtoristes, le R. P. André, O. F. M., secrétaire de Mgr le Délégué, trois Frères des Ecoles chrétiennes, des Sœurs de Saint Paul de Chartres, de nombreux chrétiens venus de Kim-Lon, ancienne paroisse du défunt, assistèrent à la cérémonie funèbre. La messe solennelle fut chantée par le P. Darbon, procureur de la Mission, l’absoute donnée par Mgr le Délégué Apostolique. Monsieur le Résident Supérieur s’était fait représenter par son secrétaire particulier aux funérailles de notre confrère ; y assistèrent également M. le Résident de France à Thua Thien (province de Hué) plusieurs fonctionnaires de diverses administrations, des commerçants et des colons, français de la ville.

    Le P. Laffitte fut un missionnaire pieux, régulier, zélé. Son grand amour pour la sanctification des âmes lui faisait passer de longues heures au saint tribunal de la pénitence. Les fidèles des différentes chrétientés dont il fut le pasteur, en particulier ceux de Kim-Long et ceux de Bo-Lieu, pourraient nous dire avec quelle persévérance il s’acquittait de ses fonctions de confesseur. Dans chacune de ces deux chrétientés, il eut le bonheur de diriger des âmes nombreuses vers l’état religieux : beaucoup de Frères des Ecoles chrétiennes, des Carmélites, des Sœurs de S. Paul de Chartres, des Filles de Marie Immaculée, des Amantes de la Croix, le regardent comme leur premier père spirituel et se considèrent comme lui étant redevables, après Dieu, de leur sainte vocation.

    Chronique. — Le 21 mars, au monastère de Phuoc-Son, on fêtait Saint Benoît. La fête avait cette année revêtu un caractère inaccoutumé de solennité, cela grâce à la présence des Pères et des élèves du petit séminaire d’An-Ninh, qui avaient pris le monastère comme but de leur grande promenade annuelle. Le P. Kaichinger y avait aussi amené sa jeune chorale d’An-Do, cette chorale dont les membres espèrent bien arriver à égaler, voire même à surpasser les petits séminaristes, dans l’exécution du plain-chant grégorien.

    Ce jour-là, deux moines de Phuoc-Son, l’un originaire de la Mission de Vinh, l’autre de Hué, faisaient leur profession perpétuelle. Le père du premier de ces religieux était venu avec l’intention, dit-on, de détourner son fils de la voie où il s’engageait, or le bon Dieu lui inspira de demander à être admis lui-même inter familiares monasterii, ce que le Père Prieur lui accorda ad experimentum.

    Mgr le Délégué Apostolique, à peine remis des fatigues que lui avait occasionnées la traversée de Marseille à Tourane, nous a quittés le 17 mars pour faire un voyage au Tonkin. Après une courte visite dans la Préfecture Apostolique des Pères Dominicains français de Lang Son, Son Excellence a passé à Hanoi la Semaine Sainte et l’Octave de Pâques ; le 6 avril, Elle était de retour à Hué.


    Bangkok.
    3 avril.

    Durant une semaine entière, la première semaine de mars, des conférences réservées aux seuls membres actifs de la Mission Protestante, au Siam, et présidées par le fameux Docteur Mott, ont eu lieu à Bangkok. Le groupe des délégués, venus de tous les coins du Siam, comptait plus de 50 membres européens. Tout le monde sait la part active prise par le Docteur Mott à la conférence chrétienne tenue l’an dernier à Jérusalem et les efforts faits par l’Eglise protestante dans l’Univers entier pour coordonner ses enseignements et ses directions. Actuellement, les Protestants du Siam cherchent surtout à trouver des “leaders” siamois, instruits et assez haut placés dans les sphères officielles, pour leur confier une bonne part de leurs travaux d’éducation populaire et d’évangélisation. C’est en somme l’action laïque venant au secours du clergé.

    Le gouvernement siamois a magnifiquement répondu à l’appel fait par la Légation de France de venir assister au Service funèbre Pontifical, célébré à la Cathédrale de Bangkok, le samedi 23 mars, pour le repos de l’âme du Maréchal Foch. Princes royaux, ministres, Armée et Marine siamoises sont venus à cette cérémonie catholique avec le plus grand empressement et leur tenue fut de tous points irréprochable. Il va sans dire que leur présence signifiait surtout le respect et l’admiration qu’ils avaient pour le Maréchal Foch, mais elle manifestait aussi, sinon leur sympathie pour le culte catholique, du moins leur manque d’antipathie. Il faut en conclure que les temps sont changés au Siam et que le dédain d’hier pour une Religion étrangère, se mue doucement en une sorte de reconnaissance tacite que la Mission Catholique est heureuse d’enregistrer.


    Malacca
    1 mars.

    La nouvelle église de Singapore, dédiée à Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, a été solennellement bénite le dimanche de Quasimodo par Mgr le Coadjuteur. Son Excellence Sir Hugh Clifford, Gouverneur de la Colonie, et Lady Clifford étaient présents à la cérémonie. Le journal a estimé à environ 5000 personnes le nombre des assistants : Européens, Eurasiens, Indiens, surtout Chinois. La plus grande partie des fidèles a été obligée de rester en dehors de l’église, quoique celle-ci soit très vaste et capable de contenir 1200 personnes assises.

    La position de la nouvelle église, sur une colline qui domine le port de Singapore, est magnifique. En principe, elle doit servir à la communauté fokinoise ; mais les fidèles d’autres dialectes ou nationalités qui résident dans les environs, profiteront de la proximité de cette église pour assister à la messe.

    Hélas ! pourquoi faut-il que le manque de personnel oblige l’autorité à laisser cette même église, pour longtemps peut-être, sans un prêtre y résidant ? Le service en sera assuré par le curé et le vicaire de la paroisse chinoise St Pierre et St Paul.

    L’ouverture de la nouvelle église porte à cinq le nombre des églises de Singapore, sans compter celle de St Joseph, desservie par les Pères Portugais du diocèse de Macao et la chapelle de secours de Katong ; celle-ci pourrait même être érigée en paroisse, si le personnel ne faisait pas défaut.

    Le P. Devals a été choisi par ses confrères pour être leur représentant à la réunion préparatoire de l’assemblée de 1930. Le P. Ruaudel sera son remplaçant.


    Laos
    15 mars

    Le P. Delalex vient de mourir en France, au sein de sa famille. Cette mort cause un grand vide dans notre Mission du Laos.

    Depuis 40 ans, c’est-à-dire depuis son arrivée en Mission, notre confrère n’était jamais retourné en France. Nous avons rapporté précédemment, (Bulletin, octobre 1928), les circonstances dans lesquelles il fut amené à entreprendre ce voyage : Il était allé accompagner la dépouille mortelle de M. Bautholoni, l’une des victimes de l’accident survenu au Trentinian, il y a un peu plus d’un an.

    Les lettres du P. Delalex, les dernières surtout, nous avaient donné l’espoir de le revoir bientôt ; il y laissait entendre que, sa santé se remettant rapidement au pays natal, son séjour y serait de courte durée ; bref, il espérait, disait-il, qu’au printemps de cette année-ci, il serait de retour dans sa chère Mission du Laos. La divine Providence en avait décidé autrement, et, alors que nous nous attendions à recevoir la nouvelle de son retour, un télégramme nous apporta celle de sa mort.

    Né à Marin, dans la Haute-Savoie, en 1864, le P. Célestin Delalex avait été ordonné prêtre en 1888, le 22 septembre. Désigné pour la Mission du Laos, il y arrivait quelques mois plus tard. Il débuta dans sa carrière de missionnaire sous la direction du P. Combourieu, notre Provicaire actuel. Il fut envoyé ensuite à Xang-Ming, puis au Collège du Laos, dont il fut le premier Supérieur. Il occupa successivement le district de Pakkan, puis celui de Kengsadok. Dans ce dernier poste il demeura 25 ans. De là, il alla prendre la direction de la chrétienté de Vientiane, la capitale du Laos, poste important, auquel le préparait admirablement la connaissance qu’il avait de la langue annamite. Plein de confiance en Dieu, il prévoyait que dans un avenir plus ou moins prochain la chrétienté ne manquerait pas de se développer, dans un centre aussi important. Il prit ses mesures en conséquence : construisit un presbytère et s’occupa d’acheter des terrains afin de pouvoir, plus tard, y établir les œuvres multiples dont il envisageait la création.

    Ces desseins que, dans son zèle, formait le P. Delalex, le divin Maître ne devait pas en permettre la réalisation, il rappela à lui ce bon serviteur. Mort, nous pouvons dire de notre confrère qu’il vit encore, demeure encore au milieu de nous : il y demeure et par les œuvres qu’il a créées et par le souvenir des exemples qu’il nous a laissés.

    Defunctus adhuc loquitur.


    Pondichéry
    10 février.

    Jubilé sacerdotal du P. J. L. Gabillet.

    Manambady est un coin perdu au nord de la Mission de Pondichéry, l’extrême pointe en contact avec l’Archidiocèse de Madras : bourg de cultivateurs, de durs travailleurs, de gens au caractère plein de foi, aimant leur bien-être, ayant parfois la “tête près du bonnet”, mais n’en conservant pas moins “le cœur sur la main”. Pour les occasions de fêtes et de réjouissances, ils n’en ont pas ‘souvent, aussi fut-ce avec une joyeuse surprise qu’ils apprirent — par indiscrétion — que leur pasteur allait atteindre dans le mois le cinquantième anniversaire de son ordination sacerdotale. Pouvait-on laisser passer une aussi pieuse occasion de montrer au vieux Père et son attachement et sa reconnaissance, manquer en même temps le plaisir de faire un brin de tapage ? Une coïncidence s’y prêtait : Le 2 février tombait la fête patronale du village, on réunirait les deux motifs, et la fête n’en serait que plus grandiose. Ainsi fut-il décidé en sourdine.

    La nuit qui précéda la solennité on travailla dur à l’ornementation du village : des arcs de triomphe enjambaient les rues ; du feuillage s’épandait sur le pas des maisons, des “pandels” s’élevaient devant les demeures des plus cossus et surtout un autre, monumental celui-là, se dressait à l’entrée de La rue principale. C’est là que devait se faire la réception du Jubilaire. Invité à chanter la messe, c’est par là que devait arriver le P. Gabillet, venant de son chef-lieu, Ravuttanallur, situé à un mille de Manambady.

    Au matin du 2 février, tout le village est sur pied avant le point du jour. La musique fait rage sans paix ni trêve ; sans aucun doute c’est pour hâter les derniers préparatifs. Le P. Seyrès, curé de la paroisse, n’a pas de peine à mettre son monde en branle, il en a bien davantage à le mettre en ordre pour la procession. On crie, on tiraille, on bouscule, enfin on se met en route au chant du “Lumen ad revelationem gentium”. L’ordre s’établit en cours de route, et c’est un imposant défilé qui vient surprendre le P. Gabillet arrivant de son village. Les ornements sacerdotaux sont là qui attendent sous le pandel, le Jubilaire est invité à s’en revêtir.

    — “Mais vous me surprenez ; c’est moi qui suis l’objet de la fête ! Je ne crois pas bien liturgique de commencer une procession de la Chandeleur pour la terminer par une entrée triomphale d’un pauvre vieux. Vous ne m’aviez pas dit cela” !

    Mais le Père est vite convaincu. Il s’habille, puis encadré des PP. Rassandiranader et Paul, le premier faisant fonction de diacre, le second de sous-diacre, il entonne le Miserere. Le P. Mirande dirige la chorale.

    On rentre à l’église et la Grand’Messe commence aussitôt. A l’évangile, le P. Paul rappelle aux chrétiens la vie pleine de mérites du vénéré Jubilaire, son appel à une si belle vocation. Le prédicateur retrace aux fidèles attentifs les différentes étapes de la carrière apostolique de celui qu’ils fêtent en ce jour. En termes émouvants,, il leur dépeint et les travaux et les peines du vénérable pasteur, puis il rappelle à tous que ce même pasteur a droit à leur reconnaissance, à leurs prières. Il demande finalement que, dans ce jour, chacun d’eux offre sa communion aux intentions du vénéré Jubilaire. La messe se poursuit dans une atmosphère de foi et de piété. Au moment de la communion, long fut le défilé de ceux qui voulurent recevoir de la main du Père le pain de vie, ce même pain dont si souvent il les avait nourris. La cérémonie se termina par la Bénédiction Apostolique donnée par le Jubilaire et par le chant du Te Deum.

    Dans la matinée, les chrétiens vinrent, suivant la coutume indienne, offrir au Père un présent. Ce présent est aux yeux de l’indien un signe de respect, de reconnaissance, de filiale affection, un signe d’union. Le Père très touché les remercia, puis les congédia en les bénissant de nouveau.

    Un point ne peut passer inédit, qui est partie essentielle à toute fête, surtout à toute fête de ce genre. A midi donc, les convives, quoique peu nombreux, se retrouvèrent groupés autour d’une modeste table. Dans toute réunion de confrères, la gaieté a toujours été le meilleur des assaisonnements. Elle ne fit pas défaut ce jour-là aux hôtes du P. Gabillet. Après la banane traditionnelle, l’un de ces hôtes se leva et, se servant de cette prose poétique si répandue dans l’Inde, il chanta dans les termes suivants, les hauts faits de leur doyen :

    Hœc dies quam fait Dominus, exultemus et lœtemur in ea.

    “Honneur, louange et gloire à celui qui fut Le roi de Gengy, l’Empereur de Sittamur, le Zémindar de Tatchur et qui est.... le cultivateur de Ravuttanallur !

    “J’y suis, j’y reste” fut le mot qui illustra son homme. “J’y suis, j’y reste”, fut-il répété après lui, dans des circonstances moins glorieuses peut-être, mais non moins valeureuses, et c’est ce qui nous vaut aujourd’hui le plaisir et l’honneur de fêter le “Pilier de la Citadelle du Nord”.

    “L’aube s’embrase d’une auréole de pourpre ; l’air embaume, tout chargé de parfums ; la nature s’éveille dans le bruit, dans la joie ; les gens se pressent, s’occupent. C’est une rivalité de décors, de parures voyantes. La gaieté est partout, et partout l’entrain. Quel est ce jour que prépare Manambady ? demandera peut-être un curieux, de passage en ce lieu. — Comment, étranger à cette terre bénie, tu ignores qu’aujourd’hui nous célébrons le jubilé de notre vénéré pasteur ? qu’à ses gloires passées le Seigneur ajoute la couronne d’or des noces sacerdotales ? Ecoute et sois édifié :

    “Un royaume, sur terre, est chose difficile à construire ou à conquérir, surtout par ces temps de démocratie et de révolution ; le Roi de Gengy construisit le sien à la force de ses poings. Le premier tyran à détrôner fut le diable. Le Malin trouva plus malin que lui et le Breton brisa la pierre-idole, qui fut étonnée, un jour, de se trouver enfouie sous l’autel du Roi des Cieux. L’enfer rugit. Sa malice suscita celle des hommes. Mais, dans cette lutte, le vainqueur ce fut Dieu, et son trône, à Gengy, est toujours debout. Pour consolider ce trône, organiser ce royaume, il fallut quatorze ans au P. Gabillet, quatorze années qui lui coûtèrent bien des peines, bien des sueurs, maintes comparutions en cours d’assises et même un œil ; seulement quand il quitta Gengy, un château-fort se dressait, qui montrait à la gentilité que le granit breton écrase, mais ne se fend pas.

    “Ecoute, écoute encore : Le zèle du Christ est toujours inassouvi. Après 14 ans, le Roi de Gengy quitta son sceptre de Roi. Ce fut pour ceindre le diadème d’un Empereur. Il étendit ses pouvoirs jusque sur les confins de Mel-Sittamur. Puis, un jour, à Tatchur, il se vit à la tête d’un simple Zémindara. Le Zémindar indien est prince terrien. De par sa position nouvelle, notre vénéré jubilaire se donna donc à la terre ; mais il serait inexact de dire que, réciproquement, la terre se donna au nouveau Zémindar de Tatchur. Les fleuves, dans l’Inde, déplacent au gré de leurs caprices et leurs lits et les terrains avoisinants. L’eau, du reste, n’était pas le seul élément qui se jouât du prince terrien. Le Kallou et le Sarayam (le vin et l’eau-de-vie du pays) produisaient des effets semblables : des mains du Zémindar les terrains passaient dans celles des chrétiens et ces derniers, régisseurs infidèles, “liquéfiaient” tout, plaçant à fonds perdu, chez le cabaretier, la part qu’on leur avait confiée.

    “Le Zémindar s’accrochait à la terre, mais la terre a ses vengeances. Un jour, en chevauchée, une escorte de jeunes Pères s’en allait avec le chef du district ; ce dernier, sur son fringant coursier, tenait l’arrière-garde et marchait en serre-file. Tout à coup, un commandement se fait entendre : “Ventre à terre” ! D’instinct, nos jeunes lieutenants excitent leurs montures, se lancent au pas de charge, puis, quand après un mille de course effrénée, ils se retournent pour voir où se trouve le chef et recevoir ses ordres, pas de chef ! Faisant aussitôt demi-tour, ils piquent un nouveau galop, en trombe ils arrivent auprès du commandant. Il était là reposant sur le sol, dans la position d’un cavalier démonté, morigénant son Bucéphale. “Eh bien ! Père” ? Et lui de répondre : “Ventre à terre ? Hélas ! Je n’y fus que trop tôt, voyez vous-mêmes”. Le coursier, traîtreusement, avait pris le parti de la terre. Le Père ne lui en garda pas rigueur. Comme tout bon cavalier, il était aux petits soins pour sa monture. On raconte qu’un jour, au cours d’une tournée pastorale, Mgr l’Archevêque, entrant dans le “compound” de Tatchur, se trouva en face d’un curieux spectacle : le Zémindar promenait son cheval, celui-ci affublé de deux amples pantalons. “C’est une recette contre les rhumatismes, Monseigneur, expliqua le Zémindar”.

    “Cependant, un jour vint où le cheval fut abandonné ; le Père prit un coursier d’acier. Une simple bicyclette remplaça le Bucéphale rhumatisant. Du Zémindara de Tatchur, cette monture nouvelle mena son maître à la ferme de Ravuttanallour. C’est, dit-on, à son arrivée dans ce nouveau district qu’il aurait prononcé cette parole fameuse, son cri de combat : “J’y suis, j’y reste”!

    “Il y a tenu vingt-deux ans ; il y tiendra encore. La lutte y est longue, elle est pénible aussi : lutte contre le “ kallou”, lutte contre les fortes têtes, celles-ci ne voudraient-elles pas briser le granit breton ! Peines perdues ! En s’attaquant ainsi à plus fort qu’eux, les imprudents s’exposent à subir le sort du serpent qui se brisait les dents en rongeant une lime. Il sera pour eux “d’airain, d’acier, de diamant”. Lutte surtout contre le démon. Celui-ci, du reste sans succès, tire toutes ses ficelles. On prépare de magnifiques fours de briques, le Malin en réduit le feu au point de faire du tout une bouillie sans nom.

    —“ Eh bien ! Marianen, (c’est le nom que porte le Richelieu du Père), je t’avais donné mille roupies pour me faire des briques, et tu me donnes de la boue” !

    “Oh ! Swami ! c’est le diable qui a éteint le feu. Que puis-je contre lui” ?

    “Malgré l’âge et malgré les infirmités, le Père tient bon. Ce sont des courses apostoliques sans cesse renouvelées, des nuits passées au confessionnal, des journées passées sur les chemins en charrette à bœufs, ce modeste attelage des Rois de France, en cet heureux temps

    Où les rois s’honoraient du nom de “fainéants”.

    “Qui donc le croira ? Même en ce paisible équipage, notre Vétéran eut maintes fois des accidents. C’est ainsi qu’un jour, l’attelage étant de retour au logis, comme on ne voyait rien remuer, on alla voir dans la voiture : Personne ! Aussitôt Marianen court sur la route ; il va à la recherche de son maître. Ce fut bien loin qu’il le trouva, assis au bord d’un puits, les os à moitié rompus, dans un état lamentable. En cours de route, le Père était tombé de la guimbarde ; les voitures suivantes, conduites par des voituriers endormis, lui avaient passé sur le dos ; c’est l’eau d’un puits tout proche qui lui avait donné le réconfort nécessaire. Aussi, en reconnaissance de ce service, le curé de Ravuttanallur a-t-il voué un véritable culte a tous les puits du pays. Dans ses nombreux voyages, vient-il à en voir un au loin, dans les champs, que n’y pouvant tenir, le voilà qui s’en va y piquer un plongeon !

    “Chez notre vénéré Jubilaire, les années, pendant ce temps, s’ajoutent aux années, les mérites aux mérites, les fatigues aux fatigues, mais toujours il tient bon ; toujours il est là prêt à donner à ses ouailles le pain de la vérité, toujours il est là qui conseille, qui gronde et qui parfois mugit, mais qui toujours indique et le but et la voie. Aussi, en ce joyeux anniversaire, avec bonheur, nous mêlons nos voix à la sienne, pour remercier le Seigneur des grâces qu’il a fait descendre sur ce coin de sa vigne, par l’intermédiaire de son dévoué serviteur. Et c’est de tout cœur que nous disons bien fort ces mots que nous espérons redire très longtemps encore :
    Longue vie et fructueux apostolat au vaillant Père Gabillet ! Ad multos annos !”

    “Oui, Ad multos annos ! fut la brève réponse du Père, et, s’il plaît au bon Maître, je vous convie tous, dans dix ans, à mes noces de diamant”.

    Sur ce souhait, la compagnie se sépara heureuse et édifiée. Elle ne désespère pas de se retrouver dans dix ans, pour répondre à l’invitation du Jubilaire.

    Si maintenant, vous prenez la peine de consulter l’Ordo, vous apprendrez que le P. Gabillet est le cinquième de nos doyens de Pondichéry qui ont atteint leurs noces d’or.

    Chronique. Mgr l’Archevêque est parti le 9 février en tournée de Confirmation. Il rentrera dans sa bonne ville épiscopale pour la Semaine Sainte.

    En janvier, chaque année, tantôt dans une grande ville et tantôt dans une autre, a lieu la réunion de “l’Indian National Congress”. Et chaque année aussi, avec force discours, on y discute ferme la grande question, l’unique question : “l’Inde aux Indiens”. La situation politique n’en change pas plus pour cela. Cette année, un ultimatum fut présenté aux Anglais : l’indépendance en 1930, sinon ce sera le boycottage et la résistance passive. Qui vivra verra. Mais que sortira-t-il de cela ? Du vent, des paroles... Sunt verba et voces prœterea que nihil.

    Qui ne connaît ce jeu athlétique qu’on appelle le “Tug of war” ? Une grande, grosse, solide et longue corde : à chaque bout une équipe, de force égale en nombre, qui se cramponne en sens contraire, chacune s’efforçant d’attirer toute la corde de son côté. Voilà quelle est, dans l’Inde, la situation politique : “Tug of war”. D’un côté les Indiens tirant sur l’indépendance, de l’autre le Gouvernement Anglais qui réagit en sens contraire. Cette situation dure depuis longtemps, elle durera longtemps encore.… probablement.


    Mysore
    12 février

    Le déménagement de la déesse Kâli.

    Chickabanavara est une grosse bourgade située à 12 milles environ, à l’ouest de Bangalore, dans le diocèse de Mysore. Il y a quelque six mois, la dite bourgade a été le théâtre d’un fait que je m’en voudrais de ne pas raconter. D’abord, c’est un fait qui est très rare chez les Hindous, c’est un fait qui surtout montre bien quel est l’état d’esprit des habitants de Chickabanavara en particulier, et, d’une façon plus générale, quel est le fanatisme superstitieux des payens qui, sous aucun prétexte, ne permettent que l’on touche à leurs dieux. Que ces divinités soient faites de pierres grotesques ou de bois vermoulus, aux yeux des Hindous, quiconque y toucherait, se rendrait coupable d’un crime abominable ; un pagodin peut n’être qu’un monceau de ruines, servir de repaire aux animaux sauvages, de refuge aux corneilles et aux vautours, n’y touchez pas, ce serait, pour ces payens, commettre un sacrilège, une profanation impardonnable.

    Le village de Chickabanavara est partagé en deux par une rue unique, longue, étroite, allant de l’est à l’ouest. A l’extrémité-est se trouve un temple, c’est celui qui sert aux “gens de caste”, à eux seulement, il n’est autre chose qu’un simple rectangle haut de trois pieds environ, long de quinze à vingt pieds. Ce monticule est ombragé par l’arbre sacré, un margousier blanc et par un peuplier de l’Inde, arbre que les gens désignent sous le nom de “ragiei-maram” ; il porte, fixées en terre, en forme de cercle, trois pierres finement sculptées, représentation ordinaire de la Trimourti (trinité brahmanique des Hindous). Naturellement, ce lieu destiné aux gens de caste est sévèrement interdit aux Pariats. La présence de ces “non-caste” serait une souillure pour la demeure des dieux privilégiés des seuls purs, des seuls nobles Hindous, ces derniers fussent-ils, du reste, des va-nu-pieds couverts des haillons les plus sordides.

    A l’extrémité-ouest, mais à vingt pas de la route, et vers le sud, là où la voie fait un coude, pour éviter tout danger de contact avec les Pariats, se trouve le quartier des “intouchables”. Ces derniers, afin de pouvoir tout à leur aise se livrer à leurs dévotions se sont construit un temple, un temple en torchis, sur les murs duquel des artistes, d’une main malhabile, ont peint en rouge et en bleu force tigres, panthères, singes et autres animaux féroces ou grotesques. Admirables symboles, ces fresques grossières représentent très bien les inclinations de ces pauvres gens adonnés à l’ivrognerie, et qui font leur nourriture des cadavres de ces mêmes animaux que les Hindous orthodoxes considèrent comme des divinités.

    En avant de leur pagodin, à trois ou quatre pieds de la porte, on avait planté une vulgaire pierre brute, haute de six pieds, badigeonnée de craie, de vermillon, de safran. Cette pierre représentait Kâli, la déesse sanguinaire, chère à ces gens, rebut de la société hindoue.

    Or il advint que fut rendue nécessaire la translation de cette pierre. Voici dans quelles circonstances : Le gouvernement se trouva obligé d’ouvrir une rue nouvelle, afin de faciliter le trafic. Mais l’idole en question, se trouvant sur le tracé du chemin que l’on venait de percer, devint un obstacle à la circulation des voitures à bœufs aussi bien qu’à celle des automobiles. Soit négligence, soit plutôt superstition, on n’avait pas touché à la divinité des Pariats. Il arriva ce qui ne pouvait manquer d’arriver, des accidents se produisirent. Bien des conducteurs ignoraient la présence de Kâli dans ce lieu ; à la nuit tombante, ils ne pouvaient pas l’apercevoir, car elle était devenue aussi noire que ses adorateurs ; nombreux donc furent ceux qui, dans l’obscurité, vinrent se heurter à la malencontreuse déesse. Les victimes avaient beau, dans un langage très peu académique, faire pleuvoir sur la pierre des litanies d’injures et d’insultes, cela pouvait faire le profit du diable, mais ne remettait point les pattes cassées des bœufs ni ne raccommodait les radiateurs crevés des automobiles.

    Les choses en étaient là depuis plusieurs mois, quand par ce chemin il advint que passa, monté dans son auto, le Superintendant Général de police du royaume de Mysore. Son chauffeur, voulant éviter de troubler la quiétude d’un buffle débonnaire couché au milieu de la route, ne fit pas attention à la pierre divine dont il ignorait l’existence en ce lieu, et s’en alla heurter rudement contre cet obstacle imprévu.

    Inde irœ, comme on dit en latin.

    Notre Superintendant, un brahme, eut beau jurer, crier comme le dernier des charretiers, vouer à tous les diables la déesse Kâli, il n’en trouva pas moins son auto fort endommagée et, tout brahme qu’il était, se vit lui-même dans l’impossibilité de continuer sa route. Ayant alors fait appeler le maire de l’endroit, il lui donna l’ordre de faire disparaître le dieu des Pariats et de rendre ainsi la voie libre à la circulation. En bon Hindou, et brahme lui-même, le magistrat municipal promit de faire tout son possible, ajoutant, toutefois, qu’avant de lever une main sacrilège sur le dieu des Pariats, il devait en référer au gourou de ces derniers. Mais craignant de s’exposer à la vengeance de la terrible déesse, il n’en fit rien. Kâli continua tranquillement de trôner sur le bord du chemin et, comme par le passé, de causer accidents sur accidents.

    Cependant, à Bangalore, à l’insu de celle-ci, se fixait le sort de la déesse malfaisante. Un beau matin en gare de Chickabanavara débarque un Amildar, (sorte de sous-préfet). Escorté d’une escouade de policemen, il se rend à l’improviste au quartier des Pariats, et, papier en main, il signifie aux fidèles adorateurs de Kâhi l’ordre du gouvernement: faire disparaître sur-le-champ la fameuse pierre, cause de tant d’accidents. Il dit; mais lui-même se garda bien de mettre le pied dans la rue des Pariats ; il y aurait certainement passé un mauvais quart d’heure, tant est vive la haine qui existe entre Brahmes et Pariats. Les fidèles de la déesse firent la sourde oreille. Peu à peu s’amassaient les habitants de la localité, accourant comme un seul homme afin de protester contre le sacrilège qu’on voulait accomplir. Déjà l’attitude des gens devenait menaçante. Les pariats, au nombre d’une cinquantaine, entouraient la déesse, lui faisant un rempart de leurs corps. Au milieu d’eux, leur gourou était là qui, ceint de son écharpe rituelle, interpellait l’officier et prenait la foule à témoin. Tel Calchas au siège de Troie haranguait les guerriers, tel parlait notre gourou : “Notre dieu, disait-il est plus puissant que le gouvernement. Il protège notre quartier, notre village, la contrée toute entière, et cela depuis toujours. Allez-vous-en ! Nous ne voulons pas que l’on touche à notre dieu. Malheur à vous si, par une audace criminelle, vous encourez sa colère ! Entre ses mains redoutables, la déesse Kali détient la peste, le choléra, la famine, toutes les maladies. Elle peut, en un instant, les déchaîner contre ses ennemis, contre ceux qui méprisent sa puissance et provoquent ainsi sa vengeance”.

    Or, au nombre de ses auditeurs, l’orateur comptait un grand nombre de gens de caste. Apprenant qu’un événement extraordinaire allait se passer chez les Pariats, ils étaient accourus en grand nombre. De la déesse Kâli ils se souciaient bien peu, encore beaucoup moins des Pariats, mais ils étaient enchantés de pouvoir, sans aucun risque, faire de l’opposition au gouvernement. Toutefois, dans la crainte d’encourir quelque souillure, ils avaient soin de se tenir à une distance respectueuse. Ouvertement ils prenaient parti pour les Pariats, applaudissaient l’orateur.

    Devant cette opposition imprévue, l’Amildar se trouva très embarrassé. Que faire ? Sa petite troupe de soldats est bien là qui l’entoure, mais ces soldats eux-mêmes, sous un air martial, cachent une frousse intense. Ils craignent d’encourir en même temps et la vengeance de Kâli et le ressentiment de leurs compatriotes. Il est aisé de s’en rendre compte, ces guerriers-là ne marcheront pas à l’assaut de la citadelle formidable que représente ce simple caillou.

    Le représentant du gouvernement est pris d’une inspiration subite : il ne peut user de la force, soit, il aura recours à un compromis ; il ne peut compter sur son infanterie, soit, il fera donner la cavalerie de S. Georges.

    Un conseil est convoqué sur place. On parle, on discute, on marchande, on crie, on gesticule. Bref, notre officier capitule. Il consent à payer tous les frais que nécessitera la transplantation de la terrible déesse.

    La somme fut fixée à 70 roupies et versée immédiatement dans les mains du gourou. C’était bien un peu cher ; cependant, l’Amildar fut trop heureux de s’en tirer à ce prix. Que voulez-vous qu’il fit contre tous ? Sans perdre de temps on se met en devoir de procéder à l’opération. Tout d’abord un endroit favorable est choisi par le gourou. Cet endroit, on le trouve à une vingtaine de pas, à l’intersection de la nouvelle route avec la rue qui traverse le village. Il faut préparer l’emplacement, creuser le trou dans lequel on plantera la fameuse pierre ; le gourou lui-même donne le premier coup de pioche. Ce trou, il faut le consacrer : au gourou revient de droit cette action solennelle entre toutes. On lui apporte pour cela un bassin rempli de pangchagauviam, matière d’une couleur et d’une odeur sui generis, composée des cinq éléments qui sortent du corps de la vache. On enduit de ce mélange les parois de la fosse qui vient d’être creusée. Ces préparatifs préliminaires terminés, il s’agit d’y apporter la pierre de Kâli. Ici encore, c’est notre gourou qui va donner le premier coup de pioche pour la retirer du sol dans lequel elle est plantée. Il le fait avec force grimaces, avec des larmes dans les yeux, en implorant la clémence de la déesse, en lui demandant pardon de l’offense qui lui est faite, offense que la force publique rend obligatoire. Finalement la pierre extraite de son trou, chargée sur les bras d’une vingtaine de Pariats des plus haut huppés est transportée dans la cavité qu’on lui a préparée à une vingtaine de pas de là. La procession mit une dizaine de minutes pour couvrir cette distance. Elle se fit au milieu d’un vacarme qu’il serait trop long de raconter ici et se termina par un tonnerre d’applaudissements, quand on vit la déesse en possession de sa nouvelle demeure. Là, Kâli fut généreusement inondée du fameux pangchacauviam, enguirlandée de fleurs et finalement copieusement arrosée du sang d’un bouc, bouc immolé pour la circonstance, en sacrifice expiatoire à la redoutable déesse. A partir de ce jour Kâli est complètement tombée dans l’oubli. Pas une fleur n’est déposée, pas un grain d’encens n’est brûlé devant elle. Plus de visiteur, seuls, effrontément, les chiens.... Proh pudor !
    Y. M. G.

    Chronique. — Après avoir goûté quelque temps de la vie de collège, le P. Cappelle s’est vu nommé à un poste du country. Voici un peu plus d’un mois qu’il mène sa nouvelle vie, non sans avoir déjà payé un tribut à la fièvre. Il doit maintenant s’appliquer plus particulièrement à l’étude du Canara. Le souci d’apprendre la langue n’absorbe cependant pas tout son temps. Pendant que les corbeaux du Collège dansent de joyeuses rondes depuis qu’ils n’entendent plus son fusil, ceux de Chikmagalur regardent avec mélancolie et regrets le magnifique terrain de l’église qui leur est devenu un fruit défendu, un lieu tabou.

    20 mars.

    Nous avons eu vers le début du mois l’agréable visite de M. le Chanoine Poncet. Rentrant de Hué en Europe, il s’est arrêté quelques jours dans le Sud de l’Inde, visitant Colombo, Madura, Bangalore, Quilon et Trivandrum. Les nouvelles qu’ils nous a données de nombreux confrères en même temps que ses récits sur les Missions d’Indo-Chine nous ont vivement intéressés. Nous serions bien étonnés si de retour en Orient, il ne décrivait l’Inde comme fortement différente de l’Indo-Chine. C’est au moins l’impression que sa conversation si vivante nous a laissée.


    Coïmbatore
    25 mars.

    Le 13 mars mourait à Montbeton, à l’âge de 49 ans le Père P. Critenat de la Mission de Coïmbatore. L’albuminurie dont il souffrait depuis plusieurs années avait nécessité un retour en France. Sa santé et sa cuisine furent toujours le moindre de ses soucis. Savoyard énergique et dur pour lui-même, il bravait, parfois avec un peu de témérité, les intempéries du climat et les perfidies de la “jungle” : la maladie elle-même ne l’arrêta que lorsqu’il fut à bout.

    Sous un extérieur simple, réservé, presque timide, il cachait avec de précieuses qualités de cœur et d’esprit, un zèle ardent pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.

    Il laisse chez les confrères et les chrétiens qui l’ont connu, avec des regrets sincères, le souvenir d’un bon confrère et d’un bon prêtre. R. I. P..

    Le 21 mars le Père A. Baron nous quittait pour aller chercher en France la guérison d’une blessure reçue au bras droit pendant la guerre et qui depuis deux ans a recommencé à le faire souffrir.

    Le Père L. Tournier va le suivre de quelques jours. Une plaie de nature inquiétante s’étant formée dans les fosses nasales, les spécialistes ont conseillé d’urgence un traitement au radium.

    Le Père H. Tignous, à la suite d’une crise d’urémie, a été condamné au repos. Un séjour de quelques semaines, à l’Hôpital Ste Marthe, à Bangalore, l’a remis sur pied, mais ne l’a pas guéri complètement.

    Et combien d’autres confrères qui, sans être aussi gravement atteints, ne subiraient pas cependant avec succès un examen médical !

    Donc, en avant ! les jeunes recrues, pour remplacer ceux qui tombent !


    Kumbakônam
    22 mars.

    Vers le milieu du mois, nos deux confrères, les PP. Laplace et Ligeon sont montés au Sanatorium St Théodore, à Wellington. Fatigués par le climat si déprimant de la plaine, par des travaux incessants et des préoccupations sans cesse renaissantes, là-haut, sous un ciel bien pur, nos confrères pourront respirer l’air frais des Montagnes Bleues, préférable cent fois à tous ces “Parfums d’Orient” dont Kumbakônam est saturé. Dans le repos, dans l’oubli, bientôt, nous l’espérons, ils vont retrouver leur belle santé des jours d’antan et nous revenir solides comme les vieux Allobroges, leurs ancêtres, prêts à fournir leur apport dans le travail de défrichement de cette terra nova dont les frontières, depuis si longtemps, semblent poindre à l’horizon.

    Tout dernièrement, alors que les missionnaires faisaient la visite des chrétientés afin de préparer les fidèles à l’accomplissement du devoir pascal, le monde payen se trouva subitement mis en émoi ; “le Nord de la mission... bougeait”. La cause de cette émotion n’était autre que le passage du personnage que les Hindous désignent sous le nom de “Prêtre du Monde” (Loka Gourou). Sankar Atchariar, c’est le nom de cet individu, de Kumbakônam, lieu de sa résidence ordinaire, se rendait à Bénarès, la ville sacro-sainte de l’Inde, la Mecque des Hindous, Le “Prêtre du Monde” allait en pèlerinage.

    Ce fut un défilé très imposant, avec tout le faste de la pompe orientale. Un défilé dont la description pourrait rivaliser avec les récits épiques du Mahabharata ou du Ramayana. Annoncé sur tout le parcours par des sonneries de trompettes et par des batteries de tambours, précédé d’un éléphant et d’un chameau, flanqué d’une escorte de dix chevaux que montaient des cavaliers armés de sabres et de fusils, assis sur une peau de tigre, majestueusement, le “Prêtre du Monde” s’avançait, porté par dix individus dans un magnifique palanquin.

    Au sein de cette foule frémissante, bruyante, au milieu de ces Hindous dont le nombre allait sans cesse grossissant, parmi ces pauvres gens qui l’adoraient, l’acclamaient, le saluaient les mains jointes, lui passait impassible, l’air indifférent, blasé, seulement de temps à autre il daignait, d’une légère inclination de tête, reconnaître les hommages de ses fidèles.

    Le cortège s’arrêtait dans les principaux centres. C’est ainsi, pour ne parler que de notre Mission, qu’il fit halte à Aryalour et à Perambalour. Dans chacune de ces étapes le “Prêtre du Monde” était comblé de marques vraiment extraordinaires de respect : ici, on le portait en triomphe ; là, on organisait en son honneur des fêtes de jour et de nuit ; partout, de généreux présents lui étaient offerts, présents dont il remplissait ses coffres et qu’il payait d’une pincée de cendre de bouse de vache bénite par lui ; à chacune de ces haltes, le troupeau de ses vaches sacrées s’augmentait de quelques unités...,

    C’est ainsi que dans la gloire, la pompe et les honneurs vient de passer le “Prêtre du Monde”. Quel contraste avec le passage de N. S. doux et humble, “qui pertransiit benefaciendo”.


    Séminaire de Paris
    15 mars.

    Le 12 février, avait lieu à Notre-Dame une cérémonie en l’honneur du 7ème anniversaire du couronnement de S. S. Pie XI, et le soir Son Excellence le Nonce Apostolique donnait dans ses salons une réception pour fêter officiellement cet anniversaire. Les M.-E. ont été représentées à la cérémonie et à la réception par Mgr le Supérieur et plusieurs membres de l’Administration Centrale.

    Les destinations pour le départ de Pâques ont été données le mercredi des Cendres, à la lecture spirituelle du soir :

    à Fukuoka M. Doller, de Metz,
    à Moukden M. Vernois, de Paris,
    à Swatow M. Lambert, de St Dié,
    à Phatdiem M. Gouin, de Luçon.

    Après l’Exposition missionnaire de Tours, a eu lieu celle d’Angers du 17 au 24. Les PP. Nassoy et Depierre ont organisé, surveillé le stand des M-E.. — Le dimanche 17 le P. Gérard parlait des Missions dans une des églises d’Angers ainsi que le P. Depierre, Le même jour, les PP. Nassoy et Durand prenaient part, à Valenciennes, à une journée de Missions avec exposition. Après l’Exposition d’Angers, prolongée de quatre jours, vu le succès qui n’allait qu’en s’accentuant, le P. Depierre s’est rendu à Poitiers, Le Mans etc,, où il travaille avec son entrain coutumier à préparer nos prochaines rentrées, Malgré le froid rigoureux qui sévit partout, les santés de nos confrères ont, Dieu merci, bien résisté à ces fatigues.

    Par décision du Cardinal Préfet de la Propagande, le P. Douénel a été nommé Préfet Apostolique de la nouvelle Mission du Sikkim.

    Le P. Bouffanais, désigné par les évêques du Groupe de l’IndoChine Occid. pour remplacer le regretté P. Bernat, quittera son poste de Rame aux environs de Pâques, pour venir remplir ses fonctions nouvelles à l’Administration centrale.

    Mgr Demange, Vic. Apost. de Taikou, est l’hôte du Séminaire pour quelques jours. La santé du vénéré malade s’est sensiblement améliorée, au dire des docteurs que Sa Grandeur venait consulter.

    Le 1er mars, une séance, organisée par la Société “Les Amis des Missions”, a été donnée à la grande salle de l’Alliance Française, Boul. Raspail. Devant une nombreuse assistance, plusieurs orateurs, notamment le Maréchal Lyautey, M. Maurice Pernod, ont dit tout ce que la France, la civilisation entière devaient aux missionnaires. La conférence de M. Pernod était illustrée de vues projetées sur l’écran. Mgr le Supérieur, le P. Boulanger, Assistant, et plusieurs confrères étaient présents.

    Ailleurs, nombreuses conférences missionnaires, entre autres, le 2 mars, du P. Bernard S. J., sur l’Alaska, de Mgr Turquetil, le 14 mars, sur les Esquimaux de la Baie d’Hudson, etc..

    L’ “Amicale Missionnaire” un moment interrompue a repris ses séances mensuelles. La première de 1929 a eu lieu le 4 mars, au presbytère de St Sulpice. Mgr le Supérieur, Mgr Demange et des missionnaires de douze instituts différents y prenaient part.

    Mgr Demange a bien voulu adresser la parole aux aspirants le samedi 2 mars et leur a donné de très pratiques conseils pour les débuts d’un jeune confrère en Mission. Sa Grandeur avait accepté aussi de célébrer, le lundi 4 mars, la messe mensuelle des Dames de l’Œuvre des
    Partants, et, le samedi 9 mars, Elle a repris le chemin des Vosges.

    Le 11 mars dans l’après-midi, le P. Gros, successeur du P. Jaricot à l’administration centrale et représentant du groupe du Tonkin est arrivé à Paris.

    Mgr le Supérieur a présidé, ces jours-ci, la fête de Ste Colette au monastère des Clarisses, l’office du soir à St François-Xavier, le sixième jour de la neuvaine de la grâce. Le mardi 12, jour de clôture, un groupe d’aspirants a assisté à la cérémonie de l’après-midi.

    Le 14 mars, Mgr le Supérieur assistait à la bénédiction par le cardinal Dubois, des nouveaux locaux de l’Œuvre de St Pierre-Apôtre, rue de Crillon. Au déjeuner qui a suivi la cérémonie assistaient, outre le Cardinal et les présidents des œuvres pontificales missionnaires, de nombreux ecclésiastiques et laïques conseillers de l’œuvre . Cette nouvelle installation comportant de nombreux services ne laisse rien à désirer.

    M. l’Abbé Eysymantt, prêtre polonais résidant à Harbin. que Monseigneur rencontra pendant sa Visite Apost. en Sibérie, a été l’hôte du Séminaire pendant quelques jours.




    1929/284-320
    284-320
    Anonyme
    France et Asie
    1929
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